premiers chercheurs sérieux qui essayèrent, au moyen de procédés
scientifiques, de faire un peu de jour sur les Mystères spirites,
furent:
En Amérique, _Mapes_, professeur de chimie, qui, «après avoir repoussé
dédaigneusement ces choses», fut obligé de convenir «qu'elles n'ont
rien de commun avec le hasard, la supercherie ou l'illusion.»
Puis le docteur _Hare_, qui institua une série d'expériences très
ingénieuses, ressemblant beaucoup à celles du professeur Croockes,
dont nous aurons à parler longuement.
Enfin, _M. Robert Dale Owen_ a publié, en Angleterre, un livre sur le
même sujet, dont les conclusions sont identiques à celles de Mapes.
En France, à la même époque, _Babinet_ déclare, dans un article de la
_Revue des Deux-Mondes_, de mai 1854, que les prodiges nouveaux qu'on
raconte, les phénomènes surnaturels, sont _d'impossibilité_ et
_d'absurdité_.
En 1859, _Jobert de Lamballe_, _Velpeau_, _Cloquet_, _Schiff_,
attribuent les _bruits_ spirites (coups, craquements, etc.) au
«_déplacement réitéré du tendon du muscle long péronier, de la gaine
dans laquelle il glisse en passant derrière la malléole interne_.»
C'était se satisfaire à bon compte.
Mentionnons pour mémoire l'article que _Dechambre_ fit paraître sur la
doctrine spirite, dans la _Gazette hebdomadaire de médecine et de
chirurgie_ (1859), dans lequel il a la sagesse de ne point se
prononcer sur la réalité des phénomènes psychiques occultes[46].
[46] On trouvera cet article cité tout au long dans le livre de
M. Gibier.
Mais deux de ses collaborateurs au _Dictionnaire des Sciences
médicales_, MM. _Han_ et _Thomas_, loin de suivre son exemple, ne
veulent voir, dans tous les faits spirites, que le résultat de
l'_hallucination_ et surtout de l'_escroquerie_ (article
_Spiritisme_).
Nous arrivons enfin à la période actuelle et à celle qui l'a précédée
immédiatement.
C'est en 1870 que le professeur _William Croockes_[47], qui, parmi
bien d'autres titres de gloire, a celui d'avoir découvert un nouveau
corps simple métalloïde, le _Thallium_, et un nouvel état de la
matière, la _matière radiante_, voulut savoir enfin à quoi s'en tenir
sur les phénomènes dont les spirites affirmaient la réalité avec une
bonne foi absolue et même une conviction de fanatiques. Se défiant du
témoignage de ses propres sens, et pour qu'on ne pût prétendre qu'il
avait été dupe d'une hallucination, il eut recours aux instruments
enregistreurs dont il usait dans ses recherches scientifiques
ordinaires.
[47] Déjà vers 1868, la _Société dialectique_ de Londres, sous la
présidence de sir Lubbock, avait étudié les Phénomènes occultes
et conclu à la réalité de la Force psychique. (Voy. Gibier, _loc.
cit._, page 250).
Les résultats qu'il a obtenus et consignés dans son livre de la _Force
Psychique_ sont tels que, bien que l'on soit intimement persuadé de la
haute valeur et de l'honorabilité absolue de l'observateur, l'esprit
hésite cependant à les admettre sans réserves.
Nous aurons à en parler longuement dans le courant de cette étude.
Disons seulement qu'à la suite des travaux de Croockes, qui ne
trouvèrent aucune créance auprès des Académies, il s'est formé en
1822, en Angleterre, une _Société des Recherches Psychiques_ (_Society
for psychical Researches_), qui se consacre à l'étude des phénomènes
de psychologie occulte. Elle a pour président _Henry Sydgwick_ et
compte parmi ses membres honoraires _Croockes_, _Gladstone_, _John
Ruskin_, _Alfred Russel Wallace_[48]. Ajoutons qu'au dernier Congrès
de l'Association britannique pour l'avancement des Sciences, M. Lodge,
président de la section des sciences mathématiques et physiques,
vient, en un très beau langage, de reconnaître officiellement la
nécessité de l'étude des Phénomènes psychiques occultes.
[48] Voir son livre: _Miracle and modern spiritualism_.
Les expériences de Croockes sur la force psychique furent reprises en
Allemagne par l'astronome _Zœllner_, professeur à l'Université de
Leipzig, assisté de plusieurs de ses collègues: _Braune_, _Weber_,
_Scheibner_ et _Thiersch_. Le médium avec lequel il expérimenta était
l'Américain _Slade_, et les conclusions du savant allemand[49] sont
aussi catégoriques que celles du savant anglais.
[49] Voir son ouvrage: _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81.
En France, c'est le docteur _Gibier_, ancien interne des hôpitaux de
Paris, et que ses recherches de Pathologie expérimentale avaient
familiarisé avec les procédés d'investigation des Sciences positives,
qui est le premier à aborder, en 1886, l'étude des phénomènes de
Psychologie occulte; il est, du moins, le premier qui ose en parler
ouvertement. Il expérimente avec le médium Slade et obtient des
résultats aussi positifs que ceux de ses devanciers étrangers. Dans
son premier livre, le _Spiritisme_, il se borne à enregistrer des
faits et se garde sagement de tout essai de théorie explicative. Dans
le second, _Analyse des choses_, il est moins prudent.....
Puis, tandis que le docteur _Luys_ et M. _Ochorowicz_ étudient, l'un
l'_action des médicaments à distance_ et le _transfert des maladies_,
l'autre la _Suggestion mentale_, le colonel de _Rochas d'Aiglun_,
administrateur de l'Ecole polytechnique, se livre à ses belles études
sur les _Forces non définies de la nature_ et les _Etats profonds de
l'Hypnose_[50].
[50] De Rochas: _Les forces non définies_ (Masson, 1887).--_Les
Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel, 1892).
Enfin, il était réservé à l'homme, dont l'intelligence aussi largement
compréhensive que prudemment méthodique avait déjà tant fait pour le
triomphe de l'Hypnotisme, d'être encore le premier à reconnaître
_officiellement_ l'existence et l'intérêt scientifique des phénomènes
psychiques occultes.
Après avoir accueilli, dans la grande Revue qu'il dirige, les
documents concernant l'Occultisme scientifique et publié sur ce sujet
de nombreuses études, M. le professeur _Charles Richet_ vient, en
1891, d'accepter, pour ainsi dire, la direction honoraire de la
première publication sérieuse consacrée à ce genre d'études.
Les _Annales des Sciences Psychiques_, que dirige, avec un tact
scientifique bien rare en ces matières, M. le docteur _Dariex_, ont
pour but de «rapporter, avec force, preuves à l'appui, toutes les
observations sérieuses qui leur sont adressées relativement aux
faits soi-disant occultes de _télépathie_, de _lucidité_, de
_pressentiment_, d'_apparitions objectives_.»
Disons, en terminant, que la _Society for psychical Researches_ a
pour membres correspondants français: MM. Beaunis, Bernheim, Féré,
Janet, Richet, Taine, Liébeault, Ribot, et que la _Société de
Psychologie Physiologique_ a nommé une commission, composée de MM.
Sully-Prudhomme, président, Ballet, Beaunis, Richet, de Rochas, etc.,
qui se propose l'étude des phénomènes de Psychologie occulte, et en
particulier des hallucinations télépathiques.
Nous voici parvenu à la fin de ce long, quoique bien incomplet
historique.
Peut-être aura-t-il paru un peu fastidieux. Il était cependant
indispensable, ne fût-ce que pour poser les jalons de l'évolution, à
travers les âges, des idées relatives au Merveilleux; ne fût-ce encore
que pour suggérer une opinion des Sciences occultes[51] plus exacte
et, partant, moins défavorable que celle qui a cours en général.
[51] Voyez, pour tout ce qui se rapporte à l'Occultisme, la
_Bibliographie méthodique_, publiée par la Librairie du
Merveilleux (Chamuel, éditeur).
Et puis, en mettant sous nos yeux l'histoire du Magnétisme animal,
«cette histoire qui aurait dû nous guérir des négations _a priori_, si
nous n'étions incorrigibles[52]», les pages précédentes ne nous
permettent-elles pas d'espérer pour la cause de la Psychologie occulte
le même définitif triomphe?
[52] Binet et Féré: _Le Magnétisme animal_ (Alcan, 1890).
DIVISION DU SUJET
Nous avons déjà dit que les expériences de Psychologie occulte, que
nous avions instituées soit seul, soit avec le concours de quelques
chercheurs, ne nous avaient malheureusement pas donné des résultats
assez positifs, assez probants, pour que nous les puissions présenter
ici.
Aussi nous voyons-nous contraint d'emprunter aux divers
expérimentateurs qui se sont occupés de ces phénomènes les
observations et les expériences qui nous paraîtront devoir satisfaire
à la plus rigoureuse critique.
Nous avons nommé tout à l'heure les _Annales des Sciences Psychiques_.
Comme cette publication est la seule vraiment scientifique qui
paraisse sur le sujet qui nous occupe, comme elle contient,
méthodiquement classées et rigoureusement analysées, un nombre
considérable d'observations, comme enfin nous ne saurions mieux faire
que de mettre notre travail sous la haute protection de deux
personnalités aussi sérieuses que celles de MM. Richet et Dariex, nous
nous permettrons de faire, à cette Revue, les plus larges emprunts.
Nous puiserons aussi dans les savants ouvrages de MM. Croockes,
Gibier, Lepelletier, de Rochas, etc.
Dans la lettre-préface que M. Richet a mise en tête du premier numéro
des _Annales_, nous trouvons une bonne classification des divers
Phénomènes occultes.
Nous ne saurions mieux faire que de l'adopter; nous allons diviser
donc notre étude en cinq groupes de faits distincts:
«1º Les faits de _Télépathie_; c'est-à-dire ceux dans lesquels un
phénomène a été ressenti par A, alors que B éprouvait le même
phénomène (ou un phénomène analogue) sans que A ait pu en être averti.
Les hallucinations véridiques rentrent dans le groupe des phénomènes
télépathiques;
»2º Les faits de _Lucidité_; c'est-à-dire la connaissance par un
individu A d'un phénomène quelconque, non percevable et connaissable
par les sens normaux, en dehors de toute transmission mentale,
consciente ou inconsciente.--Par exemple, une somnambule A voit un
incendie qui se passe à 25 kilom. de là, alors que, parmi les
assistants, personne ne connaît l'incendie;
»3º Les faits de _Pressentiment_; c'est-à-dire la prédication d'un
événement plus ou moins improbable qui se réalisera dans quelque temps
et qu'aucun des faits actuels ne permet de prévoir;
»4º Mouvements d'objets matériels, non explicables par la mécanique
normale, tels que: déplacement des objets sans contact, soulèvement de
tables, etc.;
»5º Fantômes et apparitions se manifestant objectivement, c'est-à-dire
de telle manière que l'on ne puisse les expliquer par la simple
hallucination du percipient. Dans ce groupe rentrent les photographies
de fantômes, les hallucinations collectives, etc.
»Les trois premiers groupes, _Télépathie_, _Lucidité_,
_Pressentiment_, ne sont au fond qu'un seul et même phénomène,
c'est-à-dire une perception de faits, inaccessibles à nos sens normaux
par des procédés psychiques, qui nous sont encore absolument
mystérieux.»
* * * * *
Ces phénomènes «révèlent une faculté profondément inconnue encore de
l'âme humaine: celle de voir et de connaître des événements lointains,
dans le temps comme dans l'espace, sous une forme plus ou moins
hallucinatoire[53].»
[53] Richet: _Lettre à M. Dariex_, in _Annales des sciences
psychiques_, premier numéro.
Le quatrième et le cinquième groupe comprennent, comme on l'a vu, les
Phénomènes physiques occultes. M. Richet déclare qu'il _n'y croit
pas_, «tout en étant prêt, ajoute-t-il, à se laisser convaincre, si on
lui apporte quelque bonne preuve.»
Or, dans les derniers numéros parus des _Annales_, M. Dariex rapporte
des faits à lui personnels qui ne laissent qu'une bien petite place au
doute.
De notre côté, nous citerons d'autres faits de ce genre, empruntés aux
différents auteurs, et l'on nous permettra de dire que s'il s'agissait
des phénomènes moins étranges, moins contraires à nos habitudes
mentales, on n'aurait aucune difficulté à en admettre dès maintenant
la réalité absolue.
PREMIÈRE PARTIE
Ire CLASSE.--PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES
PREMIER GENRE
Télépathie
Qu'entend-on par _Télépathie_?
Si nous nous reportons aux paroles de M. Richet, c'est la transmission
à distance, et sans aucun intermédiaire appréciable, d'une impression
ressentie par un organisme A à un autre organisme B, sans que cet
organisme B soit en rien averti.
De tous les phénomènes psychiques occultes, ce sont ceux de la
Télépathie qui ont été jusqu'ici étudiés avec le plus de soin; ils ont
donné lieu à de nombreux et sérieux travaux.
Les premières études scientifiques sur ce sujet furent entreprises par
la _Society for psychical Researches_ de Londres, qui fit sur les
hallucinations télépathiques une enquête dans le monde entier. Les
résultats en ont été consignés dans deux gros volumes par MM. Gurney,
Myers et Podmore. Ce sont les _Phantasms of the Living_ dont M.
Marillier a donné une traduction abrégée[54].
[54] Marillier: _Hallucinations télépathiques_ (Alcan, 1891).
Les faits de télépathie ont ensuite été étudiés par MM. Ochorowicz,
Richet, Héricourt, Beaunis, Janet, etc.
Le premier degré, et pour ainsi dire la base expérimentale de la
télépathie, c'est la _Suggestion mentale_, la transmission de la
pensée--à des distances variables et sans aucun intermédiaire--d'une
personne à une autre, toutes deux à l'état de veille.
Or, cette suggestion mentale est-elle scientifiquement démontrée?
Non, la preuve rigoureusement scientifique de la transmission de la
pensée n'a pas encore été faite. Mais cette transmission est
infiniment probable et, pour quelques-uns même, elle est certaine.
Dans l'étude très soignée et d'une critique magistrale qu'il en a
faite, le docteur _Ochorowicz_ conclut que, si elle n'est pas aussi
fréquente qu'une expérimentation superficielle pourrait le faire
croire, la suggestion mentale existe cependant et peut même
s'effectuer à des distances considérables[55].
[55] «En résumé, dit-il, je considère comme _probable_
l'existence de deux sortes de suggestion mentale, l'une
conditionnée par une exaltation des sens, exaltation relative
vis-à-vis des sensations provenant du magnétiseur, ce qui
constitue le _rapport_ commun; et une autre, conditionnée par une
paralysie complète des sens, avec l'exaltation tout à fait
exceptionnelle du cerveau.» (_La suggestion mentale_, Doin 1889,
page 526.)
Telle est aussi l'opinion de M. _Pierre Janet_[56] et du docteur
_Gibert_ qui, en 1885-86, ont institué au Havre une série
d'expériences fort importantes. Sans en faire le récit, disons que ces
messieurs, après avoir pris les précautions les plus minutieuses pour
se garantir de toute cause d'erreur, surtout de la suggestion
involontaire et de l'auto-suggestion, parvinrent à endormir de loin (à
une distance de 500 mètres), par un ordre mental, une femme, Madame
B..., sujette à des accès de somnambulisme naturel. Le fait se
renouvela si souvent, que la supposition d'une coïncidence fortuite
dut être complètement écartée. Du reste, ces expériences furent
reprises, sur le même sujet, par MM. Ochorowicz, Marillier, Richet,
etc., et donnèrent des résultats identiques[57].
[56] Janet: _Note sur quelques phénomènes de somnambulisme_;
_deuxième Note sur quelques phénomènes de somnambulisme_. In
_Revue Philosophique_, 1886.
[57] Voir aussi, pour le sommeil suggéré à distance, les
expériences de Dusart, Dufay, Claude Perronet.
Disons encore que, sur une série de 2,997 expériences de transmission
de pensée, M. Richet obtint 789 succès, alors que le chiffre fourni
par le calcul des probabilités était de 732[58].
[58] Richet: _La suggestion mentale et le calcul des
probabilités_, in _Revue Philosophique_ (décembre
1884).--Quelques expériences sur la transmission d'une image ont
été faites, en 1891, par MM. Desbeaux et Hennique. Les résultats,
quoique intéressants, ne sont pas cependant assez satisfaisants
pour que nous en parlions en détail. (Voir _Annales des Sciences
psych._, no 5).
Mais on ne tarda pas à découvrir que ce n'est pas seulement la pensée
qui est transmissible; ce seraient aussi, toujours d'après MM. Janet
et Gibert et les travaux de la _Society for psychical Researches_, les
sentiments et les sensations qui pourraient se communiquer sans aucun
intermédiaire apparent. Ce fait avait été déjà signalé et revendiqué
par les magnétiseurs, notamment par Lafontaine[59]; mais il était
loin d'avoir reçu une confirmation sérieuse. Or, voici ce que raconte
à ce sujet M. Janet:
[59] _Mémoires_, t. I, p. 157.
Madame B... semble éprouver la plupart des sensations ressenties
par la personne qui l'a endormie. Elle croyait boire quand cette
personne buvait. Elle reconnaissait toujours exactement la
substance que je mettais dans ma bouche et distinguait
parfaitement si je goûtais du sel, du poivre ou du sucre... Le
phénomène se passe encore, même si je me trouve dans une autre
chambre... Si même, dans une autre chambre, on me pince fortement
le bras ou la jambe, elle pousse des cris et s'indigne qu'on la
pince ainsi au bras ou au mollet.
Enfin, mon frère qui assistait à ces expériences et qui avait sur
elle une singulière influence, car elle le confondait avec moi,
essaya quelque chose de plus curieux. En se tenant dans une autre
chambre, il se brûla fortement le bras, pendant que Madame B...
était dans la phase de somnambulisme léthargique où elle ressent
les suggestions mentales. Madame B... poussa des cris terribles,
et j'eus de la peine à la maintenir. Elle tenait son bras droit
au-dessus du poignet et se plaignait d'y souffrir beaucoup. Or je
ne savais pas moi-même où mon frère avait voulu se brûler...
Quand Madame B... fut réveillée, je vis avec étonnement qu'elle
serrait encore son poignet droit et se plaignait d'y souffrir
beaucoup, sans savoir pourquoi. Le lendemain, elle soignait
encore son bras avec des compresses d'eau froide.
Il faut, ce nous semble, rapprocher de ces faits certains cas où l'on
voit des somnambules «éprouver les douleurs, les souffrances physiques
ou morales d'une personne avec qui on les met en relation, en leur
faisant, par exemple, toucher de ses cheveux et en déduire un jugement
sur son état[60]». De tout temps on a parlé de faits semblables, et
les ouvrages des premiers magnétiseurs sont pleins de récits où des
somnambules voient l'intérieur du corps de certains malades, décrivent
les lésions morbides et indiquent même les remèdes, etc.[61].
[60] Paulhan, _loc. cit._
[61] Voir les ouvrages de Puységur, Clocquet et Ch. Bertrand:
_Traité du somnambulisme_, page 229; du _Magnétisme en France_,
page 428-30.
On attribuait, autrefois, cette sorte de divination à la _lucidité_, à
la _seconde vue_, à la faculté de voir dans l'intérieur de
l'organisme.
D'après les travaux contemporains, il est probable que l'on se trouve
plutôt en présence d'une transmission des sensations.
L'une des premières observations de ce genre, faite par des
expérimentateurs dignes de foi, est consignée dans le rapport que
Husson, assisté de Bourdois de la Motte, Guéneau de Mussy, etc.,
présenta à l'Académie de médecine de Paris, en juin 1831, et dans
lequel il concluait à l'existence du magnétisme animal. Comme on le
sait, ce rapport n'influa en rien sur les opinions de l'Académie, qui
n'osa même pas l'imprimer.
Or, on y lit ceci:
Nous n'avons rencontré qu'une seule somnambule qui ait indiqué
les symptômes de la maladie de trois personnes avec lesquelles on
l'avait mise en rapport. Nous avions, cependant, fait des
recherches sur un assez grand nombre.
..... La commission trouva parmi ses membres quelqu'un qui voulut
bien se soumettre à l'exploration de la somnambule: ce fut M.
Marc... Mlle Céline appliqua la main sur le front et la région du
cœur, et au bout de trois minutes, elle dit que le sang se
portait à la tête; qu'actuellement M. Marc avait mal dans le côté
gauche de cette cavité; qu'il avait souvent de l'oppression,
surtout après avoir mangé; qu'il toussait fréquemment, que la
partie inférieure de la poitrine était gorgée de sang, que
quelque chose gênait le passage des aliments, que cette partie
(et elle désignait la région de l'appendice xyphoïde) était
rétrécie; que, pour guérir M. Marc, il fallait qu'on le saignât
largement, etc., etc., etc...
M. Marc nous dit, en effet, qu'il avait de l'oppression lorsqu'il
marchait en sortant de table; que souvent il avait de la toux et
qu'avant l'expérience il avait mal dans le côté gauche de la
tête, mais qu'il ne ressentait aucune gène dans le passage des
aliments.
Nous avons été frappés de cette analogie entre ce qu'éprouve M.
Marc et ce qu'annonce la somnambule; nous l'avons soigneusement
annoté et nous avons attendu une autre occasion pour constater de
nouveau cette singulière faculté.
D'autres auteurs relatent des faits analogues: nous les laisserons
de côté pour nous en tenir à ceux qu'a observés M. Richet dans
ses récentes expériences avec une Somnambule habituée aux
consultations[62]. M. Paulhan les cite dans son article de la _Revue
des Deux-Mondes_, et c'est d'après lui que nous les rapportons:
«Je suis avec Héléna, dit M. Richet, chez Mme de M..., qui l'interroge
sur divers malades. Il va de soi que je recommande à Mme de M... de ne
rien dire dans le cours de cet interrogatoire, et elle se conforme
rigoureusement à ma recommandation, de sorte que c'est moi seul qui
parle à Héléna et j'ignore absolument quels sont les malades dont il
est question.--Pour le premier malade, Héléna dit: «J'ai mal aux
nerfs. Je suis très agitée. Je ne peux me soutenir. J'ai mal à la
tête et dans le derrière de la tête, mais moins qu'à la poitrine, les
jambes faibles. Je suis presque sans connaissance.» Le diagnostic est
relativement exact: il s'agissait d'une femme atteinte d'une grande
irritation bronchique chronique. Elle tousse depuis plusieurs années;
en outre, elle a un peu d'hystérie et un état de spleen et de
tristesse presque insurmontable, avec une grande irritation nerveuse.
La consultation continue. Pour le second malade, Héléna dit: «Fièvre,
mal dans les reins, j'ai chaud et je souffre dans les reins.» En
disant les reins, elle montre uniquement le foie. «Le diagnostic est
exact. Il s'agissait de M. B..., qui souffre, depuis deux ans, d'une
affection hépatique rebelle, avec un teint bilieux et des douleurs
vives dans la région hépatique.» Enfin, pour un troisième malade,
Héléna dit: «J'ai mal à la tête, je ne puis définir ma sensation. Je
suis à bout de forces, sur le point de m'évanouir, minée par la
fièvre. Ce n'est pas un mal violent, c'est un mal languissant, un
malaise indescriptible; j'ai mal partout et mal nulle part.» Ici
encore, d'après M. Richet, le diagnostic est exact. Il s'agit de M.
C..., jeune homme qui, après un séjour de quelques mois dans les pays
chauds, a un état fébrile vague, sans localisation précise, une
fatigue permanente et un affaiblissement général des forces[63]».
[62] Richet: _Relation de diverses expériences sur la
transmission mentale, la lucidité et autres phénomènes non
explicables par les données actuelles de la science_.
[63] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des
Deux-Mondes_, 1er novembre 1892.
Cette observation présente ceci de particulier que la somnambule _ne
se trouve pas en présence des malades_: l'intermédiaire probable
serait donc Mme B...
Sans nous lancer dans aucune tentative de théorie, disons que le cas
précédent se rapproche de ceux où des somnambules ont deviné et
décrit les symptômes morbides d'un sujet par le seul contact d'un
objet ayant appartenu à ce sujet.
Dans un ordre de faits connexes, le docteur Babinski a opéré, à la
Salpétrière, à l'aide d'un aimant, le transfert d'anesthésies, de
paralysies, d'une coxalgie, d'une hystérique à une autre, placée à peu
de distance.