Ce coup de feu qui retentissait dans la solitude était un appel et une
voix; c'est ce que Maurice comprit tout de suite, et il se levait pour
marcher dans le bois à la découverte de son père ou de ses compagnons,
lorsque le capitaine Surcouf l'arrêta par ces mots:
--Restez donc ici, monsieur Maurice; vous ne connaissez pas le pays de
ce côté du golfe; vous allez vous perdre dans une forêt vierge, sans
boussole et sans Croix-du-Sud. Vos amis, qui probablement vous
cherchent, savent où ils vont; ils suivent la pente du terrain qui
conduit à la mer; ils connaissent leur direction, attendez-les ici.
Et, prenant une carabine de la main d'un matelot qui était descendu du
bord avec une provision d'armes, il répondit à l'appel venu des
profondeurs du bois.
Aussitôt, un troisième coup dans le lointain.
--Maintenant,--dit Alcibiade,--ce dialogue me paraît fort clair. Nous
avons laissé couler, ici, les heures sans les compter. Nos amis de la
petite colonie se seront inquiétés de notre longue absence, et ils nous
appellent à grands coups de carabine dans le bois.
--Nous sommes en mesure d'attendre nos amis et nos ennemis,--dit
Surcouf;--_la Perle_ est embossée avec la fierté d'un vaisseau à
trois-ponts, et elle regarde le bois avec six sabords ouverts, qui ne
sont jamais endormis.
Les yeux des matelots étaient ouverts, comme les sabords de _la Perle_,
dans la même direction, et leurs mains caressaient les crosses des
carabines.
On entendit bientôt un bruit confus de voix, multipliées à l'infini par
les échos des solitudes, et, dans les éclaircies de la lisière du bois,
on vit se détacher, sur la verdure des arbres, les vestes blanches des
colons européens.
Le premier qui parut était Sidore Brémond.
Maurice s'élança au devant de lui, et s'excusa de sa longue absence, en
lui montrant le curieux tableau que la rive du golfe encadrait.
Cinq condamnés du 14 nivôse, vêtus en planteurs africains, robustes
comme des hommes purifiés par la mer, joyeux comme des criminels qui ont
trouvé la vie dans la mort, suivaient Sidore Brémond et contemplaient
avec des yeux ravis le spectacle déroulé devant eux.
Surcouf s'était levé pour recevoir les nouveaux venus, et il examinait
la figure de Brémond avec cette attention minutieuse qui précède
ordinairement l'explosion d'une reconnaissance entre deux anciens amis.
Ce doute allait être éclairci au premier éclat méridional de la parole
du pilote de l'_Églé_.
--Il me semble que je vois la Caranque de la Seyne, quand je vois ce
coin de mer, dit Brémond en agitant son bras autour de lui.
Voilà le bois de pins de Saint-Mandrier; voilà l'isthme des Sablettes;
c'est la même couleur d'eau et de terrain. Oh! la Seyne! la Seyne! le
plus beau pays du monde!... Cela me mouille les yeux comme à un enfant.
--Je ne me trompe pas!--dit Surcouf en se précipitant du haut de ses
mains sur les mains du pilote.
C'est Sidore de la Seyne!... Eh bien! est-ce qu'on ne reconnaît plus
Surcouf, le camarade du _Pluton_?
--Surcouf!--s'écria Brémond avec un visage rayonnant comme l'équateur,
--mais qui, diable! te reconnaîtrait dans cette absence de costume! Tu
ressembles au père Tropique, en négligé d'Océan!... Oh! mon brave
Surcouf!
--Enfants!--cria Surcouf en se tournant du côté de _la Perle_, feu de
bâbord et de tribord, pour saluer la France qui nous rend visite à
Madagascar!
À cet ordre, _la Perle_ dérapa, et, tournant sur sa quille, elle se fit
remorquer par une petite chaloupe jusqu'à l'entrée du golfe.
Là, ses deux flancs tournés vers les deux horizons de la mer, elle salua
de toutes ses voix les premiers colons de la République française; et le
rivage répondit, de vallons en cimes, de golfes en promontoires, comme
une terre morte qui ressuscite à la voix de Dieu.
--Eh! donnez-moi donc des nouvelles de nos amis,--dit Surcouf, en
offrant un verre de Constance à Brémond,--comment avez-vous laissé
l'Infernet?
--Comme on laisse une tour à l'entrée d'un port,--dit le pilote, en
avalant le nectar du Bacchus indien.
L'Infernet est toujours un géant que rien ne peut démolir; c'est un
marin à trois-ponts.
--Et le brave Lucas, que fait-il?
--Il se porte bien, comme tout officier qui vient d'avoir de
l'avancement.
--Et Tourrel du Martigues? et le brave Bettanger?
--Ils ont été blessés à Aboukir à côté de moi. D'excellents marins, et
qui doivent aller loin si un boulet ne les arrête pas.
--Est-ce que tu crois aux boulets, toi, Sidore Brémond?
--Pas plus que toi; je cite un proverbe.
--À la bonne heure! Et parle-moi un peu de Ganteaume?
--C'est toujours un marin de terre; mais à part ce défaut, on ne peut
rien dire de lui.
--Et Villeneuve?
--Oh! un bon marin toujours, celui-là! mais il porterait malheur à une
barque chargée de capucins. C'est un de ces marins qui aiment la mer et
que la mer n'aime pas.
--Brémond, j'ai gardé le meilleur pour le dernier....
--Cosmao?
--Tu l'as deviné, Brémond; donnez-moi des nouvelles de Cosmao?
--Toujours debout, comme le cap Sicié. Ah! ce ne sont pas les bons
officiers et les bons marins qui nous manquent; ce sont les amiraux....
En partant, j'ai entendu dire que Latouche-Tréville était tombé malade.
Bon chef celui-là, mais constitution faible. Un marin ne doit jamais
garder le lit, comme un chanoine. J'ai beaucoup admiré Jean-Bart, moi,
mais quand on me dit qu'il était mort d'une fluxion de poitrine, comme
un procureur, je l'effaçai des litanies de mes saints.
--Et maintenant, mon brave Brémond,--dit Surcouf,--veux-tu me faire
l'honneur de visiter mon vaisseau-amiral?
--Ah! très-volontiers, Surcouf.
--Messieurs,--dit Surcouf en s'adressant aux colons, avec un geste et un
sourire des plus gracieux,--je vous fais à tous la même invitation. En
votre honneur, j'ouvrirai un écrin d'un grand prix.
--Tu as des perles de Ceylan à bord?--demanda Brémond.
--J'ai mieux que cela dans cet écrin, mon brave Brémond. J'ai un collier
de bouteilles de rhum, baptisé à la Jamaïque, et qui devait être bu par
Palmer de Batavia.
--Nous le boirons,--dirent les colons en choeur.
--C'est avec cette planche que tu fais tant de bruit, Surcouf?
Dit Brémond en mettant le pied sur le pont de _la Perle_.
--Ma foi,--dit Surcouf,--si j'avais un vaisseau de cent vingt, j'en
ferais moins.
--Il a raison,--dit Brémond,--un vaisseau de cent vingt offre trop de
marge aux boulets. En mer, _la Perle_ est invisible; il suffit d'une
vague pour la couvrir: les canonniers anglais y perdent leur poudre et
les gabiers leur plomb.
--As-tu bien tout examiné?--dit Surcouf.
--Mais.... oui.... tout.... il me semble.
--As-tu découvert ce qui manque à _la Perle_?
--C'est singulier, Surcouf; j'examine tout avec mon oeil de phoque, et il
me semble que tous les _apparaux_ et les _agrès_ sont au grand complet.
--Mon brave Brémond,--dit Surcouf en frappant l'épaule du pilote,--il me
manque huit hommes d'équipage.
--Je persiste,--dit Brémond en riant,--il ne te manque rien.
--Ah! ceci est fort, Brémond!
--Surcouf, tu es Ponentais, et je suis Provençal: voyons qui sera le
plus fin des deux. Veux-tu accepter un pari?
--Qu'as-tu à perdre, Brémond?
--Rien; voilà pourquoi je parie.
--Eh bien! que veux-tu gagner?
--Tout, parce que je n'ai rien.
--Alors, choisis dans mon trésor de corsaire.
--As-tu une belle parure de corail à perdre dans un pari?
--Est-ce que nous manquons jamais de ces choses-là?... Marapi,
apporte-moi la corbeille de noces de miss Giulia Holwel.
--C'est une Anglaise que tu vas épouser?
--Est-ce qu'un corsaire a le temps de se marier, mon cher Brémond!...
C'est une corbeille de noces envoyée de Londres à la fille du gouverneur
de Ceylan. Elle était estimée quatre mille livres. J'arrêtai au passage
ce beau présent nuptial; je gardai pour moi ce qu'il y avait de moins
précieux, une parure de corail et un collier de perles, et j'envoyai le
reste à miss Giulia Holwel.
--Voilà un trait charmant!--dit Alcibiade;--c'est de la belle galanterie
française en pleine mer.
--Un jour,--continua Surcouf,--je me suis montré plus galant encore. Je
capturai à bord de l'_Emperor_ miss Anna Heatfield, qui allait se marier
à Madras, et je la rendis à sa corbeille de noces.
--Ceci est imité de Scipion,--dit Alcibiade.
--Erreur historique,--reprit Surcouf;--il a été prouvé que Scipion
n'aimait pas les femmes, ce qui met au néant cette bonne action de
continence, célébrée en vers, en gravures et en tableaux menteurs....
Ah! voici la parure de corail de miss Giulia!... Maintenant, dis-moi,
mon brave Brémond, est-ce que tu vas faire un cadeau de noces à la reine
des Hovas que tu veux épouser?
--Et pourquoi pas, si elle y consentait?--dit Brémond en éclatant de
rire.
--Un jour, je me suis précipité des remparts de Saint-Jean-d'Acre par
dévouement à la République; eh bien! pour rendre service à mon pays, je
me précipiterais encore dans le lit de la reine des Hovas, quoique
l'abîme soit plus dangereux.
--Je suis sûr,--dit Alcibiade,--que la reine des Hovas ferait des
bassesses royales pour avoir cette parure de corail.
--Pauvre femme!--dit Brémond en serrant la parure dans sa poche,--elle
ira pêcher du corail où elle voudra, mais pas ici...
--Tu regardes donc notre pari comme gagné?
Interrompit Surcouf en riant.
--Comme gagné, Surcouf.
--Mais au moins, mon brave Brémond, tu devrais me faire connaître le
pari. Tu es plus corsaire que moi, en ce moment.
--Nous avons parié,--dit Brémond,--qu'il ne manquait rien à bord de _la
Perle._
--Oui, Brémond.
--Bien! Combien avais-tu d'hommes d'équipage avant tes malheurs?
--Vingt-quatre.
--Combien t'en reste-t-il pour continuer la course?
--Brémond, j'en ai perdu huit, il m'en reste donc seize.
--Surcouf, tu as perdu ton pari; il ne te manque rien. Compte: nous
sommes vingt-quatre combattants à bord; il ne manque au large que
l'Anglais.
Les condamnés du 14 nivôse ôtèrent leurs chapeaux en criant:
--Vive la France! vive la République! vive Surcouf!
--Ah! j'ai perdu!
Dit Surcouf en inclinant la tête.
--Maurice, mon enfant,--dit Brémond en lui donnant la parure de corail,
--voilà le cadeau de noces de ta femme, Louise.... quand tu
l'épouseras!... pas avant, bien entendu!
--Est-elle en sûreté, au moins, votre belle fiancée?
Demanda Surcouf à Maurice.
Maurice regarda son père, comme pour le prier de répondre.
--Elle est à la ferme hollandaise des familles Van-Gelden,--dit
Brémond;--d'honnêtes planteurs, des patriarches que Noé a, je crois,
déposés sur le cap d'Ambre, en passant. Toutes nos femmes sont là. Nos
hommes campent à Sea-Hill, le jour, sous des arbres, la nuit, sous les
étoiles, qui sont chaudes ici comme des soleils. C'est ce brave citoyen
Alcibiade, le jeune homme le plus corrompu du défunt Directoire, qui a
tout réglé dans la colonie des deux sexes, et lui a donné la
Constitution de l'an X.
Alcibiade s'inclina comme un législateur justement félicité.
Surcouf écoutait Brémond avec une distraction marquée; ses yeux se
tournaient à chaque minute vers l'horizon du golfe d'Oman, et sa figure,
toujours sereine, était traversée de quelques lignes soucieuses: au
dernier mot de Brémond, il fit un signe à Marapi, qui courut à
l'arrière, et lui apporta sa lunette d'approche. Au même instant, tous
les yeux se plongèrent avec avidité dans la direction du nord.
-C'est un trois-mâts, navire marchand!
Dit Brémond, en roulant ses doigts devant ses yeux.
--Un superbe trois-mâts!--dit Surcouf;--un vaisseau de la Compagnie....
il vient de Surate ou de Bombay, vent arrière et bonne brise.... Marapi,
crie au charpentier de monter à bord avec ses deux vergues; le
gouvernail est réparé, c'est l'essentiel. On a travaillé lestement, et
on a bien fait.... Enfants, à vos pièces!... Il nous reste cinq heures
de jour.... Pilote Brémond, il faut gagner votre pari complètement....
Placez-vous au gouvernail... et toutes les voiles dehors!..... La
_Perle_ est en convalescence, cette promenade la guérira.
Les déportés crièrent trois fois:
--Vive Surcouf!
Un d'eux lui dit:
--Nous sommes des recrues, capitaine, instruisez-nous; qu'avons-nous à
faire?
--Ce que je ferai, répondit Surcouf.
Le Swan.