XXIII.

--Capitaine, j'attends vos ordres, dit l'un des deux marins.

--Il faut envoyer deux hommes en chasse,--dit le capitaine, en langue

française, et d'un ton résolu.

Les cailles abondent à Madagascar, comme vous savez, il ne faut qu'une

heure pour en tuer cent. Voilà de quoi réparer votre long jeûne, en y

ajoutant une couffe de riz _benafouli_....

--C'est bien, capitaine....

--Attends encore, mon brave Marapi. Vous mettrez à bord autant de noix

de cocos que la cale en peut contenir, et vous en donnerez à nos malade

du scorbut. Le charpentier viendra choisir dans ce taillis de quoi

remplacer les deux vergues qui nous manquent, et le gouvernail qui est

avarié. Voilà le plus urgent. Nous ne resterons ici que très-peu de

jours, dès que je pourrai me remettre en mer, je doublerai le cap

d'Ambre et le cap Saint-Sébastien, pour achever de me ravitailler dans

la baie de Nosse, où nous trouverons ce qui nous manque ici.

--Capitaine, dit l'autre marin, me permettez-vous de faire une

observation?

--Parle, parle, mon brave Marapi.

--Eh, bien! mon capitaine, je crois que nous pouvons trouver dans les

atterrages de Diégo-Suarez tout ce que nous trouverons de l'autre côté

de l'île. Nous sommes en septembre, les courants du canal de la

Mozambique sont très-dangereux, et je doute fort que _la Perle_, dans

l'état d'avarie où elle se trouve, puisse doubler le cap Saint-Sébastien

et entrer dans le canal. Nous risquons de faire côte sur l'île

Glorieuse, ou sur l'île Anjouan.

--Très-bien parlé, mon brave Marapi, mais l'oeil du maître y voit mieux

que l'oeil du serviteur, et je persiste dans ma première idée.

--Capitaine, je suis à vos ordres, dit le marin en s'inclinant.

--Voyons, mon brave, quand _la Perle_ pourra-t-elle doubler le cap

Saint-Sébastien?

--Après les moussons.

--Et que ferons-nous ici, en attendant?

--Nous vivrons de pêche et de chasse.

--Beau métier pour des gens comme nous! Y songes-tu bien, Marapi? toi,

le lion de Java! toi, dont le nom signifie _colère du feu_! comme le

volcan de ton île! tu consens à te faire chasseur et pêcheur, comme un

Hollandais du Port-Natal, ou un planteur suédois de Trenquebar!... Et si

cet endiablé de lord Cornwallis, pendant que nous sommes en chasse, nous

relance avec une embarcation, comment _la Perle_ se défendra-t-elle?--Y

as-tu bien songé?

--Il est vrai, capitaine, que nous sommes diablement avariés.

--Combien avons-nous d'hommes à bord?

--Seize, capitaine.

--Combien en état de trouer un sabord ennemi avec un sabre et un

pistolet?

--Huit tout au plus, capitaine.... La mer, le scorbut, et notre

malheureuse descente à Sataoli nous ont détruits tout-à-fait.

--Bien, Marapi! tu vois donc que ce n'est pas sur la côte où je suis

qu'il y a chance de se ravitailler complètement. On trouve partout des

bois de construction, des noix de cocos, des réserves de pêche, des

forêts de chasse, mais il est plus difficile de trouver des hommes, des

recrues, des matelots, des loups de mer, pour les associer au noble

métier que nous faisons. Je ne suis, moi, ni chasseur, ni pêcheur, ni

même corsaire; je suis un ravageur d'Anglais, un épouvantail que la

France a laissé dans l'Inde, après nos désastres sur le Coromandel.

J'ai une grande mission à remplir; j'ai un glorieux exemple à donner aux

marins, mes compatriotes, disséminés sur les deux rives du Bengale, aux

îles de la Sonde, à la Nouvelle-Hollande, au Zanguebar. Si tous les

colons de France savent m'imiter et font leur devoir, la Compagnie

anglaise des Indes est ruinée au bout de trois ans, et lord Cornwallis

n'osera plus sortir du fort Saint-Georges, qu'il vient d'élever à

Madras. Ainsi ce que n'ont pu faire Suffren et d'Estaing, ces dieux de

la mer, nous le ferons, nous, avec des coquilles de noix, plus

nombreuses que les îles Maledives et Laquedives, nous formerons une

prodigieuse escadre d'écueils flottants, échelonnés sur la route

commerciale d'Angleterre aux Indes, et toute la puissance britannique

viendra échouer contre nous. D'autres enfants de la France n'ont-ils pas

déjà réussi dans la même entreprise?

N'as-tu pas entendu parler cent fois des flibustiers français de

Saint-Domingue? En voilà des héros taillés sur bronze! On voulait aussi

les flétrir d'un vieux surnom odieux, et voici comment ils répondirent:

Le 24 août 1781, jour de la fête du roi, ils brûlèrent, en signe de

réjouissance, deux millions de bois de Campêche, dans la presqu'île

d'Yucatan.

Maurice et Alcibiade, embusqués dans le voisinage, avaient écouté cet

entretien avec un intérêt sans égal, et plusieurs fois ils s'étaient

fait violence pour ne pas sortir de leur retraite.

Mais à ces dernières paroles, ils ne se continrent plus, et ils se

montrèrent, avec un visage riant, à ces deux marins.

--Amis! dit Maurice, comme s'il eût répondu au _qui vive?_ d'une

sentinelle française, placée sur le promontoire de Madagascar.

--Amis! répéta comme un écho, Alcibiade.

Ces deux mots si simples, servant de réponse à une question qui n'était

pas formulée, avaient, dans ce moment, un caractère de simplicité

sublime.

Les deux marins en entendant du bruit dans les feuilles, et en voyant

apparaître deux hommes sur un promontoire désert, s'étaient tout d'abord

placés en attitude de défense.

Mais les joyeuses et sereines figures des jeunes gens, leurs gestes

pleins d'une grâce exquise, le charme de leurs voix qui prononçaient les

plus douces des syllabes françaises, éloignèrent toute méfiance de

l'esprit des deux marins, lesquels, du reste, n'étaient pas gens à

prendre aisément l'alarme.

--Voilà des amis qui nous tombent du ciel fort à propos, dit le

capitaine; et d'où venez-vous donc, mes bons amis?--ajouta-t-il en leur

tendant ses mains.

--Nous venons de Paris, dit Alcibiade en riant.

--De Paris! s'écria le capitaine, et que venez-vous faire ici?

--Nous venons vous rendre service, capitaine, dit Maurice d'un ton

résolu.

--Ma foi! messieurs, j'accepte tout ce que vous m'offrirez, car j'ai

besoin de tout. Mais ceci demande quelques explications préalables. Je

suis chez moi, ici, donnez-vous la peine de vous asseoir; il me reste

à bord un quart de jambon de Labiata et quelques flacons de vieux

Constance, nous allons causer à l'ombre. Je vais d'abord vous dire qui

nous sommes: voilà Marapi, mon lieutenant, créole français, né, par

hasard, à Solo, île de Java, et moi, je suis le capitaine Surcouf.

A ce grand nom, Maurice et Alcibiade, qui s'étaient assis déjà sur des

sièges de velours naturel, se levèrent, et ôtant leurs larges chapeaux

de paille, ils s'inclinèrent de respect devant l'Achille de l'Océan indien.

Deux matelots descendirent du bord avec les provisions demandées, et les

quatre convives se mirent en devoir de leur faire honneur.

Quand la première faim fut apaisée, on se livra aux longs entretiens,

selon un ancien usage des matelots avariés, usage qui remonte à ces

matelots Troyens réfugiés dans un petit golfe protecteur; Virgile a

chanté leurs infortunes navales, leurs repas sur l'herbe et leurs

longs entretiens de convives rassasiés [3].

[Note 3:

_Est in secessu longo locus; insula portum

Efficit, objectu laterum

.... Prima fames epulis, mensæque remotæ.

.... Longo socios sermone requirunt._]

Le capitaine Surcouf apprit donc, dans tous ses détails, l'histoire de

Maurice, le voyage de l'_Églé_ à Madagascar, et les projets d'une

colonie de déportation. Quand ce récit fut terminé:

--Jeune homme, dit le corsaire en lui serrant les mains,--croyez à la

parole d'un homme qui a la plus belle des expériences, celle que donnent

les périls de chaque jour; vous avez payé, en conspirant, otre tribut à

des traductions de livres de collège. Il y a bien des manières de

conspirer; vous avez choisi la plus absurde de toutes. Vous avez

conspiré avec l'idée évidente de réussir et sans songer qu'après le

succès vous autorisiez tous vos ennemis à conspirer ensuite contre vous.

Voyez où peut aller un pays ainsi ballotté de complots en complots

indéfiniment! Moi, je me suis reconnu un penchant à faire la même chose.

Alors, je me suis dit: Conspirons contre la puissance maritime de

l'Angleterre. Les coups de canon que je tirerai n'effrayeront point les

vieillards, les femmes, les enfants et les moribonds dans les villes;

ils ne troubleront que les échos de l'Océan de l'Inde, et je ne

rencontrerai jamais en France un crêpe ou une robe de deuil que mes

cartouches de conspirateur auront noircis. Qui de vous ou de moi

raisonnait patriotiquement?

--Permettez-moi de ne pas répondre, capitaine Surcouf, dit Maurice,

comme un écolier devant son maître.

--Au lieu de conspirer contre Bonaparte, vous auriez dû tous venir à son

aide, quand il voulait faire une brèche à l'Orient,--poursuivit

l'illustre corsaire,--votre Directoire a été stupide comme le sénat de

Carthage, dans une situation analogue. Ainsi, les deux plus grandes

choses, tentées par les deux plus grands hommes, ont échoué par la faute

de quelques avocats ignorants et jaloux. Bonaparte a été abandonné en

Syrie, comme Annibal à Métaponte. Nous étions, tous, ici, des milliers

d'Européens et d'Asiatiques, occupés à prêter l'oreille au canon de

Saint-Jean-d'Acre; chaque jour un heureux mensonge nous apportait cette

triomphante nouvelle: Bonaparte a forcé la porte de la Syrie! il a

traversé l'Arabie déserte, il a descendu le golfe persique, il a franchi

le détroit d'Ormus, il a mis le pied sur le sol de l'Inde; à son

approche, les peuples esclaves se soulèvent des bouches du Gange aux

bouches de l'Indus et l'Angleterre de l'Asie va retrouver contre elle un

nouveau Washington venu du Nord! Hélas! nous avions trop présumé du bon

sens du Directoire!...

Vous avez épuisé vos forces en complots, en luttes, en paroles, en

victoires, en défaites stériles. Vous croyez toujours avoir atteint

l'apogée de la puissance quand vous gagnez une bataille sur les

Allemands, ou quand vous réprimez une sédition dans Paris, et vous vous

énervez sous les tiraillements des opinions folles; vous écartelez la

France en lui prêchant l'union; vous êtes mécontents de votre passé,

vous ne savez que faire de votre présent, et vous éteignez tous les

phares allumés sur les mille écueils de votre avenir.

--C'est dur, mais c'est vrai, capitaine, dit Alcibiade; il n'y a que la

fréquentation de l'Océan qui puisse mettre cette sagesse dans la bouche

d'un homme....

--Vous voyez en moi, continua Surcouf, un homme qui a de très longues

heures de nuit et de jour pour réfléchir, et qui trouve de bien rares

occasions de formuler ses pensées en langage humain. Les hommes qui

m'entourent n'aiment d'autre éloquence que celle du canon. Aujourd'hui

le ciel m'envoie deux auditeurs européens, et j'abuse peut-être du droit

de me faire écouter....

--Capitaine, interrompit Maurice, tout ce que vous dites nous intéresse

beaucoup plus que vous ne pensez....

--Eh bien! dit Surcouf, j'ajouterai quelques mots encore.... Vous aimez

votre pays, n'est-ce pas?

--Sans doute!

--Croyez-vous que pour servir son pays, il faille nécessairement habiter

un coin de la France, et voter pour envoyer un tribun muet au Tribunal,

ou bien être régimenté dans une des armées qui battent ces éternels

Allemands?

--Je pense, dit Maurice, qu'il y a d'autres manières de servir son pays.

--On sert son pays partout, continua le corsaire. Il y a deux déportés

de Sinnamary qui cultivent les mûriers de Chine dans une plantation de

Zanguebar: ils servent la France. Il y a cinq fructidorisés qui donnent

des leçons de français à la ville du Cap, à Fort-Dauphin et à Goa: ils

servent la France. Il y a cent émigrés, connus de moi, qui ont fondé,

sur les côtes indiennes, des écoles, des filatures, des usines, des

villages: ils servent la France. Vous ne sauriez croire combien l'exil

en terre lointaine inspire tous les nobles sentiments du devoir. J'ai vu

à Botany-Bay des condamnés redevenir honnêtes par orgueil national, en

face de l'étranger qui les regarde. Que ne doit-on pas attendre alors

des exilés honnêtes! Si la moitié de la France déportait l'autre moitié,

elles seraient heureuses toutes deux.

--Je le crois, dit Alcibiade; et ce serait peut-être le seul moyen de

guérir l'incurable.

--Monsieur Maurice Dessains, dit Surcouf, voulez-vous que je vous

fournisse une belle occasion de vous venger de votre pays qui vous

exile?

--Je veux bien, capitaine.

--Eh! bien! servez votre pays.

--Ma foi, capitaine, je ne demande pas mieux.

--Jeune homme, un de ces jours je vous montrerai à l'horizon un pavillon

anglais défendu par vingt pièces de gros calibre et cent hommes

d'équipage, et je vous dirai: Ce soir, ce navire de la Compagnie nous

appartiendra: voulez-vous arborer notre drapeau tricolore à misaine de

l'Anglais? Que me répondrez-vous?

--Oui.

--Très-bien! je vous pardonne votre conspiration absurde contre

Bonaparte.

Sur ces derniers mots, on entendit un coup du fusil dans les profondeurs

du bois: des échos infinis répétèrent cette détonation, et des milliers

d'oiseaux, s'envolant de la cime des arbres, couvrirent le ciel d'un

nuage d'azur, d'écarlate et d'or.

Un pari de corsaire à pilote.

Le transporté (2/4) · 第 22 / 25 题