Quand on lit les histoires de la mer on s'étonne d'y rencontrer si
souvent le miracle providentiel de ces bonnes brises secourables, qui se
lèvent soudainement pour délivrer un navire en péril.
On ne peut pas même expliquer cette protection merveilleuse et inespérée
à certains drapeaux, à certains hommes, à certains navires, et affirmer,
avec le verset de la Bible, que Dieu n'opère pas ce prodige de sauvetage
en faveur de toutes les nations [1]; elles ont toutes le même droit au
même secours, et les Anglais mêmes se sont souvent sauvés à propos, par
un de ces miracles de brise soudaine, dans des circonstances où leur
habileté maritime n'aurait rien pu faire pour eux.
Tellement la Providence est impartiale dans ses hautes faveurs.
[Note 1: _Non fecit taliter omni nationi_ PSALM.]
Ainsi, pour ne citer que le plus mémorable de ces exemples, lorsque
Bonaparte, simple lieutenant, mieux inspiré que le général Dugommier,
eut emporté d'assaut le fort du Petit-Gibraltar, la flotte anglaise, à
l'ancre dans la rade de Toulon, s'attendit à être foudroyée par les
batteries des républicains.
Une mer calme ôtait aux Anglais tout espoir de fuite, la rade allait
être leur tombeau.
Au moment où les canons du Petit-Gibraltar se braquaient contre
l'escadre ennemie dont les voiles dormaient sur les mâts, une brise de
nord-ouest se leva sur les montagnes, et poussa les vaisseaux vers le
goulet de la grosse tour, en les chassant après vers la haute mer.
On peut dire que le plus étonnant de tous ces miracles de brise a été
fait en cette occasion décisive, et en faveur des Anglais.
L'_Églé_ méritait cette faveur: elle avait des droits à la brise
secourable, et le _King-Georges_, qui tenait ses formidables
embarcations toutes prêtes, perdit ses boulets dans la mer, et en fut
pour ses frais.
Par malheur, le vent qui sauve ressemble beaucoup au vent qui détruit;
la bonne brise, toujours ambitieuse, devient tempête quelquefois.
On évite un vaisseau, on tombe dans un ouragan.
La fable de Carybde et Scylla est l'histoire de la mer.
Les passagers de l'_Églé_ n'eurent pas le bonheur de former un club
nocturne sur le pont, et de s'entretenir de tous les incidents qui
avaient signalé leur rencontre avec le _King-Georges_.
La tempête sifflait dans L'air, et changeait subitement les cabines en
infirmeries.
Ce mal mystérieux que la mer donne aux hommes de la terre, suspendait
les doux entretiens du bord, et engourdissait la pensée et la vie dans
le cerveau de tous les passagers.
Le poète Horace, qui a déchaîné sa colère contre l'inventeur des
vaisseaux, oublie de citer le mal de mer parmi les fléaux que cette
invention a imposés à l'homme; ce qui a fait croire à plusieurs savants
que le mal de mer est un fléau moderne, un fléau de races et de
poitrines dégénérées.
Heureusement, pour l'honneur de nos poitrines, un autre poète raconte
une traversée d'Italie en Grèce; il parle du mal de mer, à propos de ces
belles dames romaines qui enlevaient des histrions et des joueurs de
flûte, pour les suivre aux rivages lointains. Juvénal a complété Horace.
La mer et les hommes n'ont pas changé.
Tous les passagers d'un navire ne sont pas soumis à cette tyrannie de la
mer.
Il y a toujours à bord quelques êtres terrestres privilégiés, qui se
font marins du premier coup, et marchent, par un mauvais temps, sur la
planche d'un navire, comme sur la pelouse d'un jardin.
Cela tient à des causes que la science explique de cette manière: «Ces
hommes ont reçu de la nature une heureuse organisation.» Il eût mieux
valu ne rien expliquer.
Ainsi, à bord de l'_Églé_, nous trouverons un exemple de ces heureuses
organisations.
Alcibiade seul est debout au milieu d'une infirmerie de passagers: il
court de cabine en cabine, descend du pont à la cale, va de bâbord à
tribord, de la proue à la poupe; passant avec les oscillations du
funambule, à travers tangage et roulis; secouant l'écume d'une vague et
fredonnant toujours un refrain de vaudeville ou d'opéra; vrai
gentilhomme de 88 doublé du Parisien de tous les temps.
Quand il passait devant le pilote, l'entretien était court, mais vif.
Quelques signes ou quelques mots suffisaient à l'intelligence de tous
deux.
L'oeil de Sidore ressemblait, sous sa paupière, à un point
d'interrogation.
L'oeil d'Alcibiade se fermait avec un sourire, et de part et d'autre on
savait à quoi s'en tenir.
Cela signifiait, en langue primitive antérieure au vocabulaire:--Comment
va mon fils?--Il va bien, soyez tranquille.
En l'absence de témoins, on hasardait un dialogue au vol.
--Que dites-vous du temps, pilote Brémond?
--Mauvais, mais bon.
--L'_Églé_ marche-t-elle?
--Comme un gabian [2].
--Point de danger?
--Point.
[Note 2: Oiseau de mer, ainsi nommé par les marins.]
Le capitaine venait faire quelques promenades sur le pont; il regardait
la mer, essayait un coup de lame, donnait quelques ordres, et descendait
avec un calme solennel l'escalier de l'entrepont. De vieux matelots,
habitués à toutes les folies de l'Océan, ne lui faisaient pas l'honneur
de le regarder; ils étaient assis au pied d'un mât, et discutaient pour
établir la supériorité de Toulon sur Rochefort, et du Bailli de Suffren
sur le comte d'Estaing.
Cependant l'agile corvette courait vers les orageux parages, où le Cap
de Bonne-Espérance, s'allongeant vers le pôle, force les navires à faire
un détour immense pour le doubler avec moins de péril.
--Ce diable de cap est-il encore bien loin?--demandait Alcibiade en
passant devant le pilote.
--Huit degrés; ce n'est rien pour la corvette.
--Marchons-nous toujours bien?
--Nous filons quatorze noeuds, comme l'Érable.... Oh! l'Érable!
--Pilote Brémond, y-a-t-il loin du cap à Nossy-bay?
--Il nous faudra peu de jours, si les courants de ce diable de canal de
Mozambique ne nous contrarient pas trop.... Et le petit comment va-t-il?
--Il dort vingt-quatre heures par jour.
--Pauvre enfant!... Avez-vous été content, citoyen Alcibiade, de ma
manoeuvre devant l'Anglais?
--Très-content, mon patron.
--Quand j'ai découvert le _King-Georges_, citoyen Alcibiade, je n'ai
plus vu que mon fils, et je me suis dit: Sauvons tout pour le sauver.
--Très-bien, Brémond; je vous quitte pour lui. Excusez-moi.
Les jours qui suivirent amenèrent les mêmes incidents.
Un vent frais soufflait sur le pont, et interdisait toute sortie, même
aux passagers que le mal de mer ne tourmentait plus.
L'_Églé_ avait quitté les régions tièdes; les haleines polaires
régnaient dans les eaux, où la corvette semblait venir prendre un point
d'appui pour remonter dans l'Océan indien.
Le cap des Tempêtes ayant été heureusement doublé, notre navire retrouva
le climat délicieux des belles zones qu'il avait traversées dans l'Océan
atlantique.
Les eaux et les brises se firent clémentes, et les courants du canal de
Mozambique, si redoutés du pilote, se montrèrent favorables à l'_Églé_.
Aujourd'hui, lorsque, grâce à la vapeur, on s'embarque de grand matin
sur un paquebot pour descendre un fleuve, les passagers, hommes et
femmes, entrent, silencieux et mornes, comme des somnambules, dans la
grande _salle des voyageurs_.
La bougie brûle encore sur une table, devant un journal abandonné;
chacun regarde son voisin d'un air hostile; des masses confuses de drap
et d'étoffes encombrent les banquettes et le plancher; les femmes
achèvent le sommeil de l'auberge derrière les voiles verts de leurs
chapeaux bosselés.
Quelques hommes, encapuchonnés de burnous, restent debout et bâillent;
d'autres s'endorment sur le dur édredon des tables ou sur les banquettes
de faux velours.
Un prêtre récite son bréviaire et une religieuse dit son chapelet.
Quand toute cette population flottante se réveille, on croirait voir les
funèbres passagers de la barque à Caron.
Les visages distillent la mélancolie; les yeux ont des éclairs
sinistres; il semble qu'une guerre civile va éclater entre quatre murs
de bois.
Cependant les heures s'écoulent avec les eaux du fleuve: un riant
soleil, une fraîche tente appellent ce monde haineux sur le pont du
paquebot.
Les paroles circulent, les voiles verts se lèvent, les visages prennent
des sourires, les regards se colorent de bienveillance; et aux dernières
heures du voyage, une si touchante familiarité s'établit entre ces
passagers, qu'on les croirait tous liés entre eux par une amitié de
vieille date.
Cette amitié compte douze heures de paquebot; elle avait commencé, le
matin, par des symptômes d'hostilité sourde.
Si cette singulière métamorphose se fait remarquer, dans une de ces
promenades à la vapeur, entre un lever et un coucher du soleil, que ne
doit-on pas attendre d'une longue traversée sur deux océans?
Aux derniers jours du voyage de l'_Églé_, lorsque le beau temps eut
ramené les passagers et les passagères sous les tentes du pont,
l'intimité entre les deux sexes avait pris un caractère sérieux qui
promettait beaucoup à l'avenir, et qui devait tenir mieux encore que ce
qu'elle promettait, en présence des plus grands témoins de la création,
l'Océan et le soleil.
La jeune et belle passagère, Louise Genest, avait reparu à son ancienne
place, et Alcibiade, avec son amicale perfidie habituelle, s'était
lestement placé entre elle et Maurice, et lui adressait des
félicitations sur le courage dont elle avait fait preuve, dans les
ennuis et les dangers du bord.--Nous voici bientôt arrivés, madame, lui
disait-il, et quand vous aurez mis le pied sur cette terre nouvelle,
vous en ferez votre paradis.
--Citoyen Alcibiade, dit la jeune fille en soupirant, je ne vois pas
encore bien clair dans mon avenir.
--Votre avenir, madame, est à vous. On ne pleure pas toujours en ce
monde: Dieu nous a donné la joie pour nous en servir après la douleur.
Vous avez en vous la jeunesse, la vie, et la force; je ne parle pas de
la beauté, qui ne gâte jamais rien: avec ces trésors, on est riche
partout. Regardez, là, devant vous, cet horizon. Il y a une île grande
comme la France, et dans cette île un coin adorable, où sont les ombres
tièdes, les eaux douces, et les fruits doux. Il y a aussi des trésors de
l'amour dans chaque rayon du soleil, et un de ces rayons tombera sur
votre front charmant, et réjouira votre âme comme une fête qui n'a point
de fin.
--Ah! monsieur, dit Louise, ne me donnez pas de pareils rêves....
--Si je vous les donne, c'est que je ne redoute pas pour vous le réveil,
interrompit Alcibiade; croyez-vous donc, Louise, que je vous ai arrachée
à votre mansarde pour vous accabler d'une vie telle que la première? Je
savais très-bien ce que je faisais, et je sais très-bien ce que je dis
en ce moment. Vous ne vous conduisez pas, je vous conduis, et croyez que
je ne veux pas vous laisser égarer sur le chemin de votre bonheur.
Alcibiade avait dans sa voix ce charme qui divinise la parole de
l'homme, et qui est la musique du coeur.
Louise regarda d'un oeil souriant cet horizon lumineux qui lui était
désigné comme une terre de promission.
La jalousie, cette noble passion qui tue l'amour ou le rend immortel,
agitait en ce moment le coeur de Maurice et couvrait sa face d'une sueur
froide, sous une température africaine.
Ce sentiment, tout nouveau pour lui, donnait à son imagination des
perspectives inconnues, et lui révélait surtout une passion véritable
dans ce qu'il avait regardé comme un amusement de passager aux prises
avec l'ennui.
Alcibiade feignit de le rencontrer par hasard, entre deux mâts, et lui
dit:--Je viens de causer un instant avec cette pauvre Louise Genest,
et....
--Et?--dit Maurice, comme un écho qui s'adjoindrait un point
d'interrogation.
--Eh bien! la charmante veuve évite l'abordage comme l'_Églé_ devant le
_King-Georges_; elle ne mord pas à la phrase galante; c'est une vertu
bronzée au soleil de l'équateur. J'étais encore amoureux ce matin, mais
ce soir je donne ma démission.
Le visage de Maurice passa subitement de l'agitation à la sérénité, ce
qui n'échappa point à la finesse d'Alcibiade.
--Vous reculez bien aisément devant les obstacles?--dit Maurice en
souriant,--les veuves n'oublient pas si vite leurs maris.
--Bah! mon cher Maurice, quand une veuve a mis deux océans, deux longues
tempêtes, et le _King-Georges_ entre elle et son mari, c'est une veuve
de dix ans révolus, et encore j'abrège. Il y a un siècle que le pauvre
Genest est mort... Non, ce n'est pas cela, et alors c'est autre chose...
c'est...
--C'est?...
--Louise a une inclination secrète au fond du coeur. J'en suis sûr. Je
connais les veuves de la terre; celles de la mer sont encore plus
veuves. Louise nourrit une passion... heureux mortel!
--Et quel est cet heureux mortel? demanda timidement Maurice.
--Ah! voilà l'énigme! nous sommes trois cents amoureux à bord de
l'_Églé_. Impossible de deviner l'élu.
--Vous dites cela comme si vous le connaissiez, Alcibiade.
--Eh! bien, oui, Maurice, je le connais, et je lui cède volontiers le
pas.
--Pouvez-vous me montrer cet élu dans l'équipage, mon cher Alcibiade?
--Maurice, vous vous le montrerez à vous-même, dans un moment...
Écoutez; je descends pour causer un instant avec le pilote, ce brave
homme que vous aimez tant; nous voulons vous ménager, lui et moi, une
petite surprise quand nous serons en vue de Madagascar....
--Quelle surprise? demanda vivement Maurice.
--Comment voulez-vous que je vous fasse aujourd'hui une surprise qui
doit vous surprendre demain? Soyez raisonnable, Maurice....
écoutez-moi.... Quand je serai descendu, en vous quittant, un beau jeune
homme s'approchera de Louise, prendra une place à ses pieds, et engagera
un entretien avec elle. Ce jeune homme est l'heureux mortel en question.
Adieu.
Et Alcibiade s'éloigna en riant....
Maurice garda quelque temps un air pensif, puis secouant la tête, comme
pour en chasser une idée importune, il s'avança vers Louise, et s'assit
à ses pieds avec de courageuses intentions.
Un quart-d'heure après, Alcibiade passa nonchalamment devant son ami,
et, sans le regarder, il dit d'une voix très-distincte:
--Heureux mortel!
Maurice sentit rougir son visage sous sa triple couche de soleil.
Arrivée.