XVIII.

--Voici une place charmante pour causer,--dit Alcibiade à Maurice, en

s'asseyant sur les arcs-boutants de la proue, à l'ombre d'une voile.

Aujourd'hui, si le vent nous continue ses bonnes grâces, nous

assisterons à un spectacle qu'il faudrait payer de la moitié de notre

sang.

Après un long voyage, raccourci de beaucoup, il est vrai, par la faveur

constante des vents, nous allons enfin voir notre belle terre promise.

C'est le pilote qui vient de me donner cette nouvelle.

Vous verrez un point noir à l'horizon; à chaque élan du navire, ce point

s'élargira, en couvrant la ligne du ciel, et deviendra la rade

hospitalière qui allonge ses deux bras comme une mère pour recevoir ses

enfants.

_C'est Nossy-Bay_, à la pointe sud de Madagascar.

--Enfin! nous voilà au port!

Dit Maurice en croisant les mains et en levant les yeux vers le ciel.

--Écoutez, Maurice. Ce port sera le second berceau de votre seconde

naissance. Remerciez les hommes et la loi, qui savent si bien

récompenser en punissant.

--Au fait,--interrompit Maurice,--je ne comprends pas trop bien les

juges des tribunaux de Paris....

--Ni moi non plus, Maurice; et probablement ils ne se comprennent pas

eux-mêmes. En général, les hommes qui font des lois sont des êtres

sédentaires qui ont un cabinet d'étude rue Cassette, faubourg

Saint-Germain. Ils connaissent les codes de Minos, de Solon, de

Lycurgue, de Justinien, et les capitulaires de Charlemagne, mais ils ne

sont pas forts en géographie. Ces législateurs ont donc inventé la

déportation ou la transportation.

--C'est singulier! dit Maurice.

--Attendez encore, poursuivit Alcibiade; vous allez voir les agréments

de cette loi.

Exemple: Un jeune homme, et il y en a beaucoup comme celui-là; un jeune

homme se reconnaît un goût invincible pour les voyages de long cours; il

ne rêve que d'Archipels lumineux, d'Océans plus ou moins pacifiques, de

mines de perles, d'émeraudes, de diamants, de corail, de femmes de

toutes couleurs, séduites avec des verroteries, d'héritières anglaises

qui ont une île pour dot.

Par malheur, ces longs voyages coûtent des sommes énormes, et notre

jeune rêveur n'a pas un denier. Alors, il se ravise, et prend une

résolution sage; il se faufile, le plus innocemment possible, dans un

complot coupable, évite la mort, et n'évite pas la déportation: un

superbe vaisseau est nolisé pour le déporté; la philanthropie des

publicistes réclame pour lui les plus grands égards; on le soigne donc

comme un passager qui a payé sa place; chaque matin, le docteur du bord

lui rend une visite. Enfin, il est traité en fils de famille, en aimable

enfant prodigue, et il reçoit chaque jour une portion de veau gras de la

table du commandant.

--Voilà justement mon histoire, dit Maurice.

--Votre histoire, Maurice, est encore plus compliquée. Vous étiez, vous,

déporté, transporté, exilé, par le tribunal du hasard, dans les climats

du Nord, homicides pour certaines organisations; vous étiez un Ovide

chez les Scythes; un palmier transplanté sur le Pont-Neuf; un enfant du

soleil cerclé de glaçons. Vous dépérissiez à vue d'oeil, comme le jeune

Potavéry, ce sauvage du Sud, domicilié rue Mouffetard.

Voilà que votre nom se trouve mêlé à une liste de conspirateurs.

Aussitôt la justice sévère vous déracine du Pont-Neuf où s'exhalait

votre dernier souffle; on fulmine, d'une voix enrhumée par nivôse, un

réquisitoire contre vous; on vous frète une jolie corvette de

vingt-quatre pièces de canon, et on vous oblige, au nom de Thémis

vengeresse, à vivre, à ressusciter, à respirer les baumes de la mer, à

faire trois repas par jour, à être amoureux d'une veuve adorable, à

visiter les merveilles de ce monde, universelle patrie de nous tous, et

à cultiver sur une terre féconde, cent mille arpents dont le

propriétaire est le soleil, lequel se laisse facilement exproprier.

--Voilà un châtiment, c'est vrai, dit Maurice.

--Maintenant, Maurice, croyez-vous être seul à jouir des bénéfices de

votre châtiment? les deux tiers de nos déportés sont dans le même cas.

Ils étaient morts comme vous, et comme vous ils vivent. Les hommes ne

savent ni récompenser ni punir, et tout cela me prouve que nous marchons

à un ordre nouveau, et que la Providence sait bien ce qu'elle fait, si

les hommes ne le savent pas....

--Continuez, Alcibiade....

--Je regarde notre brave pilote qui me fait des signes inintelligibles

comme un sauvage de Madagascar.... Je crois qu'il demande à être honoré

de votre salut.... Saluez-le donc, Maurice, avec le plus charmant

sourire de vos yeux.

--Mais cette atroce consigne ne finira donc pas?--dit Maurice, après

avoir salué gracieusement son père; me sera-t-il toujours défendu de

serrer la main de ce brave homme dont la vue seule me réjouit?

--Un peu de patience, Maurice, toutes les consignes de mer expirent sur

terre... Attendez le moment: ce ne sera pas encore très-long.

--Continuez donc, Alcibiade, je suis fâché de vous avoir interrompu.

--Maurice, la révolution de 89 a tout déplacé; les forces vives du pays

montent peu à peu du fond à la surface, et menacent d'envahir le sol

tout entier. Il n'y aura bientôt plus de place pour tout le monde au

festin. Aujourd'hui, chacun a le droit de vivre, et chacun soutiendra

son droit.

La mot _égalité_ a traversé l'air, cela suffit, il ne retombera pas au

néant. L'avenir est un créancier qui se prépare à demander beaucoup au

passé son débiteur: il faudra payer à l'échéance; avisons. Un homme

avait très-bien compris tout ce que le présent doit léguer de

broussailles à l'avenir: c'est Bonaparte. Sa récente campagne de Syrie

est un mystère dont les esprits frivoles n'ont saisi que la moitié.

Un mot prononcé, comme une phrase d'oracle, devant Saint-Jean-d'Acre, a

révélé une pensée féconde et parallèle à la situation. Après soixante

assauts inutiles livrés devant la Tour-Maudite, Bonaparte résolut de

lever le siège, et il prononça tristement ces paroles: _Le sort du monde

était dans cette tour!_

--Je n'ai jamais bien compris cette exclamation, dit Maurice.

--Maurice, bien peu de gens l'ont comprise, et cela doit vous consoler.

Bonaparte voulait accomplir l'oeuvre inachevée d'Alexandre. Il venait de

jeter son regard aquilin sur la situation, et il comprenait qu'il était

urgent de déplacer cette dévorante activité d'esprit, fille de

l'éruption de 89, et de lui créer un autre foyer lointain, sur des

terres en friche, et sous un soleil nouveau.

Paris, ce grand centre d'agitation, que l'imprévoyance de soixante-six

rois a laissé former sur les deux rives de la Seine, Paris menaçait de

devenir une cité prétorienne, toujours disposée à détruire et à élever

un gouvernement quelconque, comme Byzance autrefois: il fallait donc

occuper ailleurs le génie aventureux et superbe de ses enfants. Ce

qu'Alexandre avait fait pour la Macédoine, impatiente du joug de

Philippe, Bonaparte allait le tenter pour l'orageuse France de 89.

C'était un plan merveilleux et sauveur. Il s'agissait de pénétrer

jusqu'aux régions de l'aurore, avec ces soldats de fer qui ont traversé

le vallon des deux Pyramides et franchi le Thabor, et de planter le

drapeau colonisateur de la France dans ces fertiles plaines de Lahore

qui sont arrosées par cinq fleuves, et fécondées par le soleil.

Saint-Jean-d'Acre pris, ce plan s'achevait; le sort du monde était dans

sa tour. Bonaparte ne se trompait pas. Aujourd'hui, les hommes, à leur

insu, semblent vouloir continuer ce plan, et on envoie des déportés aux

terres lointaines. Chaque exilé de France est un grain de semence déposé

sur le berceau d'une colonie. Quand se fera la moisson? Dieu le sait;

après un demi-siècle peut-être; les nations peuvent attendre, elles ont

la vie longue. Nous sommes, nous, sur ce navire, l'avant-garde de cette

migration future qui doit soulager la France, en l'éparpillant sur les

continents et les archipels lointains. Nous ressemblons à ces deux

Hébreux que Josué envoya en Palestine, et qui s'en revinrent en

rapportant sur leurs épaules des échantillons d'une fécondité

merveilleuse, pour attirer leurs frères vers les champs promis.

--Que Dieu vous écoute, pour le bonheur de notre malheureux pays! dit

Maurice en joignant ses mains.

--Quant à moi, poursuivit Alcibiade, vous verrez bientôt ce qu'un homme

frivole, un aristocrate échappé de la lanterne en se déguisant en fou,

un Alcibiade parisien a résolu de faire pour préparer des ressources aux

hommes de l'avenir. Un soir,--c'était, je crois, le 2 nivôse,--un soir,

je causais de mes penchants vicieux avec une femme à jamais perdue pour

nous deux, avec la belle Lucrèce Dorio, et je lui disais que tout homme

doit employer ses vices au profit de l'humanité, puisque les vertus sont

si rares.

Un jour, ajoutai-je, vous me verrez mettre ma théorie en action. Ce jour

est venu. Nous allons nous appliquer à l'oeuvre, vous et moi, et nous

aurons avec nous de bons travailleurs. Ce que je vous dis à présent,

Maurice, je l'ai dit à chacun de vos camarades en particulier, dans nos

entretiens de la cabine et lorsque l'ouragan sifflait sur le pont; ils

m'ont tous répondu, tous, en me serrant la main, comme vous faites en ce

moment. Les hommes graves, les hommes d'État ont perdu le pays; il est

temps que les hommes de plaisir et de frivolité le sauvent, sinon dans

le présent, du moins dans l'avenir.... Maurice, regardez.... le point

noir se lève à l'horizon!

A ces mots, le cri _terre! terre!_ tomba du sommet des mâts, et tout le

peuple du navire accourut sur le pont.

Les larmes inondaient tous les visages; tous les pavillons se hissaient

aux cordages des mâts, et l'_Églé_ saluait de son artillerie joyeuse

cette terre, fille de l'Afrique et de l'Océan indien.

Alcibiade qui, dans les moments solennels, savait donner à sa figure une

gravité qu'on ne lui avait jamais vue, prit Maurice par la main, et lui

dit:

--Mon ami, je vous ai promis une récompense, et vous allez la recevoir.

--J'attends,--dit Maurice, avec une émotion extraordinaire.

--Maurice, votre âme est forte, et votre corps a repris toute sa

vigueur. Aujourd'hui, vous pouvez supporter, sans péril, une crise

violente... vous me promettez de ne prononcer aucune parole, de ne faire

aucun mouvement qui puisse attirer sur nous l'attention des gens du

vaisseau.

--Oui,--répondit Maurice, en fixant des yeux effarés sur son

interlocuteur.

--Recueillez toute votre énergie, Maurice, il y a des coups de foudre de

toute espèce; l'extrême joie et l'extrême douleur sont intolérables pour

les âmes faibles....

--Oh! parlez! parlez! je suis prêt à tout entendre,--interrompit Maurice

en s'agitant convulsivement sur ses pieds.

--Maurice,--dit Alcibiade en baissant la voix et montrant du doigt

l'horizon,--Maurice, votre patrie est là, et votre père est ici.

Ces deux mots: _Mon père!_ sortirent comme un murmure sourd et comprimé

des lèvres de Maurice.

En ce moment, l'agitation et le désordre régnaient sur le pont du

navire, et le canon de la corvette retentissait sur l'Océan.

Le jeune déporté suivit l'indication du doigt d'Alcibiade, et, en

tournant la tête, il aperçut derrière son épaule un visage mouillé de

larmes et deux bras qui s'ouvraient pour une étreinte.

C'était Sidore Brémond.

Les deux coeurs se fondirent en un seul coeur qui savoura, en un instant,

toutes les allégresses du ciel.

Alcibiade les sépara violemment, et dit: Assez:

Puis, reprenant le ton léger et la physionomie riante:--Maurice,

--ajouta-t-il,--je voudrais bien savoir ce que font en ce moment les

juges qui vous ont condamné à la déportation. Comme ils seraient heureux

s'ils avaient eu le bon esprit de se condamner eux-mêmes! Quel est celui

d'entre eux qui n'envierait pas votre destin? Vous retrouvez votre père,

vous êtes aimé d'une femme charmante, vous allez descendre dans un beau

pays, vous avez la jeunesse et la santé de vos passions. Vos juges vous

ont condamné au bonheur à perpétuité.

--Je vous jure, mon ami,--dit Maurice,--que je ne commettrai pas une

seule faute qui puisse faire casser ce jugement.

L'_Églé_ courait à toutes voiles, et on voyait déjà sortir de la ligne

de l'horizon les crêtes bleues des montagnes et la cime des arbres du

rivage africain.

Le transporté (2/4) · 第 15 / 25 题