--Voici une place charmante pour causer,--dit Alcibiade à Maurice, en
s'asseyant sur les arcs-boutants de la proue, à l'ombre d'une voile.
Aujourd'hui, si le vent nous continue ses bonnes grâces, nous
assisterons à un spectacle qu'il faudrait payer de la moitié de notre
sang.
Après un long voyage, raccourci de beaucoup, il est vrai, par la faveur
constante des vents, nous allons enfin voir notre belle terre promise.
C'est le pilote qui vient de me donner cette nouvelle.
Vous verrez un point noir à l'horizon; à chaque élan du navire, ce point
s'élargira, en couvrant la ligne du ciel, et deviendra la rade
hospitalière qui allonge ses deux bras comme une mère pour recevoir ses
enfants.
_C'est Nossy-Bay_, à la pointe sud de Madagascar.
--Enfin! nous voilà au port!
Dit Maurice en croisant les mains et en levant les yeux vers le ciel.
--Écoutez, Maurice. Ce port sera le second berceau de votre seconde
naissance. Remerciez les hommes et la loi, qui savent si bien
récompenser en punissant.
--Au fait,--interrompit Maurice,--je ne comprends pas trop bien les
juges des tribunaux de Paris....
--Ni moi non plus, Maurice; et probablement ils ne se comprennent pas
eux-mêmes. En général, les hommes qui font des lois sont des êtres
sédentaires qui ont un cabinet d'étude rue Cassette, faubourg
Saint-Germain. Ils connaissent les codes de Minos, de Solon, de
Lycurgue, de Justinien, et les capitulaires de Charlemagne, mais ils ne
sont pas forts en géographie. Ces législateurs ont donc inventé la
déportation ou la transportation.
--C'est singulier! dit Maurice.
--Attendez encore, poursuivit Alcibiade; vous allez voir les agréments
de cette loi.
Exemple: Un jeune homme, et il y en a beaucoup comme celui-là; un jeune
homme se reconnaît un goût invincible pour les voyages de long cours; il
ne rêve que d'Archipels lumineux, d'Océans plus ou moins pacifiques, de
mines de perles, d'émeraudes, de diamants, de corail, de femmes de
toutes couleurs, séduites avec des verroteries, d'héritières anglaises
qui ont une île pour dot.
Par malheur, ces longs voyages coûtent des sommes énormes, et notre
jeune rêveur n'a pas un denier. Alors, il se ravise, et prend une
résolution sage; il se faufile, le plus innocemment possible, dans un
complot coupable, évite la mort, et n'évite pas la déportation: un
superbe vaisseau est nolisé pour le déporté; la philanthropie des
publicistes réclame pour lui les plus grands égards; on le soigne donc
comme un passager qui a payé sa place; chaque matin, le docteur du bord
lui rend une visite. Enfin, il est traité en fils de famille, en aimable
enfant prodigue, et il reçoit chaque jour une portion de veau gras de la
table du commandant.
--Voilà justement mon histoire, dit Maurice.
--Votre histoire, Maurice, est encore plus compliquée. Vous étiez, vous,
déporté, transporté, exilé, par le tribunal du hasard, dans les climats
du Nord, homicides pour certaines organisations; vous étiez un Ovide
chez les Scythes; un palmier transplanté sur le Pont-Neuf; un enfant du
soleil cerclé de glaçons. Vous dépérissiez à vue d'oeil, comme le jeune
Potavéry, ce sauvage du Sud, domicilié rue Mouffetard.
Voilà que votre nom se trouve mêlé à une liste de conspirateurs.
Aussitôt la justice sévère vous déracine du Pont-Neuf où s'exhalait
votre dernier souffle; on fulmine, d'une voix enrhumée par nivôse, un
réquisitoire contre vous; on vous frète une jolie corvette de
vingt-quatre pièces de canon, et on vous oblige, au nom de Thémis
vengeresse, à vivre, à ressusciter, à respirer les baumes de la mer, à
faire trois repas par jour, à être amoureux d'une veuve adorable, à
visiter les merveilles de ce monde, universelle patrie de nous tous, et
à cultiver sur une terre féconde, cent mille arpents dont le
propriétaire est le soleil, lequel se laisse facilement exproprier.
--Voilà un châtiment, c'est vrai, dit Maurice.
--Maintenant, Maurice, croyez-vous être seul à jouir des bénéfices de
votre châtiment? les deux tiers de nos déportés sont dans le même cas.
Ils étaient morts comme vous, et comme vous ils vivent. Les hommes ne
savent ni récompenser ni punir, et tout cela me prouve que nous marchons
à un ordre nouveau, et que la Providence sait bien ce qu'elle fait, si
les hommes ne le savent pas....
--Continuez, Alcibiade....
--Je regarde notre brave pilote qui me fait des signes inintelligibles
comme un sauvage de Madagascar.... Je crois qu'il demande à être honoré
de votre salut.... Saluez-le donc, Maurice, avec le plus charmant
sourire de vos yeux.
--Mais cette atroce consigne ne finira donc pas?--dit Maurice, après
avoir salué gracieusement son père; me sera-t-il toujours défendu de
serrer la main de ce brave homme dont la vue seule me réjouit?
--Un peu de patience, Maurice, toutes les consignes de mer expirent sur
terre... Attendez le moment: ce ne sera pas encore très-long.
--Continuez donc, Alcibiade, je suis fâché de vous avoir interrompu.
--Maurice, la révolution de 89 a tout déplacé; les forces vives du pays
montent peu à peu du fond à la surface, et menacent d'envahir le sol
tout entier. Il n'y aura bientôt plus de place pour tout le monde au
festin. Aujourd'hui, chacun a le droit de vivre, et chacun soutiendra
son droit.
La mot _égalité_ a traversé l'air, cela suffit, il ne retombera pas au
néant. L'avenir est un créancier qui se prépare à demander beaucoup au
passé son débiteur: il faudra payer à l'échéance; avisons. Un homme
avait très-bien compris tout ce que le présent doit léguer de
broussailles à l'avenir: c'est Bonaparte. Sa récente campagne de Syrie
est un mystère dont les esprits frivoles n'ont saisi que la moitié.
Un mot prononcé, comme une phrase d'oracle, devant Saint-Jean-d'Acre, a
révélé une pensée féconde et parallèle à la situation. Après soixante
assauts inutiles livrés devant la Tour-Maudite, Bonaparte résolut de
lever le siège, et il prononça tristement ces paroles: _Le sort du monde
était dans cette tour!_
--Je n'ai jamais bien compris cette exclamation, dit Maurice.
--Maurice, bien peu de gens l'ont comprise, et cela doit vous consoler.
Bonaparte voulait accomplir l'oeuvre inachevée d'Alexandre. Il venait de
jeter son regard aquilin sur la situation, et il comprenait qu'il était
urgent de déplacer cette dévorante activité d'esprit, fille de
l'éruption de 89, et de lui créer un autre foyer lointain, sur des
terres en friche, et sous un soleil nouveau.
Paris, ce grand centre d'agitation, que l'imprévoyance de soixante-six
rois a laissé former sur les deux rives de la Seine, Paris menaçait de
devenir une cité prétorienne, toujours disposée à détruire et à élever
un gouvernement quelconque, comme Byzance autrefois: il fallait donc
occuper ailleurs le génie aventureux et superbe de ses enfants. Ce
qu'Alexandre avait fait pour la Macédoine, impatiente du joug de
Philippe, Bonaparte allait le tenter pour l'orageuse France de 89.
C'était un plan merveilleux et sauveur. Il s'agissait de pénétrer
jusqu'aux régions de l'aurore, avec ces soldats de fer qui ont traversé
le vallon des deux Pyramides et franchi le Thabor, et de planter le
drapeau colonisateur de la France dans ces fertiles plaines de Lahore
qui sont arrosées par cinq fleuves, et fécondées par le soleil.
Saint-Jean-d'Acre pris, ce plan s'achevait; le sort du monde était dans
sa tour. Bonaparte ne se trompait pas. Aujourd'hui, les hommes, à leur
insu, semblent vouloir continuer ce plan, et on envoie des déportés aux
terres lointaines. Chaque exilé de France est un grain de semence déposé
sur le berceau d'une colonie. Quand se fera la moisson? Dieu le sait;
après un demi-siècle peut-être; les nations peuvent attendre, elles ont
la vie longue. Nous sommes, nous, sur ce navire, l'avant-garde de cette
migration future qui doit soulager la France, en l'éparpillant sur les
continents et les archipels lointains. Nous ressemblons à ces deux
Hébreux que Josué envoya en Palestine, et qui s'en revinrent en
rapportant sur leurs épaules des échantillons d'une fécondité
merveilleuse, pour attirer leurs frères vers les champs promis.
--Que Dieu vous écoute, pour le bonheur de notre malheureux pays! dit
Maurice en joignant ses mains.
--Quant à moi, poursuivit Alcibiade, vous verrez bientôt ce qu'un homme
frivole, un aristocrate échappé de la lanterne en se déguisant en fou,
un Alcibiade parisien a résolu de faire pour préparer des ressources aux
hommes de l'avenir. Un soir,--c'était, je crois, le 2 nivôse,--un soir,
je causais de mes penchants vicieux avec une femme à jamais perdue pour
nous deux, avec la belle Lucrèce Dorio, et je lui disais que tout homme
doit employer ses vices au profit de l'humanité, puisque les vertus sont
si rares.
Un jour, ajoutai-je, vous me verrez mettre ma théorie en action. Ce jour
est venu. Nous allons nous appliquer à l'oeuvre, vous et moi, et nous
aurons avec nous de bons travailleurs. Ce que je vous dis à présent,
Maurice, je l'ai dit à chacun de vos camarades en particulier, dans nos
entretiens de la cabine et lorsque l'ouragan sifflait sur le pont; ils
m'ont tous répondu, tous, en me serrant la main, comme vous faites en ce
moment. Les hommes graves, les hommes d'État ont perdu le pays; il est
temps que les hommes de plaisir et de frivolité le sauvent, sinon dans
le présent, du moins dans l'avenir.... Maurice, regardez.... le point
noir se lève à l'horizon!
A ces mots, le cri _terre! terre!_ tomba du sommet des mâts, et tout le
peuple du navire accourut sur le pont.
Les larmes inondaient tous les visages; tous les pavillons se hissaient
aux cordages des mâts, et l'_Églé_ saluait de son artillerie joyeuse
cette terre, fille de l'Afrique et de l'Océan indien.
Alcibiade qui, dans les moments solennels, savait donner à sa figure une
gravité qu'on ne lui avait jamais vue, prit Maurice par la main, et lui
dit:
--Mon ami, je vous ai promis une récompense, et vous allez la recevoir.
--J'attends,--dit Maurice, avec une émotion extraordinaire.
--Maurice, votre âme est forte, et votre corps a repris toute sa
vigueur. Aujourd'hui, vous pouvez supporter, sans péril, une crise
violente... vous me promettez de ne prononcer aucune parole, de ne faire
aucun mouvement qui puisse attirer sur nous l'attention des gens du
vaisseau.
--Oui,--répondit Maurice, en fixant des yeux effarés sur son
interlocuteur.
--Recueillez toute votre énergie, Maurice, il y a des coups de foudre de
toute espèce; l'extrême joie et l'extrême douleur sont intolérables pour
les âmes faibles....
--Oh! parlez! parlez! je suis prêt à tout entendre,--interrompit Maurice
en s'agitant convulsivement sur ses pieds.
--Maurice,--dit Alcibiade en baissant la voix et montrant du doigt
l'horizon,--Maurice, votre patrie est là, et votre père est ici.
Ces deux mots: _Mon père!_ sortirent comme un murmure sourd et comprimé
des lèvres de Maurice.
En ce moment, l'agitation et le désordre régnaient sur le pont du
navire, et le canon de la corvette retentissait sur l'Océan.
Le jeune déporté suivit l'indication du doigt d'Alcibiade, et, en
tournant la tête, il aperçut derrière son épaule un visage mouillé de
larmes et deux bras qui s'ouvraient pour une étreinte.
C'était Sidore Brémond.
Les deux coeurs se fondirent en un seul coeur qui savoura, en un instant,
toutes les allégresses du ciel.
Alcibiade les sépara violemment, et dit: Assez:
Puis, reprenant le ton léger et la physionomie riante:--Maurice,
--ajouta-t-il,--je voudrais bien savoir ce que font en ce moment les
juges qui vous ont condamné à la déportation. Comme ils seraient heureux
s'ils avaient eu le bon esprit de se condamner eux-mêmes! Quel est celui
d'entre eux qui n'envierait pas votre destin? Vous retrouvez votre père,
vous êtes aimé d'une femme charmante, vous allez descendre dans un beau
pays, vous avez la jeunesse et la santé de vos passions. Vos juges vous
ont condamné au bonheur à perpétuité.
--Je vous jure, mon ami,--dit Maurice,--que je ne commettrai pas une
seule faute qui puisse faire casser ce jugement.
L'_Églé_ courait à toutes voiles, et on voyait déjà sortir de la ligne
de l'horizon les crêtes bleues des montagnes et la cime des arbres du
rivage africain.