UNE TRAVERSÉE.

Les nombreux passagers qui, traversant les ondes,

S'en vont, sur un vaisseau, visiter les deux mondes,

Que leur voyage soit serein ou désastreux,

S'accordent tous pour vivre en bons frères entr'eux:

L'immensité des mers, flottantes solitudes;

L'avenir tout voilé de ses incertitudes;

Les périls de la veille, et ceux du lendemain,

Tout leur fait un devoir de se serrer la main;

Et, timides, groupés sur la même coquille,

Ils forment, en passant, une seule famille....

La Terre est un navire, un globe aérien,

Couvert de passagers qui ne connaissent rien,

Qui jamais ne sauront vers quelle destinée

A travers mille écueils leur course est entraînée;

Quel rivage infernal ou divin ils verront

Surgir dans l'air immense où leurs yeux plongeront!

Eh bien! au lieu de faire, avec un calme sage,

Unis et fraternels, ce terrible passage;

Au lieu de l'accomplir, ce ténébreux chemin,

Le sourire à la lèvre et la main dans la main,

Ils voyagent, plongeant, sous quelque idée infâme,

Les poignards dans le coeur et les poisons dans l'âme,

A la moindre raison, déchirant sans pitié

Le pacte solennel que signa l'amitié;

Et, comme si la Mort, à toutes les frontières,

N'engraisse pas assez l'herbe des cimetières,

Ces pèlerins d'une heure, ici-bas, en passant,

Batailleurs éternels, se nourrissent de sang!

Le médecin moral, Alcibiade, qui avait reçu d'un père la mission de

veiller sur Maurice, ne manquait jamais d'arriver, sous un prétexte

quelconque, dès que le visage du jeune convalescent se voilait d'une

teinte de mélancolie.

Alcibiade arriva donc, comme par hasard, avec le bonjour du matin à la

bouche et la main tendue vers la main.

--Vraiment, dit-il, je connais quelque chose de plus amusant qu'un

article sur la qualité des eaux équinoxiales, c'est un entretien de

matelots, à bord, quand la manoeuvre est inutile et que le vent tout seul

conduit le navire comme le lieutenant de Dieu.

--Vous avez raison,--dit Maurice--qui, dans sa candeur, ignorait

qu'Alcibiade arrivait toujours avec un plan arrêté de conservation.

--Il y a autour du cabestan,--poursuivit Alcibiade,--un groupe de

matelots beaucoup plus amusants que les Arabes des _Mille et une Nuits_.

Ils se racontent des choses fabuleuses et pourtant vraies.... Un de ces

marins surtout... tenez, vous pouvez le voir d'ici.... celui qui a des

cheveux noirs crépus et un cou de taureau.... Il se nomme Koërdic, un

vrai Breton.... C'est un narrateur par excellence, et je l'écoute comme

j'écouterais Xénophon s'il me racontait la retraite des Dix mille, et

l'enthousiasme des Grecs lorsqu'ils découvrirent la mer.... Je vous

recommande ce Koërdic quand vous aurez de l'ennui.... Il est plus gai

que le _Moniteur_.... Pourtant, je dois convenir qu'il a un défaut....

--Ah!... et quel défaut, Alcibiade?

--C'est un homme dangereux.... très-dangereux, Maurice, surtout pour les

jeunes gens un peu exaltés comme nous... A présent, il vient de nous

raconter les exploits de l'illustre corsaire Surcouf, dans le golfe du

Bengale. Vraiment, cela vous oblige à remercier Dieu de vous avoir fait

homme; c'est enivrant comme un hymne de guerre et un premier coup de

canon!

--Je crois avoir entendu parler de ce Surcouf, dit Maurice, en

recueillant ses souvenirs.

--Tout le monde en a entendu parler, mon cher Maurice; mais ce taureau

de Koërdic a fait la course avec lui, et il connaît Surcouf mieux que

tout le monde, etc.

--Mais, Alcibiade,--interrompit naïvement Maurice,--vous ne m'avez pas

expliqué pourquoi ce Koërdic est dangereux....

--Ah! c'est juste!--dit Alcibiade avec un ton admirablement naturel.

Ne causons pas de cela, ici, à voix trop haute.... Voici.... Koërdic, en

racontant la vie du corsaire, cette vie de joie, de combats, de fêtes,

d'amour, de gloire, de richesses, d'enthousiasme, nous fait trop

mépriser la vie prosaïquement stupide que nous menons.... et, pour tout

dire, cet endiablé de Koërdic vient de me faire une description qui m'a

sauté au cerveau comme du vin de Lamalgue: il m'a enivré.... enivré à

tel point que j'ai fait un plan, un plan superbe, qui va sourire à votre

ardente imagination.

--Voyons ce plan,

Dit Maurice d'une voix contenue, pour la mettre à l'unisson de celle de

son interlocuteur.

--C'est un plan bien simple, poursuivit Alcibiade; il s'agit de nous

faire corsaires....

--Et comment?

--Encore plus simple. Nous sommes très-nombreux à bord de l'_Églé_; nous

sommes surtout gens de coeur et très-résolus. En fait de conspiration

nous ne sommes pas novices; eh bien! il ne s'agit que d'embaucher une

partie des matelots qui ne demandent pas mieux; nous jetons à fond de

cale le capitaine, et l'_Églé_ va rejoindre Surcouf dans l'Océan indien.

Maurice ouvrit des yeux démesurés et les fixa sur le visage d'Alcibiade.

--Eh! poursuivit celui-ci, voilà une idée! comme cela, vous fait bondir

le coeur, vous qui êtes né avec la fibre de la conspiration! Et,

remarquez bien, Maurice, qu'il ne s'agit pas cette fois d'un de ces

complots qui vous font trôner vingt-quatre heures à l'Hôtel-de-Ville de

Paris, comme vainqueurs, et vous font tomber, comme vaincus, le

lendemain, sur la barre d'un tribunal.

Cela sera le triomphe de notre jeunesse et de notre vie. Tout un monde

est à nous. L'Océan nous appartient! les galions sont nos trésors, les

golfes nos grandes routes, les îles nos hôtelleries, les combats nos

jeux, les archipels nos sérails, les Anglais nos esclaves, les orgies

nos fêtes, les étoiles nos flambeaux! Maurice, serrez ma main, et je

vous donne ce nouveau monde, comme à un autre Christophe Colomb!

Maurice retira sa main droite et la suspendit, par contenance, aux

mailles goudronnées des porte-haubans.

Alcibiade regardait le jeune déporté avec cet air qui provoque une

réponse immédiate.

--Avez-vous bien réfléchi, Alcibiade, sur ce projet?

Demanda-t-il d'une voix émue.

--Bien réfléchi.

--Et qui sera le chef de cette conspiration?

--Parbleu! moi: c'est de toute justice, je suis l'inventeur.

--Et qui conduira le vaisseau, mon cher Alcibiade?

--Tout le monde. Les capitaines ont fait leur temps; on se passera

d'eux; je les regarde comme des préjugés, vieux comme l'amiral Caïus

Duilius. L'intelligence humaine a marché, marchons.

--Vraiment!--dit Maurice avec sa naïveté ordinaire.

--Vous tenez ce matin un langage qui m'étonne beaucoup, mon cher

Alcibiade...

--Oh! mon cher Maurice, point d'hésitation ici, point de remarques et de

paroles perdues; je ne vous cacherai même pas que je me suis embarqué,

avec cette intention, et que mon plan est vieux: ainsi,

l'approuvez-vous, ou ne l'approuvez-vous pas?

--Il me semble, Alcibiade, qu'on peut discuter un plan, même lorsqu'il

est vieux.

--Discutez cinq minutes, et puis n'en parlons plus. Diable! Maurice!

comment êtes-vous devenu? Le calme plat a bien changé la nature de votre

cerveau. Avez-vous autant réfléchi, lorsqu'il s'agissait de vous mettre

dans une conspiration ridicule contre le premier consul?

--Oh! c'était bien différent, Alcibiade!

--Ah! c'était bien différent!... Vous croyez cela, Maurice.... Allons,

je vous accorde cinq minutes supplémentaires pour discuter mon plan;

commencez.

--Eh bien! j'admets la réussite de ce complot, dit Maurice; croyez-vous

que le pouvoir restera entre vos mains, quand vous l'aurez violemment

usurpé?

Croyez-vous que votre ambition satisfaite n'en provoquera pas une autre

qui ne l'est pas? Croyez-vous que, sur ce vaisseau, tout le monde n'a

pas l'orgueil de penser qu'il commandera aussi bien que vous? et

qu'ainsi la violence succédant à la violence, les chefs aux chefs,

l'anarchie nous dévorera tous, avant même que nous ayons rencontré sur

mer nos ennemis.

--Maurice, dit Alcibiade en feignant la stupéfaction, la mer vous

inspire, mieux que la terre. Voilà des paroles qui me frappent par leur

sagesse; je ne m'attendais pas à cette profondeur de raisonnement; j'ai

parlé comme vous, et vous avez répondu comme moi.

Laissez-moi vous serrer la main. Ma conspiration tombe dans l'eau; elle

est noyée par votre logique. Depuis le 3 nivôse, Maurice, vous avez fait

bien des progrès. Quel service on vous a rendu en vous déportant! Vous

êtes guéri d'esprit et de corps.

--N'allez pas croire, au moins,--dit Maurice d'un ton fier,--que je vous

parle ainsi par lâcheté. Donnez-moi une occasion honnête et vraiment

patriotique de servir mon pays avec courage, et vous verrez si l'énergie

du républicain de 92 ne se réveille pas!

--Je vous crois sur parole, mon cher Maurice; l'essentiel pour moi était

de me démontrer à moi-même, par cette espèce d'apologue d'un complot à

bord d'un navire, que la logique et la raison rentraient dans votre

esprit, à la faveur de ces réflexions salutaires qu'inspire un long

voyage sur mer. Je crois maintenant que si vous étiez à Paris, vous

prendriez du service dans la garde du premier consul.

Maurice fit un sourire qui tenait le milieu entre une affirmation et une

dénégation.

--Je me félicite, dit-il, d'avoir donné tête baissée dans le piège de

votre prétendu complot de corsaire. Vous connaissez mes sentiments. Je

pense qu'il faut se connaître à fond entre nouveaux amis.

--Bien pensé, Maurice! c'est le dernier piège que je vous tendrai....

Maintenant, passons du grave au doux.... Il me semble que toutes nos

belles passagères ne sont pas au grand complet là-bas, au gynécée de la

proue.... Vous ne vous abaissez pas, vous, Maurice, à ces détails

efféminés; vous êtes comme le sage Bias à bord de la trirème de

Corinthe. Excusez un fou comme moi. J'ai pris sur terre des habitudes

galantes que je continue sur mer; le Directoire m'a perverti.

Pendant que vous conspiriez contre les hommes, je conspirais contre les

femmes; mon rôle était plus dangereux.... Hier soir, je vous ai ébauché

une confidence. J'ai la manie de l'indiscrétion, moi; ce sont mes moeurs

du Directoire.... Ce matin, je serai plus explicite; à défaut de

confident, je raconterais mes amours au grand-mât. Cela veut dire que

j'aime Louise Genest, la perle de l'_Églé_.... Je ne l'ai pas encore

aperçue sur le pont, et, quoique le soleil soit levé depuis trois

heures, il me semble qu'il fait encore nuit.... Maurice, avez-vous

remarqué Louise Genest dans vos distractions?

--Mais.... j'ai remarqué beaucoup de passagères.... Quelques-unes m'ont

paru assez jolies.... autant qu'il est possible d'en juger de loin....

D'ailleurs, elles montent rarement sur le pont.... Nous avons eu de si

mauvais temps!... Ah! mon cher Alcibiade! que votre naturel est heureux!

--Je vous comprends, Maurice; vous avez reconnu en moi un jeune homme

qui a le privilège de savoir oublier. C'est vrai; l'Océan, pour moi, est

comme le fleuve païen de l'oubli. Je ne me souviens plus de mes anciens

amours les plus nouveaux....

Mais vous, Maurice, votre pensée flotte encore bien loin d'ici; il y a

une image toujours levée à cet horizon du nord, dans la direction de la

rue Mesnars.... Si nous relâchons au Cap, je boirai du vin de Constance

à votre santé.

--Non, Alcibiade, non,--dit Maurice avec tristesse,--je sens, au

contraire, que chaque flot de cette mer emporte un lambeau de mon passé;

il me semble que j'ai laissé mon cadavre en France et que je vais

trouver, dans quelque terre inconnue, une âme nouvelle et d'autres

affections sous un autre ciel. Dieu m'a donné deux existences: la

première est finie, la seconde commencera bientôt. Ce navire me fait

passer du néant à la résurrection.

--Vos paroles sont un peu brumeuses, par ce soleil de 40 degrés qui nous

éblouit,--dit Maurice;--mais je crois que votre brouillard oratoire

signifie que vous ne reculeriez pas devant un nouvel amour, s'il se

levait comme une étoile sur cet horizon.

Maurice garda le silence et baissa les yeux.

--Cela étant ainsi,--ajouta Alcibiade, vous allez _dépouiller le vieil

homme_, comme dit l'Évangile, et j'ai pour vous, là-bas, dans ma cabine,

l'uniforme blanc des catéchumènes du tropique. Venez voir cela, mon ami.

Maurice suivit machinalement Alcibiade sans trop savoir de quoi il

s'agissait.

Dans l'entrepont, Alcibiade lui dit en lui montrant un assortiment

complet de toilettes équinoxiales:

--Quittez vos lourds habits de jacobin septentrional, et costumez-vous

en Lovelace indien. Ensuite venez me rejoindre sur le pont.

--Mais à qui suis-je redevable de ce présent?

Demanda Maurice en se croisant les mains au-dessus de sa tête.

--A qui?... Vous allez le savoir, Maurice. D'abord, ce n'est pas à moi;

je ne suis pas assez riche pour prodiguer le basin anglais et le nankin

de Canton aux amis.... Écoutez-moi bien, Maurice; c'est le pilote de

l'_Églé_ qui vous fait ce léger présent.... Oh! que votre fierté ne

s'alarme pas! un déporté habillé de gros drap bleu a le droit de

recevoir des étoffes d'été sous l'équateur. Je suis aussi fier que vous,

moi, et noble depuis Henri II, car je _porte d'azur aux trois merlettes

d'argent_, ou, du moins, je portais cela, avant la nuit du 4 août si

fatale au blason; eh bien! j'ai accepté ce costume tropical, que voici,

de la main du pilote de l'_Églé_.

--Mais ce pilote habille donc tout le monde ici?

Demanda Maurice, en essayant une veste chinoise.

--Non; il vous habille, vous, comme le plus jeune et le plus intéressant

des transportés.

--Je cours remercier ce brave homme, et....

--Gardez-vous-en bien!

Dit Alcibiade en l'arrêtant.

--Il est défendu aux hommes de l'équipage de s'entretenir avec les

déportés, sous peine de mort. L'avez-vous oublié?

--Alors, Alcibiade, je vous charge....

--Écoutez, Maurice, voici ce que vous avez à faire. Habillez-vous

tropicalement et venez me rejoindre là-haut: tout s'arrangera. Vous

suivrez mes conseils; vous remercierez le pilote, et personne ne sera

condamné à mort.... A bientôt.

Une voile!

Le transporté (2/4) · 第 12 / 25 题