XIV.

Un agent de la police secrète était autrefois destitué pour la forme.

C'était une satisfaction apparente donnée à quelque haute exigence ou à

l'opinion publique.

L'agent avait appris trop de choses dans l'exercice de ses fonctions; il

était de moitié dans trop de secrets administratifs; et cette science

occulte, qui pouvait éclater en révélations accusatrices, le protégeait,

même après une disgrâce: quand la main droite le frappait d'une

destitution, la main gauche le consolait avec une caresse.

Georges Flamant se trouvait dans la catégorie de ces heureux disgraciés.

Voici comment l'autorité supérieure procéda dans sa destitution:

Georges Flamant rentra dans la prison des femmes, le lendemain du jour

où il avait lancé à Lucrèce cette terrible menace, renouvelée des

anciens préfets du prétoire qui condamnaient _aux lieux infâmes_ la

jeune fille coupable de rébellion contre leur brutalité.

--C'est impossible! s'écria Georges, lorsque la citoyenne Chatard lui

annonça la mise en liberté de Lucrèce, et il courut au cachot pour

s'assurer de cette vérité impossible.

Le cachot était vide; il y avait encore sur une table des débris d'un

journal, du pain haché en morceaux, et une aiguille avec du fil; pièces

de conviction qui, après un rapide examen, révélèrent le secret de

l'évasion à la sagacité de Georges Flamant.

La prisonnière s'était ménagé, à coup sûr, des intelligences dans la

geôle; il y avait évidence de corruption, crime prévu par une loi de

nivôse an 3.

Georges blanchit ses lèvres d'écume à cette découverte.

Le crime ne permet pas aux autres d'être criminels, il est intolérant,

et condamnerait volontiers une ville à être vertueuse à perpétuité.

Lucrèce avait trouvé un complice dans la geôle!

Cet excès d'audace révoltait sa raison.

Il était vraiment étrange qu'une femme ne consentît pas à subir toutes

les tortures du corps et de l'âme et que, trouvant une porte ouverte,

elle ne refusât point d'en franchir le seuil.

Georges Flamant courut aux officines de la police, et dénonça le double

crime de Lucrèce et de la geôle à son ami intime et chef de bureau,

lequel prit la parole et lui dit:

--Mon cher Georges, vous avez été destitué à neuf heures ce matin. Voilà

l'ordonnance signée par le préfet.

--Je sais d'où part le coup!--dit Georges en ébranlant le bureau du chef

par un vigoureux coup de poing.--C'est un coquin de ci-devant noble,

déguisé en républicain; un blanc verni de bleu, un Alcibiade d'enfer qui

m'a dénoncé au ministre! Je l'ai rencontré trois fois, la décade

dernière, sur l'escalier du citoyen Fouché; que venait-il faire là, ce

chouan?

--Et toi, Georges, dit le chef d'emploi, sais-tu ce que tu as à faire

maintenant?

--Parbleu! je le sais bien! je vais songer à mon avancement, comme

toujours. On ne s'avance chez nous qu'à coups de destitutions. Voilà, je

crois, la sixième que je subis depuis l'affaire du Prévôt des marchands.

J'avais cent écus de paie alors, j'en ai cinq cents aujourd'hui, plus le

casuel...

--Tu vois bien, mon ami, dit le chef, qu'il faut se faire destituer, à

propos, quand on a de l'ambition.

--Oh! ce n'est pas ce qui m'embarrasse, poursuivit Georges; mais cela ne

me fera pas oublier le mauvais tour du citoyen Alcibiade. C'est un homme

que je trouve sur mes brisées, dans tous les salons et dans toutes les

mansardes où il y a une femme facile, une de ces femmes comme il nous en

faut à nous, qui n'avons pas le temps d'écrire de longues lettres

d'amour comme le citoyen Saint-Preux. Je suis vraiment trop bon;

j'aurais pu le faire pendre le 11 frimaire an II, cet Alcibiade, et il

n'avait pas volé la corde. N'avait-il pas l'effronterie de porter aux

chaînes de sa montre une pièce de vingt-quatre sols, à l'effigie de

Capet! Rien que cela! Voici ma dernière histoire avec ce chouan qui a

pris le nom d'un honnête citoyen grec... J'avais promis mariage, selon

mon habitude, à une fraîche blonde de la rue de Rohan, la veuve d'un

jeune septembriseur que j'allais arrêter le 4 nivôse; heureusement pour

lui, il avait eu le bon sens de mourir; je dressai procès-verbal et je

le fis enterrer à mes frais.

Ces gueux de septembriseurs ont tous des femmes ou des maîtresses

superbes. Les honnêtes gens comme nous meurent de soif à la porte de ces

bandits. Ils prennent les trois grâces, et nous laissent les trois

Parques. C'était une veuve de seize ans, presque pas mariée, comme tu

vois. Elle mourait de misère, de faim et de désespoir. Je lui louai

quinze jours de chambre, dans une autre mansarde, je lui donnai quelques

écus de six francs; je lui promis de prendre soin de sa mère; enfin, je

l'accablai de bonnes actions, et je fus payé en monnaie de veuve...

Comme l'année est bonne, et que les veuves et les orphelines ne manquent

pas et sont au rabais, j'abandonnai cette Louise Genest, par économie,

et je m'en allai commettre ailleurs d'autres bonnes actions à meilleur

marché. Cependant, l'autre jour, j'eus une faiblesse de souvenir. Il y a

des enfantillages comme ça dans l'homme le plus sage. Je me surpris

donc, remontant d'un pas d'amoureux les cinq étages de la maison de

Louise, et au milieu de l'escalier, quoiqu'il fît sombre, je la vis

descendre avec cet Alcibiade maudit.

On recule devant un scandale public, quand on appartient à la police

secrète, je reculai donc, en me disant: A demain. Le lendemain, je

trouvai le bel oiseau blond délogé. Alcibiade m'a joué ce tour, et m'a

calomnié auprès du ministre; c'est évident: je lui dois ma destitution;

mais il me doit quelque autre chose lui, et il me la payera; je suis un

terrible créancier.

--Oh! tu ne resteras pas longtemps destitué, dit le chef de bureau; nous

avons besoin de toi, comme d'une lampe quand il fait nuit. Seulement, tu

sais ce que tu as à faire pour te remettre en bonne grâce en haut lieu.

--Comment donc! dit Georges; je suis passé maître dans ces vieilles

roueries. On m'a destitué, mais moi, je ne me destitue pas... Je vais

faire de la police secrète en amateur, on vous sait toujours gré de ce

zèle qui n'est plus payé; je vais m'endormir dans le jardin du

Palais-National pour écouter les causeries suspectes des émigrés. Je

reconnais un émigré à l'odeur. Ils ont du royalisme ambré dans leur

perruque; je n'ai pas besoin d'autre signalement. Puis, je vais prendre

une tasse de café chez Évezard. C'est un nid de conspirateurs vendéens

qui attaquent la République en jouant aux dominos et aux échecs. Quand

un joueur demande au garçon de restituer au jeu le _double-blanc_, ou

s'il prononce _échec au roi_, avec les larmes aux yeux, je prends bonne

note de ce joueur et je me faufile dans sa société, pour le suivre sur

le chemin d'une indubitable conspiration. Au théâtre, quand on donne la

pièce de Sylvain Maréchal, je grave dans ma tête, comme sur bronze, tous

ceux qui sifflent le Vésuve, au moment où il brûle les rois. Que te

dirai-je? j'ai vingt moyens de ce genre pour employer ma journée au

service du gouvernement, et prouver au citoyen préfet Dubois que je suis

victime d'une odieuse calomnie; mais loin de me plaindre, je sais

attendre en bon patriote le moment de la réhabilitation.

--Très-bien! dit le chef; je connais le citoyen Dubois; c'est un

bonhomme, pas plus fin qu'un bailli d'opéra-comique; il sera touché de

tes services gratuits, et te réhabilitera. Ce ne sera pas long.

--Je me donne deux décades de service gratuit, tout au plus, dit

Georges.

--Il faut convenir,--dit le chef en se levant pour s'assurer de la

discrétion de la porte;--il faut convenir que nous méritons bien

l'argent de la République par une foule de qualités qui manquent au

vulgaire stupide. Que deviendraient les villes, si les hommes de notre

trempe n'existaient pas?

--Autrefois, ils n'existaient pas, dit Georges; nous sommes une

invention moderne, comme les réverbères.... Il n'y a pas d'auditeurs et

de témoins ici, nous pouvons ainsi nous dire bien des choses neuves, qui

doubleraient encore la longueur des oreilles de nos chefs, s'ils nous

entendaient.... J'ai beaucoup réfléchi sur la race d'hommes à laquelle

nous appartenons, et je me suis classé, comme un animal qui attendrait

sa case dans un muséum....

Autrefois, il y avait, sans doute, des hommes comme nous: des hommes

adroits, hardis, intelligents, mais très-répulsifs au travail qui fait

bien vivre, et procure l'argent qui paye les passions, choses fort

chères toujours. Quelle ressource avaient ces hommes de paresse

invincible, et de plaisirs impérieux? Une seule. Ils coupaient la bourse

dans une église; ils fréquentaient le Pont-Neuf et le Pont-au-Change,

quand la Samaritaine sonnait minuit, ils entraient chez le voisin, en se

trompant de porte, et lui empruntaient de l'argent sans le réveiller;

ils rendaient une visite nocturne aux voitures publiques égarées dans

les bois de Fontainebleau et de Sénart; ou bien, quand ils avaient le

génie de Mandrin, ils déclaraient la guerre au roi de France et

percevaient les revenus de la gabelle, avant le fermier-général.

Tous ces beaux métiers sont perdus. Les villes et les campagnes sont

couvertes de gendarmes, d'agents de police, de patrouilles, d'escouades

de sûreté, de gardes nationales sédentaires et mobiles, et de toutes

sortes d'épouvantails. Cependant la race de ces hommes ne peut pas

mourir de faim, pour obliger le tiers-état stupide, qui s'obstine à

défendre son argent, comme si nous n'en avions pas besoin, nous! il a

donc bien fallu se transformer, changer de tactique et d'atelier public.

L'école de Mandrin a quitté la Côte-Saint-André, où il n'y a plus rien

à faire, et elle s'est fondue dans le commerce des villes. Nous

employons les hautes facultés que nos pères nous ont transmises à des

fonctions moins périlleuses; nous sommes la terreur du vice, et nous

protégeons la vertu; on ne nous arrête plus, nous arrêtons; on ne nous

emprisonne plus, nous emprisonnons. C'est toujours la même race avec sa

soif d'argent et de débauches, mais les fils sont mieux traités que les

pères, comme tu vois; estimons-nous heureux d'être leurs fils.

--Quoique ton chef--dit l'ami en inclinant la tête--je me prosterne

devant ton génie; encore deux ou trois destitutions, et Pitt et Cobourg

te prennent pour associé.... Maintenant, comment débrouilleras-tu ton

affaire avec Lucrèce Dorio, car je pense bien que tu n'abandonnes jamais

une belle robe de velours quand ta griffe lui a fait cinq trous en

passant?

--Lucrèce Dorio est ma passion chronique--dit Georges d'une voix

altérée.

Lucrèce, c'est le feu de mon sang, la faim de mes lèvres, le frisson de

mes cheveux: elle ne m'a pas perdu; mon amour est une prison dont elle

ne s'échappera pas. Je vais recommencer le siège de cette place forte,

dans mes moments perdus, et j'en perdrai beaucoup, s'il le faut.

Après quelques mots insignifiants, Georges se rendit à sa petite maison

de la rue Thionville, et fit une toilette nouvelle plus conforme à son

nouvel état de destitué.

Sous la houppelande marron et le chapeau triangulaire orné d'une large

cocarde, il ressembla bientôt à un honnête homme ruiné par le _maximum_,

et sollicitant une place de surnuméraire dans les bureaux de

l'intérieur.

Il fit trois stations pour se donner la patience d'attendre la nuit,

d'abord, au jardin du Palais-Royal, où il se fondit, comme un atome,

dans un immense groupe d'auditeurs qui suivaient des yeux, sur le sable,

la canne d'un stratégiste décrivant la bataille de Marengo, avec les

positions du baron Mélas et du premier Consul.

Ensuite il entra chez Évezard, au coin de la place du Palais-National,

et lut la _Gazette officielle_ et le _Mercure_ dont l'énigme finale

n'avait pas encore été devinée par les Oedipes de l'établissement, ce qui

inquiétait un peu la dame du comptoir; puis il remonta vers son faubourg

et acheva sa troisième étape d'ennui au café Procope, où le citoyen

ci-devant comte de Barneville expliquait le dernier _gambit_ inventé par

Philidor, sur la table veuve de Jean-Jacques Rousseau.

Quand la nuit tomba, Georges Flamant repassa le Pont-Neuf et dirigea ses

pas, à travers les ténèbres des réverbères, du côté de la rue Richelieu.

Au coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et appuya son oreille contre les

volets du rez-de-chaussée, pour saisir le moindre bruit intérieur qui

aurait révélé la présence de la jeune femme dans sa maison.

Un silence obstiné répondit seul.

--Elle est dans quelque théâtre, à coup sûr, se dit Georges. Voilà les

femmes! Sortie de prison ce matin, et ce soir au spectacle! Quelle rage

de se faire admirer!... Oui, on joue _Oedipe_ ce soir; madame Scio chante

Antigone.... Lucrèce est dans sa loge à l'Opéra! Comme il est facile de

deviner l'idée d'une femme, surtout quand elle est folle de son corps,

comme Lucrèce Dorio!

Ainsi pensait Georges Flamant, et il courut au théâtre des Arts.

Le premier acte d'_Oedipe_ allait à sa fin; toutes les loges étaient

envahies; toutes, excepté la loge de Lucrèce.

Ce vide provoquait même des remarques, parmi les spectateurs des

corridors, et chacun donnait une mauvaise explication, comme on fait

toujours quand on veut expliquer.

Impossible de supposer que Lucrèce passât la soirée ailleurs, lorsqu'on

jouait _Oedipe_ à l'Opéra.

Georges, après le second acte, reprit donc le chemin de la rue Mesnars,

et retrouva le silence qu'il y avait laissé.

Le lendemain lui parut si éloigné qu'il ne se sentit pas la force de

l'attendre, et sans trop savoir ce qu'il voulait et ce qu'il faisait,

il souleva le marteau de la porte, et la porte s'ouvrant, il entra.

--La citoyenne Lucrèce Dorio?

Demanda-t-il au portier, avec une voix qui retombait au gosier à chaque

syllabe.

Le portier, pris à l'improviste, courba la tête et passa sa main droite

sur son front, comme pour y chercher une réponse apprise.

--La citoyenne Lucrèce Dorio,--dit-il, comme l'écolier qui récite,

--n'habite plus cette maison; elle est à la campagne par raison de

santé.

--C'est bien!--dit Georges.

Ce qui signifie _c'est mal_, dans ces sortes d'occasions.

Et il sortit brusquement.

La fausse conspiration.

Le transporté (2/4) · 第 10 / 25 题