LUCRÈCE DORIO.»

Chaque mot fut collé avec de la mie de pain, sur un petit carré de toile

fine, découpé dans un mouchoir.

Ce travail prolongea la veillée de Lucrèce fort avant dans la nuit.

A neuf heures, la femme du geôlier entra, selon l'usage de chaque matin,

dans le cachot de Lucrèce.

C'était une créature intraitable plutôt par tempérament que par vertu,

une fille de Cerbère que les gâteaux de miel des sibylles ne pouvaient

corrompre.

Toutes les tentatives de séduction échouaient devant elle, et Lucrèce

qui avait, dans la parole, la grâce nécromancienne des Circés du

Directoire, renouvelait, chaque matin et sans réussite, ses demandes,

ses offres et ses sollicitations.

--Bonjour, citoyenne Chatard, Lui dit Lucrèce du fond de son grabat.

--Approchez-vous, s'il vous plaît, pour me rendre un service...

Coupez-moi, avec votre paire de ciseaux, cette boucle de cheveux.

--Eh bien! après? demanda la mégère d'une voix hargneuse.

--Après, vous porterez cette boucle de cheveux au citoyen Périclès

Farjau, rue Faubourg-Martin, 21, au premier.

--Vous savez, citoyenne Dorio, et je l'ai répété cent fois, que toute

communication avec le dehors vous est interdite.

--Vous appelez cela une communication, citoyenne Chatard?.. vous n'avez

rien à dire, rien à faire, rien à demander, rien à recevoir. Vous montez

chez le citoyen Périclès, vous donnez ma boucle de cheveux à la première

personne qui se présentera, et vous descendez l'escalier, voilà tout...

Si je meurs, un de ces jours, comme je l'espère, je mourrai contente en

pensant que le citoyen Périclès possède, à son insu, une boucle de mes

cheveux. C'est un caprice de femme, ma bonne citoyenne Chatard....

Ensuite, vous me permettrez de vous laisser un témoignage de

reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi... avant de

mourir, on ne doit jamais oublier ceux qui vous ont rendu service...

Soyez tranquille, ce n'est pas de l'argent que je veux offrir...

l'argent est une insulte... acceptez cette bague... le diamant du milieu

est estimé deux mille écus... donnez-vous la peine de l'examiner à côté

de la lucarne, au petit jour.

La mégère prit la bague en grommelant, et s'approcha de la lucarne pour

la voir dans tous ses détails.

Aussitôt Lucrèce prit la lettre, l'enveloppa des cent replis de son

épaisse boucle de cheveux, coupa un cordon de sa ceinture et lia le tout

d'une façon peu suspecte pour les yeux les plus méfiants.

--Eh! bien, citoyenne Chatard,--dit-elle,--que pensez-vous de ce petit

bijou?

--Ça me paraît assez gentil, répondit hargneusement la mégère.

--Vous vous trouvez donc bien mal, citoyenne Dorio?

--Je ne passerai pas la décade, citoyenne Chatard,--dit Lucrèce d'une

voix agonisante.

Au fait,--poursuivit la geôlière,--je ne vous rends, pour cette bague,

aucun service défendu par les lois de la maison.

--Aucune loi, dit Lucrèce, ne défend de porter une boucle de cheveux au

Faubourg Martin, 21.

La geôlière, qui s'était approchée du lit, vint se replacer devant la

lucarne, pour soumettre la bague à un nouvel examen.

--Eh bien!--dit-elle, en mettant la bague dans sa poche,--il faut bien

faire quelque chose de bon dans sa vie. Nous ne sommes pas des

diablesses, dans notre métier... Je vous préviens, citoyenne Dorio, que

si vous m'accusiez, avant de mourir, d'avoir accepté une bague, je

nierais tout, et on me croirait, parce que ma vie a été irréprochable

dans cette maison.

--Je ne vous mettrai pas dans ce cas, citoyenne Chatard.

--Où est votre boucle de cheveux?

--La voilà toute prête, mettez-la dans votre poche avec la bague, et ne

donnez pas la bague pour les cheveux... Quand me donnerez-vous une

réponse?

--Bientôt, en vous apportant votre déjeuner... Je vais courir au

faubourg Martin... je vous avertis que je fais votre commission, sans

dire un mot.

--C'est convenu, citoyenne Chatard.

La geôlière sortit, en murmurant des paroles confuses, sorte de

monologue dont se servent les panthères lorsqu'elles s'ennuient dans une

cage, avant l'heure du dîner.

Quand cette femme fut sortie, Lucrèce s'adressa cette réflexion:

--Au fait, que puis-je risquer, dans cette tentative? La réussite, voilà

tout. Si j'échoue, je ne perds qu'une bague; je ne perds donc rien.

A onze heures, la geôlière rentra, plus hargneuse que jamais, en

apportant ce déjeuner nauséabond que les républiques et les monarchies

servent aux prisonniers avec la même munificence.

Lucrèce se leva sur son lit, et la mégère fit un signe de tête qui

voulait dire:--J'ai fait votre commission. Après quoi elle sortit et

ferma la porte à triple cadenas.

--Maintenant, attendons, dit Lucrèce; elle vient de me paraître si

maussade, cette sorcière, qu'elle doit m'avoir obligée. J'ai de

l'espoir.

Les heures se firent séculaires, comme toujours, dans ces occasions.

Lucrèce faisait un raisonnement assez juste:

--Si ma lettre est arrivée, justice ne tardera pas de m'être rendue.

Il y a aux Tuileries un ange de bonté qui veille incessamment sur les

malheureux, et qui répare les égarements de la justice, dans cette

triste époque où rien n'est encore affermi.

Tous ceux qui s'adressent à l'auguste Joséphine sont exaucés dans leurs

voeux; son tribunal d'audience est ouvert nuit et jour, et la réparation

ne se fait jamais attendre. Espérons!

Au tomber du jour, le citoyen Périclès Farjau, muni d'un ordre du préfet

de police, entrait à la prison et délivrait Lucrèce Dorio et sa femme de

chambre Tullie.

Et le lendemain Georges Flamant était destitué, mais non converti.

Georges Flamant.

Le transporté (2/4) · 第 9 / 25 题