Quand le capitaine Coock passait avec son vaisseau, l'_Endeavour_, dans
les parages antipodes de l'île de Bligh, il s'écria:
--Mes amis, réjouissez-vous, nous passons sous le pont de Londres!
Le philosophe Burney, qui raconte le fait, ajoute:
«Il y a aussi partout en ce monde des antipodes moraux; ceux qui
marchent sur la neige ont des pieds correspondants aux leurs qui
marchent sur le velours des herbes; les épicuriens du palais de
Sommerset ont sous leur table les esclaves de l'Océanie qui meurent de
faim.
Tout homme qui jouit peut s'écrier: «Mes amis, désolez-vous, nous passons
sur un homme qui souffre!»
Notre planète a le tort d'être ronde et de fournir ainsi, à chaque
instant, à l'esprit ces contrastes odieux.
Nous laissons l'_Églé_ voguant sous des régions sereines, avec ses
heureux passagers, et nous allons retrouver, dans un cachot humide et
sous les étreintes glaciales de l'hiver, une malheureuse femme, dont le
nom est lié à cette histoire.
Après quelques semaines de captivité, l'oeil de l'adorateur reconnaîtrait
avec peine Lucrèce Dorio, couchée sur un grabat de paille, et violemment
séparée de toute protection.
Chaque jour, elle a reçu la visite de Georges Flamant, et les menaces,
les douces paroles, les ruses perfides, les mensonges raffinés ont
échoué contre l'imperturbable résolution de la belle prisonnière.
Un soir, Georges Flamant, obstiné comme le crime, entra dans le cachot,
déposa une chandelle sur une table grasse de suif, et présenta un
journal à Lucrèce en lui disant:
--Veux-tu lire dans cette gazette un article qui t'intéressera?... Tu
refuses?... Eh bien! je vais lire moi-même, et tu reliras ensuite, pour
te convaincre que je ne mens pas... Voici... C'est la liste des déportés
à Sinnamary... Il y a cent trente septembriseurs, et, parmi ces noms, tu
peux lire en lettres majuscules le nom de ton amant, Maurice Dessains...
--Maurice Dessains, un septembriseur!
Dit Lucrèce avec un éclat de rire inondé de larmes.
--Le 2 septembre 1792, Maurice avait douze ans tout au plus!
--On peut être septembriseur à tout âge, poursuivit Georges.--Au reste,
la justice a parlé, on peut même dire qu'elle a été clémente, cette
fois, et qu'elle n'a pas voulu faire tomber cent trente têtes, qui ne
méritaient pas de rester sur leurs épaules.... Voici ce qu'ajoute le
_Journal de Paris_, après avoir donné la série des noms des déportés:
«--A Nantes et à Rochefort, l'exaspération du peuple contre les
septembriseurs a été si grande, que, sans les efforts de la police, ces
hommes auraient été mis en pièces, avant l'embarquement.»
--Voilà, Lucrèce, comment le peuple ratifie la sentence des juges, et de
quelle estime il entoure tes amis....
--Je ne crois pas un mot de ce que vous me lisez, Dit Lucrèce avec un
ton dans lequel un observateur sagace aurait découvert une intention
mystérieuse, car, en ce moment le timbre de la voix de Lucrèce était en
désaccord avec la situation et trahissait des efforts tentés pour le
rendre naturel.
Georges Flamant avait, certes, toutes les qualités vicieuses des races
fauves, mais il manquait à son oreille cette délicatesse de perception
féline, qui saisit une nuance au vol, et explique un mystère caché au
fond d'une voix.
Le scélérat n'est jamais complet.
--Tu ne crois pas ce que je lis, folle petite, dit Flamant; et bien! je
te le répète... lève-toi, eh viens lire toi-même... c'est bien aisé....
--Et si j'aime mieux croire que vous mentez, moi!--dit Lucrèce en se
levant à demi, tout inondée de ses cheveux noirs.
--Vraiment, ma chère mignonne,--dit Georges, avec un sourire de
panthère,--je te trouve étrange... veux-tu que j'approche cette table de
ton lit, avec cette bougie de prison, et....
--Je vous défends de faire un pas de plus!--dit Lucrèce, en rejetant son
fleuve de cheveux en arrière, par un brusque mouvement de tête,--si vous
avancez, je pousse un cri à faire trembler toutes les voûtes de cet
enfer!
--Ne nous fâchons pas, Lucrèce,--dit Flamant avec une douceur aigre,--je
ne veux rien obtenir de toi par la violence... je suis un honnête
homme... cela te fait rire?... eh bien! je te permets de trouver cela
plaisant. On n'a pas plus de tolérance que moi... et puisque je suis en
train de te lire des mensonges, écoute encore celui-ci, extrait du même
journal:
«Le climat de Sinnamary a toujours été fatal aux Européens, il y règne
une épidémie qui provient de la nature des eaux potables, et qui donne
des hépatites et des affections putrides et mortelles. La déportation
à Sinnamary est, en d'autres termes, une sentence de mort.........»
Lucrèce, je t'offre encore le journal... tiens.
Lucrèce, pour toute réponse, s'enveloppa des haillons d'une couverture
de laine, et fit un geste impérieux de refus.
--Je connais trop bien la curiosité des femmes pour croire que tu es
sincère dans tes refus.... Je te laisse le journal, là, sur cette table,
et quand tu seras seule, tu le liras.
La jeune femme garda son silence et son immobilité.
--C'est bien! ajouta Georges; je comprends ce silence, et je serai bon
jusqu'au bout.
Il déposa le journal sur la table, et marchant vers la porte, il ajouta:
-Demain, Lucrèce, le délai de ma patience expire... demain, tu quitteras
ce cachot, et tu auras des compagnes... des compagnes dignes de toi....
Tu seras jetée dans l'égout souterrain de cette maison, un véritable
enfer, où jurent, crient, hurlent toutes les filles publiques rongées de
lèpre et de vice, et soumises à mon autorité sans contrôle.
Alors, Lucrèce, quand ces hideuses créatures t'enlaceront, comme des
vipères, dans leurs bras gangrenés, tu pousseras vers moi ton cri de
détresse, et moi, je te laisserai te débattre au milieu de ces ulcères
vivants et de ce fétide charnier de prostitution!
Georges attendit quelque temps une réponse, et la réponse n'arrivant
pas, il poussa un soupir qui ressemblait à un râle, et sortit du cachot.
Le grincement extérieur des verrous retentit trois fois sur la porte, et
Lucrèce prêta l'oreille au bruit des pas de Georges, dans le corridor de
la prison.
Elle se leva, toujours vêtue de ses haillons de laine, et aussi belle,
sous cette livrée de l'indigence, qu'avec son velours et ses pierreries.
On aurait cru voir, si on l'avait vue, la courtisane Madeleine dans sa
grotte, cette patronne de toutes les femmes qui ont mérité le pardon des
hommes et de Dieu parce qu'elles ont beaucoup aimé.
Sa figure exprimait une résolution qui était sur le point de
s'accomplir.
La jeune femme s'assit devant la table, raviva la flamme de la
chandelle, et parcourut rapidement le journal, comme si cette lecture
l'eût peu intéressée.
Puis, elle parut épeler minutieusement chacune de ses syllabes, avec une
attention singulière, comme fait un écolier devant son alphabet.
Deux heures furent consacrées à cette étude dont nul témoin n'aurait pu
comprendre le but et le sens.
Enfin, elle quitta ce journal, si longtemps médité, lui donna un léger
sourire de satisfaction, et prépara une de ces oeuvres patientes que le
génie des prisonniers peut seul concevoir et accomplir.
Lucrèce découpa du bout de ses doigts une grande quantité de mots
arrachés aux colonnes du journal, et, dans la disette forcée de papier,
d'encre et de plume où elle se trouvait, elle parvint à écrire, ou pour
mieux dire, à composer le billet suivant, en lettres imprimées.
«Je suis en prison.
«On m'accuse d'avoir conspiré contre la République.
«Demandez tout de suite une audience à madame Bonaparte, et dites-lui
que celle qui lui a écrit, le 3 nivôse, un billet de deux lignes se
terminant ainsi: _que la garde consulaire veille_! est en prison, où
elle est poursuivie par la haine et l'amour d'un scélérat.
«Portez un de mes billets et présentez-le à Joséphine pour constater
l'identité de mon écriture: celui-ci est composé avec les lettres d'un
journal. On me refuse tout.