«Après la mort de _Ninus_, fondateur de l'empire _assyrien_, sa femme,

_Sémiramis_, compagne et rivale de sa gloire, voulut, par des actions

étonnantes, surpasser son mari. Ninus avait employé plusieurs années à

bâtir une ville, immense à la vérité, mais qui, placée en pays montueux,

sur un fleuve rebelle (le Tigre), n'était qu'une grande et inerte

bourgade. Sémiramis voulut construire une cité commerciale et militaire,

qui fût à la fois l'entrepôt des marchandises de l'Inde et de la basse

Asie, le boulevard d'un pays riche par lui-même, l'asyle d'une

population nombreuse contre l'invasion de l'ennemi, l'épouvantail des

Arabes du désert, et en même temps le marché nécessaire et opulent qui

les attirât en temps de paix: en un mot, Sémiramis traça le plan de

Babylone; ce fut un carré de douze mille mètres, ou trois lieues de

longueur sur chaque côté, flanqué d'un mur de soixante-quinze pieds de

hauteur, etc. Sémiramis projetant déja d'autres grandes entreprises,

statua que celle-ci ne durerait qu'un an; pour cet effet, elle leva une

corvée de _deux millions_ d'hommes, pris dans la population bigarrée de

son vaste empire, depuis les sources de l'Indus jusqu'à l'Euxin (ou mer

Noire), et depuis le Caucase jusqu'à l'Arabie Heureuse. Qu'on se figure

la sensation, la rumeur que dut causer le spectacle d'une telle

multitude diverse de costumes, de moeurs, et surtout de langages ou de

dialectes dont le nombre a pu passer quatre-vingts ou cent! Qu'on voie

cette multitude, jetée confusément, distribué militairement sur ses

ateliers; occupée principalement à fabriquer l'incroyable quantité de

briques qu'exigèrent de telles murailles, et des quais proportionnés sur

l'Euphrate, et un pont, et deux _châteaux forts_; enfin, une _pyramide_

appelée _tour_ par les gens du pays, c'est-à-dire par les Arabes

chaldéens, dont le dialecte, comme l'hébreu et le syrien, n'a que le mot

_tour_ pour exprimer tout édifice saillant et élevé[46]. Cette _tour_,

encore subsistante au temps d'Hérodote, et qui, sur _trois cent sept_

pieds de base, et autant d'élévation, dut être un objet si frappant dans

une plaine rase, ne fut pas un stérile monument comme ceux d'Égypte: ce

fut un magnifique et utile cadeau que l'habile Sémiramis fit aux prêtres

du pays, _les chaldéens_, pour leur servir d'observatoire astronomique,

et favoriser de plus en plus l'étude d'une science qui les avait rendus

célèbres au dehors, et puissants au dedans, sur l'esprit d'un _peuple

conquis_ que cette reine voulait apprivoiser. Qu'on juge de l'étonnement

de ce peuple ignorant et superstitieux, ne connaissant que sa langue

arabe et que le désert qui entourait son île. Supposons que deux ou

trois cents ans après ont eût demandé à de telles gens pourquoi et

comment avait été bâtie cette montagne, il me semble entendre ces Arabes

répondre:

«Aux temps anciens, il vint du côté de la Perse (qui est l'Orient) des

hommes puissants à qui il prit fantaisie d'élever cette _tour_; ils

voulaient, dit-on, monter au ciel, et cela pour regarder nos dieux

(c'est-à-dire les astres, dieux du temps et du pays); mais la confusion

se mit dans leur langage, _par un pouvoir divin_, et ils furent obligés

de se disperser (comme firent les ouvriers de Sémiramis); en mémoire de

cet événement, cette ville a gardé chez nous le nom de _Babul_,

c'est-à-dire _confusion_[47].»

Entre ce récit et celui des Juifs, je conviens que plusieurs

circonstances diffèrent, et surtout que des objections chronologiques

peuvent être suscitées contre l'identité; mais en traitant mon sujet

didactique et sec par lui-même, en traversant les plaines arides du

vieil Orient, j'ai pensé, Messieurs, que vous me permettriez de cueillir

une fleur historique pour vous l'offrir en délassement.

§ V.

ÉCOLE CHRÉTIENNE.

Du sein de l'école juive sortit l'école chrétienne; pendant le premier

siècle, ses disciples, tous illettrés, tous de la classe du peuple,

uniquement livrés à la morale pratique, négligèrent et repoussèrent,

comme futilité, toute étude qui n'eût pas pour but d'obtenir l'autre

vie. Dans le second et troisième siècle, des hommes lettrés, convertis

aux idées nouvelles, y joignirent celles de leur éducation, c'est

presque dire celles de Platon, alors dominantes. Il ne put manquer de

naître bientôt des dissentiments sur toute question abstraite; mais

parce que l'essence du système naissant était la charité fraternelle,

l'égalité des droits, la communauté des biens, tout ce qui n'attaqua

point ces bases fut laissé au libre arbitre; on put disserter sur le

langage d'Adam, savoir s'il fut hébreu ou syriaque; sur la manière dont

il put donner des noms aux animaux sans les connaître; sur la confusion

du langage, sur la prétendue naissance des langues, dont quelques

docteurs voulurent compter soixante-douze, quand d'autres les

réduisaient à quatre, qu'ils nommaient langues mères, etc.

Un évêque, père de l'Église, put nier cette confusion, comme cause, et

l'admettre seulement comme conséquence de la dispersion, sans en être

moins reconnu pour un saint. (Grégoire de _Nysse_.)

Cet état de liberté dura jusqu'au commencement du quatrième siècle;

alors se fit une véritable révolution dans la société chrétienne, et

cela par suite des décrets de l'assemblée de Nicée, qui introduisant

dans le régime des fidèles la hiérarchie civile et presque militaire de

l'_empereur_ gréco-romain, changea la démocratie de l'Église primitive

en une oligarchie sacerdotale rapidement devenue despotique. Dès lors il

ne fut plus permis d'établir des raisonnements sans l'approbation des

_supérieurs surveillants_ (epi-scopoi); comme toute opinion devint

affaire de parti, il devint dangereux ou inutile de suivre toute étude

opposée ou étrangère aux passions ou aux volontés des puissants: tout

emploi de la raison humaine fut une acte d'indépendance vis-à-vis des

docteurs qui se constituèrent interprètes de Dieu, qui se firent presque

_dieux parlants_. Tout ce que nous appelons idéologie, étude raisonnable

de l'entendement humain, fut décrédité au point que je pourrais citer

des sentences d'évêques qui ont interdit l'étude de la grammaire: elles

me seraient fournies par un de nos savants confrères à qui je dois ma

remarque.

On peut dire que cette léthargie de l'esprit humain n'a cessé qu'au

seizième siècle, et cela, par le concours de plusieurs circonstances;

par la prise de Constantinople (1453), qui tout à coup jeta en Europe

une quantité de livres et d'hommes savants; par le désir que firent

naître ces livres de multiplier leurs copies; par la naissance de

l'imprimerie, qui étendit rapidement l'instruction ou le moyen de

l'acquérir; enfin, par l'insurrection de l'Allemagne contre la

théocratie italienne, d'où sont nées des libertés de tout genre, qui

chaque jour ont tendu à développer le bon sens naturel et la raison de

l'homme.

Parmi les études qui se ranimèrent, celle des langues fut une des

premières, à raison du besoin d'entendre et d'interpréter les livres

anciens. Les esprits curieux ne tardèrent pas d'établir des comparaisons

rendues plus piquantes par leur nouveauté. Le premier essai connu en ce

genre, fut un vocabulaire que l'italien _Pigafetta_ fit imprimer vers

1536, contenant un recueil de mots de divers peuples chez qui il avait

voyagé. Deux travaux plus réguliers, plus importants, le suivirent; l'un

de Guillaume _Postel_, né Français, qui, à la date de 1536, publia en

langue latine, à Paris, son livre intitulé, _Linguarum XII,

characteribus differentium, alphabeti introductio ac legendi modus

facillimus_, avec une dissertation sur l'origine et _l'antiquité_ de

_l'hébreu_, et une comparaison des langues orientales entre elles, et

avec le latin et le français: l'autre, de Teseo _Ambrogio_, né à Pavie,

où il fit imprimer aussi en latin, en 1539, son _Introduction aux

langues chaldaïque, syriaque, arménienne_, et ses remarques sur dix

autres langues. Ces deux productions ont le mérite de présenter les

essais ou tâtonnements de l'art en tout genre. Ambrogio avait eu pour

maîtres des moines syriens, arméniens, abyssins, appelés à Rome par les

largesses des papes: Postel avait voyagé au Levant aux frais du roi de

France; ceci donne un mérite particulier à leur méthode de

prononciation. Dix ans plus tard (1548), le Hollandais Théodore

_Buchmann_, qui a grécisé son nom en celui de _Bibliander_, mit au jour

son livre intitulé, _de Ratione communi omnium linguarum_, etc., où il

prétendit expliquer leurs principes communs par les exemples de dix ou

de douze langues: il faut lui savoir gré d'avoir excité l'émulation de

ses successeurs, en leur ayant présenté le premier essai du _Pater

noster, traduit_ ou _écrit_ en quatorze langues.

Il serait trop long de citer en détail tous les ouvrages accumulés

depuis lui sur cette matière; il me suffira d'indiquer les principaux

qui suivent:

En 1558, le livre de Conrad Gesner, intitulé, _Mithridates, seu de

differentiis linguarum_;

En 1580, le traité de Jean Gorop Békan, intitulé, _Hermathena_, ou

Mercure et Minerve;

En 1592 et 1593, _Specimen 40 diversarum linguarum et dialectorum_, de

Jérôme Mejeser, avec le _Pater noster_ en cinquante langues;

En 1610, le fragment de Scaliger, _de Europeorum linguis_;

En 1613, le Trésor de l'histoire des langues, par Duret;

En 1616, l'Harmonie étymologique des langues, par Étienne Guichart;

En 1667, les Prolégomènes de Walton, auteur de la célèbre Polyglotte;

En 1679, l'_Atlantica_ de Olaüs Rudbek, en même temps que le jésuite

Kirker publiait _sa Tour de Babel_;

En 1697, le _Glossarium universale hebraicum_, de Thomassin;

En 1703, le _Pater noster_ en plus de cent langues, par l'anglais

Muller;

En 1715, le même _Pater_, par Chamberlayne, encore plus étendu et plus

correct.

À cette époque, l'on avait déja beaucoup fait pour l'érudition; beaucoup

de matériaux étaient rassemblés pour le raisonnement: presque aucun pas

n'était fait encore vers la connaissance de la vérité, parce qu'aucun

pas n'avait été dirigé par un sens droit, libre de préjugé. Tous les

écrivains que j'ai cités, et leurs semblables que j'ai omis, étaient

partis de deux faits principaux, considérés comme indubitables; savoir,

qu'un premier homme, appelé Adam, avait naturellement ou miraculeusement

parlé la langue hébraïque; et en second lieu, qu'un événement, appelé la

confusion de Babel, avait subitement introduit dans le monde une foule

de langues, d'où procédaient toutes les diversités que nous voyons. Les

efforts des savants n'avaient tendu qu'à mieux démontrer l'un et l'autre

fait par des étymologies dont l'abus était d'autant plus grand, que

très-souvent la vraie prononciation des mots était dénaturée.

En voyant cette unanimité de tant de docteurs, qui ne croirait que

réellement leurs opinions avaient des bases positives? Ici se montre un

nouvel exemple de l'aveuglement invincible que causent les préjugés de

l'éducation, rivés par une autorité _coërcitive_. Vous venez de voir,

Messieurs, qu'au sujet de la confusion et de la dispersion, le texte

original ne disait point ce qu'on lui faisait dire sur l'apparition de

langues nouvelles; eh bien! en scrutant le texte relatif au langage

d'Adam, vous allez voir qu'il n'autorise pas mieux l'idée que ce langage

ait été l'idiome hébraïque. Voici ce texte très-littéral; Genèse, chap.

II, vers. 6:

«Et Dieu forma l'homme de la poussière de la _terre_; il souffla sur sa

face un souffle de vie, et l'homme devint une _ame_ vivante.» Puis, même

chap., vers. 26: «Et Dieu forma de la terre, toute bête des champs, tout

volatile du ciel, et il les amena à l'homme, pour voir comme il les

nommerait; et tout ce que l'homme nomma est le nom de cette ame vivante;

et l'homme donna des noms à tout gros animal, et à tout volatile du

ciel, et à toute bête des champs.»

Rien autre que ces passages n'est relatif au langage d'Adam; l'on ne

saurait me citer aucune autre phrase qui y ait trait. Or, il est évident

que ce texte ne décide point qu'Adam ait donné des noms en _langue

hébraïque_: aucune autorité n'a le droit de voir ici plus qu'il ne s'y

trouve: dira-t-on que cela est probable, que cela est conforme au

_raisonnement naturel_? J'accepterai l'arbitrage des probabilités et de

la raison naturelle, si l'on veut l'établir constant; mais par ces

moyens mêmes, je prouverais que ce put, que ce dut être plutôt en langue

syriaque. Toute dispute à part, je m'en tiens au texte; rien n'y est

spécifié; les assertions des savants ne sont que des hypothèses, et les

interprètes ont posé en principe ce qui est en problème; aussi ne

peuvent-ils s'accorder entre eux.

§ VI.

ÉCOLE PHILOSOPHIQUE. OBSERVATION DES FAITS, ÉTABLIE COMME PRÉLIMINAIRE

INDISPENSABLE À TOUTE THÉORIE.

Ce ne fut que vers 1710, qu'un homme d'un esprit simple et droit,

sortant de la route commune, émit les premières idées judicieuses sur la

manière de poser la question de l'étude des langues; cet homme fut

Guillaume Leibnitz. En lisant dans les Mélanges de Berlin sa

dissertation ou méditation _sur les origines des peuples, déduites

principalement des indices de leurs langues_, on voit qu'il n'osa

heurter de front des préjugés qui ont pour logique ordinaire le sabre ou

le tison. Il prend un circuit ingénieux, mais efficace, pour arriver à

son but; sa doctrine peut se résumer dans les articles suivants:

«L'étude des langues ne doit pas être conduite par d'autres principes

que ceux des autres sciences exactes. Pourquoi commencer par l'inconnu

afin d'arriver au connu? Le bon sens n'indique-t-il pas d'étudier

d'abord les langues modernes qui nous sont palpables, afin de les

comparer l'une à l'autre, de constater leurs différences ou leurs

affinités, et de passer ensuite aux langues qui les ont précédées dans

les siècles antérieurs, afin de rendre sensibles leur filiation, leur

origine, et par ce moyen remonter d'échelon en échelon aux langues les

plus anciennes, dont l'analyse devra fournir les seules conclusions que

nous puissions nous permettre?»

L'on voit que Leibnitz proposa aux juges d'un grand procès, de ne pas

prononcer sans avoir examiné les pièces; il est des temps où le coeur

passionné rejetterait même cette évidence; à son époque on se lassait de

disputes ténébreuses: ce rayon produisit un effet conciliant. L'idée de

Leibnitz est devenue le guide des recherches philologiques qui se sont

multipliées dans le dix-huitième siècle; des voyageurs de toute nation,

des missionnaires de toute secte, ont rivalisé à recueillir des

grammaires et des vocabulaires. Les savants d'Europe ont pu comparer une

foule d'idiomes des tribus sauvages d'Amérique, d'Afrique, de Tartarie,

et des îles de l'Océan. Il restait à mettre en ordre tous ces matériaux;

la fin du siècle dernier et le commencement de celui-ci ont vu, en moins

de trente ans, trois grandes tentatives de cette opération, aussi

honorables pour leurs auteurs qu'instructives pour leur auditoire[48].

La première fut celle dont l'impératrice Catherine II traça de sa propre

main le plan en 1784. Par ses ordres, le professeur Pallas fit paraître,

dès 1786, le célèbre ouvrage écrit en langue russe, ayant pour titre

_Vocabulaire de toutes les langues du monde_, au nombre d'environ deux

cents. J'ai rendu compte de ce livre à l'Académie Celtique, en 1806; je

n'en connaissais que deux volumes in-4º; j'ai appris depuis qu'un

troisième avait paru, mais n'avait été distribué qu'à un nombre assez

limité de personnes. J'ai fait voir, dans l'exécution de cet ouvrage,

plusieurs défauts assez graves, nés sans doute de la précipitation du

travail, puisque les deux premiers volumes, recueillis jusqu'en Italie,

furent imprimés en deux ans; cela ne l'empêche pas d'être un des plus

beaux présents faits à la philosophie par un gouvernement.

La seconde tentative a été le livre de l'abbé _don Lorenzo Hervas_,

intitulé: _Catalogue des langues des nations connues, dénombrées et

classées selon la diversité de leurs idiomes et dialectes_, etc.

L'ouvrage, écrit en espagnol, est en six volumes in-8º, dont le premier

est daté de Madrid, l'an 1800, et le sixième, Madrid, l'an 1806.

Vous rendre, Messieurs, un compte détaillé de cette composition étendue

et compliquée, eût exigé plus de temps que vous ne pouvez m'en accorder.

Je me bornerai à vous dire que l'auteur, favorisé de beaucoup de moyens

de fortune et de crédit; usant de tous les secours littéraires que lui

procurèrent Rome et l'Italie pendant vingt-cinq ans de séjour; trouvant

sous sa main la plupart des livres imprimés en son genre d'étude;

jouissant des matériaux accumulés à la propagande par des missionnaires

de toute robe, ainsi que des Mémoires recueillis par les jésuites dans

les quatre parties du monde, n'a pu manquer d'acquérir des notions plus

justes, plus étendues qu'aucun de ses prédécesseurs, principalement sur

ce qui concerne les éléments grammaticaux, les affinités, les

différences des langues modernes.

Quant aux langues anciennes, et surtout quant aux filiations et aux

origines en général, il n'a pu se garantir des préjugés que lui

imposaient et son éducation et sa robe, et le respect de l'évêque de

Rome, et la terreur de l'inquisition; il n'a pas douté un instant que la

confusion de Babel n'ait produit la diversité des langues, et qu'il ne

faille reprendre l'origine des principales dans la personne de quelque

enfant ou petit-enfant de Noé encore qu'il soit théologiquement

impossible de prouver par les textes, hébreu ou grec, la présence

d'aucun membre de cette famille à l'événement cité; et encore qu'il soit

permis par le génie ou caractère de la langue hébraïque et de ses

analogues, de regarder comme des noms collectifs de peuples et de

pays, les noms qu'il a plu à des interprètes superficiels d'établir

comme des noms d'individus. Ce préjugé d'Hervas, dont je pense avoir

bien démontré l'erreur, l'a jeté dans beaucoup de conclusions fausses,

et l'on ne doit le lire qu'avec la défiance due aux opinions

systématiques; cela n'empêche pas de regretter qu'un tel livre, si

rapproché de nous par son idiome espagnol, n'ait pas été traduit, ou du

moins largement extrait par quelque bon esprit français.

La troisième tentative a été l'ouvrage allemand intitulé:

«_Mithridates_, ou _Science générale des langues_, avec le _Pater

noster_, traduit en plus de cinq cents idiomes ou dialectes, par

Adelung, conseiller aulique, et bibliothécaire de l'électeur de Saxe».

Le premier volume de cet ouvrage in-8º a paru en 1806 à Berlin, lorsque

se terminait à Madrid celui d'Hervas. Un second volume a suivi en 1809:

l'auteur n'a pas eu la consolation d'achever son entreprise, fruit de

trente ans d'études assidues. Une digne suppléant, le savant professeur

_Vater_, a publié, en 1812, un troisième volume nourri en partie des

matériaux d'Adelung; en 1816, un quatrième en deux parties, et enfin, un

volume de supplément. Le quatrième traite des langues des deux

Amériques, le troisième de celles de l'Afrique; les deux premiers de

celles d'Asie et d'Europe, tant anciennes que modernes. Comme je n'ai

pas le bonheur d'entendre l'idiome allemand, je n'ai pu prendre une

connaissance directe de cet important et curieux ouvrage: seulement,

quelques portions de traductions que je me suis procurées, celle entre

autres de la préface, que je dois à l'amitié d'un honorable collègue, M.

le comte de la Roche-Aimon, me permettent d'avoir une idée approximative

du plan et de l'esprit de l'auteur. Il diffère d'Hervas en beaucoup de

points, et surtout en indépendance d'opinions: il a connu quelques

parties du livre espagnol, mais non pas toutes; il envisage son sujet,

moins sous le point de vue historique, que sous l'aspect philosophique

et grammatical; il s'applique surtout à étudier les opérations de

l'esprit humain dans la construction du langage, dans ce que l'on

appelle syntaxe, ordre et disposition des idées. Quoique protestant, il

ne se tient point lié par la Bible, ni par les récits de la tour de

Babel. L'étendue de son instruction excite l'étonnement; la droiture de

son esprit et de son intention inspire le respect. Il est naturel que

sur des sujets si divers, il y ait quelques parties faibles; l'on ne

pourrait guère se permettre une traduction littérale de ce livre,

quelquefois diffus, et surtout dans les deux premiers volumes; mais ce

serait un grand service rendu à notre littérature, que d'en publier un

volumineux extrait.

Il me reste à observer qu'il partage avec tous ceux de son genre, un

défaut, un vice radical qui a jusqu'ici entravé la science, et qui,

s'il n'est corrigé, empêchera son perfectionnement. Ce vice consiste en

ce que les vocabulaires de tant de nations diverses, recueillis par les

Européens, ont été soumis à un même système de lettres, qui néanmoins

n'ont point les mêmes valeurs; de là, il est résulté qu'un même

vocabulaire, par exemple le chinois, le malais, l'arabe, le mexicain,

etc., se présente à notre lecture sous des formes tout-à-fait

différentes, selon qu'il a été transcrit par un écrivain anglais ou

italien ou allemand; les mots deviennent surtout méconnaissables, si,

par un cas fréquent, ils se composent de prononciations inusitées dans

la langue du copiste; car, alors, pour les exprimer, ce copiste a tantôt

imaginé, tantôt emprunté de son propre alphabet, des combinaisons de

lettres qui aggravent la confusion.

Par exemple, les Arabes ont une consonne appelée _djim_, qui vaut notre

_dj_; les Allemands, qui n'ont point notre _ja_, ont imaginé de rendre

l'arabe par _dsch_, ce qui donne quatre lettres pour une, sans exprimer,

ou plutôt en dénaturant la vraie prononciation. Il en résulte que, pour

peindre le mot arabe _djahs_, une bête de somme, ils écrivent

_dschahhsch_, c'est-à-dire dix lettres pour cinq, ou plutôt pour quatre,

avec une file vraiment ridicule de lettres _h_. Leurs voyageurs nous

sont inintelligibles en mots géographiques et patronymiques: ils

peuvent en dire autant de nous, et des Anglais, et des Italiens; par

suite de ce vice, le _Pater noster_, qui en hébreu, en syriaque, en

arabe, en éthiopien, a réellement des mots et des prononciations

extrêmement ressemblantes, offre dans les transcriptions des savants

polyglottes une véritable confusion de Babel.

Pour remédier à ce vice capital, j'ai depuis vingt-cinq ans proposé et

poursuivi un système d'orthographe dont j'ai discuté les principes et

démontré les nombreux avantages dans mes deux traités de la

_Simplification des langues orientales_, et de _l'Alphabet européen

appliqué aux langues asiatiques_. Les principes sur lesquels mon système

est fondé sont aujourd'hui reconnus pour aussi solides, aussi clairs que

ceux de l'algèbre; mais leur application, et l'emploi des lettres

nouvelles que je n'ai pu me dispenser de proposer, sont, et seront

combattus par les anciennes habitudes, jusqu'à ce que le temps ait amené

des habitudes nouvelles dans une nouvelle génération.

Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires · 第 25 / 26 段