Aussi lorsqu'ouvrant le livre de la nature, bien plus authentique et

bien plus facile à lire que des feuilles de papier noirci de grec ou

d'hébreu; lorsque je considère que la différence d'opinions de trente ou

quarante religions, et de deux ou trois mille sectes, n'a pas apporté et

n'apporte pas encore le plus petit changement dans le monde physique;

lorsque je considère que le cours des saisons, la marche du soleil, la

quantité de pluie et de beau temps sont les mêmes pour les habitants de

chaque pays, chrétiens, musulmans, idolâtres, catholiques, protestants,

etc., etc., je suis porté à croire que l'univers est gouverné par

d'autres lois de justice et de sagesse que celles que suppose un égoïsme

étroit et intolérant: et comme, en vivant avec des hommes de cultes

très-divers, j'ai remarqué qu'ils avaient cependant des moeurs

très-semblables; c'est-à-dire que dans toute secte chrétienne,

mahométane, et même parmi des gens qui n'appartiennent à aucune, j'ai

trouvé des hommes qui pratiquaient toutes les vertus privées ou

publiques, et cela sans affectation; tandis que d'autres, parlant sans

cesse de Dieu et de la religion, se livraient à toutes les habitudes

perverses condamnées par leur propre croyance, je me suis persuadé que

la partie morale était la seule essentielle comme elle est la seule

démontrable des systèmes religieux; et comme de votre aveu même, page

62, _le seul but de la religion est de rendre les hommes meilleurs pour

les rendre plus heureux_, j'ai conclu qu'il n'y avait réellement dans le

monde que deux religions, celle du _bon sens_ et de la _bienfaisance_,

et celle de la _malice_ et de _l'hypocrisie_.

En terminant cette lettre, M. le docteur, je me trouve embarrassé du

sentiment que je dois vous offrir; car en me déclarant, page 123, qu'en

tout cas vous ne vous souciez guère du _mépris de gens comme moi_[43],

quoique je ne vous en eusse jamais témoigné, vous m'indiquez clairement

que vous ne vous souciez pas non plus de mon estime: c'est donc à votre

bon goût et à votre discernement que je laisse le soin d'apprécier le

sentiment qui convient à ma situation, et qui appartient à votre

caractère.

C.-F. VOLNEY.

Philadelphie, 2 mars 1797.

DISCOURS

SUR

L'ÉTUDE PHILOSOPHIQUE

DES LANGUES.

AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR.

L'académie française a des séances de trois espèces, qu'il ne faut pas

confondre: chaque semaine, elle tient une séance d'_office_, consacrée à

la rédaction du _Dictionnaire_, objet spécial de son institution; chaque

année, elle tient une séance _publique_, où elle rend compte de ses

travaux; enfin, depuis deux ans, le premier mardi de chaque mois elle

tient une séance _privée_, que l'on pourrait appeler _réunion de

famille_. En s'imposant librement celle-ci, avec l'agrément du

gouvernement, l'Académie française a eu le double but de resserrer les

liens de l'amitié entre ses membres, et d'exciter leur émulation

réciproque par la communication confidentielle de leurs ouvrages,

projetés ou exécutés: ces lectures, auxquelles les seuls membres de

l'Institut sont admis, procurent à leurs auteurs des observations

dictées par la bienveillance et le bon goût. De ces séances, sont déja

sorties, sur le sujet toujours profond de la grammaire, des idées

lumineuses, et des fragmens d'histoire et de poésie d'un mérite éminent.

À la séance d'octobre dernier, un académicien, dont le public a toujours

accueilli les productions ingénieuses, termina la lecture d'une

_Dissertation sur l'origine, la formation, la variété, le progrès et le

déclin des langues_: les opinions se partagèrent sur certains points de

sa théorie déja indiquée dans une feuille du Moniteur, il y a quelques

années; ce partage est devenu le motif du _présent discours...._ Son

auteur, conduit par ses études à d'autres résultats, a trouvé convenable

de les exposer à son tour. Son travail, préparé rapidement pour

novembre, n'a été lu que le premier mardi de décembre.... Les avis ont

pu se partager aussi; mais le temps qui appartenait à une autre lecture,

n'a pas permis d'entrer en discussion sur celle-ci......[44]; c'est donc

sur sa propre responsabilité qu'il publie aujourd'hui son opinion, à

laquelle le principal intérêt qu'il attache est d'appeler l'attention

des esprits méditatifs sur une branche de connaissances trop peu

cultivée en France.

DISCOURS

SUR

L'ÉTUDE PHILOSOPHIQUE

DES LANGUES.

§. 1er.

NOUVEAUTÉ DE CETTE ÉTUDE CHEZ LES MODERNES: IGNORANCE ABSOLUE DES

ANCIENS À CET ÉGARD.

MESSIEURS,

J'appelle étude _philosophique_ des langues toute recherche impartiale

tendante à connaître ce qui concerne les langues en général; à expliquer

comment elles naissent et se forment; comment elles s'accroissent,

s'établissent, s'altèrent et périssent; à montrer leurs affinités ou

leurs différences, leur filiation, l'origine même de cette admirable

faculté de parler, c'est-à-dire de manifester les idées de l'esprit par

les sons de la bouche, sons qui à leur tour deviennent, à titre

d'éléments, un sujet digne de méditation. L'un de nos confrères, pour

qui nous professons tous des sentimens d'estime et d'amitié, a déja

mérité nos remercîments par le soin qu'il a pris de porter notre

attention vers un sujet si intimement lié à nos fonctions de

grammairiens français: M. Andrieux, en s'interrogeant sur la plupart des

questions que je viens de citer, nous en a fait sentir l'importance et

l'étendue, en même temps que, par le doute méthodique dont il a revêtu

ses opinions et ses vues, il nous a indiqué combien ce sujet nous est

encore neuf et difficile. Aujourd'hui, Messieurs, si je marche sur sa

trace, c'est moins avec la prétention de vous apporter un surcroît

d'instruction qu'un surcroît de preuves de notre inexpérience,

permettez-moi de dire _nationale_, et de notre infériorité, sur ces

questions, relativement aux étrangers.

Eh! comment serions-nous avancés dans l'étude des langues, surtout dans

l'étude philosophique, lorsque rien, dans notre éducation française, ne

nous y prépare, lorsque, dans notre éducation littéraire et religieuse,

divers préjugés y sèment des obstacles: nous nous vantons d'avoir eu

pour maîtres les beaux esprits de Rome et de la Grèce; voyons-nous

qu'aucun d'eux se soit occupé de l'étude des langues sous les rapports

étendus que je viens de citer? Trouvons-nous dans leurs écrivains

d'autre mention de langues et de langage que pour mépriser, sous le nom

de _Barbare_, ce qui n'est pas romain ou grec? L'encyclopédiste Pline

l'ancien nous instruit agréablement, sans doute, quand il nous dit que

dans une ville de la Colchide, Rome entretenait _cent trente_

interprètes pour répondre à cent trente peuples divers qui venaient y

pratiquer un commerce _déja déclinant_, puisque Pline ajoute

qu'antérieurement ils venaient au nombre de _trois cents_. J'entends

encore avec un vif intérêt cet auteur me dire que dans l'Ibérie, la

Gaule, l'Italie, on avait compté les langues par centaines; et je le

conçois, quand je songe qu'avant les conquérants, chaque ville, chaque

territoire nourrissait un peuple ennemi de son voisin, et séparé de lui

en toutes choses; mais de telles citations et autres semblables

n'atteignent point à nos questions: il y a plus, je ne me rappelle point

avoir lu, en aucun auteur grec ou latin, la mention d'aucune grammaire

étrangère composée par curiosité ou par motif de commerce ou

d'instruction. Avons-nous même aucune grammaire grecque composée avant

notre ère? Chez les Romains de la république, ce genre d'étude fut

tardif; Varron seul le signale par son érudition et ses vues

philosophiques.

§. II.

ÉCOLE GRECQUE: SYSTÈMES ÉTABLIS AVANT LES FAITS OBSERVÉS.

Chez les Grecs comme chez les Romains, on peut dire que l'étude du

langage n'a eu qu'un but rhétorique, je veux dire l'art d'émouvoir les

passions, art suscité par la nature du gouvernement de ces peuples,

long-temps resté plus ou moins démocratique: on ne peut le nier, ces

peuples furent d'habiles artistes à cet égard; mais sous le point de vue

d'étude philosophique du langage, je ne crains pas de dire qu'ils sont

restés presque aussi enfants que les sauvages de l'Amérique du nord, les

uns et les autres nous racontant gravement, sur l'autorité de leurs

ancêtres, que l'art de parler fut inventé par les manitous, les génies

et les dieux. Un peuple peut produire de grands peintres, de grands

poëtes, de grands orateurs, sans être avancé dans aucune _science

exacte_: ces talents tiennent à l'art d'exprimer les sensations et les

passions; mais approfondir des connaissances métaphysiques telles que la

formation des idées et leur manifestation par le langage, cela est d'une

tout autre difficulté. Je ne vois que Platon, cette abeille de toute

science, ce poëte de toute philosophie, qui montre en ce genre quelques

aperçus dans son dialogue intitulé _Kratyle_; et cependant, après la

lecture de ce morceau, on se trouve peu avancé dans la solution des deux

questions proposées à Socrate: il est même permis de dire que le

résultat le plus clair est l'artificieux procédé du compositeur, qui,

ayant posé la double question de savoir si le langage est né _de la

nature des choses_, ou _de la convention des hommes_, a déguisé son

embarras sous les tergiversations de Socrate, qui raisonne tantôt pour

et tantôt contre, et qui indique plutôt le faible que le fort de chaque

opinion.

Aujourd'hui que, par les progrès généraux de la civilisation humaine et

de toutes les connaissances physiques et morales, nous avons sous nos

yeux plus de _six cents_ vocabulaires de nations diverses, et plus de

_cent_ grammaires; aujourd'hui que, dans ces vocabulaires, nous voyons

les objets des besoins les plus simples et les plus naturels exprimés

par des noms totalement divers, les raisonnements de Platon deviennent

bien peu de chose, et c'est aux faits que nous devons demander de

l'instruction.

À côté des tâtonnements systématiques et des théories prématurées des

anciens, je ne vois qu'un seul fait, presque puéril en apparence, mais

qui donne lieu à des inductions assez lumineuses: je veux parler de

expérience imaginée par un roi d'Égypte, dans l'intention de découvrir

la race d'hommes là plus ancienne. Cette expérience nous est racontée

par un historien dont les anciens n'ont point su apprécier le mérite,

mais dont la fidélité, et l'instruction, constatées aujourd'hui par une

élite de savants dans l'expédition française en Égypte, replacent

l'autorité et le crédit au premier rang des témoignages anciens. Voici

ce que dit cet historien, qui est _Hérodote:_

§. III.

ÉCOLE ÉGYPTIENNE.

«Le roi Psamméticus fit remettre deux enfants nouveau-nés, pris au

hasard, entre les mains d'un berger, chargé de les élever au milieu de

ses troupeaux royaux, avec l'injonction de ne jamais proférer devant eux

une seule parole, et de les laisser constamment seuls dans une

habitation séparée. Ce berger devait leur amener des chèvres, à certains

intervalles, les faire téter, et ne plus s'en occuper ensuite.

Psamméticus, en prescrivant ces diverses précautions, se proposait de

connaître, lorsque le temps des vagissements du premier âge serait

passé, dans quel langage ces enfants commenceraient à s'exprimer. Les

choses s'étant exécutées comme il l'avait ordonné, il arriva qu'après

deux ans écoulés, au moment où le berger, qui s'était conformé aux

instructions qu'il avait reçues, ouvrait la porte et se préparait à

entrer, les deux enfants, tendant les mains vers lui, se mirent à crier

ensemble, _Bêkos_. Le berger n'y fit d'abord pas beaucoup d'attention;

mais en réitérant ses visites et ses observations, il remarqua que les

enfants répétaient toujours le même mot: il en instruisit le roi, qui

ordonna de les amener en sa présence. Psamméticus ayant ouï de leur

bouche le mot _bêkos_, fit rechercher si cette expression avait un sens

dans la langue de quelque peuple; il apprit que les Phrygiens s'en

servaient pour dire du _pain_. Les Égyptiens, après avoir pesé les

conséquences de cette expérience, consentirent à regarder les Phrygiens

comme d'une race plus ancienne qu'eux.»

Raisonnons sur ce fait: des savants d'Égypte veulent, par l'entremise de

leur roi, savoir quelle est la _langue naturelle_ de l'homme; quelle

langue il parle avant d'avoir eu aucun maître, et reçu ou fait aucune

convention.

Ils ont donc cru, ces savants, qu'il y a une langue _naturelle_, un

langage inné, un instinct de parler comme un instinct de manger et de

marcher. Si leur opinion était vraie, toute langue originale, toute

langue de peuple sauvage devrait être la même; tout individu égaré dans

les forêts de Hanovre et de Champagne, comme nous en avons vu, devait

dire _bêk_; or, nous ne voyons rien de semblable.

Nos savants de Psammétique ont cru que deux enfants séquestrés

parleraient sans maître; ils n'ont donc pas cru le langage né des

conventions de l'état social. Mais que serait, à quoi servirait une

langue sans la société?

Les deux enfants ont prononcé un premier mot; ce mot, vous le sentez,

n'a pas été précisément le grec _bêk-os_: l'historien s'est plié au

génie de sa langue, à l'intolérante habitude de sa nation, qui veut

toujours ajouter ses finales harmonieuses à la roideur des mots

_barbares_. Les enfants ont dit _bêk_: les savants égyptiens ont supposé

que ce mot était de pure invention; mais vous, Messieurs, qui calculez

toutes les circonstances de cette épreuve, vous n'oubliez pas que ces

enfants ont chaque jour entendu le cri de deux chèvres, et vous sentez

qu'ils n'ont fait qu'imiter ce cri: cette imitation est une chose

naturelle, et ici nous voyons _l'onomatopée_ se montrer comme moyen

premier du langage. Ces petites machines nerveuses ont répété le cri qui

les frappait, et qui, s'étant lié à l'action de l'animal dont elles

tiraient leur subsistance, est devenu l'indice de leurs besoins, de leur

désir de boire et de manger; par cette liaison, la convention s'est

établie entre les deux enfants et le berger ou tout autre être humain,

même entre les enfants et la chèvre; et comme nous savons que la chèvre

sent elle-même ce langage, nous y voyons la preuve que les animaux mêmes

y participent dans la proportion de leurs facultés.

En vérité, c'est un sujet d'étonnement que de voir les savants de

Psamméticus, sourds et aveugles à de tels indices; mais en même temps,

c'est pour nous une nouvelle preuve que, quand notre esprit est imbu

d'un préjugé, il perd la faculté de voir tout ce qui est hors de sa

ligne; ce sont les yeux d'un malade de la jaunisse, qui ne peut voir les

objets que _jaunes_; pourrions-nous bien répondre de notre santé à

nous-mêmes, sur un nombre de sujets?

Nos Égyptiens s'enquièrent chez quel peuple existe le mot _bêk_; le

hasard veut que dans la langue phrygienne il signifie _pain_, et les

voilà qui concluent qu'il y a liaison intime, affinité naturelle entre

le mot _bêk_ et la substance _pain_: quelle misérable logique! D'abord

le mot _bêk_ a pu exister en d'autres langues; les Égyptiens en ont-ils

fait la recherche chez les Chinois, les Tartares, les Indous, les

Celtes, mêmes chez leurs voisins Arabico-Phéniciens? nous le

trouverions, s'il était nécessaire, certainement avec d'autres sens.

Mais en outre, comment ont-ils pu supposer un mot _naturel_, pour un

objet qui ne l'est pas, qui est _objet d'art_, inventé tardivement, pour

une opération très-compliquée, puisqu'il a fallu semer du froment, le

recueillir, le battre, le moudre, le pétrir, le lever, le cuire pour en

faire du _pain_; ensuite, comment sur un seul mot fonder une opinion

généralisée? comment n'avoir pas continué l'expérience pour en voir le

développement, et surtout la solution de la grande difficulté, celle de

la construction grammaticale? Qui pourra nier qu'à cette époque tous ces

savants n'aient été de _grands enfants_ dans l'art des expériences, dans

l'étude de la nature, dans la science subtile de l'idéologie?

Prenons acte de ce fait, pour apprécier les connaissances métaphysiques

de l'ancien monde connu à cette époque; nous pouvons croire que les

druides et les brahmanes n'étaient pas plus avancés.

C'était vers l'an 648, Thalès venait de naître; moins de deux siècles

après, l'an 460, Hérodote était en Égypte, où il recevait cette anecdote

consignée dans des mémoires historiques; il la racontait, quatorze ans

plus tard, à la multitude des Grecs assemblés dans le Cirque Olympique

(vers 446); quarante-six ans plus tard (vers l'an 400), Platon, qui

avait voyagé et séjourné en Égypte, et qui connaissait le livre

d'Hérodote, professait dans son dialogue de Kratyle l'opinion des

savants égyptiens. Ne devient-il pas très-probable que Platon, ici,

comme sur tant d'autres points, n'a été que l'écho des métaphysiciens

d'Égypte?

Aristote, qui suivit Platon, et qui lui est supérieur en toute branche

de science positive, n'est pas plus avancé ici; dira-t-on qu'il a

implicitement résolu la question de la formation du langage par son

axiome profond et célèbre, _Nihil est in intellectu quod non prius

fuerit in sensu_ (Rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été

dans la sensation)? Sans doute, la conséquence est bien que l'homme seul

a pu inventer les signes de ses idées; qu'aucun agent extérieur n'a pu

lui souffler ou suggérer ces signes quand leurs modèles n'existaient

pas; qu'en un mot le langage est le fruit de son organisation physique,

et de ses conventions artificielles et sociales. Mais quand on voit

combien peu Aristote lui-même a su tirer parti de son grand principe

métaphysique, on ne peut nier que les conséquences n'en soient restées

bien occultes, jusqu'à ce que Locke, il y a cent trente ans seulement,

soit venu les mettre en une évidence qui a paru une création; encore

est-il vrai que malgré qu'après lui l'esprit lumineux des Condillac et

des Tracy ait de plus en plus éclairci le problème, il n'a point encore

reçu tous les développements qu'il requiert.

L'école d'Alexandrie, qui fut le plus heureux fruit des conquêtes

d'Alexandre, dut produire des recherches et des raisonnements sur nos

questions; mais on a droit de penser qu'elle ne fut que l'écho du passé.

§ IV.

ÉCOLE JUIVE.

À côté de cette école, je ne dirai pas, naquit, je dis, sortit de son

obscurité l'école juive, qui, loin d'offrir rien de nouveau, ne fit que

reproduire des doctrines surannées. En effet, lorsque la cosmogonie

juive nous parle d'un premier couple humain, crée par _Dieu_, ou par les

_dieux_, elle nous présente d'une manière seulement différente ce que

disent la plupart des autres cosmogonies; et lorsqu'elle ajoute que le

premier homme donna des noms propres à tous les oiseaux du ciel, à tous

les animaux de la terre; comme plusieurs de ces noms, en langue

hébraïque, sont caractéristiques de leurs facultés ou actions et

propriétés, c'est-à-dire, de leur nature, il s'ensuit que l'auteur, ou

les auteurs de cette cosmogonie, ont été dans l'opinion égyptienne que

nous venons de voir, et à laquelle les idées innées de Platon ont du

donner une nouvelle force. Cette induction en acquiert elle-même, quand

les Juifs nous attestent que les sciences égyptiennes ont été la souche

des leurs.

Je n'aperçois pas une semblable analogie à un autre fait qu'ils nous

citent, relatif encore à la question des langues, je veux dire, celui de

leur _confusion_ à l'occasion de la tour de Babel, c'est-à-dire de la

pyramide de Babylone, qui fut l'observatoire astronomique des prêtres

chaldéens, cité par tous les historiens, comme existant depuis un temps

immémorial. Il m'est d'autant plus nécessaire d'exposer ici le propre

texte, Messieurs, que, par un cas étrange, vous allez voir qu'il se

trouve ne pas porter le sens qu'on lui a donné jusqu'à ce jour.

«Toute la terre avait une seule _lèvre_ (c'est-à-dire un seul langage,

et un seul parler ou discours), et des hommes partis de l'Orient,

s'établirent dans la vallée de Sennar, et ils se dirent: Pétrissons de

la terre, cuisons des briques; et la brique leur devint pierre, la boue,

mortier; et ils se dirent: Bâtissons-nous une ville et une tour dont la

tête soit dans le ciel; faisons-nous un nom (ou un _signal_: le mot

hébreu a les deux sens), afin que nous ne soyons pas dispersés sur la

terre: et Dieu, descendit pour voir cette tour, et il dit: Ce peuple n'a

qu'une lèvre ou langue: rien ne les empêchera d'exécuter leur pensée

(leur projet): descendons, et confondons leur lèvre; qu'ils ne

s'entendent plus l'un l'autre; et Dieu les dispersa ainsi, et ils

cessèrent de bâtir leur ville...»

Voilà, Messieurs, le texte littéral: il veut quelques observations

grammaticales. D'abord, le mot hébreu traduit, la terre (_Ars_, en arabe

_Ard_), n'a pas rigoureusement le sens que les interprètes lui donnent;

ils avouent que les Hébreux n'ont eu aucune idée de la terre _globe_;

que ce peuple a cru confusément qu'elle était une grande île portée sur

l'eau, sans savoir sur quoi portait l'eau; que ce peuple parfaitement

ignorant en toutes choses physiques[45], ne connaissait rien à trois

cents lieues au delà de ses frontières, etc. La vérité est que dans la

langue hébraïque, le mot _terre_ est habituellement pris pour _pays_,

lequel n'a point de terme propre; partout on lit, la _terre_ de Juda, la

_terre_ d'Israël, la _terre_ de Chanaan, la _terre_ d'Égypte, la _terre_

de Sennar, ce qui ne signifie que _pays_: or, l'on n'a aucun droit de

distinguer en français ou en latin, ce que l'original ne distingue pas;

et si l'on veut raisonner par probabilités naturelles, on ouvre la porte

à un genre de discussions que les interprètes entendent rejeter à leur

gré.

Secondement, les interprètes et la Vulgate, qui les guide, ont traduit:

«Faisons-nous un _nom_, une renommée, afin que nous ne soyons pas

dispersés». Entre les deux membres de cette phrase, il n'y a aucune

analogie. Je traduis avec le savant Vossius, _faisons-nous un signal_;

ce qui est un des sens reconnus du mot hébreu (_shem_): là, il y a

analogie; un _signal_ élevé, visible de loin, est propre à empêcher la

dispersion. Serai-je hérétique pour ces observations? Je pourrais en

faire encore une sur ce mot: _Dieu descendit_, et de suite il est dit:

_descendons_. Si je ne comprends pas ce surcroît de descente, l'une au

singulier et l'autre au pluriel, serai-je traduit devant un jury

anglais? J'arrive au fond de la question.

Le narrateur dit que toute la _terre_ ou contrée n'avait qu'une langue,

il ne la spécifie pas cette langue. Quelqu'un a-t-il le droit de

décréter que ce fut l'_hébraïque_? il me semble que non; d'abord parce

que le texte lui-même ne le spécifie pas; 2º parce que dans l'histoire

d'Abraham, ce père de la race hébraïque, lorsque le texte dit _qu'il

naquit dans la terre de Sennar_ (bien connue pour être un pays

_syrien_), qu'ensuite son père l'emmena dans le pays de _Harran_

(également _syrien_), ce texte donne droit de penser que la langue

nationale de la famille d'Abraham fut le _syrien_ ou _syriaque_, dont,

au temps de Jacob et de Laban, l'existence formelle nous est attestée,

et se continue sans interruption jusqu'à des époques postérieures et

certaines; 3º enfin, parce que l'on peut démontrer historiquement et

grammaticalement que l'hébreu n'est qu'un dialecte phénicien formé

depuis Abraham, par l'incorporation que lui et ses descendants ne

cessèrent de faire à leur naissante et faible tribu, des naturels du

pays où ils s'établirent.

Je ne prétends point contester aux interprètes, que les constructeurs de

la tour de Babylone aient tout à coup oublié leur langue; je ne me fais

pas juge des possibilités naturelles: une langue peut s'oublier par un

mal subit de cerveau; mais décréter, comme le font nos _infaillibles_,

que ces constructeurs parlèrent tout à coup des langues nouvelles, c'est

ce que je nierais dans un concile, parce que le texte m'y autorise _par

son silence_; il dit nûment: _Confondons leur langage, afin qu'ils ne

s'entendent plus l'un l'autre_; or, ceci ne dit pas du tout qu'ils

parlèrent d'autres langues, mais seulement qu'ils cessèrent de se

comprendre; et ils purent cesser par défaut de prononciation, par

bredouillage, par confusion de termes, par emploi involontaire d'un mot

pour l'autre; enfin, d'une manière que l'on n'a ni l'obligation, ni le

droit de spécifier; _ils ne s'entendirent plus_, voilà tout.

Actuellement, Messieurs, appréciez l'extrême légèreté, la préoccupation

aveugle de tant de docteurs qui ont voulu, qui veulent encore que cet

événement soit la source où il faut chercher l'origine des innombrables

langues qu'a parlées et que parle l'espèce humaine. Lesquels des savants

de Psamméticus ou des nôtres sont les plus aveugles, les plus entêtés de

préjugés?

Si je trouve à l'ancienne doctrine juive, sur le langage _naturel_, une

analogie, et presqu'une origine profane, je n'assurerai pas que j'en

trouve une semblable au récit historique que je viens de vous présenter;

néanmoins, vous me permettrez une citation qui est du moins singulière;

elle m'est fournie par les historiens de cette même ville de Babylone,

dans un récit que nous a transmis Diodore de Sicile.

Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires · 第 24 / 26 段