moyens de se purger de tout crime, de se racheter de tout châtiment avec
de l'argent ou de frivoles pratiques; tant que les grands et les rois
croiront se faire absoudre de leurs oppressions et de leurs homicides en
bâtissant des temples, en faisant des fondations; tant que les
particuliers croiront pouvoir tromper et voler, pourvu qu'ils jeûnent le
carême, qu'ils aillent à confesse, qu'ils reçoivent l'extrème-onction,
il est impossible qu'il existe aucune morale privée ou publique, aucune
saine législation pratique. Au reste, pour voir les effets de ces
doctrines, lisez l'_Histoire de la puissance temporelle des Papes_, 2
vol. in-8º, Paris, 1811.
_Ibid._, lig. 19. (_Jusque dans le sanctuaire du lit nuptial._) La
confession est une très-ancienne invention des prêtres, qui n'ont pas
manqué de saisir ce moyen de gouverner.... Elle était pratiquée dans les
mystères égyptiens, grecs, phrygiens, persans, etc. Plutarque nous a
conservé le mot remarquable d'un Spartiate qu'un prêtre voulait
confesser. _Est-ce à toi ou à Dieu que je me confesserai?_ À Dieu,
répondit le prêtre. En ce cas, dit le Spartiate, _homme_, retire-toi.
(_Dits remarquables des Lacédémoniens._) Les premiers chrétiens
confessèrent leurs fautes publiquement comme les esséniens. Ensuite
commencèrent de s'établir des prêtres, avec l'autorité d'absoudre du
péché d'_idolâtrie_.... Au temps de Théodose, une femme s'étant
publiquement confessée d'avoir eu commerce avec un diacre, l'évêque
Nectaire, et son successeur Chrysostôme, permirent de communier sans
confession. Ce ne fut qu'au septième siècle que les _abbés_ des couvents
imposèrent aux moines et moinesses la confession deux fois l'année; et
ce ne fut que plus tard encore que les évêques de Rome la
généralisèrent. Quant aux musulmans, qui ont en horreur cette pratique,
et qui n'accordent aux femmes ni un caractère moral, ni presque une ame,
ils ne peuvent concevoir qu'un honnête homme puisse entendre le récit
des actions et des pensées les plus secrètes d'une fille ou d'une femme.
Nous, Français, chez qui l'éducation et les sentimens rendent beaucoup
de femmes meilleures que les hommes, ne pourrions-nous pas nous étonner
qu'une honnête femme pût les soumettre à l'impertinente curiosité d'un
moine ou d'un prêtre?
Pag. 233, lig. 1. (_Corporations ennemies de la société._) Veut-on
connaître l'esprit général des prêtres envers les autres hommes, qu'ils
désignent toujours par le nom de peuple, écoutons les docteurs de
l'Église eux-mêmes. «Le _peuple_, dit l'évêque Synnésius (_in Calvit._,
pag. 515), veut absolument qu'on le trompe; on ne peut en agir autrement
avec lui.... Les anciens prêtres d'Égypte en ont toujours usé ainsi;
c'est pour cela qu'ils s'enfermaient dans leurs temples, et y
composaient, à son insu, leurs mystères; (et oubliant ce qu'il vient de
dire) si le peuple eût été du secret, il se serait _fâché_ qu'on le
trompât. Cependant, comment faire autrement avec le peuple, puisqu'il
est _peuple_? Pour moi, je serai toujours philosophe avec moi, mais je
_serai prêtre_ avec le peuple.»
«Il ne faut que du babil pour en imposer au peuple, écrivait Grégoire de
Nazianze à Jérôme. (_Hieron. ad Nep._) Moins il comprend, plus il
admire.... Nos Pères et docteurs ont souvent dit, non ce qu'ils
pensaient, mais ce que leur faisaient dire les circonstances et le
besoin.»
«On cherchait, dit Sanchoniaton, à exciter l'admiration par le
merveilleux.» (_Proep. ev._, lib. III.) Tel fut le régime de toute
l'antiquité; tel est encore celui des brahmes et des lamas, qui retrace
parfaitement celui des prêtres d'Égypte. Pour excuser ce système de
fourberie et de mensonge, on dit qu'il serait dangereux d'éclairer le
peuple, parce qu'il abuserait de ses lumières. Est-ce à dire
qu'instruction et friponnerie sont synonymes? Non; mais comme le peuple
est malheureux par la sottise, l'ignorance, et la cupidité de ceux qui
le mènent et l'endoctrinent, ceux-ci ne veulent pas qu'il y voie clair.
Sans doute il serait dangereux d'attaquer de front la croyance _erronée_
d'une nation; mais il est un art philanthropique et médical de préparer
les yeux à la lumière, comme les bras à la liberté. Si jamais il se
forme une corporation dans ce sens, elle étonnera le monde par ses
succès.
Pag. 234, lig. 3. (_Devins, magiciens._ Qu'est-ce qu'un) _magicien_,
dans le sens que le peuple donne à ce mot? C'est un homme qui, par des
_paroles_ et de _gestes_, prétend agir sur les êtres surnaturels, et les
forcer de descendre à sa voix, d'obéir à ses ordres. Voilà ce qu'ont
fait tous les anciens prêtres, ce que font encore ceux de tous les
_idolâtres_, et ce qui, de notre part, leur mérite le nom de
_magiciens_. Maintenant quand un prêtre chrétien prétend faire descendre
Dieu du ciel, le fixer sur un morceau de levain, et rendre, avec ce
talisman, les ames pures et en état de grace, que fait-il lui-même,
sinon un _acte de magie_? Et quelle différence y a-t-il entre lui et un
chaman tartare, qui invoque les _génies_, ou un brahme indien, qui fait
descendre _Vichenou_ dans un vase d'eau, pour chasser les mauvais
esprits? Mais telle est la _magie de l'habitude et de l'éducation_, que
nous trouvons simple et raisonnable en nous, ce qui dans autrui nous
paraît extravagant et absurde....
_Ibid._, lig. 25. (_Denrées du plus grand prix._) Ce serait une curieuse
histoire que l'histoire comparée des _agnus_ du _pape_ et des
_pastilles_ du _grand-lama_! En étendant cette idée à toutes les
pratiques religieuses, il y a un très-bon ouvrage à faire: ce serait
d'accoler par colonnes les traits analogues ou contrastants de croyance
et de superstition de tous les peuples. Un autre genre de superstition
dont il serait également utile de les guérir, est le respect exagéré
pour les _grands_; et, pour cet effet, il suffirait d'écrire les détails
de la vie privée de ceux qui gouvernent le monde, princes, courtisans et
ministres. Il n'est point de travail plus philosophique que celui-là:
aussi avons-nous vu quels cris ils jetèrent quand on publia les
Anecdotes de la cour de Berlin. Que serait-ce si nous avions celles de
chaque cour? Si le peuple voyait à découvert toutes les misères et
toutes les turpitudes de ses idoles, il ne serait pas tenté de désirer
leurs fausses jouissances, dont l'aspect mensonger le tourmente, et
l'empêche de jouir du bonheur plus vrai de sa condition.
FIN DES NOTES.
LETTRE
AU
DOCTEUR PRIESTLEY.
REPONSE
DE VOLNEY
AU DOCTEUR PRIESTLEY,[37]
Sur un pamphet intitulé: OBSERVATIONS SUR LES PROGRÈS DE L'INFIDÉLITÉ,
AVEC DES REMARQUES CRITIQUES SUR LES ÉCRITS DE DIVERS INCRÉDULES
MODERNES, ET PARTICULIÈREMENT SUR LES RUINES DE M. DE VOLNEY, portant
cette épigraphe:
L'esprit peu pénétrant se tient volontiers à la surface des
choses: il n'aime pas à les creuser, parce qu'il redoute le
travail, la peine, et quelquefois il redoute plus encore
la vérité.
J'ai reçu dans son temps, M. le docteur, votre brochure sur les _Progrès
de l'infidélité_, ainsi que le billet, sans date, qui l'accompagnait. Ma
réponse a été différée par des incidents d'affaires et même de santé que
sûrement vous excuserez. D'ailleurs ce délai n'a pas d'inconvénients:
l'affaire qui est entre nous n'est pas de celles qui pressent. Le monde
n'en irait pas moins bien avec ou sans ma réponse, comme avec ou sans
votre livre. J'aurais même pu me dispenser de vous répondre du tout, et
j'y eusse été autorisé par la manière dont vous avez posé la question
entre nous, et par l'opinion assez généralement reçue que dans certaines
occasions, et avec certaines personnes la plus noble réponse est le
silence. Vous-même paraissez l'avoir senti, vu l'extrême précaution que
vous avez prise de m'interdire cette ressource; mais comme dans nos
moeurs françaises une réponse quelconque est toujours un acte de
civilité, je n'ai point voulu perdre, vis-à-vis de vous, l'avantage de
la politesse; d'ailleurs, quoique le silence soit quelquefois
très-expressif, tout le monde n'entend pas son éloquence; et le public,
qui n'a pas le temps d'approfondir des débats souvent de peu d'intérêt,
a le droit raisonnable d'exiger du moins un premier éclaircissement,
sauf ensuite, si la question dégénère en clameurs opiniâtres d'un
amour-propre blessé, d'accorder le droit de se taire à celui en qui il
devient un acte de modération.
J'ai donc lu vos remarques critiques sur mon livre des _Ruines_ que vous
classez charitablement au rang des écrits des incrédules modernes; et
puisque vous voulez absolument que je vous exprime devant le public mes
opinions, je vais remplir cette tâche peu agréable avec le plus de
brièveté qu'il me sera possible, pour économiser le temps de nos
lecteurs communs.
D'abord, M. le docteur, il me paraît résulter clairement de votre
brochure que c'est bien moins mon livre que vous avez eu dessein
d'attaquer, que mon caractère moral et ma propre personne; et afin que
le public prononce à cet égard avec connaissance de cause, je vais lui
soumettre ici divers passages propres à l'éclairer.
1º Vous dites, page 12 de la préface de vos sermons: «Au reste il y a
des incrédules plus ignorants que M. Paine, tels que MM. Volney,
Lequinio et autres en France qui prétendent, etc.»
2º Dans la préface de vos _Observations sur les progrès de
l'infidélité_: «Je puis dire avec vérité que dans les écrits de Hume, de
M. Gibbon, de Voltaire, de M. Volney, il n'y a pas un seul bon
raisonnement: tous sont remplis d'_erreurs grossières_ et de faux
exposés.»
_Idem_, page 38: «Si M. Volney eût donné quelque attention à l'histoire
des premiers temps du christianisme, jamais il n'eût douté, etc. Mais il
est aussi inutile de raisonner avec un tel homme, qu'avec un Chinois ou
même un Hottentot.»
_Idem_, page 119: «M. Volney, si nous en jugeons par ses nombreuses
citations d'écrivains anciens dans toutes les langues savantes de
l'ancien monde oriental et occidental, doit les savoir toutes; car il ne
parle jamais de traduction: cependant, à juger de son savoir par cet
échantillon, il ne peut avoir la plus petite teinture de l'hébreu ni
même du grec[38].»
Enfin, après m'avoir placardé et affiché dans votre titre même pour un
_infidèle_ et un _incrédule_; après m'avoir indiqué dans votre épigraphe
pour l'un de ces esprits superficiels qui ne savent pas trouver, qui
même ne veulent pas voir la vérité, vous dites, page 124, immédiatement
à la suite d'un article où vous avez parlé de moi sous toutes ces
dénominations: «De nos jours le progrès de l'infidélité est accompagné
d'une circonstance qui, dans aucun autre temps, n'avait été aussi
fréquente, du moins en Angleterre, savoir que les incrédules, en fait de
révélation, commencent par nier l'existence et la Providence de Dieu,
c'est-à-dire deviennent proprement athées.»
De manière que, selon vous, je suis un Hottentot, un Chinois, un
incrédule, un athée, un ignorant, un homme de mauvaise foi, qui n'écrit
que des faussetés et des sottises, etc., etc.
Or, je vous demande, M. le docteur, qu'importait tout cela au fond de la
question? qu'a de commun mon livre avec ma personne? et puis, comment
voulez-vous traiter avec un homme de si mauvaise compagnie?
En second lieu, l'invitation ou plutôt la sommation que vous me faites
d'indiquer au public les méprises où je croirai que vous êtes tombé à
l'égard de mes opinions, m'offre plusieurs remarques.
1º Vous _supposez_ que le public attache une haute importance à vos
méprises et à mes opinions. Mais je ne puis agir sur une supposition,
_ne suis-je pas un incrédule_?
2º Vous dites que le public attendra cela de moi. Où sont vos pouvoirs
de faire agir et parler le public? _est-ce là aussi une révélation_?
3º Vous voulez que je redresse vos méprises: je ne m'en connais point
l'obligation; je ne vous les ai pas reprochées. Sans doute il n'est pas
exact de m'attribuer à choix ou indistinctement, comme vous l'avez fait,
toutes les opinions semées dans mon livre, parce qu'ayant fait parler
des personnages très-divers, j'ai dû leur donner des langages
très-différents à raison de leurs différents caractères. Le rôle qui m'y
appartient, puisque j'y parle moi-même, est celui du voyageur assis sur
les ruines, méditant sur les causes des malheurs de l'humanité. Pour
être conséquent, vous eussiez dû m'attribuer celui du sauvage hottentot
ou samoyède qui argumente contre les docteurs, chap. 23, et je l'eusse
accepté. Vous avez préféré celui de l'érudit historien, chap. 22; mais
je ne puis voir là une méprise: j'y vois au contraire un projet
insidieusement calculé, d'engager entre vous et moi, devant le public
américain, un duel d'amour-propre dans lequel vous exciteriez tout
l'intérêt des spectateurs, en soutenant la cause qu'ils approuvent,
tandis que celle que vous m'imposez ne m'attirerait, même dans son
succès, que des sentiments disgracieux. Telle est l'astuce de votre
plan, que, m'attaquant comme incrédule à l'existence de Jésus, vous vous
conciliez d'emblée la faveur de toutes les sectes chrétiennes, quoique,
dans le fait, votre propre incrédulité à sa nature divine ne ruine pas
moins le christianisme que l'opinion profane qui ne voit pas dans
l'histoire les témoignages exigés par les lois anglaises, pour constater
l'existence d'un fait; et que d'ailleurs il y ait un orgueil d'un genre
extraordinaire dans la comparaison tacite, mais palpable, que vous
faites de vous à _saint Paul et à Jésus-Christ_, par la ressemblance des
mêmes travaux pour les mêmes objets. _Préface_, p. X.
Cependant, comme en fait d'attaque, la première impression a toujours un
grand avantage, vous avez droit de vous promettre encore d'obtenir la
couronne de l'apostolat: malheureusement pour votre plan, je ne me sens
aucune disposition pour celle du martyre; et quelque glorieux qu'il me
fût de tomber sous les coups de celui qui a terrassé Hume, Gibbon,
Voltaire, et même Frédéric II, je me trouve obligé de refuser son
cartel théologique, et cela pour une foule de bonnes raisons:
1º Parce que les querelles religieuses sont interminables, attendu que
les préjugés de l'enfance et de l'éducation en excluent presque
invinciblement une raison impartiale; que de plus, la vanité des
champions se trouve, par la publicité même, intéressée à ne jamais se
désister d'une première assertion; entêtement qui engendre l'esprit de
secte et de faction.
2º Parce que personne au monde n'a le droit de me demander compte de mes
opinions religieuses; que toute inquisition, à cet égard, est une
prétention à la souveraineté, un premier pas à la persécution; et que la
tolérance de ce pays, que vous invoquez, a bien moins pour but d'engager
à parler que d'inviter à se taire.
3º Parce qu'en supposant que j'aie l'opinion que vous m'attribuez, je ne
veux pas engager ma vanité à ne jamais s'en dédire, ni m'ôter la
ressource de me convertir un jour sur un plus ample informé.
4º Parce que, en soutenant votre propre thèse, M. le docteur, si vous
alliez être battu devant l'auditoire chrétien, ce serait un scandale
effroyable; et je n'aime point le scandale, même pour faire le bien.
5º Parce que, dans notre combat métaphysique, les armes seraient par
trop inégales; parlant votre langue naturelle qu'à peine je bégaye, vous
feriez des volumes quand je ne ferais que des pages, et le public qui ne
nous lirait point, prendrait le poids des livres pour celui des raisons.
6º Parce qu'encore, étant doué du don de la foi à une assez honnête
dose, vous croiriez en un quart d'heure plus d'articles que ma logique
n'en analyserait dans une semaine.
7º Parce que, si vous alliez m'obliger d'assister à vos sermons, comme à
lire votre livre, le public dévot ne croirait jamais qu'un homme poudré
et vêtu comme tout autre mondain, pût avoir raison contre un homme à
grand chapeau[39], à cheveux plats, à face mortifiée, quoique
l'Évangile, en parlant des Pharisiens _de ce temps-là_, dise qu'il faut
se parfumer quand on jeûne[40].
8º Parce qu'une dispute serait toute jouissance pour vous qui n'avez
rien autre chose à faire, tandis qu'elle serait toute perte pour moi qui
puis employer mon temps d'une manière autrement utile.
Je ne vous ferai donc point ma confession, M. le docteur, sur l'objet
religieux de votre question; mais, en revanche, je puis vous dire mon
avis comme littérateur sur le fond même de votre livre. Ayant lu
autrefois beaucoup d'ouvrages théologiques, j'étais curieux de savoir
si, par quelque procédé chimique, vous aviez aussi découvert des êtres
réels dans ce monde d'êtres invisibles: malheureusement je me trouve
obligé de déclarer au public, qui, selon votre expression, préface, p.
XIX, _espère d'être instruit, d'être conduit à la vérité et non à
l'erreur par moi_, que je n'y ai pas vu un seul argument neuf, mais
seulement la répétition de tout ce qu'ont dit et rebattu des milliers de
gros volumes, dont tout le fruit a été de procurer à leurs auteurs une
courte mention dans le dictionnaire des hérésies. Vous supposez partout
comme prouvé ce qui est en question, avec cette circonstance singulière,
que faisant feu, comme le dit Gibbon, de votre double batterie contre
ceux qui croient trop et contre ceux qui ne croient pas assez, vous
donnez pour mesure précise de la vérité votre propre sensation, en sorte
qu'il faudra avoir tout juste votre taille pour, passer par la porte de
la nouvelle Jérusalem que vous bâtissez à Northumberland.
Après cela votre réputation comme théologien eût pu me devenir un
problème; mais je me suis rappelé le principe de l'association des
idées, si bien développé par Locke, _que vous estimez_, et que par
cette raison je me trouve heureux de vous citer, quoique ce soit à lui
que je doive ce pernicieux usage de ma raison qui me fait refuser de
croire ce que je ne comprends pas: j'ai donc compris que le public,
ayant d'abord attaché l'idée du talent au nom de M. Priestley, _docteur
en chimie_, avait continué de l'unir et de _l'associer_ au nom de M.
Priestley, devenu _docteur en théologie_; ce qui pourtant n'est pas la
même chose, et ce qui est un mécanisme d'autant plus vicieux qu'il
pourrait par la suite donner lieu à l'inverse[41]. Heureusement, vous
avez vous-même élevé une barrière de séparation entre vos admirateurs,
en avertissant, des la première page de votre pamphlet actuel, qu'il
était spécialement destiné aux _croyants_. Pour coopérer à ce but
judicieux, je dois néanmoins vous faire observer qu'il est deux passages
essentiels à en retrancher, vu qu'ils donnent une grande prise aux
arguments des incrédules.
Vous dites, préface, page XII: «_Ce qui est manifestement contraire à
la raison naturelle ne peut être reçu par elle_:» Et page 62. «_Quant à
l'intellect, les hommes et les animaux naissent dans le même état, ayant
les mêmes sens externes, qui sont les seuls canaux de toutes les idées,
et par conséquent la source de toutes les connaissances et de toutes les
habitudes, morales qu'ils acquièrent._»
Or, si vous admettez, avec Locke et avec nous autres infidèles, que
chacun a le droit de rejeter ce qui répugne à sa raison naturelle, et
que toutes nos idées, toutes nos connaissances ne s'acquièrent que par
l'intermède de nos sens, que devient le système de la révélation, et
tout cet ordre de choses du temps passé si contradictoire à l'état
présent, excepté quand on le considère comme un rêve de l'esprit humain
ignorant et superstitieux? Avec vos deux seules phrases, M. le docteur,
je renverserais tout l'édifice de votre foi.
Mais ne redoutez point de ma part cette abondance de zèle: par la raison
que je n'ai point la fantaisie du martyre, je n'ai point non plus celle
des conversions; elle appartient à ces tempéraments ardents, ou plutôt
acrimonieux, qui prennent la violence de leur persuasion pour
l'enthousiasme de la vérité; la manie de faire du bruit, pour la passion
de la gloire; et pour l'amour du prochain, la haine de ses opinions et
le désir secret de le gouverner. Pour moi, qui n'ai point reçu de la
nature les qualités inquiètes d'un apôtre, et qui n'eus point en Europe
le caractère d'un _dissenteur_, je ne suis venu en Amérique, ni pour
agiter les consciences, ni pour fonder une secte, pas même pour établir
une colonie où, sous prétexte de religion, je me ferais un petit empire.
On ne m'a vu évangéliser mes idées, ni dans les temples, ni dans les
places publiques, et je n'ai point exercé ce charlatanisme de
bienfaisance par lequel un prédicateur connu[42], mettant à contribution
la générosité du public, s'est procuré ici les honneurs d'un auditoire
plus nombreux, et le mérite de distribuer, à son gré, un argent qui ne
lui coûte rien, et qui lui attire une gratitude et des remercîments
dérobés à la main des vrais donateurs.
Comme étranger ou comme citoyen, ami sincère de la paix, je ne porte
dans la société, ni l'esprit de dissension, ni le désir de causer des
secousses; et parce que je respecte en chacun ce que je veux qu'il
respecte en moi, le nom de la liberté n'est pour moi que le synonyme de
la justice: comme homme, soit modération, soit paresse, spectateur du
monde plutôt qu'acteur, je suis de jour en jour moins tenté de conduire
les ames et les corps des autres: n'est-ce pas assez pour chacun de
gouverner ses fantaisies et ses propres passions? Si par l'une de ces
fantaisies, croyant être utile, je publie quelquefois mes pensées, je le
fais sans entêtement, et sans exiger cette foi implicite dont vous
voudriez bien me communiquer le ridicule, page 123.
Tout mon livre des _Ruines_, que vous traitez si mal, et qui _vous a
pourtant amusé_, porte évidemment ce caractère: au moyen des opinions
contrastantes que j'y ai jetées, il respire en général un esprit de
doute et d'incertitude qui me paraît le plus convenable à la faiblesse
de l'entendement humain, et le plus propre à son perfectionnement, en ce
qu'il y laisse toujours une porte ouverte à des vérités nouvelles;
tandis que l'esprit de certitude et de croyance fixe, bornant nos
progrès à une première opinion reçue, nous enchaîne au hasard, et
pourtant sans retour, au joug de l'erreur ou du mensonge, et cause les
plus graves désordres dans l'état social; car, se combinant avec les
passions, il engendre le fanatisme, qui, tantôt de bonne foi et tantôt
hypocrite, toujours intolérant et despote, attaque tout ce qui n'est pas
lui, se fait persécuter quand il est faible, devient persécuteur quand
il est fort, et fonde une religion de terreur qui anéantit toutes les
facultés, et démoralise toutes les consciences; tellement que, soit sous
l'aspect politique, soit sous l'aspect religieux, l'esprit de doute se
lie aux idées de _liberté_, de _vérité_, de _génie_; et l'esprit de
certitude aux idées de _tyrannie_, d'_abrutissement_ et d'_ignorance._
D'ailleurs, si, comme il est vrai, l'expérience d'autrui et la nôtre
nous apprennent chaque jour que ce qui nous a paru vrai dans un temps,
nous semble ensuite prouvé faux dans un autre, comment pouvons-nous
attribuer à nos jugements cette confiance aveugle et présomptueuse qui
poursuit de tant de haine ceux d'autrui? Il est raisonnable, sans doute,
et il est honnête d'agir selon la sensation présente et selon sa
conviction; mais si, par la nature des choses, cette sensation varie en
elle-même et dans ses causes, comment ose-t-on imposer à soi et aux
autres une invariable conviction? comment surtout ose-t-on exiger cette
conviction dans des cas où il n'y a point réellement de sensation, ainsi
qu'il arrive dans les questions purement spéculatives, où l'on ne peut
démontrer aucun fait présent?