quelques effets, ils sont plutôt à l'avantage de ceux qui n'ont pas ces
idées que de ceux qui les ont; en sorte que l'on peut appeler la _foi_
et l'_espérance_ les vertus des _dupes_ au profit des fripons.
_D._ La loi naturelle prescrit-elle la probité?
_R._ Oui: car la probité n'est autre chose que le respect de ses propres
droits dans ceux d'autrui; respect fondé sur un calcul prudent et bien
combiné de nos intérêts comparés à ceux des autres.
_D._ Mais ce calcul, qui embrasse des intérêts et des droits compliqués
dans l'état social, n'exiget-il pas des lumières et des connaissances
qui en font une science difficile?
_R._ Oui, et une science d'autant plus délicate, que l'honnête homme
prononce dans sa propre cause.
_D._ La probité est donc un signe d'étendue et de justesse dans
l'esprit?
_R._ Oui: car presque toujours l'honnête homme néglige un intérêt
présent afin de ne pas en détruire un à venir; tandis que le fripon
fait le contraire, et perd un grand intérêt à venir pour un petit
intérêt présent.
_D._ L'improbité est donc un signe de fausseté dans le jugement, et de
rétrécissement dans l'esprit?
_R._ Oui: et l'on peut définir les fripons, des calculateurs ignorants
ou sots; car ils n'entendent point leurs véritables intérêts, et ils ont
la prétention d'être fins; et cependant leurs finesses n'aboutissent
jamais qu'à être connus pour ce qu'ils sont; à perdre la confiance,
l'estime, et tous les bons services qui en résultent pour l'existence
sociale et physique. Ils ne vivent en paix ni avec les autres, ni avec
eux-mêmes; et sans cesse menacés par leur conscience et par leurs
ennemis, ils ne jouissent d'autre bonheur réel que de celui de n'être
pas encore pendus.
_D._ La loi naturelle défend donc le vol?
_R._ Oui: car l'homme qui vole autrui lui donne le droit de le voler
lui-même; dès lors plus de sûreté dans sa propriété ni dans ses moyens
de conservation: ainsi, en nuisant à autrui, il se nuit par contre-coup
à lui-même.
_D._ Défend-elle même le désir du vol?
_R._ Oui: car ce désir mène naturellement à l'action; et voilà pourquoi
l'on a fait un péché de l'envie.
_D._ Comment défend-elle le meurtre?
_R._ Par les motifs les plus puissants de la conservation de soi-même;
car, 1º l'homme qui attaque s'expose au risque d'être tué, par droit de
défense; 2º s'il tue, il donne aux parents, aux amis du mort, et à toute
la société un droit égal, celui de le tuer lui-même; et il ne vit plus
en sûreté.
_D._ Comment peut-on, dans la loi naturelle, réparer le mal que l'on a
fait?
_R._ En rendant à ceux à qui on a fait ce mal, un bien proportionnel.
_D._ Permet-elle de le réparer par des prières, des voeux, des offrandes
à Dieu, des jeûnes, des mortifications?
_R._ Non: car toutes ces choses sont étrangères à l'action que l'on veut
réparer; elles ne rendent ni le boeuf à celui à qui on l'a volé, ni
l'honneur à celui que l'on en a privé, ni la vie à celui à qui on l'a
arrachée; par conséquent elles manquent le but de la justice; elles ne
sont qu'un contrat pervers, par lequel un homme vend à un autre un bien
qui ne lui appartient pas; elles sont une véritable dépravation de la
morale, en ce qu'elles enhardissent à consommer tous les crimes par
l'espoir de les expier: aussi ont-elles été la cause véritable de tous
les maux qui ont toujours tourmenté les peuples chez qui ces pratiques
expiatoires ont été usitées.
_D._ La loi naturelle ordonne-t-elle la sincérité?
_R._ Oui: car le mensonge, la perfidie, le parjure, suscitent parmi les
hommes les défiances, les querelles, les haines, les vengeances, et une
foule de maux qui tendent à leur destruction commune; tandis que la
sincérité et la fidélité établissent la confiance, la concorde, la paix,
et les biens infinis qui résultent d'un tel état de choses pour la
société.
_D._ Prescrit-elle la douceur et la modestie?
_R._ Oui: car la rudesse et la dureté, en aliénant de nous le coeur des
autres hommes, leur donnent des dispositions à nous nuire; l'ostentation
et la vanité, en blessant leur amour-propre et leur jalousie, nous font
manquer le but d'une véritable utilité.
_D._ Prescrit-elle l'humilité comme une vertu?
_R._ Non: car il est dans le coeur humain de mépriser secrètement tout ce
qui lui présente l'idée de la faiblesse; et l'avilissement de soi
encourage dans autrui l'orgueil et l'oppression: il faut tenir la
balance juste.
_D._ Vous avez compté pour vertu sociale la _simplicité des moeurs_;
qu'entendez-vous par ce mot?
_R._ J'entends le resserrement des besoins et des désirs à ce qui est
véritablement utile à l'existence du citoyen et de sa famille;
c'est-à-dire que l'homme de _moeurs simples_ a peu de besoins, et vit
content de peu.
_D._ Comment cette vertu nous est-elle prescrite?
_R._ Par les avantages nombreux que sa pratique procure à l'individu et
à la société; car l'homme qui a besoin de peu, s'affranchit tout à coup
d'une foule de soins, d'embarras, de travaux; évite une foule de
querelles et de contestations qui naissent de l'avidité et du désir
d'acquérir; il s'épargne les soucis de l'ambition, les inquiétudes de la
possession et les regrets de la perte: trouvant partout du superflu, il
est le véritable riche; toujours content de ce qu'il a, il est heureux à
peu de frais; et les autres, ne craignant point sa rivalité, le laissent
tranquille, et sont disposés au besoin à lui rendre service.
Que si cette vertu de simplicité s'étend à tout un peuple, il s'assure
par elle l'abondance; riche de tout ce qu'il ne consomme point, il
acquiert des moyens immenses d'échange et de commerce; il travaille,
fabrique, vend à meilleur marché que les autres, et atteint à tous les
genres de prospérité au dedans et au dehors.
_D._ Quel est le vice contraire à cette vertu?
_R._ C'est la cupidité et le luxe.
_D._ Est-ce que le luxe est un vice pour l'individu et la société?
_R._ Oui: à tel point, que l'on peut dire qu'il embrasse avec lui tous
les autres; car l'homme qui se donne le besoin de beaucoup de choses,
s'impose par-là même tous les soucis, et se soumet à tous les moyens
justes ou injustes de leur acquisition. A-t-il une jouissance, il en
désire une autre; et au sein du superflu de tout, il n'est jamais riche:
un logement commode ne lui suffit pas, il lui faut un hôtel superbe; il
n'est pas content d'une table abondante, il lui faut des mets rares et
coûteux: il lui faut des ameublements fastueux, des vêtements
dispendieux, un attirail de laquais, de chevaux, de voitures, des
femmes, des spectacles, des jeux. Or, pour fournir à tant de dépenses,
il lui faut beaucoup d'argent; et pour se le procurer, tout moyen lui
devient bon, et même nécessaire: il emprunte d'abord, puis il dérobe,
pille, vole, fait banqueroute, est en guerre avec tous, ruine et est
ruiné.
Que si le luxe s'applique à une nation, il y produit en grand les mêmes
ravages; par cela qu'elle consomme tous ses produits, elle se trouve
pauvre avec l'abondance; elle n'a rien à vendre à l'étranger; elle
manufacture à grand frais; elle vend cher; elle se rend tributaire de
tout ce qu'elle retire; elle attaque au dehors sa considération, sa
puissance, sa force, ses moyens de défense et de conservation, tandis
qu'au dedans elle se mine et tombe dans la dissolution de ses membres.
Tous les citoyens étant avides de jouissances, se mettent dans une lutte
violente pour se les procurer; tous se nuisent ou sont prêts à se nuire:
et de là des actions et des habitudes usurpatrices qui composent ce que
l'on appelle _corruption morale_, guerre intestine de citoyen à
citoyen. Du luxe naît l'avidité; de l'avidité, l'invasion par violence,
par mauvaise foi: du luxe naît l'iniquité du juge, la vénalité du
témoin, l'improbité de l'époux, la prostitution de la femme, la dureté
des parents, l'ingratitude des enfants, l'avarice du maître, le pillage
du serviteur, le brigandage de l'administrateur, la perversité du
législateur, le mensonge, la perfidie, le parjure, l'assassinat, et tous
les désordres de l'état social; en sorte que c'est avec un sens profond
de vérité que les anciens moralistes ont posé la base des vertus
sociales sur la simplicité des moeurs, la restriction des besoins, le
contentement de peu; et l'on peut prendre pour mesure certaine des
vertus ou des vices d'un homme, la mesure de ses dépenses proportionnées
à son revenu, et calculer sur ses besoins d'argent, sa probité, son
intégrité à remplir ses engagements, son dévouement à la chose publique,
et son amour sincère ou faux de la _patrie_.
_D._ Qu'entendez-vous par ce mot _patrie_?
_R._ J'entends la _communauté_ des _citoyens_ qui, réunis par des
sentiments fraternels et des besoins réciproques, font de leurs forces
respectives une force commune, dont la réaction sur chacun d'eux prend
le caractère conservateur et bienfaisant de la _paternité_. Dans la
société, les citoyens forment une banque d'intérêt: dans la patrie, ils
forment une famille de doux attachements; c'est la charité, l'amour du
prochain étendu à toute une nation. Or, comme la charité ne peut
s'isoler de la justice, nul membre de la famille ne peut prétendre à la
jouissance de ces avantages, que dans la proportion de ses travaux; s'il
consomme plus qu'il ne produit, il empiète nécessairement sur autrui; et
ce n'est qu'autant qu'il consomme au-dessous de ce qu'il produit ou de
ce qu'il possède, qu'il peut acquérir des moyens de sacrifice et de
générosité.
_D._ Que concluez-vous de tout ceci?
_R._ J'en conclus que toutes les _vertus sociales_ ne sont que
l'_habitude des actions utiles_ à la société et à l'individu qui les
pratique;
Qu'elles reviennent toutes à l'objet physique de la conservation de
l'homme;
Que la nature, ayant implanté en nous le besoin de cette conservation,
elle nous fait une loi de toutes ses conséquences, et un crime de tout
ce qui s'en écarte;
Que nous portons en nous le germe de toute vertu, de toute perfection;
Qu'il ne s'agit que de le développer;
Que nous ne sommes heureux qu'autant que nous observons les règles
établies par la nature dans le but de notre conservation;
Et que toute sagesse, toute perfection, toute loi, toute vertu, toute
philosophie, consistent dans la pratique de ces axiomes fondés sur
notre propre organisation:
Conserve-toi;
Instruis-toi;
Modère-toi;
Vis pour tes semblables, afin qu'ils vivent pour toi.
NOTES
SERVANT D'ÉCLAIRCISSEMENTS ET D'AUTORITÉS À DIVERS PASSAGES DU TEXTE.
PAGE 7, ligne 12. (_Le fil de la Sérique._) C'est-à-dire la _soie_,
originaire du pays montueux où se termine la _grande muraille_, pays qui
paraît avoir été le berceau de l'empire chinois, connu des Latins sous
le nom de _Regio Serarum, Serica_.
_Ibidem._ (_Les tissus de Kachemire._) C'est-à-dire les chales,
qu'Ézéchiel, cinq siècles avant notre ère, paraît avoir désignés sous le
nom de Choud-Choud.
Pag. 23, ligne 7. (_La presqu'île trop célèbre de l'Inde._) Quel bien
véritable le commerce de l'Inde, entièrement composé d'objets de luxe,
procure-t-il à la masse d'une nation? quels sont ses effets, sinon d'en
exporter, par une marine dispendieuse en hommes, des matières de besoin
et d'utilité, pour y importer des denrées inutiles, qui ne servent qu'à
marquer mieux la distinction du riche et du pauvre; et quelle masse de
superstitions l'Inde n'a-t-elle pas ajoutée à la superstition générale?
_Ibidem_, ligne 25. (_Voilà Thèbes aux cent palais._) L'expédition
française en Égypte a prouvé que Thèbes, divisée en quatre grandes
cités, sur les deux bords du Nil, ne put avoir les cent portes dont
parle Homère, (_Voy._ le tom. II de la _Commission d'Égypte_.)
L'historien Diodore de Sicile avait déja indiqué la cause de l'erreur,
en observant que le mot oriental, _porte_, signifiait aussi palais (à
cause du vestibule public qui en forme toujours l'entrée), et cet
auteur semble avoir saisi la cause de cette tradition grecque, quand il
ajoute: «Depuis Thèbes jusqu'à Memphis il a existé le long du fleuve
_cent_ vastes écuries royales, dont on voit encore les ruines, et qui
contenaient chacune _deux cents_ chevaux (pour le service du monarque):»
tous ces nombres sont exactement ceux d'Homère. (Voy. _Diodore de
Sicile_, liv. I, sect. II, § des _premiers rois d'Égypte_.) Le nom
d'_Éthiopiens_ appliqué ici aux _Thébains_, est justifié par l'exemple
d'Homère, et par la peau réellement noire de ces peuples. Les
expressions d'Hérodote, lorsqu'il dit que les _Égyptiens_ avaient la
_peau noire_ et les _cheveux crépus_, d'accord avec la tête du sphinx
des pyramides, ont pu et dû faire croire à l'_auteur_ du _Voyage en
Syrie_, que cet ancien peuple fut de race _nègre_; mais tout ce que
l'expédition française a fait connaître de momies et de têtes sculptées
est venu démentir cette idée; et le voyageur, docile aux leçons des
faits, a délaissé son opinion, avec plusieurs autres qu'il avait
consignées dans un Mémoire chronologique, composé à l'âge de vingt-deux
ans, et qui, mal à propos, occupe une place dans l'Encyclopédie in-4º,
tom. III des _Antiquités_. L'expérience et l'étude lui ont procuré le
mérite de se redresser lui-même sur bien des points, dans un dernier
ouvrage publié à Paris en 1814 et 1815, sous le titre de _Recherches
nouvelles sur l'Histoire ancienne_, 2 vol. in-8º, (Chez Bossange frères,
rue de Seine, nº 12. _Voy._ le tom. II pour les Égyptiens.)
Pag. 24, lig. 14. (_Ici étaient ces ports iduméens._) Les villes
d'_Aïlah_ et d'_Atsiom Gaber_, d'où les Juifs de Salomon, guidés par les
_Tyriens_ de _Hiram_, partaient pour se rendre à _Ophir_, lieu inconnu
sur lequel on a beaucoup écrit, mais qui paraît avoir laissé sa trace
dans _Ofor_, canton arabe, à l'entrée du golfe Persique. (_Voy._ à ce
sujet les _Recherches nouvelles_, citées ci-dessus, tom. I, et le
_Voyage en Syrie_ tom. II.)
Pag. 46, lig. 17. (_Ainsi, parce qu'un homme fut plus fort, cette
inégalité, accident de la nature, fut prise pour sa loi._) Presque tous
les anciens philosophes et politiques ont établi en principe et en
dogme, que les _hommes naissent inégaux; que la nature a créé les uns
pour être libres, les autres pour être esclaves._ Ce sont les
expressions positives d'Aristote dans sa _Politique_, et de Platon,
appelé _divin_, sans doute dans le sens des rêveries mythologiques qu'il
a débitées. Le _droit du plus fort_ a été le _droit des gens_ de tous
les anciens peuples, des Gaulois, des Romains, des Athéniens; et c'est
de là précisément que sont dérivés les grands désordres politiques et
les crimes publics des nations.
Pag. 47, lig. 7 (_Et le despotisme paternel fonda le despotisme
politique._) Qu'est-ce qu'une famille? C'est la _portion_ élémentaire
dont se compose le grand corps appelé _nation_. L'esprit de ce grand
corps n'est que la somme de ses fractions; telles les moeurs de la
famille, telles celles du tout. Les grands vices de l'Asie sont, 1º le
_despotisme_ paternel; 2º la polygamie, qui démoralise toute la maison,
et qui, chez les rois et les princes, cause le massacre des frères à
chaque succession, et ruine le peuple en apanages; 3º le défaut de
propriété des biens-fonds, par le droit tyrannique que s'arroge le
despote; 4º l'inégalité de partage entre les enfants; 5º le droit abusif
de tester; 6º et l'exclusion donnée aux femmes dans l'héritage. Changez
ces lois, vous changerez l'Asie.
Pag. 50, lig. 23. (_L'autre_ (effet de l'égoïsme), _que tendant toujours
à concentrer le pouvoir en une seule main._) Il est très-remarquable que
la marche constante des sociétés a été dans ce sens, que, commençant
toutes par un état anarchique ou _démocratique_, c'est-à-dire par une
grande division des pouvoirs, elles ont ensuite passé à
_l'aristocratie_, et de l'aristocratie à la monarchie. De ce fait
historique il résulterait que ceux qui _constituent des États sous la
forme démocratique_, les destinent à subir tous les troubles qui doivent
amener la _monarchie_; mais il faudrait en même temps prouver que les
_expériences sociales_ sont déja épuisées pour l'espèce humaine, et que
ce mouvement spontané n'est pas l'effet même de son ignorance et de ses
habitudes.
Pag. 52, lig. 26. (_Sous prétexte de religion, leur orgueil fonda des
temples, dota des prêtres oiseux, bâtit pour de vains squelettes
d'extravagants tombeaux, mausolées et pyramides._) Le savant Dupuis n'a
pu croire que les pyramides fussent des tombeaux; mais, outre le
témoignage positif des historiens, lisez ce que dit Diodore de
l'importance religieuse et superstitieuse que tout Égyptien attachait à
bâtir sa _demeure éternelle_, lib. 1.
Pendant vingt ans, dit Hérodote, cent mille hommes travaillèrent chaque
jour à bâtir la pyramide du roi égyptien _Cheops_.--Supposons par an
seulement trois cents jours, à cause du _sabbat_; ce sera 30 millions de
journées de travail en un année, et 600 millions de journées en vingt
ans; à 15 sous par jour, ce sera 450 millions de francs perdus sans
aucun produit ultérieur.--Avec cette somme, si ce roi eût fermé l'isthme
de Suez d'une _forte muraille_, comme celle de la _Chine_, la destinée
de l'Égypte eût été tout autre: les invasions étrangères eussent été
arrêtées, anéanties, et les Arabes du désert n'eussent ni conquis, ni
vexé ce pays.--_Travaux stériles_! que de millards perdus à mettre
pierre sur pierre, en forme de _temples_ et d'_églises_! Les alchimistes
changent _les pierres en or_, les architectes changent l'or en pierres.
Malheur aux rois (comme aux bourgeois) qui livrent leur bourse à ces
deux classes d'empiriques!
Pag. 65, lig. 1. (_À prononcer mystérieusement_ Aûm.) Ce mot pour le
sens, et presque pour le son, ressemble à l'_Aeuum_ (ævum) des Latins,
l'_éternité_, le _temps sans bornes_. Selon les Indiens, ce mot est
l'emblème de la divinité tripartite: _A_ désigne _Bramha_ (le temps
passé, qui a créé); _U_, _Vichenou_ (le temps _présent_, qui conserve);
_M_, _Chiven_ (le temps futur, qui détruira).
_Ibid._, lig. 4. (_S'il faut commencer par le coude._) C'est un des
grands points de schisme entre les partisans d'Omar et ceux d'Ali.
Supposons que deux musulmans se rencontrent en voyage, et qu'ils
s'abordent fraternellement; l'heure de la prière venue, l'un commencé
l'ablution par le bout des doigts, l'autre par le coude, et les voilà
ennemis à mort. En d'autres pays, qu'un homme veuille manger de la
viande tel jour plutôt que tel autre; ce sera un cri d'indignation. Quel
nom donner à de telles folies?
Pag. 74, lig. 29. (_La horde des Oguzians._) Avant que les Turcs eussent
pris le nom de leur chef Othman Ier, ils portaient celui
d'_Oguzians_; et c'est sous cette dénomination qu'ils furent chassés de
la Tartarie par Gengiz, et vinrent des bords du _Gihoun_ s'établir dans
l'Anadoli.
Pag. 80, lig. 19. (_Qu'il régnait de peuple à peuple... des haines
implacables_.) Lisez l'histoire des guerres de Rome et de Carthage, de
Sparte et de Messène, d'Athènes et de Syracuse, des Hébreux et des
Phéniciens, et voilà cependant ce que l'antiquité vante de plus policé!
Pag. 87, lig. 26. (_Le Chinois avili par le despotisme du bambou._) Les
jésuites se sont efforcés de peindre sous de belles couleurs le
gouvernement chinois, aujourd'hui l'on sait que c'est un pur despotisme
oriental (entravé par le vice d'une langue et surtout d'_une écriture
mal construites_). Le peuple chinois est pour nous la preuve que dans
l'antiquité, jusqu'à l'invention de l'écriture alphabétique, l'esprit
humain eut beaucoup de peine à se déployer, comme avant les chiffres
arabes on avait beaucoup de peine à compter. Tout dépend des méthodes:
on ne changera la Chine qu'en changeant sa langue.
Pag. 96, lig. 5. (_Reconnaissez l'autorité_ légitime.) Pour apprécier le
sens du mot _légitime_, il faut remarquer qu'il vient du latin
_legi-intimus, intrinsèque à la loi_, écrit en elle. Si donc la loi est
faite par le _prince seul_, le prince seul se fait lui-même légitime:
alors il est purement despote; sa volonté est la _loi_. Ce n'est pas là
ce qu'on veut dire; car le même droit serait acquis à tout pouvoir qui
le renverserait. Qu'est-ce que la _loi_ (source de droit)? Le latin va
encore nous le dire: le radical _leg-ere_, lire, _lectio_, a fait _lex,
res lecta, chose lue_: cette chose lue est un _ordre de faire ou de ne
pas faire telle action désignée_, et ce, sous la condition d'une _peine_
ou d'une _récompense_ attachées à l'_observation_ ou à l'_infraction_.
Cet _ordre est lu_ à ceux qu'il concerne, afin qu'ils n'en ignorent. Il
a été _écrit_, afin d'être lu sans altération: tel est le sens, et telle
fut l'origine du mot _loi_. De là les diverses épithètes dont il est
susceptible: _loi sage_, _loi absurde_, _loi juste_, _loi injuste_,
selon l'effet qui en résulte; et c'est cet effet qui caractérise le
pouvoir d'où elle émane. Or, dans l'état social, dans le gouvernement
des hommes, qu'est-ce que le _juste_ et l'_injuste_? Le juste est de
maintenir ou de rendre à chaque individu ce qui lui appartient: par
conséquent, d'abord la vie, qu'il tient d'un _pouvoir au-dessus de
tout_; 2º l'usage des sens et des facultés qu'il tient de ce même
pouvoir; 3º la jouissance des fruits de son travail; et tout cela en ce
qui ne blesse pas les _mêmes_ droits en autrui; car s'il les blesse, il
y a _injustice_, c'est-à-dire rupture d'_égalité_ et d'_équilibre_
d'homme à homme. Or, plus il y a de lésés, plus il y a d'injustices: par
conséquent, si, comme il est de fait, ce qu'on appelle le _peuple_
compose l'immense majorité de la nation, c'est l'intérêt, c'est le
bien-être de cette majorité qui _constitue_ la justice: ainsi la vérité
se trouve dans l'axiome qui a dit, _Salus populi suprema lex esto_. Le
_salut_ du peuple, voilà la loi, voilà la _légitimité_. Et remarquez que
le _salut_ ne veut pas dire la _volonté_, comme l'ont supposé quelques
fanatiques; car d'abord le peuple peut se tromper; puis comment exprimer
cette volonté collective et abstraite? l'expérience nous l'a prouvé.
_Salus populi!_ L'art est de le connaître et de l'effectuer.
Pag. 102, lig. 17. (_L'idée de liberté contient essentiellement celle de
justice, qui naît de l'égalité._) Les mots retracent eux-mêmes cette
connexion; car _æquilibrium_, _æquitas_, _æqualitas_ sont tous d'une
même famille, et l'idée de l'_égalité_ matérielle, de la balance, est le
type de toutes ces idées abstraites. La liberté elle-même, bien
analysée, n'est encore que la _justice_: car si un homme, parce qu'il se
dit libre, en attaque un autre, celui-ci, par le même droit de liberté,
peut et doit le repousser; le droit de l'un est égal au droit de
l'autre: la force peut rompre cet équilibre, mais elle devient injustice
et tyrannie de là part du plus bas démocrate, comme de celle du plus
haut potentat.
Pag. 116, lig. 15. (_Et cette religion_ (de Mahomet) _n'a cessé
d'inonder de sang la terré._) Lisez l'histoire de l'islamisme par ses
propres écrivains, et vous vous convaincrez que toutes les guerres qui
ont désolé l'Asie et l'Afrique depuis Mahomet, ont eu pour cause
principale le fanatisme apostolique de sa doctrine. On a calculé que
César avait fait périr trois millions d'hommes: il serait curieux de
faire le même calcul sur chaque fondateur de religion.
Pag. 119, lig. 21. (_Et cent autres sectes._) Lisez à ce sujet le
_Dictionnaire des hérésies_, par l'abbé Pluquet, qui en a omis un grand
nombre; 2 vol. in-8º, petit caractère.
Pag. 122, lig. 3. (_Et les Parsis se diviseront._) Les sectateurs de
Zoroastre, nommés _Parsis_, comme descendants des Perses, sont plus
connus en Asie sous le nom injurieux de _Gaures_ ou _Guèbres_, qui veut
dire _infidèles_; ils y sont ce que sont les Juifs en Europe. _Môbed_
est le nom de leur _pape_ ou _grand-prêtre_. Voy. _Henri lord Hyde_, et
le _Zend-avesta_, sur les rites de cette religion.
_Ibidem_, lig. 26 (_Brahma... réduit à servir de piédestal au lingam._)
_Voy._ le tome Ier in-4º du _Voyage de Sonnerat aux Indes_.