bien plus graves et bien plus dangereux pour elles et pour la société;
car, sans compter les chagrins et les maladies qui leur sont communs
avec les hommes, elles sont encore exposées à toutes les incommodités
qui précèdent, accompagnent et suivent l'état de maternité dont elles
courent les risques. Que si cet état leur arrive hors des cas de la loi,
elles deviennent un objet de scandale et de mépris public, et
remplissent d'amertume et de trouble le reste de leur vie. De plus,
elles demeurent chargées des frais d'entretien et d'éducation d'enfants
dénués de pères; frais qui les appauvrissent et nuisent de toute manière
à leur existence physique et morale. Dans cette situation, privées de la
fraîcheur et de la santé qui font leurs appas, portant avec elles une
surcharge étrangère et coûteuse, elles ne sont plus recherchées par les
hommes, elles ne trouvent point d'établissement solide, elles tombent
dans la pauvreté, la misère, l'avilissement, et traînent avec peine une
vie malheureuse.
_D._ La loi naturelle descend-elle jusqu'au scrupule des désirs et des
pensées?
_R._ Oui, parce que dans les lois physiques du corps humain, les pensées
et les désirs allument les sens, et provoquent bientôt les actions: de
plus, par une autre loi de la nature dans l'organisation de notre corps,
ces actions deviennent un besoin machinal qui se répète par périodes de
jours ou de semaines, en sorte qu'à telle époque renaît le besoin de
telle action, de telle sécrétion; si cette action, cette sécrétion, sont
nuisibles à la santé, leur habitude devient destructive de la vie même.
Ainsi les désirs et les pensées ont une véritable importance naturelle.
_D._ Doit-on considérer la pudeur comme une vertu?
_R._ Oui, parce que la pudeur, n'étant que la honte de certaines
actions, maintient l'ame et le corps dans toutes les habitudes utiles au
bon ordre et à la conservation de soi-même. La femme pudique est
estimée, recherchée, établie avec des avantages de fortune qui assurent
son existence et la lui rendent agréable, tandis que l'impudente et la
prostituée sont méprisées, repoussées et abandonnées à la misère et à
l'avilissement.
CHAPITRE VIII.
Du courage et de l'activité.
_D._ Le courage et la force de corps et d'esprit sont-ils des vertus
dans la loi naturelle?
_R._ Oui, et des vertus très-importantes; car elles sont des moyens
efficaces et indispensables de pourvoir à notre conservation et à notre
bien-être. L'homme courageux et fort repousse l'oppression, défend sa
vie, sa liberté, sa propriété; par son travail il se procure une
subsistance abondante, et il en jouit avec tranquillité et paix d'ame.
Que s'il lui arrive des malheurs dont n'ait pu le garantir sa prudence,
il les supporte avec fermeté et résignation; et voilà pourquoi les
anciens moralistes avaient compté la force et le courage au rang des
quatre vertus principales.
_D._ Doit-on considérer la faiblesse et la lâcheté comme des vices?
_R._ Oui, puisqu'il est vrai qu'elles portent avec elles mille
calamités. L'homme faible ou lâche vit dans des soucis, dans des
angoisses perpétuelles; il mine sa santé par la terreur, souvent mal
fondée d'attaques et de dangers; et cette terreur, qui est un mal, n'est
pas un remède; elle le rend au contraire l'esclave de quiconque veut
l'opprimer; par la servitude et l'avilissement de toutes ses facultés,
elle dégrade et détériore ses moyens d'existence, jusqu'à voir dépendre
sa vie des volontés et des caprices d'un autre homme.
_D._ Mais, d'après ce que vous avez dit de l'influence des aliments, le
courage et la force, ainsi que plusieurs autres vertus, ne sont-ils pas
en grande partie l'effet de notre constitution physique, de notre
tempérament?
_R._ Oui, cela est vrai; à tel point que ces qualités se transmettent
par la génération et le sang, avec les éléments dont elles dépendent:
les faits les plus répétés et les plus constants prouvent que dans les
races des animaux de toute espèce, l'on voit certaines qualités
physiques et morales attachées à tous les individus de ces races,
s'accroître ou diminuer selon les combinaisons et les mélanges qu'elles
en font avec d'autres races.
_D._ Mais alors que notre volonté ne suffit plus à nous procurer ces
qualités, est-ce un crime d'en être privés?
_R._ Non; ce n'est point un crime, c'est un _malheur_; c'est ce que les
anciens appelaient une _fatalité funeste_; mais alors même, il dépend
encore de nous de les acquérir; car, du moment que nous connaissons sur
quels éléments physiques se fonde telle ou telle qualité, nous pouvons
en préparer la naissance, en exciter les développements par un
maniement habile de ces éléments; et voilà ce que fait la science de
l'éducation, qui, selon qu'elle est dirigée, perfectionne ou détériore
les individus ou les races, au point d'en changer totalement la nature
et les inclinations; et c'est ce qui rend si importante la connaissance
des lois naturelles par lesquelles se font avec certitude et nécessité
ces opérations et ces changements.
_D._ Pourquoi dites-vous que l'activité est une vertu selon la loi
naturelle?
_R._ Parce que l'homme qui travaille et emploie utilement son temps, en
retire mille avantages précieux pour son existence. Est-il né pauvre,
son travail fournit à sa subsistance; et si de plus il est sobre,
continent, prudent, il acquiert bientôt de l'aisance, et il jouit des
douceurs de la vie: son travail même lui donne ces vertus; car, tandis
qu'il occupe son esprit et son corps, il n'est point affecté de désirs
déréglés, il ne s'ennuie point, il contracte de douces habitudes, il
augmente ses forces, sa santé, et parvient à une vieillesse paisible et
heureuse.
_D._ La paresse et l'oisiveté sont donc des vices dans la loi naturelle?
_R._ Oui, et les plus pernicieux de tous les vices; car elles conduisent
à tous les autres. Par la paresse et l'oisiveté, l'homme reste ignorant
et perd même la science qu'il avait acquise: il tombe dans tous les
malheurs qui accompagnent l'ignorance et la sottise; par la paresse et
l'oisiveté, l'homme, dévoré d'ennuis, se livre, pour les dissiper, à
tous les désirs de ses sens, qui, prenant de jour en jour plus d'empire,
le rendent intempérant, gourmand, luxurieux, énervé, lâche, vil et
méprisable. Par l'effet certain de tous ces vices, il ruine sa fortune,
consume sa santé, et termine sa vie dans toutes les angoisses des
maladies et de la pauvreté.
_D._ À vous entendre, il semblerait que la pauvreté fût un vice?
_R._ Non: elle n'est pas un vice, mais elle est encore moins une vertu;
car elle est bien plus près de nuire que d'être utile: elle est même
communément le résultat du vice, ou son commencement; car tous les vices
individuels ont l'effet de conduire à l'indigence, à la privation des
besoins de la vie; et quand un homme manque du nécessaire, il est bien
près de se le procurer par des moyens vicieux, c'est-à-dire nuisibles à
la société. Toutes les vertus individuelles, au contraire, tendent à
procurer à l'homme une subsistance abondante; et quand il a plus qu'il
ne consomme, il lui est bien plus facile de donner aux autres, et de
pratiquer les actions utiles à la société.
_D._ Est-ce que vous regardez la richesse comme une vertu?
_R._ Non; mais elle est encore moins un vice; c'est son usage que l'on
peut appeler vertueux ou vicieux, selon qu'il est utile ou nuisible à
l'homme et à la société. La richesse est un instrument dont l'usage seul
et l'emploi déterminent la vertu ou le vice.
CHAPITRE IX.
De la propreté.
_D._ Pourquoi comptez-vous la propreté au rang des vertus?
_R._ Parce qu'elle en est réellement une des plus importantes, en ce
qu'elle influe puissamment sur la santé du corps et sur sa conservation.
La _propreté_, tant dans les vêtements que dans la maison, empêche les
effets pernicieux de l'humidité, des mauvaises odeurs, des miasmes
contagieux qui s'élèvent de toutes les choses abandonnées à la
putréfaction: la propreté entretient la libre transpiration; elle
renouvelle l'air, rafraîchit le sang, et porte l'allégresse même dans
l'esprit.
Aussi voit-on que les personnes soigneuses de la propreté de leur corps
et de leur habitation, sont en général plus saines, moins exposées aux
maladies que celles qui vivent dans la crasse et dans l'ordure; et l'on
remarque de plus, que la propreté entraîne avec elle, dans tout le
régime domestique, des habitudes d'ordre et d'arrangement, qui sont
l'un des premiers moyens et des premiers éléments du bonheur.
_D._ La _malpropreté_ ou _saleté_ est donc un vice véritable?
_R._ Oui, aussi véritable que l'ivrognerie, ou que l'oisiveté dont elle
dérive en grande partie. La malpropreté est la cause seconde et souvent
première d'une foule d'incommodités, même de maladies graves; il est
constaté en médecine qu'elle n'engendre pas moins les dartres, la gale,
la teigne, la lèpre, que l'usage des aliments corrompus ou âcres;
qu'elle favorise les influences contagieuses de la peste, des fièvres
malignes; qu'elle les suscite même dans les hôpitaux et dans les
prisons; qu'elle occasione des rhumatismes en encroûtant la peau de
crasse et s'opposant à la transpiration, sans compter la honteuse
incommodité d'être dévoré d'insectes, qui sont l'apanage immonde de la
misère et de l'avilissement.
Aussi la plupart des anciens législateurs avaient-ils fait de la
_propreté_, sous le nom de _pureté_, l'un des dogmes essentiels de leurs
religions: voilà pourquoi ils chassaient de la société et punissaient
même corporellement ceux qui se laissaient atteindre des maladies
qu'engendre la malpropreté; pourquoi ils avaient institué et consacré
des cérémonies d'_ablutions_, de _bains_, de _baptêmes_, de
_purifications_ même par la flamme et par les fumées aromatiques de
l'encens, de la myrrhe, du benjoin, etc; en sorte que tout le système
des souillures, tous ces rites des choses _mondes_ ou _immondes_,
dégénérés depuis en abus et en préjugés, n'étaient fondés dans l'origine
que sur l'observation judicieuse que des hommes sages et instruits
avaient faite de l'extrême influence que la propreté du corps, dans les
vêtements et l'habitation, exerce sur sa santé, et par une conséquence
immédiate, sur celle de l'esprit et des facultés morales.
Ainsi, toutes les vertus individuelles ont pour but plus ou moins
direct, plus ou moins prochain, la conservation de l'homme qui les
pratique; et par la conservation de chaque homme, elles tendent à celle
de la famille et de la société, qui se composent de la somme réunie des
individus.
CHAPITRE X.
Des vertus domestiques.
_D._ Qu'entendez-vous par vertus domestiques?
_R._ J'entends la pratique des actions utiles à la famille, censée vivre
dans une même maison[34].
_D._ Quelles sont ces vertus?
_R._ Ce sont l'économie, l'amour paternel, l'amour conjugal, l'amour
filial, l'amour fraternel, et l'accomplissement des devoirs de maître et
de serviteur.
_D._ Qu'est-ce que l'économie?
_R._ C'est, selon le sens le plus étendu du mot[35], la bonne
administration de tout ce qui concerne l'existence de la famille ou de
la maison; et comme la subsistance y tient le premier rang, on a
resserré le nom d'_économie_ à l'emploi de l'argent aux premiers besoins
de la vie.
_D._ Pourquoi l'économie est-elle une vertu?
_R._ Parce que l'homme qui ne fait aucune dépense inutile se trouve
avoir un surabondant qui est la vraie richesse, et au moyen duquel il
procure à lui et à sa famille tout ce qui est véritablement commode et
utile; sans compter que par-là il s'assure des ressources contre les
pertes accidentelles et imprévues, en sorte que lui et sa famille vivent
dans une douce aisance, qui est la base de la félicité humaine.
_D._ La dissipation et la prodigalité sont donc des vices.
_R._ Oui; car par elles l'homme finit par manquer du nécessaire; il
tombe dans la pauvreté, la misère, l'avilissement; et ses amis mêmes,
craignant d'être obligés de lui restituer ce qu'il a dépensé avec eux ou
pour eux, le fuient comme le débiteur fuit son créancier, et il reste
abandonné de tout le monde.
_D._ Qu'est-ce que l'amour paternel?
_R._ C'est le soin assidu que prennent les parents, de faire contracter
à leurs enfants l'habitude de toutes les actions utiles à eux et à la
société.
_D._ En quoi la tendresse paternelle est-elle une vertu pour les
parents?
_R._ En ce que les parents qui élèvent leurs enfants dans ces habitudes,
se procurent pendant le cours de leur vie des jouissances et des secours
qui se font sentir à chaque instant, et qu'ils assurent à leur
vieillesse des appuis et des consolations contre les besoins et les
calamités de tout genre qui assiègent cet âge.
_D._ L'amour paternel est-il une vertu commune?
_R._ Non; malgré que tous les parents en fassent ostentation, c'est une
vertu rare; ils n'_aiment_ pas leurs enfants, ils les _caressent_, et
ils les gâtent; ce qu'ils aiment en eux, ce sont les agents de leurs
volontés, les instruments de leur pouvoir, les trophées de leur vanité,
les hochets de leur oisiveté: ce n'est pas tant l'utilité des enfants
qu'ils se proposent, que leur soumission, leur obéissance; et si parmi
les enfants on compte tant de bienfaités ingrats, c'est que parmi les
parents il y a autant de bienfaiteurs despotes et ignorants.
_D._ Pourquoi dites-vous que l'amour conjugal est une vertu?
_R._ Parce que la concorde et l'union qui résultent de l'amour des époux
établissent au sein de la famille une foule d'habitudes utiles à sa
prospérité et à sa conservation. Les époux unis aiment leur maison, et
ne la quittent que peu; ils en surveillent tous les détails et
l'administration; ils s'appliquent à l'éducation de leurs enfants; ils
maintiennent le respect et la fidélité des domestiques; ils empêchent
tout désordre, toute dissipation; et, par toute leur bonne conduite, ils
vivent dans l'aisance et la considération; tandis que les époux qui ne
s'aiment point remplissent leur maison de querelles et de troubles,
suscitent la guerre parmi les enfants et les domestiques; livrent les
uns et les autres à toute espèce d'habitudes vicieuses: chacun dans la
maison dissipe, pille, dérobe de son côté; les revenus s'absorbent sans
fruit; les dettes surviennent; les époux mécontents se fuient, se font
des procès; et toute cette famille tombe dans le désordre, la ruine,
l'avilissement et le manque du nécessaire.
_D._ L'adultère est-il un délit dans la loi naturelle?
_R._ Oui; car il traîne avec lui une foule d'habitudes nuisibles aux
époux et à la famille. La femme ou le mari, épris d'affections
étrangères, négligent leur maison, la fuient, en détournent autant
qu'ils peuvent les revenus pour les dépenser avec l'objet de leurs
affections: de là les querelles, les scandales, les procès, le mépris
des enfants et des domestiques, le pillage et la ruine finale de toute
la maison; sans compter que la femme adultère commet un vol très-grave,
en donnant à son mari des héritiers d'un sang étranger, qui frustrent de
leur légitime portion les véritables enfants.
_D._ Qu'est-ce que l'amour filial?
_R._ C'est, de la part des enfants, la pratique des actions utiles à eux
et à leurs parents.
_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle l'amour filial?
_R._ Par trois motifs principaux: 1º par sentiment, car les soins
affectueux des parents inspirent dès le bas âge de douces habitudes
d'attachement; 2º par justice, car les enfants doivent à leurs parents
le retour et l'indemnité des soins et même des dépenses qu'ils leur ont
causés; 3º par intérêt personnel, car s'ils les traitent mal, ils
donnent à leurs propres enfants des exemples de révolte et
d'ingratitude, qui les autorisent un jour à leur rendre la pareille.
_D._ Doit-on entendre par amour filial une soumission passive et
aveugle?
_R._ Non, mais une soumission raisonnable, et fondée sur la connaissance
des droits et des devoirs mutuels des pères et des enfants; droits et
devoirs sans l'observation desquels leur conduite mutuelle n'est que
désordre.
_D._ Pourquoi l'amour fraternel est-il une vertu?
_R._ Parce que la concordé et l'union, qui résultent de l'amour des
frères, établissent la force, la sûreté, la conservation de la famille:
les frères unis se défendent mutuellement de toute oppression; ils
s'aident dans leurs besoins, se secourent dans leurs infortunes, et
assurent ainsi leur commune existence; tandis que les frères désunis,
abandonnés chacun à leurs forces personnelles, tombent dans tous les
inconvénients de l'isolement et de la faiblesse individuelle. C'est ce
qu'exprimait ingénieusement ce roi scythe, qui, au lit de la mort, ayant
appelé ses enfants, leur ordonna de rompre un faisceau de flèches: les
jeunes gens, quoique nerveux, ne l'ayant pu, il le prit à son tour, et
l'ayant délié, il brisa du bout des doigts chaque flèche séparée.
«Voilà, leur dit-il, les effets de l'union: unis en faisceau, vous serez
invincibles; pris séparément, vous serez brisés comme des roseaux.»
_D._ Quels sont les devoirs réciproques des maîtres et des serviteurs?
_R._ C'est la pratique des actions qui leur sont respectivement et
justement utiles; et là commencent les rapports de la société; car la
règle et la mesure de ces actions respectives est l'équilibre ou
l'égalité entre le service et la récompense, entre ce que l'un rend et
ce que l'autre donne; ce qui est la base fondamentale de toute société.
Ainsi, toutes les vertus domestiques et individuelles se rapportent plus
ou moins médiatement, mais toujours avec certitude, à l'objet physique
de l'amélioration et de la conservation de l'homme, et sont par-là des
préceptes résultants de la loi fondamentale de la nature dans sa
formation.
CHAPITRE XI.
Des vertus sociales; de la justice.
_D._ Qu'est-ce que la société?
_R._ C'est toute réunion d'hommes vivant ensemble sous les clauses d'un
contrat exprès ou tacite, qui a pour but leur commune conservation.
_D._ Les vertus sociales sont-elles nombreuses?
_R._ Oui: l'on en peut compter autant qu'il y a d'espèces d'actions
utiles à la société; mais toutes se réduisent à un seul principe.
_D._ Quel est ce principe fondamental?
_R._ C'est la _justice_, qui seul comprend toutes les vertus de la
société.
_D._ Pourquoi dites-vous que la justice est la vertu fondamentale et
presque unique de la société?
_R._ Parce qu'elle seule embrasse la pratique de toutes les actions qui
lui sont utiles, et que toutes les autres vertus, sous les noms de
charité, d'humanité, de probité, d'amour de la patrie, de sincérité, de
générosité, de simplicité de moeurs et de modestie, ne sont que des
formes variées et des applications diverses de cet axiome: _Ne fais à
autrui que ce que tu veux qu'il te fasse_, qui est la définition de la
justice.
_D._ Comment la loi naturelle veut-elle la justice?
_R._ Par trois attributs physiques, inhérents à l'organisation de
l'homme.
_D._ Quels sont ces attributs?
_R._ Ce sont l'égalité, la liberté, la propriété.
_D._ Comment l'égalité est-elle un attribut physique de l'homme?
_R._ Parce que tous les hommes ayant également des yeux, des mains, une
bouche, des oreilles, et le besoin de s'en servir pour vivre, ils ont
par ce fait même un droit égal à la vie, à l'usage des éléments qui
l'entretiennent; ils sont tous égaux devant Dieu.
_D._ Est-ce que vous prétendez que tous les hommes entendent également,
voient également, sentent également, ont des besoins égaux, des passions
égales?
_R._ Non; car il est d'évidence et de fait journalier, que l'un a la vue
courte, et l'autre longue; que l'un mange beaucoup, et l'autre peu; que
l'un a des passions douces, et l'autre violentes; en un mot, que l'un
est faible de corps et d'esprit, tandis que l'autre est fort.
_D._ Ils sont donc réellement inégaux?
_R._ Oui, dans les développements de leurs moyens, mais non pas dans la
nature et l'essence de ces moyens; c'est une même étoffe, mais les
dimensions n'en sont pas égales; le poids, la valeur, n'en sont pas les
mêmes. Notre langue n'a pas le mot propre pour désigner à la fois
l'identité de la nature, et la diversité de la forme et de l'emploi.
C'est une égalité proportionnelle; et voilà pourquoi j'ai dit, égaux
devant Dieu et dans l'ordre de nature.
_D._ Comment la liberté est elle un attribut physique de l'homme?
_R._ Parce que tous les hommes ayant des sens suffisants à leur
conservation, nul n'ayant besoin de l'oeil d'autrui pour voir, de son
oreille pour entendre, de sa bouche pour manger, de son pied pour
marcher, ils sont tous par ce fait même constitués naturellement
indépendants, libres; nul n'est nécessairement soumis à un autre, ni n'a
le droit de le dominer.
_D._ Mais si un homme est né fort, n'a-t-il pas le droit naturel de
maîtriser l'homme né faible?
_R._ Non: car ce n'est ni une nécessité pour lui, ni une convention
entre eux; c'est une extension abusive de sa force; et l'on abuse ici du
mot _droit_, qui, dans son vrai sens, ne peut désigner que _justice_ ou
_faculté réciproque_.
_D._ Comment la propriété est-elle un attribut physique de l'homme?
_R._ En ce que tout homme étant constitué égal ou semblable à un autre,
et par conséquent indépendant, libre, chacun est le maître absolu, le
propriétaire plénier de son corps et des produits de son travail.
_D._ Comment la justice dérive-t-elle de ces trois attributs?
_R._ En ce que les hommes étant égaux, libres, ne se devant rien, ils
n'ont le droit de rien se demander les uns aux autres, qu'autant qu'ils
se rendent des valeurs égales; qu'autant que la balance du donné au
rendu est en _équilibre_: et c'est cette _égalité_, cet _équilibre_
qu'on appelle _justice_, _équité_[36]; c'est-à-dire qu'_égalité_ et
_justice_ sont un même mot, sont la même _loi_ naturelle, dont les
vertus sociales ne sont que des applications et des dérivés.
CHAPITRE XII
Développement des vertus sociales.
_D._ Développez-moi comment les vertus sociales dérivent de la loi
naturelle; comment la charité ou l'amour du prochain en est-il un
précepte, une application?
_R._ Par raison d'égalité et de reciprocité: car, lorsque nous nuisons à
autrui, nous lui donnons le droit de nous nuire à son tour: ainsi, en
attaquant l'existence d'autrui, nous portons atteinte à la nôtre par
l'effet de la réciprocité; au contraire, en faisant du bien à autrui,
nous avons lieu et droit d'en attendre l'échange, l'équivalent: et tel
est le caractère de toutes les vertus sociales, d'être utiles à l'homme
qui les pratique, par le droit de réciprocité qu'elles lui donnent sur
ceux à qui elles ont profité.
_D._ La charité n'est donc que la justice?
_R._ Non, elle n'est que la justice, avec cette nuance, que la stricte
justice se borne à dire: _Ne fais pas à autrui le mal que tu ne voudrais
pas qu'il te fît_; et que la charité ou l'amour du prochain s'étend
jusqu'à dire: _Fais à autrui le bien que tu en voudrais recevoir_. Ainsi
l'Évangile, en disant que ce précepte renfermait toute la loi et tous
les prophètes, n'a fait qu'énoncer le précepte de la loi naturelle.
_D._ Ordonne-t-elle le pardon des injures?
_R._ Oui, en tant que ce pardon s'accorde avec la conservation de
nous-mêmes.
_D._ Donne-t-elle le précepte de tendre l'autre joue, quand on a reçu un
soufflet?
_R._ Non; car d'abord il est contraire à celui d'aimer le prochain
_comme soi-même_, puisqu'on l'aimerait plus que soi, lui qui attente à
notre conservation. 2º Un tel précepte, pris à la lettre, encourage le
méchant à l'oppression et à l'injustice; et la loi naturelle a été plus
sage, en prescrivant une mesure calculée de courage et de modération,
qui fait oublier une première injure de vivacité, mais qui punit tout
acte tendant à l'oppression.
_D._ La loi naturelle prescrit-elle de faire du bien à autrui sans
compte et sans mesure?
_R._ Non; car c'est un moyen certain de le conduire à l'ingratitude.
Telle est la force du sentiment de la justice implanté dans le coeur des
hommes, qu'ils _ne savent pas même gré des bienfaits donnés sans
discrétion_. Il n'est qu'une seule mesure avec eux, c'est d'être juste.
_D._ L'aumône est-elle une action vertueuse?
_R._ Oui, quand elle est faite selon cette règle; sans quoi elle devient
une imprudence et un vice, en ce qu'elle fomente l'oisiveté, qui est
nuisible au mendiant et à la société, nul n'a droit de jouir du bien et
du travail d'autrui, sans rendre un équivalent de son propre travail.
_D._ La loi naturelle considère-t-elle comme vertus l'espérance et la
foi, que l'on joint à la charité?