_R._ Parce que le défaut de chasteté dans les femmes a des inconvénients

bien plus graves et bien plus dangereux pour elles et pour la société;

car, sans compter les chagrins et les maladies qui leur sont communs

avec les hommes, elles sont encore exposées à toutes les incommodités

qui précèdent, accompagnent et suivent l'état de maternité dont elles

courent les risques. Que si cet état leur arrive hors des cas de la loi,

elles deviennent un objet de scandale et de mépris public, et

remplissent d'amertume et de trouble le reste de leur vie. De plus,

elles demeurent chargées des frais d'entretien et d'éducation d'enfants

dénués de pères; frais qui les appauvrissent et nuisent de toute manière

à leur existence physique et morale. Dans cette situation, privées de la

fraîcheur et de la santé qui font leurs appas, portant avec elles une

surcharge étrangère et coûteuse, elles ne sont plus recherchées par les

hommes, elles ne trouvent point d'établissement solide, elles tombent

dans la pauvreté, la misère, l'avilissement, et traînent avec peine une

vie malheureuse.

_D._ La loi naturelle descend-elle jusqu'au scrupule des désirs et des

pensées?

_R._ Oui, parce que dans les lois physiques du corps humain, les pensées

et les désirs allument les sens, et provoquent bientôt les actions: de

plus, par une autre loi de la nature dans l'organisation de notre corps,

ces actions deviennent un besoin machinal qui se répète par périodes de

jours ou de semaines, en sorte qu'à telle époque renaît le besoin de

telle action, de telle sécrétion; si cette action, cette sécrétion, sont

nuisibles à la santé, leur habitude devient destructive de la vie même.

Ainsi les désirs et les pensées ont une véritable importance naturelle.

_D._ Doit-on considérer la pudeur comme une vertu?

_R._ Oui, parce que la pudeur, n'étant que la honte de certaines

actions, maintient l'ame et le corps dans toutes les habitudes utiles au

bon ordre et à la conservation de soi-même. La femme pudique est

estimée, recherchée, établie avec des avantages de fortune qui assurent

son existence et la lui rendent agréable, tandis que l'impudente et la

prostituée sont méprisées, repoussées et abandonnées à la misère et à

l'avilissement.

CHAPITRE VIII.

Du courage et de l'activité.

_D._ Le courage et la force de corps et d'esprit sont-ils des vertus

dans la loi naturelle?

_R._ Oui, et des vertus très-importantes; car elles sont des moyens

efficaces et indispensables de pourvoir à notre conservation et à notre

bien-être. L'homme courageux et fort repousse l'oppression, défend sa

vie, sa liberté, sa propriété; par son travail il se procure une

subsistance abondante, et il en jouit avec tranquillité et paix d'ame.

Que s'il lui arrive des malheurs dont n'ait pu le garantir sa prudence,

il les supporte avec fermeté et résignation; et voilà pourquoi les

anciens moralistes avaient compté la force et le courage au rang des

quatre vertus principales.

_D._ Doit-on considérer la faiblesse et la lâcheté comme des vices?

_R._ Oui, puisqu'il est vrai qu'elles portent avec elles mille

calamités. L'homme faible ou lâche vit dans des soucis, dans des

angoisses perpétuelles; il mine sa santé par la terreur, souvent mal

fondée d'attaques et de dangers; et cette terreur, qui est un mal, n'est

pas un remède; elle le rend au contraire l'esclave de quiconque veut

l'opprimer; par la servitude et l'avilissement de toutes ses facultés,

elle dégrade et détériore ses moyens d'existence, jusqu'à voir dépendre

sa vie des volontés et des caprices d'un autre homme.

_D._ Mais, d'après ce que vous avez dit de l'influence des aliments, le

courage et la force, ainsi que plusieurs autres vertus, ne sont-ils pas

en grande partie l'effet de notre constitution physique, de notre

tempérament?

_R._ Oui, cela est vrai; à tel point que ces qualités se transmettent

par la génération et le sang, avec les éléments dont elles dépendent:

les faits les plus répétés et les plus constants prouvent que dans les

races des animaux de toute espèce, l'on voit certaines qualités

physiques et morales attachées à tous les individus de ces races,

s'accroître ou diminuer selon les combinaisons et les mélanges qu'elles

en font avec d'autres races.

_D._ Mais alors que notre volonté ne suffit plus à nous procurer ces

qualités, est-ce un crime d'en être privés?

_R._ Non; ce n'est point un crime, c'est un _malheur_; c'est ce que les

anciens appelaient une _fatalité funeste_; mais alors même, il dépend

encore de nous de les acquérir; car, du moment que nous connaissons sur

quels éléments physiques se fonde telle ou telle qualité, nous pouvons

en préparer la naissance, en exciter les développements par un

maniement habile de ces éléments; et voilà ce que fait la science de

l'éducation, qui, selon qu'elle est dirigée, perfectionne ou détériore

les individus ou les races, au point d'en changer totalement la nature

et les inclinations; et c'est ce qui rend si importante la connaissance

des lois naturelles par lesquelles se font avec certitude et nécessité

ces opérations et ces changements.

_D._ Pourquoi dites-vous que l'activité est une vertu selon la loi

naturelle?

_R._ Parce que l'homme qui travaille et emploie utilement son temps, en

retire mille avantages précieux pour son existence. Est-il né pauvre,

son travail fournit à sa subsistance; et si de plus il est sobre,

continent, prudent, il acquiert bientôt de l'aisance, et il jouit des

douceurs de la vie: son travail même lui donne ces vertus; car, tandis

qu'il occupe son esprit et son corps, il n'est point affecté de désirs

déréglés, il ne s'ennuie point, il contracte de douces habitudes, il

augmente ses forces, sa santé, et parvient à une vieillesse paisible et

heureuse.

_D._ La paresse et l'oisiveté sont donc des vices dans la loi naturelle?

_R._ Oui, et les plus pernicieux de tous les vices; car elles conduisent

à tous les autres. Par la paresse et l'oisiveté, l'homme reste ignorant

et perd même la science qu'il avait acquise: il tombe dans tous les

malheurs qui accompagnent l'ignorance et la sottise; par la paresse et

l'oisiveté, l'homme, dévoré d'ennuis, se livre, pour les dissiper, à

tous les désirs de ses sens, qui, prenant de jour en jour plus d'empire,

le rendent intempérant, gourmand, luxurieux, énervé, lâche, vil et

méprisable. Par l'effet certain de tous ces vices, il ruine sa fortune,

consume sa santé, et termine sa vie dans toutes les angoisses des

maladies et de la pauvreté.

_D._ À vous entendre, il semblerait que la pauvreté fût un vice?

_R._ Non: elle n'est pas un vice, mais elle est encore moins une vertu;

car elle est bien plus près de nuire que d'être utile: elle est même

communément le résultat du vice, ou son commencement; car tous les vices

individuels ont l'effet de conduire à l'indigence, à la privation des

besoins de la vie; et quand un homme manque du nécessaire, il est bien

près de se le procurer par des moyens vicieux, c'est-à-dire nuisibles à

la société. Toutes les vertus individuelles, au contraire, tendent à

procurer à l'homme une subsistance abondante; et quand il a plus qu'il

ne consomme, il lui est bien plus facile de donner aux autres, et de

pratiquer les actions utiles à la société.

_D._ Est-ce que vous regardez la richesse comme une vertu?

_R._ Non; mais elle est encore moins un vice; c'est son usage que l'on

peut appeler vertueux ou vicieux, selon qu'il est utile ou nuisible à

l'homme et à la société. La richesse est un instrument dont l'usage seul

et l'emploi déterminent la vertu ou le vice.

CHAPITRE IX.

De la propreté.

_D._ Pourquoi comptez-vous la propreté au rang des vertus?

_R._ Parce qu'elle en est réellement une des plus importantes, en ce

qu'elle influe puissamment sur la santé du corps et sur sa conservation.

La _propreté_, tant dans les vêtements que dans la maison, empêche les

effets pernicieux de l'humidité, des mauvaises odeurs, des miasmes

contagieux qui s'élèvent de toutes les choses abandonnées à la

putréfaction: la propreté entretient la libre transpiration; elle

renouvelle l'air, rafraîchit le sang, et porte l'allégresse même dans

l'esprit.

Aussi voit-on que les personnes soigneuses de la propreté de leur corps

et de leur habitation, sont en général plus saines, moins exposées aux

maladies que celles qui vivent dans la crasse et dans l'ordure; et l'on

remarque de plus, que la propreté entraîne avec elle, dans tout le

régime domestique, des habitudes d'ordre et d'arrangement, qui sont

l'un des premiers moyens et des premiers éléments du bonheur.

_D._ La _malpropreté_ ou _saleté_ est donc un vice véritable?

_R._ Oui, aussi véritable que l'ivrognerie, ou que l'oisiveté dont elle

dérive en grande partie. La malpropreté est la cause seconde et souvent

première d'une foule d'incommodités, même de maladies graves; il est

constaté en médecine qu'elle n'engendre pas moins les dartres, la gale,

la teigne, la lèpre, que l'usage des aliments corrompus ou âcres;

qu'elle favorise les influences contagieuses de la peste, des fièvres

malignes; qu'elle les suscite même dans les hôpitaux et dans les

prisons; qu'elle occasione des rhumatismes en encroûtant la peau de

crasse et s'opposant à la transpiration, sans compter la honteuse

incommodité d'être dévoré d'insectes, qui sont l'apanage immonde de la

misère et de l'avilissement.

Aussi la plupart des anciens législateurs avaient-ils fait de la

_propreté_, sous le nom de _pureté_, l'un des dogmes essentiels de leurs

religions: voilà pourquoi ils chassaient de la société et punissaient

même corporellement ceux qui se laissaient atteindre des maladies

qu'engendre la malpropreté; pourquoi ils avaient institué et consacré

des cérémonies d'_ablutions_, de _bains_, de _baptêmes_, de

_purifications_ même par la flamme et par les fumées aromatiques de

l'encens, de la myrrhe, du benjoin, etc; en sorte que tout le système

des souillures, tous ces rites des choses _mondes_ ou _immondes_,

dégénérés depuis en abus et en préjugés, n'étaient fondés dans l'origine

que sur l'observation judicieuse que des hommes sages et instruits

avaient faite de l'extrême influence que la propreté du corps, dans les

vêtements et l'habitation, exerce sur sa santé, et par une conséquence

immédiate, sur celle de l'esprit et des facultés morales.

Ainsi, toutes les vertus individuelles ont pour but plus ou moins

direct, plus ou moins prochain, la conservation de l'homme qui les

pratique; et par la conservation de chaque homme, elles tendent à celle

de la famille et de la société, qui se composent de la somme réunie des

individus.

CHAPITRE X.

Des vertus domestiques.

_D._ Qu'entendez-vous par vertus domestiques?

_R._ J'entends la pratique des actions utiles à la famille, censée vivre

dans une même maison[34].

_D._ Quelles sont ces vertus?

_R._ Ce sont l'économie, l'amour paternel, l'amour conjugal, l'amour

filial, l'amour fraternel, et l'accomplissement des devoirs de maître et

de serviteur.

_D._ Qu'est-ce que l'économie?

_R._ C'est, selon le sens le plus étendu du mot[35], la bonne

administration de tout ce qui concerne l'existence de la famille ou de

la maison; et comme la subsistance y tient le premier rang, on a

resserré le nom d'_économie_ à l'emploi de l'argent aux premiers besoins

de la vie.

_D._ Pourquoi l'économie est-elle une vertu?

_R._ Parce que l'homme qui ne fait aucune dépense inutile se trouve

avoir un surabondant qui est la vraie richesse, et au moyen duquel il

procure à lui et à sa famille tout ce qui est véritablement commode et

utile; sans compter que par-là il s'assure des ressources contre les

pertes accidentelles et imprévues, en sorte que lui et sa famille vivent

dans une douce aisance, qui est la base de la félicité humaine.

_D._ La dissipation et la prodigalité sont donc des vices.

_R._ Oui; car par elles l'homme finit par manquer du nécessaire; il

tombe dans la pauvreté, la misère, l'avilissement; et ses amis mêmes,

craignant d'être obligés de lui restituer ce qu'il a dépensé avec eux ou

pour eux, le fuient comme le débiteur fuit son créancier, et il reste

abandonné de tout le monde.

_D._ Qu'est-ce que l'amour paternel?

_R._ C'est le soin assidu que prennent les parents, de faire contracter

à leurs enfants l'habitude de toutes les actions utiles à eux et à la

société.

_D._ En quoi la tendresse paternelle est-elle une vertu pour les

parents?

_R._ En ce que les parents qui élèvent leurs enfants dans ces habitudes,

se procurent pendant le cours de leur vie des jouissances et des secours

qui se font sentir à chaque instant, et qu'ils assurent à leur

vieillesse des appuis et des consolations contre les besoins et les

calamités de tout genre qui assiègent cet âge.

_D._ L'amour paternel est-il une vertu commune?

_R._ Non; malgré que tous les parents en fassent ostentation, c'est une

vertu rare; ils n'_aiment_ pas leurs enfants, ils les _caressent_, et

ils les gâtent; ce qu'ils aiment en eux, ce sont les agents de leurs

volontés, les instruments de leur pouvoir, les trophées de leur vanité,

les hochets de leur oisiveté: ce n'est pas tant l'utilité des enfants

qu'ils se proposent, que leur soumission, leur obéissance; et si parmi

les enfants on compte tant de bienfaités ingrats, c'est que parmi les

parents il y a autant de bienfaiteurs despotes et ignorants.

_D._ Pourquoi dites-vous que l'amour conjugal est une vertu?

_R._ Parce que la concorde et l'union qui résultent de l'amour des époux

établissent au sein de la famille une foule d'habitudes utiles à sa

prospérité et à sa conservation. Les époux unis aiment leur maison, et

ne la quittent que peu; ils en surveillent tous les détails et

l'administration; ils s'appliquent à l'éducation de leurs enfants; ils

maintiennent le respect et la fidélité des domestiques; ils empêchent

tout désordre, toute dissipation; et, par toute leur bonne conduite, ils

vivent dans l'aisance et la considération; tandis que les époux qui ne

s'aiment point remplissent leur maison de querelles et de troubles,

suscitent la guerre parmi les enfants et les domestiques; livrent les

uns et les autres à toute espèce d'habitudes vicieuses: chacun dans la

maison dissipe, pille, dérobe de son côté; les revenus s'absorbent sans

fruit; les dettes surviennent; les époux mécontents se fuient, se font

des procès; et toute cette famille tombe dans le désordre, la ruine,

l'avilissement et le manque du nécessaire.

_D._ L'adultère est-il un délit dans la loi naturelle?

_R._ Oui; car il traîne avec lui une foule d'habitudes nuisibles aux

époux et à la famille. La femme ou le mari, épris d'affections

étrangères, négligent leur maison, la fuient, en détournent autant

qu'ils peuvent les revenus pour les dépenser avec l'objet de leurs

affections: de là les querelles, les scandales, les procès, le mépris

des enfants et des domestiques, le pillage et la ruine finale de toute

la maison; sans compter que la femme adultère commet un vol très-grave,

en donnant à son mari des héritiers d'un sang étranger, qui frustrent de

leur légitime portion les véritables enfants.

_D._ Qu'est-ce que l'amour filial?

_R._ C'est, de la part des enfants, la pratique des actions utiles à eux

et à leurs parents.

_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle l'amour filial?

_R._ Par trois motifs principaux: 1º par sentiment, car les soins

affectueux des parents inspirent dès le bas âge de douces habitudes

d'attachement; 2º par justice, car les enfants doivent à leurs parents

le retour et l'indemnité des soins et même des dépenses qu'ils leur ont

causés; 3º par intérêt personnel, car s'ils les traitent mal, ils

donnent à leurs propres enfants des exemples de révolte et

d'ingratitude, qui les autorisent un jour à leur rendre la pareille.

_D._ Doit-on entendre par amour filial une soumission passive et

aveugle?

_R._ Non, mais une soumission raisonnable, et fondée sur la connaissance

des droits et des devoirs mutuels des pères et des enfants; droits et

devoirs sans l'observation desquels leur conduite mutuelle n'est que

désordre.

_D._ Pourquoi l'amour fraternel est-il une vertu?

_R._ Parce que la concordé et l'union, qui résultent de l'amour des

frères, établissent la force, la sûreté, la conservation de la famille:

les frères unis se défendent mutuellement de toute oppression; ils

s'aident dans leurs besoins, se secourent dans leurs infortunes, et

assurent ainsi leur commune existence; tandis que les frères désunis,

abandonnés chacun à leurs forces personnelles, tombent dans tous les

inconvénients de l'isolement et de la faiblesse individuelle. C'est ce

qu'exprimait ingénieusement ce roi scythe, qui, au lit de la mort, ayant

appelé ses enfants, leur ordonna de rompre un faisceau de flèches: les

jeunes gens, quoique nerveux, ne l'ayant pu, il le prit à son tour, et

l'ayant délié, il brisa du bout des doigts chaque flèche séparée.

«Voilà, leur dit-il, les effets de l'union: unis en faisceau, vous serez

invincibles; pris séparément, vous serez brisés comme des roseaux.»

_D._ Quels sont les devoirs réciproques des maîtres et des serviteurs?

_R._ C'est la pratique des actions qui leur sont respectivement et

justement utiles; et là commencent les rapports de la société; car la

règle et la mesure de ces actions respectives est l'équilibre ou

l'égalité entre le service et la récompense, entre ce que l'un rend et

ce que l'autre donne; ce qui est la base fondamentale de toute société.

Ainsi, toutes les vertus domestiques et individuelles se rapportent plus

ou moins médiatement, mais toujours avec certitude, à l'objet physique

de l'amélioration et de la conservation de l'homme, et sont par-là des

préceptes résultants de la loi fondamentale de la nature dans sa

formation.

CHAPITRE XI.

Des vertus sociales; de la justice.

_D._ Qu'est-ce que la société?

_R._ C'est toute réunion d'hommes vivant ensemble sous les clauses d'un

contrat exprès ou tacite, qui a pour but leur commune conservation.

_D._ Les vertus sociales sont-elles nombreuses?

_R._ Oui: l'on en peut compter autant qu'il y a d'espèces d'actions

utiles à la société; mais toutes se réduisent à un seul principe.

_D._ Quel est ce principe fondamental?

_R._ C'est la _justice_, qui seul comprend toutes les vertus de la

société.

_D._ Pourquoi dites-vous que la justice est la vertu fondamentale et

presque unique de la société?

_R._ Parce qu'elle seule embrasse la pratique de toutes les actions qui

lui sont utiles, et que toutes les autres vertus, sous les noms de

charité, d'humanité, de probité, d'amour de la patrie, de sincérité, de

générosité, de simplicité de moeurs et de modestie, ne sont que des

formes variées et des applications diverses de cet axiome: _Ne fais à

autrui que ce que tu veux qu'il te fasse_, qui est la définition de la

justice.

_D._ Comment la loi naturelle veut-elle la justice?

_R._ Par trois attributs physiques, inhérents à l'organisation de

l'homme.

_D._ Quels sont ces attributs?

_R._ Ce sont l'égalité, la liberté, la propriété.

_D._ Comment l'égalité est-elle un attribut physique de l'homme?

_R._ Parce que tous les hommes ayant également des yeux, des mains, une

bouche, des oreilles, et le besoin de s'en servir pour vivre, ils ont

par ce fait même un droit égal à la vie, à l'usage des éléments qui

l'entretiennent; ils sont tous égaux devant Dieu.

_D._ Est-ce que vous prétendez que tous les hommes entendent également,

voient également, sentent également, ont des besoins égaux, des passions

égales?

_R._ Non; car il est d'évidence et de fait journalier, que l'un a la vue

courte, et l'autre longue; que l'un mange beaucoup, et l'autre peu; que

l'un a des passions douces, et l'autre violentes; en un mot, que l'un

est faible de corps et d'esprit, tandis que l'autre est fort.

_D._ Ils sont donc réellement inégaux?

_R._ Oui, dans les développements de leurs moyens, mais non pas dans la

nature et l'essence de ces moyens; c'est une même étoffe, mais les

dimensions n'en sont pas égales; le poids, la valeur, n'en sont pas les

mêmes. Notre langue n'a pas le mot propre pour désigner à la fois

l'identité de la nature, et la diversité de la forme et de l'emploi.

C'est une égalité proportionnelle; et voilà pourquoi j'ai dit, égaux

devant Dieu et dans l'ordre de nature.

_D._ Comment la liberté est elle un attribut physique de l'homme?

_R._ Parce que tous les hommes ayant des sens suffisants à leur

conservation, nul n'ayant besoin de l'oeil d'autrui pour voir, de son

oreille pour entendre, de sa bouche pour manger, de son pied pour

marcher, ils sont tous par ce fait même constitués naturellement

indépendants, libres; nul n'est nécessairement soumis à un autre, ni n'a

le droit de le dominer.

_D._ Mais si un homme est né fort, n'a-t-il pas le droit naturel de

maîtriser l'homme né faible?

_R._ Non: car ce n'est ni une nécessité pour lui, ni une convention

entre eux; c'est une extension abusive de sa force; et l'on abuse ici du

mot _droit_, qui, dans son vrai sens, ne peut désigner que _justice_ ou

_faculté réciproque_.

_D._ Comment la propriété est-elle un attribut physique de l'homme?

_R._ En ce que tout homme étant constitué égal ou semblable à un autre,

et par conséquent indépendant, libre, chacun est le maître absolu, le

propriétaire plénier de son corps et des produits de son travail.

_D._ Comment la justice dérive-t-elle de ces trois attributs?

_R._ En ce que les hommes étant égaux, libres, ne se devant rien, ils

n'ont le droit de rien se demander les uns aux autres, qu'autant qu'ils

se rendent des valeurs égales; qu'autant que la balance du donné au

rendu est en _équilibre_: et c'est cette _égalité_, cet _équilibre_

qu'on appelle _justice_, _équité_[36]; c'est-à-dire qu'_égalité_ et

_justice_ sont un même mot, sont la même _loi_ naturelle, dont les

vertus sociales ne sont que des applications et des dérivés.

CHAPITRE XII

Développement des vertus sociales.

_D._ Développez-moi comment les vertus sociales dérivent de la loi

naturelle; comment la charité ou l'amour du prochain en est-il un

précepte, une application?

_R._ Par raison d'égalité et de reciprocité: car, lorsque nous nuisons à

autrui, nous lui donnons le droit de nous nuire à son tour: ainsi, en

attaquant l'existence d'autrui, nous portons atteinte à la nôtre par

l'effet de la réciprocité; au contraire, en faisant du bien à autrui,

nous avons lieu et droit d'en attendre l'échange, l'équivalent: et tel

est le caractère de toutes les vertus sociales, d'être utiles à l'homme

qui les pratique, par le droit de réciprocité qu'elles lui donnent sur

ceux à qui elles ont profité.

_D._ La charité n'est donc que la justice?

_R._ Non, elle n'est que la justice, avec cette nuance, que la stricte

justice se borne à dire: _Ne fais pas à autrui le mal que tu ne voudrais

pas qu'il te fît_; et que la charité ou l'amour du prochain s'étend

jusqu'à dire: _Fais à autrui le bien que tu en voudrais recevoir_. Ainsi

l'Évangile, en disant que ce précepte renfermait toute la loi et tous

les prophètes, n'a fait qu'énoncer le précepte de la loi naturelle.

_D._ Ordonne-t-elle le pardon des injures?

_R._ Oui, en tant que ce pardon s'accorde avec la conservation de

nous-mêmes.

_D._ Donne-t-elle le précepte de tendre l'autre joue, quand on a reçu un

soufflet?

_R._ Non; car d'abord il est contraire à celui d'aimer le prochain

_comme soi-même_, puisqu'on l'aimerait plus que soi, lui qui attente à

notre conservation. 2º Un tel précepte, pris à la lettre, encourage le

méchant à l'oppression et à l'injustice; et la loi naturelle a été plus

sage, en prescrivant une mesure calculée de courage et de modération,

qui fait oublier une première injure de vivacité, mais qui punit tout

acte tendant à l'oppression.

_D._ La loi naturelle prescrit-elle de faire du bien à autrui sans

compte et sans mesure?

_R._ Non; car c'est un moyen certain de le conduire à l'ingratitude.

Telle est la force du sentiment de la justice implanté dans le coeur des

hommes, qu'ils _ne savent pas même gré des bienfaits donnés sans

discrétion_. Il n'est qu'une seule mesure avec eux, c'est d'être juste.

_D._ L'aumône est-elle une action vertueuse?

_R._ Oui, quand elle est faite selon cette règle; sans quoi elle devient

une imprudence et un vice, en ce qu'elle fomente l'oisiveté, qui est

nuisible au mendiant et à la société, nul n'a droit de jouir du bien et

du travail d'autrui, sans rendre un équivalent de son propre travail.

_D._ La loi naturelle considère-t-elle comme vertus l'espérance et la

foi, que l'on joint à la charité?

Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires · 第 18 / 26 段