avait des actes et des sentiments communs à tous les hommes, ce qui
vient de leur commune organisation; 2º parce que les premiers
philosophes ont cru que les hommes naissaient avec des idées déja
formées, ce qui est maintenant démontré une erreur.
_D._ Les philosophes se trompent donc?
_R._ Oui, cela leur arrive.
_D._ Pourquoi cela?
_R._ Iº Parce qu'ils sont hommes; 2º parce que les ignorants appellent
philosophes tous ceux qui raisonnent bien ou mal; 3º parce que ceux qui
raisonnent sur beaucoup de choses, et qui en raisonnent les premiers,
sont sujets à se tromper.
_D._ Si la loi naturelle n'est pas écrite, ne devient-elle pas une chose
arbitraire et idéale?
_R._ Non; parce qu'elle consiste tout entière en faits dont la
démonstration peut sans cesse se renouveler aux sens, et composer une
science aussi précise et aussi exacte que la géométrie et les
mathématiques; et c'est par la raison même que la loi naturelle forme
une science exacte, que les hommes, nés ignorants et vivant distraits,
ne l'ont connue, jusqu'à nos jours, que superficiellement.
CHAPITRE III.
Principes de la loi naturelle par rapport à l'homme.
_D._ Développez-moi les principes de la loi naturelle par rapport à
l'homme?
_R._ Ils sont simples; ils se réduisent à un précepte fondamental et
unique.
_D._ Quel est ce précepte?
_R._ C'est la conservation de soi-même.
_D._ Est-ce que le bonheur n'est pas aussi un précepte de la loi
naturelle?
_R._ Oui; mais comme le bonheur est un état accidentel qui n'a lieu que
dans le développement des facultés de l'homme et du système social, il
n'est point le but immédiat et direct de la nature; c'est, pour ainsi
dire, un objet de luxe, surajouté à l'objet nécessaire et fondamental de
la conservation.
_D._ Comment la nature ordonne-t-elle à l'homme de se conserver?
_R._ Par deux sensations puissantes et involontaires, qu'elle a
attachées comme deux guides, deux _génies gardiens_ à toutes ses
actions: l'une, sensation de douleur, par laquelle elle l'avertit et le
détourne de tout ce qui tend à le détruire; l'autre, sensation de
plaisir, par laquelle elle l'attire et le porte vers tout ce qui tend à
conserver et à développer son existence.
_D._ Le plaisir n'est donc pas un _mal_, un _péché_, comme le prétendent
les casuistes?
_R._ Non: il ne l'est qu'autant qu'il tend à détruire la vie et la
santé, qui, du propre aveu de ces casuistes, nous viennent de Dieu même.
_D._ Le plaisir est-il l'objet principal de notre existence, comme l'on
dit quelques philosophes?
_R._ Non: il ne l'est pas plus que la douleur; le plaisir est un
encouragement à vivre, comme la douleur est un repoussement à mourir.
_D._ Comment prouvez-vous cette assertion?
_R._ Par deux faits palpables: l'un, que le plaisir, s'il est pris au
delà du besoin, conduit à la destruction; par exemple, un homme qui
abuse du plaisir de manger ou de boire, attaque sa santé et nuit à sa
vie. L'autre, que la douleur conduit quelquefois à la conservation; par
exemple, un homme qui se fait couper un membre gangrené souffre de la
douleur, et c'est afin de ne pas périr tout entier.
_D._ Mais cela même ne prouve-t-il pas que nos sensations peuvent nous
tromper sur le but de notre conservation?
_R._ Oui: elles le peuvent momentanément.
_D._ Comment nos sensations nous trompent-elles?
_R._ De deux manières: par ignorance, et par passion.
_D._ Quand nous trompent-elles par ignorance?
_R._ Lorsque nous agissons sans connaître l'action et l'effet des objets
sur nos sens; par exemple, lorsqu'un homme touche des orties sans
connaître leur qualité piquante, ou lorsqu'il mâche de l'opium dont il
ignore la qualité endormante.
_D._ Quand nous trompent-elles par passion?
_R._ Lorsque, connaissant l'action nuisible des objets, nous nous
livrons cependant à la fougue de nos désirs et de nos appétits; par
exemple, lorsqu'un homme qui sait que le vin enivre en boit avec excès.
_D._ Que résulte-t-il de là?
_R._ Il en résulte que l'ignorance dans laquelle nous naissons, et que
les appétits déréglés auxquels nous nous livrons, sont contraires à
notre conservation; que par conséquent l'instruction de notre esprit et
la modération de nos passions sont deux obligations, deux lois qui
dérivent immédiatement de la première loi de la conservation.
_D._ Mais si nous naissons ignorants, l'ignorance n'est-elle pas une loi
naturelle?
_R._ Pas davantage que de rester enfants, nus et faibles. Loin d'être
pour l'homme une loi de la nature, l'ignorance est un obstacle à la
pratique de toutes ses lois. C'est le véritable péché originel.
_D._ Pourquoi donc s'est-il trouvé des moralistes qui l'ont regardée
comme une vertu et une perfection?
_R._ Parce que par bizarrerie d'esprit, ou par misanthropie, ils ont
confondu l'abus des connaissances avec les connaissances mêmes: comme
si, parce que les hommes abusent de la parole, il fallait leur couper la
langue: comme si la perfection et la vertu consistaient dans la nullité,
et non dans le développement et le bon emploi de nos facultés.
_D._ L'instruction est donc une nécessité indispensable à l'existence de
l'homme?
_R._ Oui: tellement indispensable, que sans elle il est à chaque instant
frappé, et blessé par tous les êtres qui l'environnent; car, s'il ne
connaît pas les effets du feu, il se brûle; ceux de l'eau, il se noie;
ceux de l'opium, il s'empoisonne: si dans l'état sauvage il ne connaît
pas les ruses des animaux et l'art de saisir le gibier, il périt de
faim; si dans l'état social il ne connaît pas la marche des saisons, il
ne peut ni labourer, ni s'alimenter; ainsi de toutes ses actions dans
tous les besoins de sa conservation.
_D._ Mais toutes ces notions nécessaires à son existence et au
développement de ses facultés, l'homme isolé peut-il se les procurer?
_R._ Non: il ne le peut qu'avec l'aide de ses semblables, que vivant en
_société_.
_D._ Mais la société n'est-elle pas pour l'homme un état contre nature?
_R._ Non: elle est au contraire un besoin, une loi que la nature lui
impose par le propre fait de son organisation; car, 1º la nature a
tellement constitué l'être humain, qu'il ne voit point son semblable
d'un autre sexe sans éprouver des émotions et un attrait dont les suites
le conduisent à vivre en famille, qui déja est un état de société; 2º en
le formant sensible, elle l'a organisé de manière que les sensations
d'autrui se réfléchissent en lui-même, et y excitent des _co-sentiments_
de plaisir, de douleur, qui sont un attrait et un lien indissoluble de
la société, 3º enfin l'état de société, fondé sur les besoins de
l'homme, n'est qu'un moyen de plus de remplir la loi de se conserver; et
dire que cet état est hors de nature parce qu'il est plus parfait, c'est
dire qu'un fruit amer et sauvage dans les bois, n'est plus le produit de
la nature, alors qu'il est devenu doux et délicieux dans les jardins où
on l'a cultivé.
_D._ Pourquoi donc les philosophes ont-ils appelé la vie sauvage l'état
de _perfection_?
_R._ Parce que, comme je vous l'ai dit, le vulgaire a souvent donné le
nom de philosophes à des esprits bizarres, qui, par morosité, par vanité
blessée, par dégoût des vices de la société, se sont fait de l'état
sauvage des idées chimériques, contradictoires à leur propre système de
l'homme parfait.
_D._ Quel est le vrai sens de ce mot _philosophe_?
_R._ Le mot _philosophe_ signifie _amant de la sagesse_: or, comme la
sagesse consiste dans la pratique des lois naturelles, le vrai
philosophe est celui qui connaît ces lois avec étendue et justesse, et
qui y conforme toute sa conduite.
_D._ Qu'est-ce que l'homme dans l'état sauvage?
_R._ C'est un animal brut, ignorant, une bête méchante et féroce, à la
manière des ours et des orang-outangs.
_D._ Est-il heureux dans cet état?
_R._ Non; car il n'a que les sensations du moment; et ces sensations
sont habituellement celles de besoins violents qu'il ne peut remplir,
attendu qu'il est ignorant par nature et faible par son isolement.
_D._ Est-il libre?
_R._ Non: il est le plus esclave des êtres; car sa vie dépend de tout ce
qui l'entoure; il n'est pas libre de manger quand il a faim, de se
reposer quand il est las, de se réchauffer quand il a froid; il court
risque à chaque instant de périr: aussi la nature n'a-t-elle présenté
que par hasard de tels individus; et l'on voit que tous les efforts de
l'espèce humaine depuis son origine n'ont tendu qu'à sortir de cet état
violent, par le besoin pressant de sa conservation.
_D._ Mais ce besoin de conservation ne produit-il pas dans les individus
l'_égoïsme_, c'est-à-dire l'_amour_ de _soi_? et l'égoïsme n'est-il pas
contraire à l'état social?
_R._ Non; car, si par _égoïsme_ vous entendez le penchant à nuire à
autrui, ce n'est plus l'amour de soi, c'est la haine des autres. L'amour
de soi, pris dans son vrai sens, non-seulement n'est pas contraire à la
société, il en est le plus ferme appui, par la nécessité de ne pas nuire
à autrui, de peur qu'en retour autrui ne nous nuise.
Ainsi la conversation de l'homme, et le développement de ses facultés
dirigé vers ce but, sont la véritable loi de la nature dans la
production de l'être humain; et c'est de ce principe simple et fécond
que dérivent, c'est à lui que se rapportent, c'est sur lui que se
mesurent toutes les idées de _bien_ et de _mal_, de _vice_ et de
_vertu_, de _juste_ ou d'_injuste_, de _vérité_ ou d'_erreur_, de
_permis_ ou de _défendu_, qui fondent la morale de l'homme individu, ou
de l'homme social.
CHAPITRE IV.
Bases de la morale; du bien, du mal, du péché, du crime, du vice et de
la vertu.
_D._ Qu'est-ce que le _bien_ selon la loi naturelle?
_R._ C'est tout ce qui tend à conserver et perfectionner l'homme.
_D._ Qu'est-ce que le _mal_?
_R._ C'est tout ce qui tend à détruire et détériorer l'homme.
_D._ Qu'entend-on par mal et bien _physique_, mal et bien _moral_?
_R._ On entend par ce mot _physique_, tout ce qui agit immédiatement sur
le corps. La santé est un bien _physique_; la maladie est un mal
_physique_. Par _moral_, on entend ce qui n'agit que par des
conséquences plus ou moins prochaines. La calomnie est un mal _moral_;
la bonne réputation est un bien _moral_, parce que l'une et l'autre
occasionent à notre égard des dispositions et des _habitudes_[33] de la
part des autres hommes, qui sont utiles ou nuisibles à notre
conservation, et qui attaquent ou favorisent nos moyens d'existence.
_D._ Tout ce qui tend à conserver ou à produire est donc un _bien_?
_R._ Oui: et voilà pourquoi certains législateurs ont placé au rang des
ouvres agréables à Dieu, la culture d'un champ et la fécondité d'une
femme.
_D._ Tout ce qui tend à donner la mort est donc un _mal_?
_R._ Oui: et voilà pourquoi des législateurs ont étendu l'idée du mal et
du péché jusque sur le meurtre des animaux.
_D._ Le meurtre d'un homme est donc un crime dans la loi naturelle?
_R._ Oui: et le plus grand que l'on puisse commettre; car tout autre mal
peut se réparer, mais le meurtre ne se répare point.
_D._ Qu'est-ce qu'un _péché_ dans la loi naturelle?
_R._ C'est tout ce qui tend à troubler l'ordre établi par la nature,
pour la conservation et la perfection de l'homme et de la société.
_D._ L'intention peut-elle être un mérite ou un crime?
_R._ Non; car ce n'est qu'une idée sans réalité; mais elle est un
commencement de péché et de mal, par la tendance qu'elle donne vers
l'action.
_D._ Qu'est-ce que la _vertu_ selon la loi naturelle?
_R._ C'est la pratique des actions utiles à l'individu et à la société.
_D._ Que signifie ce mot individu?
_R._ Il signifie un homme considéré isolement de tout autre.
_D._ Qu'est-ce que le _vice_ selon la loi naturelle?
_R._ C'est la pratique des actions nuisibles à l'individu et à la
société.
_D._ Est-ce que la _vertu_ et le _vice_ n'ont pas un objet purement
spirituel et abstrait des sens?
_R._ Non: c'est toujours à un but physique qu'ils se rapportent en
dernière analyse, et ce but est toujours de détruire ou de conserver le
corps.
_D._ Le vice et la vertu ont-ils des degrés de force et d'intensité?
_R._ Oui: selon l'importance des facultés qu'ils attaquent ou qu'ils
favorisent, et selon le nombre d'individus en qui ces facultés sont
favorisées ou lésées.
_D._ Donnez-m'en des exemples?
_R._ L'action de sauver la vie d'un homme est plus vertueuse que celle
de sauver son bien; l'action de sauver la vie de dix hommes l'est plus
que de sauver la vie d'un seul; et l'action utile à tout le genre humain
est plus vertueuse que l'action utile à une seule nation.
_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle la pratique du bien et de la
vertu, et défend-elle celle du mal et du vice?
_R._ Par les avantages mêmes qui résultent de la pratique du bien et de
la vertu pour la conservation de notre corps, et par les dommages qui
résultent, pour notre existence, de la pratique du mal et du vice.
_D._ Ses préceptes sont donc dans l'action?
_R._ Oui: ils sont l'action même considérée dans son effet présent et
dans ses conséquences futures.
_D._ Comment divisez-vous les vertus?
_R._ Nous les divisons en trois classes: 1º vertus individuelles ou
relatives à l'homme seul; 2º vertus domestiques ou relatives à la
famille; 3º et vertus sociales ou relatives à la société.
CHAPITRE V.
Des vertus individuelles.
_D._ Quelles sont les vertus individuelles?
_R._ Elles sont au nombre de cinq principales, savoir:
1º La _science_, qui comprend la prudence et la sagesse;
2º La _tempérance_, qui comprend la sobriété et la chasteté;
3º Le _courage_, ou la force du corps et de l'ame;
4º L'_activité_, c'est-à-dire l'amour du travail et l'emploi du temps;
5º Enfin _la propreté_, ou pureté du corps, tant dans les vêtements que
dans l'habitation.
_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle la _science_?
_R._ Par la raison que l'homme qui connaît les causes et les effets des
choses, pourvoit d'une manière étendue et certaine à sa conservation et
au développement de ses facultés. La science est pour lui l'oeil et la
lumière, qui lui font discerner avec justesse et clarté tous les objets
au milieu desquels il se meut; et voilà pourquoi l'on dit un homme
_éclairé_, pour désigner un homme savant et instruit. Avec la science et
l'instruction on a sans cesse des ressources et des moyens de
subsister; et voilà pourquoi un philosophe, qui avait fait naufrage,
disait au milieu de ses compagnons qui se désolaient de la perte de
leurs fonds: _Pour moi, je porte tous mes fonds en moi_.
_D._ Quel est le vice contraire à la science?
_R._ C'est l'ignorance.
_D._ Comment la loi naturelle défend-elle l'ignorance?
_R._ Par les graves détriments qui en résultent pour notre existence;
car l'ignorant, qui ne connaît ni les causes ni les effets, commet à
chaque instant les erreurs les plus pernicieuses à lui et aux autres;
c'est un aveugle qui marche à tâtons, et qui, à chaque pas, est heurté
ou heurte ses associés.
_D._ Quelle différence y a-t-il entre un ignorant et un sot?
_R._ La même différence qu'entre un aveugle de bonne foi et un aveugle
qui prétend voir clair: la sottise est la réalité de l'ignorance, plus
la vanité du savoir.
_D._ L'ignorance et la sottise sont-elles communes?
_R._ Oui, très-communes; ce sont les maladies habituelles et générales
du genre humain: il y a trois mille ans que le plus sage des hommes
disait: _Le nombre des sots est infini_; et le monde n'a point changé.
_D._ Pourquoi cela?
_R._ Parce que, pour être instruit, il faut beaucoup de travail et de
temps, et que les hommes, nés ignorants et craignant la peine, trouvent
plus commode de rester aveugles et de prétendre voir clair.
_D._ Quelle différence y a-t-il du savant au sage?
_R._ Le savant connaît, et le sage pratique.
_D._ Qu'est-ce que la prudence?
_R._ C'est la vue anticipée, la _prévoyance_ des effets et des
conséquences de chaque chose; prévoyance au moyen de laquelle l'homme
évite les dangers qui le menacent, saisit et suscite les occasions qui
lui sont favorables: d'où il résulte qu'il pourvoit à sa conservation
pour le présent et pour l'avenir d'une manière étendue et sûre, tandis
que l'imprudent qui ne calcule ni ses pas, ni sa conduite, ni les
efforts, ni les résistances, tombe à chaque instant dans mille embarras,
mille périls, qui détruisent plus ou moins lentement ses facultés et son
existence.
_D._ Lorsque l'Évangile appelle bienheureux les pauvres d'esprit,
entend-il parler des ignorants et des imprudents?
_D._ Non; car, en même temps qu'il conseille la simplicité des colombes,
il ajoute la prudente finesse des serpents. Par simplicité d'esprit on
entend la droiture, et le précepte de l'Évangile n'est que celui de la
nature.
CHAPITRE VI.
De la tempérance.
_D._ Qu'est-ce que la tempérance?
_R._ C'est un usage réglé de nos facultés, qui fait que nous n'excédons
jamais, dans nos sensations, le but de la nature à nous conserver; c'est
la modération des passions.
_D._ Quel est le vice contraire à la tempérance?
_R._ C'est le déréglement des passions, l'avidité de toutes les
jouissances, en un mot: la cupidité.
_D._ Quelles sont les branches principales de la tempérance?
_R._ Ce sont la sobriété, la continence ou la chasteté.
_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle la sobriété?
_R._ Par son influence puissante sur notre santé. L'homme sobre digère
avec bien-être; il n'est point accablé du poids des aliments; ses idées
sont claires et faciles, il remplit bien toutes ses fonctions; il vaque
avec intelligence à ses affaires; il vieillit exempt de maladies; il ne
perd point son argent en remèdes, et il jouit avec allégresse des biens
que le sort et sa prudence lui ont procurés. Ainsi, d'une seule vertu
la nature généreuse tire mille récompenses.
_D._ Comment prohibe-t-elle la gourmandise?
_R._ Par les maux nombreux qui y sont attachés. Le gourmand, oppressé
d'aliments, digère avec anxiété; sa tête troublée par les fumées de la
digestion ne conçoit point d'idées nettes et claires; il se livre avec
violence à des mouvements déréglés de luxure et de colère qui nuisent à
sa santé; son corps devient gras, pesant et impropre au travail; il
essuie des maladies douloureuses et dispendieuses; il vit rarement
vieux, et sa vieillesse est remplie de dégoûts et d'infirmités.
_D._ Doit-on considérer l'abstinence et le jeûne comme des actions
vertueuses?
_R._ Oui, lorsque l'on a trop mangé; car alors l'abstinence et le jeûne
sont des remèdes efficaces et simples; mais lorsque le corps a besoin
d'aliments, les lui refuser et le laisser souffrir de soif ou de faim,
c'est un délire et un véritable péché contre la loi naturelle.
_D._ Comment cette loi considère-t-elle l'ivrognerie?
_R._ Comme le vice le plus vil et le plus pernicieux. L'ivrogne, privé
du sens et de la raison que Dieu nous a donnés, profane le bienfait de
la Divinité; il se ravale à la condition des brutes; incapable de guider
même ses pas, il chancelle et tombe comme l'épileptique; il se blesse et
peut même se tuer; sa faiblesse dans cet état le rend le jouet et le
mépris de tout ce qui l'environne; il contracte dans l'ivresse des
marchés ruineux, et il perd ses affaires; il lui échappe des propos
outrageux qui lui suscitent des ennemis, des repentirs; il remplit sa
maison de troubles, de chagrins, et finit par une mort précoce ou par
une vieillesse cacochyme.
_D._ La loi naturelle interdit-elle absolument l'usage du vin?
_R._ Non: elle en défend seulement l'abus; mais comme de l'usage à
l'abus le passage est facile et prompt pour le vulgaire, peut-être les
législateurs qui ont proscrit l'usage du vin ont-ils rendu service à
l'humanité.
_D._ La loi naturelle défend-elle l'usage de certaines viandes, de
certains végétaux, à certains jours, dans certaines saisons?
_R._ Non: elle ne défend absolument que ce qui nuit à la santé; ses
préceptes varient à cet égard comme les personnes, et ils composent même
une science très-délicate et très-importante; car la qualité, la
quantité, la combinaison des aliments, ont la plus grande influence,
non-seulement sur les affections momentanées de l'ame, mais encore sur
ses dispositions habituelles. Un homme n'est point, à jeun le même
qu'après un repas, fût-il sobre. Un verre de liqueur, une tasse de café
donnent des degrés divers de vivacité, de mobilité, de disposition à la
colère, la tristesse ou à la gaieté; tel mets, parce qu'il pèse à
l'estomac, rend morose et chagrin; et tel autre, parce qu'il se digère
bien, donne de l'allégresse, du penchant à obliger, à aimer. L'usage des
végétaux, parce qu'ils nourrissent peu, rend le corps faible, et porte
vers le repos, la paresse, la douceur; l'usage des viandes, parce
qu'elles nourrissent beaucoup, et des spiritueux, parce qu'ils stimulent
les nerfs, donne de la vivacité, de l'inquiétude, de l'audace. Or de ces
habitudes d'aliments résultent des habitudes de constitution et
d'organes qui forment ensuite les tempéraments marqués chacun de leur
caractère. Et voilà pourquoi, surtout dans les pays chauds, les
législateurs ont fait des lois de régime. De longues expériences avaient
appris aux anciens que la science diététique composait une grande partie
de la science morale; chez les Égyptiens, chez les anciens Perses, chez
les Grecs même, à l'aréopage, on ne traitait les affaires graves qu'à
jeun; et l'on a remarqué que chez les peuples où l'on délibère dans la
chaleur des repas ou dans les fumées de la digestion, les délibérations
étaient fougueuses, turbulentes, et leurs résultats fréquemment
déraisonnables et perturbateurs.
CHAPITRE VII.
De la continence.
_D._La loi naturelle prescrit-elle la continence?
_R._ Oui: parce que la modération dans l'usage de la plus vive de nos
sensations est non-seulement utile, mais indispensable au maintien des
forces et de la santé; et parce qu'un calcul simple prouve que, pour
quelques minutes de privation, l'on se procure de longues journées de
vigueur d'esprit et de corps.
_D._ Comment défend-elle le libertinage?
_R._ Par les maux nombreux qui en résultent pour l'existence physique et
morale. L'homme qui s'y livre s'énerve, s'allanguit; il ne peut plus
vaquer à ses études ou à ses travaux; il contracte des habitudes
oiseuses, dispendieuses, qui portent atteinte à ses moyens de vivre, à
sa considération publique, à son crédit: ses intrigues lui causent des
embarras, des soucis, des querelles, des procès; sans compter les
maladies graves et profondes, la perte de ses forces par un poison
intérieur et lent, l'hébétude de son esprit par l'épuisement du genre
nerveux, et enfin une vieillesse prématurée et infirme.
_D._ La loi naturelle considère-t-elle comme vertu cette chasteté
absolue si recommandée dans les institutions monastiques?
_R._ Non; car cette chasteté n'est utile ni à la société où elle a lieu,
ni à l'individu qui la pratique: elle est même nuisible à l'un et à
l'autre. D'abord elle nuit à la société en ce qu'elle la prive de la
population, qui est un de ses principaux moyens de richesse et de
puissance; et de plus, en ce que les célibataires, bornant toutes leurs
vues et leur affections au temps de leur vie, ont en général un égoïsme
peu favorable aux intérêts généraux de la société.
En second lieu, elle nuit aux individus qui la pratiquent, par cela même
qu'elle les dépouille d'une foule d'affections et de relations qui sont
la source de la plupart des vertus domestiques et sociales; et de plus,
il arrive souvent, par des circonstances d'âge, de régime, de
tempérament, que la continence absolue nuit à la santé et cause de
graves maladies, parce qu'elle contrarie les lois physiques sur
lesquelles la nature a fondé le système de la reproduction des êtres: et
ceux qui vantent si fort la chasteté, même en supposant qu'ils soient de
bonne foi, sont en contradiction avec leur propre doctrine, qui consacre
la loi de la nature par le commandement si connu: _Croissez et
multipliez_.
_D._ Pourquoi la chasteté est-elle plus considérée comme vertu dans les
femmes que dans les hommes?