_R._ On le dit par deux raisons: 1º parce que l'on a remarqué qu'il y

avait des actes et des sentiments communs à tous les hommes, ce qui

vient de leur commune organisation; 2º parce que les premiers

philosophes ont cru que les hommes naissaient avec des idées déja

formées, ce qui est maintenant démontré une erreur.

_D._ Les philosophes se trompent donc?

_R._ Oui, cela leur arrive.

_D._ Pourquoi cela?

_R._ Iº Parce qu'ils sont hommes; 2º parce que les ignorants appellent

philosophes tous ceux qui raisonnent bien ou mal; 3º parce que ceux qui

raisonnent sur beaucoup de choses, et qui en raisonnent les premiers,

sont sujets à se tromper.

_D._ Si la loi naturelle n'est pas écrite, ne devient-elle pas une chose

arbitraire et idéale?

_R._ Non; parce qu'elle consiste tout entière en faits dont la

démonstration peut sans cesse se renouveler aux sens, et composer une

science aussi précise et aussi exacte que la géométrie et les

mathématiques; et c'est par la raison même que la loi naturelle forme

une science exacte, que les hommes, nés ignorants et vivant distraits,

ne l'ont connue, jusqu'à nos jours, que superficiellement.

CHAPITRE III.

Principes de la loi naturelle par rapport à l'homme.

_D._ Développez-moi les principes de la loi naturelle par rapport à

l'homme?

_R._ Ils sont simples; ils se réduisent à un précepte fondamental et

unique.

_D._ Quel est ce précepte?

_R._ C'est la conservation de soi-même.

_D._ Est-ce que le bonheur n'est pas aussi un précepte de la loi

naturelle?

_R._ Oui; mais comme le bonheur est un état accidentel qui n'a lieu que

dans le développement des facultés de l'homme et du système social, il

n'est point le but immédiat et direct de la nature; c'est, pour ainsi

dire, un objet de luxe, surajouté à l'objet nécessaire et fondamental de

la conservation.

_D._ Comment la nature ordonne-t-elle à l'homme de se conserver?

_R._ Par deux sensations puissantes et involontaires, qu'elle a

attachées comme deux guides, deux _génies gardiens_ à toutes ses

actions: l'une, sensation de douleur, par laquelle elle l'avertit et le

détourne de tout ce qui tend à le détruire; l'autre, sensation de

plaisir, par laquelle elle l'attire et le porte vers tout ce qui tend à

conserver et à développer son existence.

_D._ Le plaisir n'est donc pas un _mal_, un _péché_, comme le prétendent

les casuistes?

_R._ Non: il ne l'est qu'autant qu'il tend à détruire la vie et la

santé, qui, du propre aveu de ces casuistes, nous viennent de Dieu même.

_D._ Le plaisir est-il l'objet principal de notre existence, comme l'on

dit quelques philosophes?

_R._ Non: il ne l'est pas plus que la douleur; le plaisir est un

encouragement à vivre, comme la douleur est un repoussement à mourir.

_D._ Comment prouvez-vous cette assertion?

_R._ Par deux faits palpables: l'un, que le plaisir, s'il est pris au

delà du besoin, conduit à la destruction; par exemple, un homme qui

abuse du plaisir de manger ou de boire, attaque sa santé et nuit à sa

vie. L'autre, que la douleur conduit quelquefois à la conservation; par

exemple, un homme qui se fait couper un membre gangrené souffre de la

douleur, et c'est afin de ne pas périr tout entier.

_D._ Mais cela même ne prouve-t-il pas que nos sensations peuvent nous

tromper sur le but de notre conservation?

_R._ Oui: elles le peuvent momentanément.

_D._ Comment nos sensations nous trompent-elles?

_R._ De deux manières: par ignorance, et par passion.

_D._ Quand nous trompent-elles par ignorance?

_R._ Lorsque nous agissons sans connaître l'action et l'effet des objets

sur nos sens; par exemple, lorsqu'un homme touche des orties sans

connaître leur qualité piquante, ou lorsqu'il mâche de l'opium dont il

ignore la qualité endormante.

_D._ Quand nous trompent-elles par passion?

_R._ Lorsque, connaissant l'action nuisible des objets, nous nous

livrons cependant à la fougue de nos désirs et de nos appétits; par

exemple, lorsqu'un homme qui sait que le vin enivre en boit avec excès.

_D._ Que résulte-t-il de là?

_R._ Il en résulte que l'ignorance dans laquelle nous naissons, et que

les appétits déréglés auxquels nous nous livrons, sont contraires à

notre conservation; que par conséquent l'instruction de notre esprit et

la modération de nos passions sont deux obligations, deux lois qui

dérivent immédiatement de la première loi de la conservation.

_D._ Mais si nous naissons ignorants, l'ignorance n'est-elle pas une loi

naturelle?

_R._ Pas davantage que de rester enfants, nus et faibles. Loin d'être

pour l'homme une loi de la nature, l'ignorance est un obstacle à la

pratique de toutes ses lois. C'est le véritable péché originel.

_D._ Pourquoi donc s'est-il trouvé des moralistes qui l'ont regardée

comme une vertu et une perfection?

_R._ Parce que par bizarrerie d'esprit, ou par misanthropie, ils ont

confondu l'abus des connaissances avec les connaissances mêmes: comme

si, parce que les hommes abusent de la parole, il fallait leur couper la

langue: comme si la perfection et la vertu consistaient dans la nullité,

et non dans le développement et le bon emploi de nos facultés.

_D._ L'instruction est donc une nécessité indispensable à l'existence de

l'homme?

_R._ Oui: tellement indispensable, que sans elle il est à chaque instant

frappé, et blessé par tous les êtres qui l'environnent; car, s'il ne

connaît pas les effets du feu, il se brûle; ceux de l'eau, il se noie;

ceux de l'opium, il s'empoisonne: si dans l'état sauvage il ne connaît

pas les ruses des animaux et l'art de saisir le gibier, il périt de

faim; si dans l'état social il ne connaît pas la marche des saisons, il

ne peut ni labourer, ni s'alimenter; ainsi de toutes ses actions dans

tous les besoins de sa conservation.

_D._ Mais toutes ces notions nécessaires à son existence et au

développement de ses facultés, l'homme isolé peut-il se les procurer?

_R._ Non: il ne le peut qu'avec l'aide de ses semblables, que vivant en

_société_.

_D._ Mais la société n'est-elle pas pour l'homme un état contre nature?

_R._ Non: elle est au contraire un besoin, une loi que la nature lui

impose par le propre fait de son organisation; car, 1º la nature a

tellement constitué l'être humain, qu'il ne voit point son semblable

d'un autre sexe sans éprouver des émotions et un attrait dont les suites

le conduisent à vivre en famille, qui déja est un état de société; 2º en

le formant sensible, elle l'a organisé de manière que les sensations

d'autrui se réfléchissent en lui-même, et y excitent des _co-sentiments_

de plaisir, de douleur, qui sont un attrait et un lien indissoluble de

la société, 3º enfin l'état de société, fondé sur les besoins de

l'homme, n'est qu'un moyen de plus de remplir la loi de se conserver; et

dire que cet état est hors de nature parce qu'il est plus parfait, c'est

dire qu'un fruit amer et sauvage dans les bois, n'est plus le produit de

la nature, alors qu'il est devenu doux et délicieux dans les jardins où

on l'a cultivé.

_D._ Pourquoi donc les philosophes ont-ils appelé la vie sauvage l'état

de _perfection_?

_R._ Parce que, comme je vous l'ai dit, le vulgaire a souvent donné le

nom de philosophes à des esprits bizarres, qui, par morosité, par vanité

blessée, par dégoût des vices de la société, se sont fait de l'état

sauvage des idées chimériques, contradictoires à leur propre système de

l'homme parfait.

_D._ Quel est le vrai sens de ce mot _philosophe_?

_R._ Le mot _philosophe_ signifie _amant de la sagesse_: or, comme la

sagesse consiste dans la pratique des lois naturelles, le vrai

philosophe est celui qui connaît ces lois avec étendue et justesse, et

qui y conforme toute sa conduite.

_D._ Qu'est-ce que l'homme dans l'état sauvage?

_R._ C'est un animal brut, ignorant, une bête méchante et féroce, à la

manière des ours et des orang-outangs.

_D._ Est-il heureux dans cet état?

_R._ Non; car il n'a que les sensations du moment; et ces sensations

sont habituellement celles de besoins violents qu'il ne peut remplir,

attendu qu'il est ignorant par nature et faible par son isolement.

_D._ Est-il libre?

_R._ Non: il est le plus esclave des êtres; car sa vie dépend de tout ce

qui l'entoure; il n'est pas libre de manger quand il a faim, de se

reposer quand il est las, de se réchauffer quand il a froid; il court

risque à chaque instant de périr: aussi la nature n'a-t-elle présenté

que par hasard de tels individus; et l'on voit que tous les efforts de

l'espèce humaine depuis son origine n'ont tendu qu'à sortir de cet état

violent, par le besoin pressant de sa conservation.

_D._ Mais ce besoin de conservation ne produit-il pas dans les individus

l'_égoïsme_, c'est-à-dire l'_amour_ de _soi_? et l'égoïsme n'est-il pas

contraire à l'état social?

_R._ Non; car, si par _égoïsme_ vous entendez le penchant à nuire à

autrui, ce n'est plus l'amour de soi, c'est la haine des autres. L'amour

de soi, pris dans son vrai sens, non-seulement n'est pas contraire à la

société, il en est le plus ferme appui, par la nécessité de ne pas nuire

à autrui, de peur qu'en retour autrui ne nous nuise.

Ainsi la conversation de l'homme, et le développement de ses facultés

dirigé vers ce but, sont la véritable loi de la nature dans la

production de l'être humain; et c'est de ce principe simple et fécond

que dérivent, c'est à lui que se rapportent, c'est sur lui que se

mesurent toutes les idées de _bien_ et de _mal_, de _vice_ et de

_vertu_, de _juste_ ou d'_injuste_, de _vérité_ ou d'_erreur_, de

_permis_ ou de _défendu_, qui fondent la morale de l'homme individu, ou

de l'homme social.

CHAPITRE IV.

Bases de la morale; du bien, du mal, du péché, du crime, du vice et de

la vertu.

_D._ Qu'est-ce que le _bien_ selon la loi naturelle?

_R._ C'est tout ce qui tend à conserver et perfectionner l'homme.

_D._ Qu'est-ce que le _mal_?

_R._ C'est tout ce qui tend à détruire et détériorer l'homme.

_D._ Qu'entend-on par mal et bien _physique_, mal et bien _moral_?

_R._ On entend par ce mot _physique_, tout ce qui agit immédiatement sur

le corps. La santé est un bien _physique_; la maladie est un mal

_physique_. Par _moral_, on entend ce qui n'agit que par des

conséquences plus ou moins prochaines. La calomnie est un mal _moral_;

la bonne réputation est un bien _moral_, parce que l'une et l'autre

occasionent à notre égard des dispositions et des _habitudes_[33] de la

part des autres hommes, qui sont utiles ou nuisibles à notre

conservation, et qui attaquent ou favorisent nos moyens d'existence.

_D._ Tout ce qui tend à conserver ou à produire est donc un _bien_?

_R._ Oui: et voilà pourquoi certains législateurs ont placé au rang des

ouvres agréables à Dieu, la culture d'un champ et la fécondité d'une

femme.

_D._ Tout ce qui tend à donner la mort est donc un _mal_?

_R._ Oui: et voilà pourquoi des législateurs ont étendu l'idée du mal et

du péché jusque sur le meurtre des animaux.

_D._ Le meurtre d'un homme est donc un crime dans la loi naturelle?

_R._ Oui: et le plus grand que l'on puisse commettre; car tout autre mal

peut se réparer, mais le meurtre ne se répare point.

_D._ Qu'est-ce qu'un _péché_ dans la loi naturelle?

_R._ C'est tout ce qui tend à troubler l'ordre établi par la nature,

pour la conservation et la perfection de l'homme et de la société.

_D._ L'intention peut-elle être un mérite ou un crime?

_R._ Non; car ce n'est qu'une idée sans réalité; mais elle est un

commencement de péché et de mal, par la tendance qu'elle donne vers

l'action.

_D._ Qu'est-ce que la _vertu_ selon la loi naturelle?

_R._ C'est la pratique des actions utiles à l'individu et à la société.

_D._ Que signifie ce mot individu?

_R._ Il signifie un homme considéré isolement de tout autre.

_D._ Qu'est-ce que le _vice_ selon la loi naturelle?

_R._ C'est la pratique des actions nuisibles à l'individu et à la

société.

_D._ Est-ce que la _vertu_ et le _vice_ n'ont pas un objet purement

spirituel et abstrait des sens?

_R._ Non: c'est toujours à un but physique qu'ils se rapportent en

dernière analyse, et ce but est toujours de détruire ou de conserver le

corps.

_D._ Le vice et la vertu ont-ils des degrés de force et d'intensité?

_R._ Oui: selon l'importance des facultés qu'ils attaquent ou qu'ils

favorisent, et selon le nombre d'individus en qui ces facultés sont

favorisées ou lésées.

_D._ Donnez-m'en des exemples?

_R._ L'action de sauver la vie d'un homme est plus vertueuse que celle

de sauver son bien; l'action de sauver la vie de dix hommes l'est plus

que de sauver la vie d'un seul; et l'action utile à tout le genre humain

est plus vertueuse que l'action utile à une seule nation.

_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle la pratique du bien et de la

vertu, et défend-elle celle du mal et du vice?

_R._ Par les avantages mêmes qui résultent de la pratique du bien et de

la vertu pour la conservation de notre corps, et par les dommages qui

résultent, pour notre existence, de la pratique du mal et du vice.

_D._ Ses préceptes sont donc dans l'action?

_R._ Oui: ils sont l'action même considérée dans son effet présent et

dans ses conséquences futures.

_D._ Comment divisez-vous les vertus?

_R._ Nous les divisons en trois classes: 1º vertus individuelles ou

relatives à l'homme seul; 2º vertus domestiques ou relatives à la

famille; 3º et vertus sociales ou relatives à la société.

CHAPITRE V.

Des vertus individuelles.

_D._ Quelles sont les vertus individuelles?

_R._ Elles sont au nombre de cinq principales, savoir:

1º La _science_, qui comprend la prudence et la sagesse;

2º La _tempérance_, qui comprend la sobriété et la chasteté;

3º Le _courage_, ou la force du corps et de l'ame;

4º L'_activité_, c'est-à-dire l'amour du travail et l'emploi du temps;

5º Enfin _la propreté_, ou pureté du corps, tant dans les vêtements que

dans l'habitation.

_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle la _science_?

_R._ Par la raison que l'homme qui connaît les causes et les effets des

choses, pourvoit d'une manière étendue et certaine à sa conservation et

au développement de ses facultés. La science est pour lui l'oeil et la

lumière, qui lui font discerner avec justesse et clarté tous les objets

au milieu desquels il se meut; et voilà pourquoi l'on dit un homme

_éclairé_, pour désigner un homme savant et instruit. Avec la science et

l'instruction on a sans cesse des ressources et des moyens de

subsister; et voilà pourquoi un philosophe, qui avait fait naufrage,

disait au milieu de ses compagnons qui se désolaient de la perte de

leurs fonds: _Pour moi, je porte tous mes fonds en moi_.

_D._ Quel est le vice contraire à la science?

_R._ C'est l'ignorance.

_D._ Comment la loi naturelle défend-elle l'ignorance?

_R._ Par les graves détriments qui en résultent pour notre existence;

car l'ignorant, qui ne connaît ni les causes ni les effets, commet à

chaque instant les erreurs les plus pernicieuses à lui et aux autres;

c'est un aveugle qui marche à tâtons, et qui, à chaque pas, est heurté

ou heurte ses associés.

_D._ Quelle différence y a-t-il entre un ignorant et un sot?

_R._ La même différence qu'entre un aveugle de bonne foi et un aveugle

qui prétend voir clair: la sottise est la réalité de l'ignorance, plus

la vanité du savoir.

_D._ L'ignorance et la sottise sont-elles communes?

_R._ Oui, très-communes; ce sont les maladies habituelles et générales

du genre humain: il y a trois mille ans que le plus sage des hommes

disait: _Le nombre des sots est infini_; et le monde n'a point changé.

_D._ Pourquoi cela?

_R._ Parce que, pour être instruit, il faut beaucoup de travail et de

temps, et que les hommes, nés ignorants et craignant la peine, trouvent

plus commode de rester aveugles et de prétendre voir clair.

_D._ Quelle différence y a-t-il du savant au sage?

_R._ Le savant connaît, et le sage pratique.

_D._ Qu'est-ce que la prudence?

_R._ C'est la vue anticipée, la _prévoyance_ des effets et des

conséquences de chaque chose; prévoyance au moyen de laquelle l'homme

évite les dangers qui le menacent, saisit et suscite les occasions qui

lui sont favorables: d'où il résulte qu'il pourvoit à sa conservation

pour le présent et pour l'avenir d'une manière étendue et sûre, tandis

que l'imprudent qui ne calcule ni ses pas, ni sa conduite, ni les

efforts, ni les résistances, tombe à chaque instant dans mille embarras,

mille périls, qui détruisent plus ou moins lentement ses facultés et son

existence.

_D._ Lorsque l'Évangile appelle bienheureux les pauvres d'esprit,

entend-il parler des ignorants et des imprudents?

_D._ Non; car, en même temps qu'il conseille la simplicité des colombes,

il ajoute la prudente finesse des serpents. Par simplicité d'esprit on

entend la droiture, et le précepte de l'Évangile n'est que celui de la

nature.

CHAPITRE VI.

De la tempérance.

_D._ Qu'est-ce que la tempérance?

_R._ C'est un usage réglé de nos facultés, qui fait que nous n'excédons

jamais, dans nos sensations, le but de la nature à nous conserver; c'est

la modération des passions.

_D._ Quel est le vice contraire à la tempérance?

_R._ C'est le déréglement des passions, l'avidité de toutes les

jouissances, en un mot: la cupidité.

_D._ Quelles sont les branches principales de la tempérance?

_R._ Ce sont la sobriété, la continence ou la chasteté.

_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle la sobriété?

_R._ Par son influence puissante sur notre santé. L'homme sobre digère

avec bien-être; il n'est point accablé du poids des aliments; ses idées

sont claires et faciles, il remplit bien toutes ses fonctions; il vaque

avec intelligence à ses affaires; il vieillit exempt de maladies; il ne

perd point son argent en remèdes, et il jouit avec allégresse des biens

que le sort et sa prudence lui ont procurés. Ainsi, d'une seule vertu

la nature généreuse tire mille récompenses.

_D._ Comment prohibe-t-elle la gourmandise?

_R._ Par les maux nombreux qui y sont attachés. Le gourmand, oppressé

d'aliments, digère avec anxiété; sa tête troublée par les fumées de la

digestion ne conçoit point d'idées nettes et claires; il se livre avec

violence à des mouvements déréglés de luxure et de colère qui nuisent à

sa santé; son corps devient gras, pesant et impropre au travail; il

essuie des maladies douloureuses et dispendieuses; il vit rarement

vieux, et sa vieillesse est remplie de dégoûts et d'infirmités.

_D._ Doit-on considérer l'abstinence et le jeûne comme des actions

vertueuses?

_R._ Oui, lorsque l'on a trop mangé; car alors l'abstinence et le jeûne

sont des remèdes efficaces et simples; mais lorsque le corps a besoin

d'aliments, les lui refuser et le laisser souffrir de soif ou de faim,

c'est un délire et un véritable péché contre la loi naturelle.

_D._ Comment cette loi considère-t-elle l'ivrognerie?

_R._ Comme le vice le plus vil et le plus pernicieux. L'ivrogne, privé

du sens et de la raison que Dieu nous a donnés, profane le bienfait de

la Divinité; il se ravale à la condition des brutes; incapable de guider

même ses pas, il chancelle et tombe comme l'épileptique; il se blesse et

peut même se tuer; sa faiblesse dans cet état le rend le jouet et le

mépris de tout ce qui l'environne; il contracte dans l'ivresse des

marchés ruineux, et il perd ses affaires; il lui échappe des propos

outrageux qui lui suscitent des ennemis, des repentirs; il remplit sa

maison de troubles, de chagrins, et finit par une mort précoce ou par

une vieillesse cacochyme.

_D._ La loi naturelle interdit-elle absolument l'usage du vin?

_R._ Non: elle en défend seulement l'abus; mais comme de l'usage à

l'abus le passage est facile et prompt pour le vulgaire, peut-être les

législateurs qui ont proscrit l'usage du vin ont-ils rendu service à

l'humanité.

_D._ La loi naturelle défend-elle l'usage de certaines viandes, de

certains végétaux, à certains jours, dans certaines saisons?

_R._ Non: elle ne défend absolument que ce qui nuit à la santé; ses

préceptes varient à cet égard comme les personnes, et ils composent même

une science très-délicate et très-importante; car la qualité, la

quantité, la combinaison des aliments, ont la plus grande influence,

non-seulement sur les affections momentanées de l'ame, mais encore sur

ses dispositions habituelles. Un homme n'est point, à jeun le même

qu'après un repas, fût-il sobre. Un verre de liqueur, une tasse de café

donnent des degrés divers de vivacité, de mobilité, de disposition à la

colère, la tristesse ou à la gaieté; tel mets, parce qu'il pèse à

l'estomac, rend morose et chagrin; et tel autre, parce qu'il se digère

bien, donne de l'allégresse, du penchant à obliger, à aimer. L'usage des

végétaux, parce qu'ils nourrissent peu, rend le corps faible, et porte

vers le repos, la paresse, la douceur; l'usage des viandes, parce

qu'elles nourrissent beaucoup, et des spiritueux, parce qu'ils stimulent

les nerfs, donne de la vivacité, de l'inquiétude, de l'audace. Or de ces

habitudes d'aliments résultent des habitudes de constitution et

d'organes qui forment ensuite les tempéraments marqués chacun de leur

caractère. Et voilà pourquoi, surtout dans les pays chauds, les

législateurs ont fait des lois de régime. De longues expériences avaient

appris aux anciens que la science diététique composait une grande partie

de la science morale; chez les Égyptiens, chez les anciens Perses, chez

les Grecs même, à l'aréopage, on ne traitait les affaires graves qu'à

jeun; et l'on a remarqué que chez les peuples où l'on délibère dans la

chaleur des repas ou dans les fumées de la digestion, les délibérations

étaient fougueuses, turbulentes, et leurs résultats fréquemment

déraisonnables et perturbateurs.

CHAPITRE VII.

De la continence.

_D._La loi naturelle prescrit-elle la continence?

_R._ Oui: parce que la modération dans l'usage de la plus vive de nos

sensations est non-seulement utile, mais indispensable au maintien des

forces et de la santé; et parce qu'un calcul simple prouve que, pour

quelques minutes de privation, l'on se procure de longues journées de

vigueur d'esprit et de corps.

_D._ Comment défend-elle le libertinage?

_R._ Par les maux nombreux qui en résultent pour l'existence physique et

morale. L'homme qui s'y livre s'énerve, s'allanguit; il ne peut plus

vaquer à ses études ou à ses travaux; il contracte des habitudes

oiseuses, dispendieuses, qui portent atteinte à ses moyens de vivre, à

sa considération publique, à son crédit: ses intrigues lui causent des

embarras, des soucis, des querelles, des procès; sans compter les

maladies graves et profondes, la perte de ses forces par un poison

intérieur et lent, l'hébétude de son esprit par l'épuisement du genre

nerveux, et enfin une vieillesse prématurée et infirme.

_D._ La loi naturelle considère-t-elle comme vertu cette chasteté

absolue si recommandée dans les institutions monastiques?

_R._ Non; car cette chasteté n'est utile ni à la société où elle a lieu,

ni à l'individu qui la pratique: elle est même nuisible à l'un et à

l'autre. D'abord elle nuit à la société en ce qu'elle la prive de la

population, qui est un de ses principaux moyens de richesse et de

puissance; et de plus, en ce que les célibataires, bornant toutes leurs

vues et leur affections au temps de leur vie, ont en général un égoïsme

peu favorable aux intérêts généraux de la société.

En second lieu, elle nuit aux individus qui la pratiquent, par cela même

qu'elle les dépouille d'une foule d'affections et de relations qui sont

la source de la plupart des vertus domestiques et sociales; et de plus,

il arrive souvent, par des circonstances d'âge, de régime, de

tempérament, que la continence absolue nuit à la santé et cause de

graves maladies, parce qu'elle contrarie les lois physiques sur

lesquelles la nature a fondé le système de la reproduction des êtres: et

ceux qui vantent si fort la chasteté, même en supposant qu'ils soient de

bonne foi, sont en contradiction avec leur propre doctrine, qui consacre

la loi de la nature par le commandement si connu: _Croissez et

multipliez_.

_D._ Pourquoi la chasteté est-elle plus considérée comme vertu dans les

femmes que dans les hommes?

Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires · 第 17 / 26 段