auxquelles vous êtes attachés, nous vous demandons sur quels motifs vous
en fondez la persuasion: est-ce par un choix réfléchi que vous suivez
l'étendard d'un prophète plutôt que celui d'un autre? Avant d'adopter
telle doctrine plutôt que telle autre, les avez-vous d'abord comparées?
en avez-vous fait un mûr examen? ou bien ne les avez-vous reçues que du
hasard de la naissance, que de l'empire de l'habitude et de l'éducation?
Ne naissez-vous pas chrétiens sur les bords du Tibre, musulmans sur ceux
de l'Euphrate, idolâtres aux rives de l'Indus, comme vous naissez blonds
dans les régions froides, et brûlés sous le soleil africain? Et si vos
opinions sont l'effet de votre position fortuite sur la terre, de la
parenté, de l'imitation, comment le hasard vous devient-il un motif de
conviction, un argument de vérité?
«En second lieu, lorsque nous méditons sur l'exclusion respective et
l'intolérance arbitraire de vos prétentions, nous sommes effrayés des
conséquences qui découlent de vos propres principes. Peuples! qui vous
dévouez tous réciproquement aux traits de la colère céleste, supposez
qu'en ce moment l'_Être universel_ que vous révérez, descendit des cieux
sur cette multitude, et qu'investi de toute sa puissance, il s'assît sur
ce trône pour vous juger tous; supposez qu'il vous dît: «Mortels! c'est
votre propre justice que je vais exercer sur vous. Oui, de tant de
cultes qui vous partagent, un seul aujourd'hui sera préféré; tous les
autres, toute cette multitude d'étendards, de peuples, de prophètes,
seront condamnés à une perte éternelle; et ce n'est point assez....
parmi les sectes du _culte choisi_, une seule peut me plaire, et toutes
les autres seront condamnées; mais ce n'est point encore assez: de ce
petit groupe réservé, il faut que j'exclue tous ceux qui n'ont pas
rempli les conditions qu'imposent ses préceptes: ô hommes! à quel petit
nombre d'_élus_ avez-vous borné votre race! à quelle pénurie de
bienfaits réduisez-vous mon immense bonté? à quelle solitude
d'admirateurs condamnez-vous ma grandeur et ma gloire?»
Et le législateur se levant: «N'importe; vous l'avez voulu; peuples!
voilà l'urne où vos noms sont placés: un seul sortira.... Osez tirer
cette loterie terrible....» Et les peuples, saisis de frayeur,
s'écrièrent: _Non, non_; nous sommes _tous frères_, _tous égaux_; nous
ne pouvons nous condamner.
Alors le législateur s'étant rassis, reprit: «Ô hommes! qui disputez sur
tant de sujets, prêtez une oreille attentive à un problème que vous
m'offrez, et que vous devez résoudre vous-mêmes.» Et les peuples ayant
prêté une grande attention, le législateur leva un bras vers le ciel; et
montrant le soleil: Peuples, dit-il, ce soleil qui vous éclaire vous
paraît-il carré ou triangulaire? Non, répondirent-ils unanimement, il
est rond.
Puis prenant la balance d'or qui était sur l'autel: Cet or que vous
maniez tous les jours, est-il plus pesant qu'un même volume de cuivre?
Oui, répondirent unanimement tous les peuples, l'or est plus pesant que
le cuivre....
Et le législateur prenant l'épée: Ce fer est-il moins dur que du plomb?
Non, dirent les peuples.
Le sucre est-il doux et le fiel amer?--Oui.
Aimez-vous tous le plaisir, et haïssez-vous la douleur?--Oui.
Ainsi vous êtes tous d'accord sur ces objets et sur une foule d'autres
semblables.
Maintenant, dites, y a-t-il un gouffre au centre de la terre et des
habitants dans la lune?
À cette question, ce fut une rumeur universelle; et chacun y répondant
diversement, les uns disaient _oui_, d'autres disaient _non_; ceux-ci,
que _cela était probable_; ceux-là, que la question _était oiseuse,
ridicule_; et d'autres, que cela _était bon à savoir_: et ce fut une
discordance générale.
Après quelque temps, le législateur ayant rétabli le silence: «Peuples,
dit-il, expliquez-nous ce problème. Je vous ai proposé plusieurs
questions, sur lesquelles vous avez tous été d'accord, sans distinction
de race ni de secte: _hommes blancs_, _hommes noirs_, sectateurs de
_Mahomet_ ou de _Moïse_, adorateurs de _Boudda_ ou de _Iêsous_, vous
avez tous fait la même réponse. Je vous en propose une autre, et vous
êtes tous discordants! _Pourquoi cette unanimité dans un cas, et cette
discordance dans un autre_?
Et le groupe des hommes simples et sauvages prenant la parole, répondit:
«La raison en est simple: dans le premier cas, nous _voyons_, nous
_sentons_ les objets, nous en parlons par sensation; dans le second, ils
sont hors de la portée de nos sens; nous n'en parlons que par
conjecture.»
«Vous avez résolu le problème, dit le législateur; ainsi, votre propre
aveu établit cette première vérité:
«_Que toutes les fois que les objets peuvent être soumis à vos sens,
vous êtes d'accord dans votre prononcé;_
«_Et que vous ne différez d'opinion, de sentiment, que quand les objets
sont absents et hors de votre portée._
«Or, de ce premier fait en découle un second, également clair et digne
de remarque. De ce que vous êtes d'accord sur ce que vous connaissez
avec certitude, il s'ensuit que vous n'êtes _discordants que sur ce que
vous ne connaissez pas bien, sur ce dont vous n'êtes pas assurés_;
c'est-à-dire _que vous vous disputez, que vous vous querellez, que vous
vous battez pour ce qui est incertain, pour ce dont vous doutez_. Ô
hommes! n'est-ce pas là folie?
«Et n'est-il pas alors démontré que ce n'est point pour la vérité que
vous contestez; que ce n'est point sa cause que vous défendez, mais
celle de vos affections, de vos préjugés; que ce n'est point l'objet tel
qu'il est en lui que vous voulez prouver, mais l'objet tel que vous le
voyez; c'est-à-dire que vous voulez faire prévaloir, non pas
l'_évidence_ de la _chose_, mais l'_opinion_ de votre personne, votre
manière de voir et de juger. C'est une _puissance_ que vous voulez
exercer, un intérêt que vous voulez satisfaire, une prérogative que vous
vous arrogez; c'est la _lutte de votre vanité_. _Or, comme chacun de
vous, en se comparant à tout autre, se trouve son égal, son semblable_,
il résiste par le sentiment d'un _même droit_. Et vos disputes, vos
combats, votre intolérance, sont l'effet de ce _droit_ que vous vous
déniez, et de la _conscience inhérente_ de _votre égalité_.
«Or, le seul moyen d'être d'accord est de revenir à la nature, et de
prendre pour arbitre et régulateur l'ordre de choses qu'elle-même a
posé; et alors votre accord prouve encore cette autre vérité:
«_Que les êtres réels ont en eux-mêmes une manière d'exister identique,
constante, uniforme, et qu'il existe dans vos organes une manière
semblable d'en être affectés._
«_Mais en même temps, à raison de la mobilité de ces organes par votre
volonté_, vous pouvez concevoir des affections différentes, et vous
trouver avec les mêmes objets dans des rapports divers, en sorte que
vous êtes à leur égard comme _une glace réfléchissante, capable de les
rendre tels qu'ils sont en effet, mais capable aussi de les défigurer et
de les altérer_.
«D'où il suit que, _toutes les fois que vous percevez les objets tels
qu'ils sont, vous êtes d'accord entre vous et avec eux-mêmes, et cette
similitude entre vos sensations et la manière dont existent les êtres_,
est ce qui constitue pour vous leur _vérité_;
«Qu'au contraire, toutes les fois que vous différez d'opinions, _votre
dissentiment_ est la _preuve_ que vous ne _représentez pas les objets
tels qu'ils sont, que vous les changez_.
«Et de là se déduit encore, que _les causes de vos dissentiments
n'existent pas dans les objets eux-mêmes, mais dans vos esprits_, dans
la manière dont vous _percevez_ ou _dont vous jugez_.
«Pour établir l'_unanimité d'opinion_, il faut donc préalablement bien
établir la _certitude_, bien constater _que les tableaux que se peint
l'esprit sont exactement ressemblants à leurs modèles_; qu'il réfléchit
les objets correctement tels qu'ils existent. Or, cet effet ne peut
s'obtenir qu'autant que ces objets peuvent être rapportés au témoignage,
et soumis à l'examen des sens. Tout ce qui ne peut subir cette épreuve
est par-là même impossible à juger; il n'existe à son égard aucune
règle, aucun terme de comparaison, aucun moyen de certitude.
«D'où il faut conclure que, _pour vivre en concorde et en paix_, il faut
consentir à ne point prononcer sur de tels objets, à ne leur attacher
aucune importance; en un mot, qu'_il faut tracer une ligne de
démarcation entre les objets vérifiables_ et ceux _qui ne peuvent être
vérifiés_, et séparer d'une barrière inviolable _le monde des êtres
fantastiques_ du monde des réalités; c'est-à-dire qu'il faut _ôter tout
effet civil aux opinions théologiques et religieuses_.
«Voilà, ô peuples! le but que s'est proposé une grande nation affranchie
de ses fers et de ses préjugés; voilà l'ouvrage que nous avions
entrepris sous ses regards et par ses ordres, quand vos rois et vos
prêtres sont venus le troubler.... Ô rois et prêtres! vous pouvez
suspendre encore quelque temps la publication solennelle des lois de la
nature, mais il n'est plus en votre pouvoir de les anéantir ou de les
renverser.»
Alors un cri immense s'éleva de toutes les parties de l'assemblée; et
l'universalité des peuples, par un mouvement unanime, témoignant son
adhésion aux paroles du législateur: «Reprenez, lui dirent-ils, votre
saint et sublime ouvrage, et portez-le à sa perfection! Recherchez des
lois que la nature a posées en nous pour nous diriger, et dressez-en
l'authentique et immuable code; mais que ce ne soit plus pour une seule
nation, pour une seule famille: que ce soit pour nous tous sans
exception! Soyez le législateur de tout le _genre humain_, ainsi que
vous serez l'_interprète de la même nature_; montrez-nous la ligne qui
sépare le _monde_ des _chimères_ de _celui_ des _réalités_, et
enseignez-nous, après tant de religions et d'erreurs, la religion de
l'évidence et de la vérité!»
Alors le législateur, ayant repris la recherche et l'examen des
attributs physiques et constitutifs de l'homme, des mouvements et des
affections qui le régissent dans l'état _individuel_ et _social_,
développa en ces mots les lois sur lesquelles la nature elle-même a
fondé son bonheur.
LA
LOI NATURELLE,
ou
PRINCIPES PHYSIQUES
DE LA MORALE,
DÉDUITS DE L'ORGANISATION DE L'HOMME ET DE
L'UNIVERS.
AVERTISSEMENT
DE L'ÉDITEUR.
Si les livres se prisent par leur poids, celui-ci sera compté pour peu
de chose; s'ils s'estiment par leur contenu, peut-être sera-t-il placé
au rang des plus importants.
En général, rien de plus important qu'un bon livre élémentaire; mais
aussi rien de plus difficile à composer et même à lire: pourquoi cela?
parce que tout devant y être analyse et définition, tout doit y-être dit
avec vérité et précision: si la vérité et la précision manquent, le but
est manqué; si elles existent, il devient abstrait par sa force même.
Le premier de ces défauts a été sensible jusqu'à ce jour dans tous les
livres de morale: on n'y trouve qu'un chaos de maximes décousues, de
préceptes sans causes, d'actions sans motifs. Les pédants du genre
humain l'ont traité comme un petit enfant: ils lui ont prescrit d'être
sage par la frayeur des esprits et des revenants. Maintenant que le
genre humain grandit, il est temps de lui parler raison, il est temps de
prouver aux hommes que les mobiles de leur perfectionnement se tirent de
leur organisation même, de l'intérêt de leurs passions, et de tout ce
qui compose leur existence. Il est temps de démontrer que la morale est
une science physique et géométrique, soumise aux règles et au calcul des
autres sciences exactes; et tel est l'avantage du système exposé dans ce
livre, que les bases de la moralité y étant fondées sur la nature même
des choses, elle est fixe et immuable comme elles; tandis que dans tous
les systèmes théologiques la morale étant assise sur des opinions
arbitraires, non démontrables et souvent absurdes, elle change,
s'affaiblit, périt avec elles, et laisse les hommes dans une dépravation
absolue. Il est vrai que, par la raison même que notre système se fonde
sur des faits et non sur des rêves, il trouvera plus de difficulté à se
répandre et à s'établir; mais il tirera des forces de cette lutte même,
et tôt ou tard l'éternelle religion de la nature renversera les
religions passagères de l'esprit humain.
Ce livre fut publié pour la première fois en 1793, sous le titre de
_Catéchisme du Citoyen français_: il avait d'abord été destiné à être un
livre national; mais il pourrait également bien s'intituler _Catéchisme
du bon sens et des honnêtes gens_; il faut espérer qu'il deviendra un
livre commun à toute l'Europe. Il est possible que dans sa brièveté il
n'ait pas suffisamment rempli le but d'un livre classique populaire;
mais l'auteur sera satisfait s'il a du moins le mérite d'indiquer le
moyen d'en faire de meilleurs.
LA
LOI NATURELLE,
ou
PRINCIPES PHYSIQUES
DE LA MORALE.
CHAPITRE PREMIER.
De la loi naturelle.
_D._ Qu'est-ce que la loi naturelle?
_R._ C'est l'_ordre régulier_ et _constant_ des faits, par lequel DIEU
régit l'univers; ordre que sa _sagesse_ présente aux sens et à la raison
des hommes, pour servir à leurs actions de règle égale et commune, et
pour les guider, sans distinction de pays ni de secte, vers la
perfection et le bonheur.
_D._ Définissez-moi clairement le mot _loi_.
_R._ Le mot _loi_, pris littéralement, signifie _lecture_[32], parce
que, dans l'origine, les _ordonnances_ et _règlements_ étaient la
lecture par excellence que l'on faisait au peuple, afin qu'il les
observât et n'encourût pas les peines portées contre leur infraction:
d'où il suit que l'usage originel expliquant l'idée véritable, la loi se
définit:
«Un ordre ou une défense d'agir, avec la clause expresse d'une peine
attachée à l'infraction, ou d'une récompense attachée à l'observation de
cet ordre.»
_D._ Est-ce qu'il existe de tels ordres dans la nature?
_R._ Oui.
_D._ Que signifie ce mot _nature_?
_R._ Le mot _nature_ prend trois sens divers:
1º Il désigne l'univers, le monde matériel: on dit, dans ce premier
sens, _la beauté de la nature_, _la richesse de la nature_, c'est-à-dire
les objets du ciel et de la terre offerts à nos regards;
2º Il désigne la _puissance_ qui anime, qui meut l'univers, en la
considérant comme un être distinct, comme l'ame est au corps; on dit,
dans ce second sens: «Les _intentions de la nature_, les «secrets
incompréhensibles de la nature.»
3º Il désigne les opérations partielles de cette puissance dans chaque
être ou dans chaque classe d'êtres; et l'on dit, dans ce troisième sens:
«C'est une énigme que la _nature_ de l'_homme_; chaque être agit selon
sa _nature_.»
Or, comme les actions de chaque être ou de chaque espèce d'êtres sont
soumises à des règles constantes et générales, qui ne peuvent être
enfreintes sans que l'ordre général où particulier soit interverti et
troublé, l'on donne à ces règles d'actions et de mouvements le nom de
_lois naturelles_ ou _lois de la nature_.
_D._ Donnez-moi des exemples de ces lois.
_R._ C'est une loi de la nature, que le soleil éclaire successivement la
surface du globe terrestre;--que sa présence y excite la lumière et la
chaleur;--que la chaleur agissant sur l'eau forme des vapeurs;--que ces
vapeurs élevées en nuages dans les régions de l'air s'y résolvent en
pluies ou en neiges, qui renouvellent sans cesse les eaux des sources et
des fleuves.
C'est une loi de la nature, que l'eau coule de haut en bas; qu'elle
cherche son niveau; qu'elle soit plus pesante que l'air;--que tous les
corps tendent, vers la terre;--que la flamme s'élève vers les cieux;
qu'elle désorganise les végétaux et les animaux;--que l'air soit
nécessaire à la vie de certains animaux; que, dans certaines
circonstances, l'eau les suffoque et les tue; que certains sucs de
plantes, certains minéraux attaquent leurs organes, détruisent leur
vie, et ainsi d'une foule d'autres faits.
Or, parce que tous ces faits et leurs semblables sont immuables,
constants, réguliers, il en résulte pour l'homme autant de véritables
_ordres_ de s'y conformer, avec la clause expresse d'une peine attachée
à leur infraction, ou d'un bien-être attaché à leur observation; de
manière que si l'homme prétend voir clair dans les ténèbres, s'il
contrarie la marche des saisons, l'action des éléments; s'il prétend
vivre dans l'eau sans se noyer, toucher la flamme sans se brûler, se
priver d'air sans s'étouffer, boire des poisons sans se détruire, il
reçoit de chacune de ces infractions aux lois naturelles une punition
corporelle et proportionnée à sa faute;--qu'au contraire, s'il observe
et pratique chacune de ces lois dans les rapports exacts et réguliers
qu'elles ont avec lui, il conserve son existence, et la rend aussi
heureuse qu'elle peut l'être; et parce que toutes ces lois, considérées
relativement à l'espèce humaine, ont pour but unique et commun de la
conserver et de la rendre heureuse, on est convenu d'en rassembler
l'idée sous un même mot, et de les appeler collectivement la _loi
naturelle_.
CHAPITRE II
Caractères de la loi naturelle.
_D._ Quels sont les caractères de la loi naturelle?
_R._ On en peut compter dix principaux.
_D._ Quel est le premier?
_R._ C'est d'être inhérente à l'existence des choses, par conséquent,
d'être _primitive_ et antérieure à toute autre loi; en sorte que toutes
celles qu'ont reçues les hommes n'en sont que des imitations, dont la
perfection se mesure sur leur ressemblance avec ce modèle primordial.
_D._ Quel est le second?
_R._ C'est de venir immédiatement de DIEU, d'être présentée par lui à
chaque homme, tandis que les autres ne nous sont présentées que par des
hommes qui peuvent être trompés ou trompeurs.
_D._ Quel est le troisième?
_R._ C'est d'être commune à tous les temps, à tous les pays,
c'est-à-dire, d'être une et universelle.
_D._ Est-ce qu'aucune autre loi n'est universelle?
_R._ Non, car aucune ne convient, aucune n'est applicable à tous les
peuples de la terre; toutes sont locales et accidentelles, nées par des
circonstances de lieux et de personnes; en sorte que si tel homme, tel
événement n'eût pas existé, telle loi n'existerait pas.
_D._ Quel est le quatrième caractère?
_R._ C'est d'être uniforme et invariable.
_D._ Est-ce qu'aucune autre n'est uniforme et invariable?
_R._ Non; car ce qui est _bien_ et _vertu_ selon l'une, est _mal_ et
_vice_ selon l'autre; et ce qu'une même loi approuve dans un temps, elle
le condamne souvent dans un autre.
_D._ Quel est le cinquième caractère?
_R._ D'être évidente et palpable, parce qu'elle consiste tout entière en
faits sans cesse présents aux sens et à la démonstration.
_D._ Est-ce que les autres lois ne sont pas évidentes?
_R._ Non; car elles se fondent sur des faits passés et douteux, sur des
témoignages équivoques et suspects, et sur des preuves inaccessibles aux
sens.
_D._ Quel est le sixième caractère?
_R._ D'être raisonnable, parce que ses préceptes et toute sa doctrine
sont conformes à la raison et à l'entendement humain.
_D._ Est-ce qu'aucune autre loi n'est raisonnable?
_R._ Non; car toutes contrarient la raison et l'entendement de l'homme,
et lui imposent avec tyrannie une croyance aveugle et impraticable.
_D._ Quel est le septième caractère?
_R._ D'être juste, parce que dans cette loi les peines sont
proportionnées aux infractions.
_D._ Est-ce que les autres lois ne sont pas justes?
_R._ Non; car elles attachent souvent aux mérites ou aux délits des
peines ou des récompenses démesurées, et elles imputent à mérite ou à
délit des actions nulles ou indifférentes.
_D._ Quel est le huitième caractère?
_R._ D'être pacifique et tolérante, parce que, dans la loi naturelle,
tous les hommes étant frères et égaux en droits, elle ne leur conseille
à tous que paix et tolérance, même pour leurs erreurs.
_D._ Est-ce que les autres lois ne sont pas pacifiques?
_R._ Non; car toutes prêchent la dissension, la discorde, la guerre, et
divisent les hommes par des prétentions exclusives de vérité et de
domination.
_D._ Quel est le neuvième caractère?
_R._ D'être également bienfaisante pour tous les hommes, en leur
enseignant à tous les véritables moyens d'être meilleurs et plus
heureux.
_D._ Est-ce que les autres ne sont pas aussi bienfaisantes?
_R._ Non; car aucune n'enseigne les véritables moyens du bonheur:
toutes se réduisent à des pratiques pernicieuses ou futiles, et les
faits le prouvent, puisque après tant de lois, tant de religions, de
législateurs et de prophètes, les hommes sont encore aussi malheureux et
aussi ignorants qu'il y a six mille ans.
_D._ Quel est le dernier caractère de la loi naturelle?
_R._ C'est de suffire seule à rendre les hommes plus heureux et
meilleurs, parce qu'elle embrasse tout ce que les autres lois civiles ou
religieuses ont de bon ou d'utile, c'est-à-dire qu'elle en est
essentiellement la partie morale; de manière que, si les autres lois
étaient dépouillées, elles se trouveraient réduites à des opinions
chimériques et imaginaires, sans aucune utilité pratique.
_D._ Résumez-moi tous ces caractères.
_R._ J'ai dit que la loi naturelle est,
1º Primitive;
2º Immédiate;
3º Universelle;
4º Invariable;
5º Évidente;
6º Raisonnable;
7º Juste;
8º Pacifique;
9º Bienfaisante;
10º Et seule suffisante.
Et telle est la puissance de tous ces attributs de perfection et de
vérité, que, lorsqu'en leurs disputes les théologiens ne peuvent
s'accorder sur aucun point de croyance, ils ont recours à _la loi
naturelle_, dont l'oubli, disent-ils, a forcé Dieu d'envoyer de temps en
temps des prophètes publier des lois nouvelles: comme si Dieu faisait
des lois de circonstance, à la manière des hommes, surtout quand la
première subsiste avec tant de force, qu'on peut dire qu'en tout temps
et en tout pays, elle n'a cessé d'être la loi de conscience de tout
homme raisonnable et sensé.
_D._ Si, comme vous le dites, elle émane immédiatement de Dieu,
enseigne-t-elle son existence?
_R._ Oui, très-positivement; car pour tout homme qui observe avec
réflexion le spectacle étonnant de l'univers, plus il médite sur les
propriétés et les attributs de chaque être, sur l'ordre admirable et
l'harmonie de leurs mouvements, plus il lui est démontré qu'il existe un
_agent suprême_, un moteur _universel et identique_, désigné par le nom
de DIEU; et il est si vrai que la loi naturelle suffit pour élever à la
connaissance de DIEU, que tout ce que les hommes ont prétendu en
connaître par des moyens étrangers, s'est constamment trouvé ridicule,
absurde, et qu'ils ont été obligés d'en revenir aux immuables notions de
la raison naturelle.
_D._ Il n'est donc pas vrai que les sectateurs de _la loi naturelle_
soient athées?
_R._ Non, cela n'est pas vrai; au contraire, ils ont de la Divinité des
idées plus fortes et plus nobles que la plupart des autres hommes; car
ils ne la souillent point du mélange de toutes les faiblesses et de
toutes les passions de l'humanité.
_D._ Quel est le culte qu'ils lui rendent?
_R._ Un culte tout entier d'action: la pratique et l'observation de
toutes les règles que la _suprême sagesse_ a imposées aux mouvements de
chaque être; règles éternelles et inaltérables, par lesquelles elle
maintient l'ordre et l'harmonie de l'univers, et qui, dans leurs
rapports avec l'homme, composent la loi naturelle.
_D._ A-t-on connu avant ce jour la loi naturelle?
_R._ On en a de tout temps parlé: la plupart des législateurs ont dit la
prendre pour base de leurs lois; mais ils n'en ont cité que quelques
préceptes, et ils n'ont eu de sa totalité que des idées vagues.
_D._ Pourquoi cela?
_R._ Parce que, quoique simple dans ses bases, elle forme, dans ses
développements et ses conséquences, un ensemble compliqué qui exige la
connaissance de beaucoup de faits, et toute la sagacité du raisonnement.
_D._ Est-ce que l'instinct seul n'indique pas la loi naturelle?
_R._ Non; car par _instinct_ l'on n'entend que ce sentiment aveugle qui
porte indistinctement vers tout ce qui flatte les sens.
_D._ Pourquoi dit-on donc que la loi naturelle est gravée dans le coeur
de tous les hommes?