et qu'un chérubin_ à _épée flamboyante avait été placé_ à la _porte pour
le garder_.»
«Et en effet, quand la _vierge_ et le bouvier _tombent_ sous l'horizon
du couchant, _Persée monte_ de l'autre côté, et, l'épée à la main, ce
_génie_ semble les chasser du _ciel_ de l'_été_, _jardin_ et _règne_ des
_fruits_ et des _fleurs_.
«Elles portaient: «Que de _cette vierge devait naître, sortir un
rejeton, un enfant qui écraserait_ la _tête_ du _serpent_, et
_délivrerait_ le _monde_ du _péché_.»
«Et par-là elles désignaient le _soleil_, qui, à l'_époque_ du
_solstice_ d'_hiver_, au _moment_ précis où les _mages des Perses
tiraient_ l'_horoscope_ de la _nouvelle année_, se _trouvait placé dans
le sein de la vierge, en lever héliaque_ à l'_horizon oriental_, et qui,
à ce titre, était figuré dans leurs tableaux astrologiques sous la forme
d'un _enfant_ allaité par _une vierge chaste_, et devenait ensuite, à
l'équinoxe du printemps, le _belier_ ou l'_agneau_, vainqueur de la
constellation du _serpent_, qui disparaissait des cieux.
«Elles portaient: «Que, dans son enfance, ce _réparateur_ de _nature
divine_ ou _céleste vivrait abaissé, humble, obscur, indigent_.»
«Et cela, parce que le _soleil_ d'hiver est _abaissé_ sous l'horizon, et
que cette période première de ses quatre _âges_ ou _saisons_, est un
temps d'_obscurité_, de _disette_, de _jeûne_, de _privations_.
«Elles portaient: «Que, mis à mort par des _méchants_, il _était
ressuscité glorieusement_; qu'il était _remonté_ des _enfers_ aux
_cieux_, où il régnerait éternellement.»
«Et par-là elles _retraçaient_ la _vie_ du _soleil_, qui, terminant sa
_carrière_ au _solstice_ d'_hiver_, lorsque dominaient _Typhon_ et les
_anges rebelles_, semblait être mis à _mort_ par eux; mais qui, bientôt
après, _renaissait_, _résurgeait_ dans la voûte des cieux, où il est
encore.
«Enfin ces traditions, citant jusqu'à ses noms _astrologiques_ et
_mystérieux_, disaient qu'il s'appelait tantôt _Chris_, c'est-à-dire le
_conservateur_; et voilà ce dont vous, Indiens, avez fait votre dieu
_Chris-en_ ou _Chris-na_; et vous, chrétiens, Grecs et Occidentaux,
votre _Cris-tos_, fils de _Marie_; et tantôt, qu'il s'appelait _Yês_,
par la réunion de trois lettres, lesquelles, en valeur numérale,
formaient le nombre 608, l'une des _périodes solaires_: et voilà, ô
Européens! le nom qui, avec la finale latine, est devenu votre _Iês-us_
ou _Jésus_, nom ancien et cabalistique attribué au jeune _Bacchus_,
_fils clandestin_ (nocturne) de la _vierge Minerve_, lequel, dans toute
l'histoire de sa vie et même de sa mort, retrace l'histoire du _dieu_
des _chrétiens_, c'est-à-dire de l'_astre du jour_, dont ils sont tous
les deux l'emblème.»
À ces mots, un grand murmure s'éleva de la part _des groupes chrétiens_:
mais les musulmans, les lamas, les Indiens les rappelèrent à l'ordre, et
l'orateur achevant son discours:
«Vous savez maintenant, dit-il, comment le reste de ce système se
composa dans le chaos et l'anarchie des trois premiers siècles; comment
une foule d'opinions bizarres partagèrent les esprits, et les
partagèrent avec un enthousiasme et une opiniâtreté réciproques, parce
que, fondées également sur des traditions anciennes, elles étaient
également sacrées. Vous savez comment, après trois cents ans, le
_gouvernement_ s'étant associé à l'une de ces sectes, en fit la
_religion orthodoxe_, c'est-à-dire _dominante_, à l'exclusion des
autres, lesquelles, par leur infériorité, devinrent des _hérésies_;
comment et par quels moyens de violence et de séduction cette religion
s'est propagée, accrue, puis divisée et affaiblie; comment, six cents
ans après l'innovation du _christianisme_, un autre système se forma
encore de ses matériaux et de ceux des juifs, et comment Mahomet sut se
composer un empire _politique_ et _théologique_ aux dépens de ceux de
_Moïse_ et des _vicaires_ de _Jésus_....
«Maintenant, si vous résumez l'histoire entière de l'esprit religieux,
vous verrez que dans son principe il n'a eu pour _auteur_ que les
_sensations_ et les _besoins_ de l'homme; que l'_idée_ de _Dieu_ n'a eu
pour type et modèle que celle des _puissances physiques_, des _êtres
matériels_ agissant en _bien_ ou en _mal_, c'est-à-dire en impressions
de plaisir ou de _douleur_ sur l'_être sentant_; que, dans la formation
de tous ces systèmes, cet esprit religieux a toujours suivi la même
marche, les mêmes procédés; que dans tous, le dogme n'a cessé de
représenter, sous le nom des dieux, les opérations de la nature, les
passions des hommes et leurs préjugés; que dans tous, la morale a eu
pour but le _désir_ du _bien-être_ et l'_aversion_ de la _douleur_; mais
que les peuples et la plupart des législateurs, ignorant les routes qui
y conduisaient, se sont fait des idées fausses, et par-là même opposées,
du _vice_ et de la _vertu_, du _bien_ et du _mal_, c'est-à-dire de ce
qui rend l'homme _heureux_ ou _malheureux_; que dans tous, les moyens et
les causes de _propagation_ et d'_établissement_ ont offert les mêmes
scènes de passions et d'événements, toujours des disputes de mots, des
prétextes de zèle, des révolutions et des guerres suscitées par
l'_ambition des chefs_, par la fourberie des _promulgateurs_, par la
crédulité des _prosélytes_, par l'ignorance du _vulgaire_, par la
_cupidité exclusive_ et l'_orgueil intolérant_ de tous: enfin, vous
verrez que l'histoire entière de l'esprit _religieux_ n'est que celle
des incertitudes de l'_esprit humain_, qui, placé dans un _monde_ qu'il
ne _comprend_ pas, veut cependant en deviner l'_énigme_; et qui,
spectateur toujours étonné de ce _prodige mystérieux et visible_,
imagine des _causes_, suppose des fins, bâtit des systèmes: puis, en
trouvant un défectueux, le détruit pour un autre non moins vicieux; hait
l'erreur qu'il quitte, méconnaît celle qu'il embrasse, repousse la
vérité qui l'appelle, compose des chimères d'êtres disparates, et,
rêvant sans cesse _sagesse_ et _bonheur_, s'égare dans un labyrinthe de
peines et de folies.»
CHAPITRE XXIII.
Identité du but des religions.
Ainsi parla l'orateur des hommes qui avaient recherché l'origine et la
filiation des idées religieuses....
Et les théologiens des divers systèmes raisonnant sur ce discours:
«C'est un exposé impie, dirent les uns, qui ne tend à rien moins qu'à
renverser toute croyance, à jeter l'insubordination dans les esprits, à
anéantir notre ministère et notre puissance: c'est un roman, dirent les
autres, un tissu de conjectures dressées avec art, mais sans fondement.
Et les _gens modérés_ et _prudents_ ajoutaient: _Supposons que tout cela
soit_ vrai, _pourquoi révéler ces mystères_? Sans doute nos _opinions
sont pleines d'erreurs_; _mais_ ces erreurs _sont un frein_ nécessaire à
la multitude. Le monde va ainsi depuis deux mille ans, pourquoi le
changer aujourd'hui?»
Et déja la rumeur du blâme qui s'élève contre toute nouveauté,
commençait de s'accroître, quand un groupe nombreux d'hommes des classes
du peuple et de sauvages de tout pays et de toute nation, sans
prophètes, sans docteurs, sans code religieux, s'avançant dans l'arène,
attirèrent sur eux l'attention de toute l'assemblée; et l'un d'eux,
portant la parole, dit au législateur:
«Arbitre et médiateur des peuples! depuis le commencement de ce débat,
nous entendons des récits étranges, inouïs pour nous jusqu'à ce jour;
notre esprit, surpris, confondu de tant de choses, les unes savantes,
les autres absurdes, qu'également il ne comprend pas, reste dans
l'incertitude et le doute. Une seule réflexion nous frappe: en résumant
tant de faits prodigieux, tant d'assertions opposées, nous nous
demandons: Que nous importent toutes ces discussions? Qu'avons nous
besoin de savoir ce qui s'est passé il y a cinq ou six mille ans, dans
des pays que nous ignorons, chez des hommes qui nous resteront
inconnus? Vrai ou faux, à quoi nous sert de savoir si le monde existe
depuis six ou depuis vingt mille ans, s'il s'est fait de rien ou de
quelque chose, de lui-même ou par un ouvrier, qui, à son tour, exige un
auteur? Quoi! nous ne sommes pas assurés de ce qui se passe près de
nous, et nous répondrons de ce qui peut se passer dans le soleil, dans
la lune ou dans les espaces imaginaires! Nous avons oublié notre
enfance, et nous connaîtrons celle du monde? Et qui attestera ce que nul
n'a vu? qui certifiera ce que personne ne comprend?
«Qu'ajoutera d'ailleurs ou que diminuera à notre existence de dire _oui_
ou _non_ sur toutes ces chimères? Jusqu'ici nos pères et nous n'en avons
pas eu la première idée, et nous ne voyons pas que nous en ayons eu plus
ou moins de _soleil_, plus ou moins de _subsistance_, plus ou moins de
_mal_ ou de _bien_.
«Si la connaissance en est nécessaire, pourquoi avons-nous aussi-bien
vécu sans elle, que ceux qui s'en inquiètent si fort? Si elle est
superflue, pourquoi en prendrons-nous aujourd'hui le fardeau?» Et
s'adressant aux docteurs et aux théologiens: «Quoi! il faudra que nous,
hommes ignorants et pauvres, dont tous les moments suffisent à peine aux
soins de notre subsistance et aux travaux dont vous profitez, il faudra
que nous apprenions tant d'histoires que vous racontez, que nous
lisions tant de livres que vous nous citez, que nous apprenions tant de
diverses langues dans lesquelles ils sont composés! Mille ans de vie n'y
suffiraient pas....
«Il n'est pas nécessaire, dirent lès docteurs, que vous acquériez tant
de science: nous l'avons pour vous....
«Mais vous-mêmes, répliquèrent les hommes simples, avec toute votre
science vous n'êtes pas d'accord! à quoi sert de la posséder?
«D'ailleurs, comment pouvez-vous répondre pour nous? Si la foi d'un
homme s'applique à plusieurs, vous-mêmes quel besoin avez-vous de
croire? Vos pères auront _cru_ pour vous, et cela sera raisonnable;
puisque c'est pour vous qu'ils ont vu.
«Ensuite, qu'est-ce que _croire_, si _croire_ n'influe sur aucune
action? Et sur quelle action influe, par exemple, de _croire_ le monde
_éternel_ ou _non_?
«Cela offense Dieu, dirent les docteurs.--Où en est la preuve? dirent
les hommes simples.--_Dans nos livres_, répondirent les docteurs.--Nous
ne les entendons pas, répliquèrent les hommes simples.
«Nous les entendons pour vous, dirent les docteurs.
«Voilà la difficulté, reprirent les hommes simples. De quel droit vous
établissez-vous _médiateurs_ entre Dieu et nous?
«Par ses ordres, dirent les docteurs.
«Où est la preuve de ses ordres? dirent les hommes simples.--_Dans nos
livres_, dirent les docteurs.--_Nous ne les entendons pas_, dirent les
hommes simples; et comment ce Dieu juste vous donne-t-il ce privilége
sur nous? Comment ce père commun nous oblige-t-il de croire à un moindre
degré d'évidence que vous? Il vous a parlé, soit; il est infaillible, et
il ne vous trompe pas; vous nous parlez, vous! qui nous garantit que
vous n'êtes pas en erreur, ou que vous ne sauriez nous y induire? Et si
nous sommes trompés, comment ce Dieu juste nous sauvera-t-il contre la
loi, ou nous condamnera-t-il sur celle que nous n'avons pas connue?
«Il vous a donné la loi naturelle, dirent les docteurs.
«Qu'est-ce que la loi naturelle? répondirent les hommes simples. Si
cette loi suffit, pourquoi en a-t-il donné d'autres? si elle ne suffit
pas, pourquoi l'a-t-il donnée imparfaite?
«Ses jugements sont des mystères, reprirent les docteurs, et sa justice
n'est pas comme celle des hommes.--Si sa justice, répliquèrent les
hommes simples, n'est pas comme la nôtre, quel moyen avons-nous d'en
juger? et, de plus, pourquoi toutes ces lois, et quel est le but
qu'elles se proposent?
«De vous rendre plus heureux, reprit un docteur, en vous rendant
meilleurs et plus vertueux: c'est pour apprendre aux hommes à user de
ses bienfaits, et à ne point se nuire entre eux, que Dieu s'est
manifesté par tant d'oracles et de prodiges.
«En ce cas, dirent les hommes simples, il n'est pas besoin de tant
d'études ni de raisonnements: montrez-nous quelle est la religion qui
remplit le mieux le but qu'elles se proposent toutes.»
Aussitôt, chacun des groupes vantant sa morale, et la préférant à toute
autre, il s'éleva de culte à culte une nouvelle dispute plus violente.
«C'est nous, dirent les musulmans, qui possédons la morale par
excellence, qui enseignons toutes les vertus utiles aux hommes et
agréables à Dieu. Nous professons la _justice_, le _désintéressement_,
le _dévouement_ à la _Providence_, la _charité pour nos frères_,
l'_aumône_, la _résignation_; nous _ne tourmentons point les ames par
des craintes superstitieuses_; nous vivons sans _alarmes_ et nous
_mourons_ sans remords.»
«Comment osez-vous, répondirent les prêtres chrétiens, parler de morale,
vous dont le chef a pratiqué la licence et prêché le scandale? vous dont
le premier précepte est l'homicide et la guerre? Nous en prenons à
témoin l'expérience: depuis douze cents ans votre zèle fanatique n'a
cessé de répandre chez les nations le trouble et le carnage; et si
aujourd'hui l'Asie, jadis florissante, languit dans la barbarie et
l'anéantissement, c'est à votre doctrine qu'il en faut attribuer la
cause; à cette doctrine ennemie de toute instruction, qui, d'un côté,
sanctifiant l'ignorance et consacrant le despotisme le plus absolu dans
celui qui commande, de l'autre, imposant l'obéissance la plus aveugle et
la plus passive à ceux qui sont gouvernés, a engourdi toutes les
facultés de l'homme, étouffé toute industrie, et plongé les nations dans
l'abrutissement.
«Il n'en est pas ainsi de notre morale sublime et céleste; c'est elle
qui a retiré la terre de sa barbarie primitive, des superstitions
insensées ou cruelles de l'idolâtrie, des sacrifices humains, des orgies
honteuses des mystères païens; qui a épuré les moeurs, proscrit les
incestes, les adultères, policé les nations sauvages, fait disparaître
l'esclavage, introduit des vertus nouvelles et inconnues, la _charité_
pour les hommes, leur _égalité_ devant Dieu, le pardon, l'oubli des
injures, la répression de toutes les passions, le mépris des grandeurs
mondaines; en un mot, une vie toute sainte et toute spirituelle.»
«Nous admirons, répliquèrent les musulmans, comment vous savez allier
cette charité, cette douceur évangélique, dont vous faites tant
d'ostentation, avec les injures et les outrages dont vous blessez sans
cesse votre _prochain_. Quand vous inculpez si gravement les moeurs du
grand homme que nous révérons, nous pourrions trouver des représailles
dans la conduite de celui que vous adorez; mais dédaignant de tels
moyens, et nous bornant au véritable objet de la question, nous
soutenons que votre morale évangélique n'a point la perfection que vous
lui attribuez; qu'il n'est point vrai qu'elle ait introduit dans le
monde des vertus inconnues, nouvelles: et, par exemple, cette _égalité
des hommes devant Dieu_, cette _fraternité_ et cette _bienveillance_ qui
en sont la suite, étaient des dogmes formels de la secte des
_hermétiques_ ou _samanéens_, dont vous descendez. Et quant au pardon
des injures, les païens mêmes l'avaient enseigné; mais, dans l'extension
que vous lui donnez, loin d'être une vertu, il devient une immoralité,
un vice. Votre précepte si vanté de _tendre_ une _joue après l'autre_,
n'est pas seulement contraire à tous les sentiments de l'homme, il est
encore opposé à toute idée de justice; il enhardit les méchants par
l'impunité; il avilit les bons par la servitude; il livre le monde au
désordre, à la tyrannie; il dissout la société; et tel est l'esprit
véritable de votre doctrine: vos évangiles, dans leurs préceptes et
leurs paraboles, ne représentent jamais _Dieu_ que comme un _despote_
sans règle d'équité; c'est un père partial, qui traite un _enfant
débauché_, _prodigue_, avec plus de faveur que ses autres enfants
respectueux et de bonnes moeurs; c'est un maître capricieux, qui donne le
_même salaire_ aux _ouvriers_ qui ont travaillé une heure et à ceux qui
ont fatigué pendant toute la journée, et qui _préfère les derniers_
venus _aux premiers_: partout c'est une morale _misanthropique_,
_antisociale_, qui dégoûte les hommes de la vie, de la société, et ne
tend qu'à faire des ermites et des célibataires.
«Et quant à la manière dont vous l'avez pratiquée, nous en appelons à
notre tour au témoignage des faits: nous vous demandons si c'est la
_douceur évangélique_ qui a suscité vos interminables guerres de sectes,
vos persécutions atroces de prétendus _hérétiques_, vos croisades contre
l'_arianisme_, le _manichéisme_, le _protestantisme_, sans parler de
celles que vous avez faites contre nous, et de vos associations
sacriléges, encore subsistantes, d'hommes assermentés pour les
continuer. Nous vous demandons si c'est la _charité évangélique_ qui
vous a fait exterminer les peuples entiers de l'Amérique, anéantir les
empires du Mexique et du Pérou; qui vous fait continuer de dévaster
l'_Afrique_, dont vous vendez les habitants comme des animaux, malgré
_votre abolition_ de l'_esclavage_; qui vous fait ravager l'Inde, dont
vous usurpez les domaines; enfin, si c'est elle qui depuis trois siècles
vous fait troubler dans leurs foyers les peuples des trois continents,
dont les plus prudents, tels que le Chinois et le Japonais, ont été
obligés de vous chasser pour éviter vos fers et recouvrer la paix
intérieure.»
Et à l'instant les brames, les rabbins, les bonzes, les chamans, les
prêtres des îles Moluques et des côtes de la Guinée accablant les
docteurs chrétiens de reproches; «Oui! s'écrièrent-ils, ces hommes sont
des brigands, des hypocrites, qui prêchent la _simplicité_ pour
surprendre la _confiance_; l'_humilité_, pour asservir plus facilement;
la _pauvreté_, pour s'approprier _toutes les richesses_; ils promettent
un _autre monde_, pour mieux _envahir celui-ci_; et tandis qu'ils vous
parlent de _tolérance_ et de _charité_, ils brûlent au nom de _Dieu_ les
hommes qui ne l'adorent pas comme eux.»
«Prêtres menteurs, répondirent des missionnaires, c'est vous qui abusez
de la crédulité des nations ignorantes pour les subjuguer; c'est vous
qui de votre ministère faites un art d'imposture et de fourberie: vous
avez converti la religion en un négoce d'avarice et de cupidité. Vous
feignez d'être en communication avec des esprits, et ils ne rendent pour
oracles que vos volontés; vous prétendez lire dans les astres, et le
destin ne décrète que vos désirs; vous faites parler les idoles, et les
dieux ne sont que les instruments de vos passions; vous avez inventé les
sacrifices et les libations pour attirer à vous le lait des troupeaux,
la chair et la graisse des victimes; et, sous le manteau de la piété,
vous dévorez les offrandes des dieux, _qui ne mangent point_, et la
substance des peuples, _qui travaillent_.»
«Et vous, répliquèrent les brames, les bonzes, les chamans, vous vendez
aux vivants crédules de vaines prières pour les ames des morts; avec vos
_indulgences_ et vos _absolutions_, vous vous êtes arrogé la puissance
et les fonctions de Dieu même; et faisant un trafic de ses graces et de
ses pardons, vous avez mis le ciel à l'encan, et fondé, par votre
système d'_expiation_, un _tarif_ de crimes qui a perverti toutes les
consciences.»
«Ajoutez, dirent les _imans_, que ces hommes ont inventé la plus
profonde des scélératesses: l'obligation absurde et impie de leur
raconter les secrets les plus intimes des actions, des pensées, des
_velléités_ (la confession); en sorte que leur curiosité insolente a
porté son inquisition jusque dans le sanctuaire sacré du lit nuptial,
dans l'asile inviolable du coeur.»
Alors de reproche en reproche, les docteurs des différents cultes
commencèrent à révéler tous les délits de leur ministère, tous les vices
cachés de leur état; et il se trouva que chez tous les peuples l'_esprit
des prêtres_, leur _système de conduite_, leurs _actions_, leurs _moeurs_
étaient absolument les mêmes;
Que partout ils avaient composé des _associations secrètes_, des
_corporations ennemies_ du reste de la société;
Que partout ils s'étaient _attribué_ des _prérogatives_, des
_immunités_, au moyen desquelles ils vivaient à l'abri de tous les
fardeaux des autres classes;
Que partout ils n'essuyaient ni les fatigues du laboureur, ni les
dangers du militaire, ni les revers du commerçant;
Que partout ils vivaient célibataires, afin de s'épargner jusqu'aux
embarras domestiques;
Que partout, sous le manteau de la _pauvreté_, ils trouvaient le secret
d'être riches et de se procurer toutes les jouissances;
Que, sous le nom de _mendicité_, ils percevaient des _impôts_ plus forts
que les princes;
Que, sous celui de dons et offrandes, ils se procuraient des revenus
certains et exempts de frais;
Que, sous celui de _recueillement_ et de _dévotion_, ils vivaient dans
l'oisiveté et dans la licence;
Qu'ils avaient fait de l'_aumône_ une _vertu_, afin de vivre
tranquillement du travail d'autrui;
Qu'ils avaient inventé des cérémonies du culte, afin d'attirer sur eux
le respect du peuple, en jouant le rôle des dieux dont ils se disaient
les _interprètes_ et les _médiateurs_, pour s'en attribuer toute la
puissance; que, dans ce dessein, selon les lumières ou l'ignorance des
peuples, ils s'étaient faits tour à tour _astrologues_, _tireurs
d'horoscopes_, _devins_, _magiciens_, _nécromanciens_, _charlatans_,
_médecins_, _courtisans_, _confesseurs_ de princes, toujours tendant au
but de gouverner pour leur propre avantage;
Que tantôt ils avaient élevé le pouvoir des rois et consacré leurs
personnes, pour s'attirer leurs faveurs ou participer à leur puissance;
Et que tantôt ils avaient prêché le _meurtre_ des _tyrans_ (se réservant
de spécifier la tyrannie), afin de se venger de leur mépris ou de leur
désobéissance;
Que toujours ils avaient appelé _impiété_ ce qui nuisait à leurs
intérêts; qu'ils résistaient à toute instruction publique, pour exercer
le monopole de la science; qu'enfin en tout temps, en tout lieu, ils
avaient trouvé le secret de vivre en paix au milieu de l'anarchie qu'ils
causaient, en sûreté sous le despotisme qu'ils favorisaient, en repos au
milieu du travail qu'ils prêchaient, dans l'abondance au sein de la
disette; et cela, en exerçant le commerce singulier de _vendre_ des
_paroles_ et des _gestes_ à des gens crédules, qui les paient comme des
denrées du plus grand prix.
Alors les peuples, saisis de fureur, voulurent mettre en pièces les
hommes qui les avaient abusés; mais le législateur arrêtant ce mouvement
de violence, et s'adressant aux chefs et aux docteurs:
«Quoi! leur dit-il, instituteurs des peuples, est-ce donc ainsi que vous
les avez trompés?»
Et les prêtres troublés répondirent: «Ô législateur! nous sommes hommes;
et _les peuples sont si superstitieux_! ils ont eux-mêmes provoqué nos
erreurs.»
Et les rois dirent: «Ô législateur! les peuples sont si _serviles_ et si
_ignorants_! eux-mêmes se sont prosternés devant le joug, qu'à peine
nous osions leur montrer.»
Alors le législateur se tournant vers les peuples:
«Peuples! leur dit-il, souvenez-vous de ce que vous venez d'entendre: ce
sont deux _profondes vérités_. Oui, vous-mêmes causez les maux dont vous
vous plaignez; c'est vous qui encouragez les tyrans par une lâche
adulation de leur puissance, par un engouement imprudent de leurs
fausses bontés, par l'avilissement dans l'obéissance, par la licence
dans la liberté, par l'accueil crédule de toute imposture: sur qui
punirez-vous les fautes de votre ignorance et de votre cupidité?»
Et les peuples interdits demeurèrent dans un morne silence.
CHAPITRE XXIV.
Solution du problème des contradictions.
Et le législateur reprenant la parole, dit: «Ô nations! nous avons
entendu les débats de vos opinions; et les dissentiments qui vous
partagent nous ont fourni plusieurs réflexions, et nous présentent
plusieurs questions à éclaircir et à vous proposer.