par lesquelles on peignit d'abord les pensées, et qui, sous le nom
_d'hiéroglyphes_ ou _caractères sacrés_, furent la première invention de
l'esprit. Ainsi, pour avertir de l'_inondation_ et du besoin de s'en
préserver, l'on avait peint une _nacelle_, le _navire Argo_; pour
désigner le _vent_, l'on avait peint une _aile d'oiseau_; pour spécifier
la _saison_, le _mois_, l'on avait peint l'_oiseau_ de _passage_,
l'_insecte_, l'_animal_ qui apparaissait à cette époque; pour exprimer
l'_hiver_, on peignit un _porc_, un _serpent_, qui se plaisent dans les
_lieux humides_; et la réunion de ces figures avait des sens _convenus_
de phrases et de mots. Mais comme ce sens ne portait par lui-même rien
de fixe et de précis; comme le nombre de ces figures et de leurs
combinaisons devint excessif, et surchargea la mémoire, il en résulta
d'abord des confusions, des explications fausses. Ensuite le génie ayant
inventé l'art plus simple d'appliquer les signes aux sons, dont le
nombre est limité, et de peindre la parole au lieu des pensées,
l'_écriture alphabétique_ fit tomber en désuétude les _peintures
hiéroglyphiques_; et, de jour en jour, leurs significations oubliées
donnèrent lieu à une foule d'illusions, d'équivoques et d'erreurs.
«Enfin, une troisième cause de confusion fut l'organisation civile des
anciens États. En effet, lorsque les peuples commencèrent de se livrer à
l'agriculture, la formation du calendrier rural exigeant des
observations astronomiques continues, il fut nécessaire d'y préposer
quelques individus chargés de veiller à l'apparition et au coucher de
certaines étoiles; d'avertir du retour de l'inondation, de certains
vents, de l'époque des pluies, du temps propre à semer chaque espèce de
grain: ces hommes, à raison de leur service, furent dispensés des
travaux vulgaires, et la société pourvut à leur entretien. Dans cette
position, uniquement occupés de l'observation, ils ne tardèrent pas de
saisir les grands phénomènes de la nature, de pénétrer même le secret de
plusieurs de ses opérations: ils connurent la marche des astres et des
planètes; le concours de leurs phases et de leurs retours avec les
productions de la terre et le mouvement de la végétation; les propriétés
médicinales ou nourrissantes des fruits et des plantes; le jeu des
éléments et leurs affinités réciproques. Or, parce qu'il n'existait de
moyens de communiquer ces connaissances que par le soin pénible de
l'instruction orale, ils ne les transmettaient qu'à leurs amis et à
leurs parents; et il en résulta une concentration de toute science et
de toute instruction dans quelques familles, qui, s'en arrogeant le
priviléges exclusif, prirent un esprit de _corps_ et d'_isolement_
funeste à la chose publique. Par cette succession continue des mêmes
recherches et des mêmes travaux, le progrès des connaissances fut à la
vérité plus hâtif; mais par le mystère qui l'accompagnait, le peuple,
plongé de jour en jour dans de plus épaisses ténèbres, devint plus
superstitieux et plus asservi. Voyant des mortels produire certains
phénomènes, _annoncer_, comme à volonté, des éclipses et des comètes,
guérir des maladies, manier des serpents, il les crut en communication
avec les _puissances célestes_; et pour obtenir les biens ou repousser
les maux qu'il en attendait, il les prit pour ses _médiateurs_ et ses
_interprètes_; et il s'établit, au sein des États, des _corporations
sacriléges_ d'hommes _hypocrites_ et _trompeurs_, qui attirèrent à eux
tous les pouvoirs; et les _prêtres_, à la fois _astronomes_,
_théologues_, _physiciens_, _médecins_, _magiciens_, _interprètes_ des
_dieux_, _oracles_ des _peuples_, _rivaux_ des _rois_, ou leurs
_complices_, établirent, sous le nom de _religion_, un _empire_ de
_mystère_ et un _monopole d'instruction_, qui ont perdu jusqu'à ce jour
les nations.....»
À ces mots, les prêtres de tous les groupes interrompirent l'orateur; et
jetant de grands cris, ils l'accusèrent d'impiété, d'irréligion, de
blasphème, et voulurent l'empêcher de continuer: mais le législateur
ayant observé que ce n'était qu'une _exposition de faits historiques_;
que, si ces faits étaient faux ou controuvés, il serait aisé de les
démentir; que jusque-là l'énoncé de toute _opinion_ était libre, sans
quoi il était impossible de découvrir la vérité, l'orateur reprit:
«Or, de toutes ces causes et de l'association continuelle d'idées
disparates, résultèrent une foule de désordres dans la théologie, dans
la morale, dans les traditions; et d'abord, parce que les _animaux_
figurèrent les _astres_, il arriva que les qualités des brutes, leurs
penchants, leurs sympathies, leurs aversions passèrent aux dieux, et
furent supposés être leurs actions: ainsi, le dieu _ichneumon_ fit la
guerre au dieu _crocodile_, le dieu _loup_ voulut _manger_ le dieu
_mouton_, le dieu _ibis_ dévora le dieu _serpent_; et la _divinité_
devint un _être bizarre, capricieux, féroce_, dont l'idée dérégla le
jugement de l'homme, et corrompit sa morale avec sa raison.
«Et parce que, dans l'esprit de leur culte, chaque famille, chaque
nation avait pris pour _patron_ spécial un _astre_, une _constellation_,
les affections et les antipathies de l'_animal-symbole_ passèrent à ses
sectateurs; et les partisans du dieu _chien_ furent ennemis de ceux du
dieu _loup_; les adorateurs du dieu _boeuf_ eurent en horreur ceux qui le
mangeaient; et la religion devint un mobile de haine et de combats, une
cause insensée de délire et de superstition.
«D'autre part, les noms des _astres-animaux_ ayant, par cette même
raison de patronage, été imposés à des peuples, à des pays, à des
montagnes, à des fleuves, ces objets furent pris pour des _dieux_, et il
en résulta un mélange d'êtres géographiques, historiques et
mythologiques, qui confondit toutes les traditions.
«Enfin, par l'analogie des actions qu'on leur supposa, les
_dieux-astres_ ayant été pris pour des _hommes_, pour des _héros_, pour
des _rois_, les rois et les héros prirent à leur tour les actions des
_dieux_ pour modèles, et devinrent par imitation guerriers, conquérants,
sanguinaires, orgueilleux, lubriques, paresseux; et la religion consacra
les crimes des despotes, et pervertit les principes des gouvernements.
§ IV. Quatrième système. Culte des deux principes, ou dualisme.
«Cependant les prêtres astronomes, dans l'abondance et la paix de leurs,
temples, firent de jour en jour de nouveaux progrès dans les sciences;
et le _système du monde_ s'étant développé graduellement à leurs yeux,
ils élevèrent successivement diverses _hypothèses_ de ses _effets_ et de
ses _agents_, qui devinrent autant de _systèmes théologiques_.
«Et d'abord les navigations des _peuples maritimes_ et les caravanes des
_nomades_ d'Asie et d'Afrique leur ayant fait connaître la terre depuis
les _îles Fortunées_ jusqu'à la _Sérique_, et depuis la Baltique
jusqu'aux sources du Nil, la comparaison des phénomènes de diverses
zones leur découvrit la _rondeur_ du globe, et fit naître une nouvelle
théorie. Ayant remarqué que toutes les _opérations_ de la nature, dans
la période annuelle, se résumaient en _deux principales_, celle de
_produire_ et celle de _détruire_; que, sur la majeure partie du globe,
chacune de ces opérations s'accomplissait également de l'un à l'autre
équinoxe; c'est-à-dire que pendant les six mois d'été tout se
_procréait_, se _multipliait_, et que pendant les six mois d'hiver tout
_languissait_, _était_ presque mort, ils supposèrent, dans la NATURE,
_des puissances contraires_ en un état continuel de _lutte_ et d'effort;
et, considérant sous ce rapport la sphère céleste, ils divisèrent les
_tableaux_ qu'ils en figuraient en deux _moitiés_ ou _hémisphères_, tels
que les constellations qui se trouvaient dans le _ciel d'été_ formèrent
un _empire direct_ et _supérieur_, et celles qui se trouvaient dans le
ciel d'_hiver_ formèrent un _empire antipode et inférieur_. Or, de ce
que les _constellations_ d'été _accompagnaient_ la saison des jours
longs, brillants et chauds, ainsi que des fruits et des moissons, elles
furent censées des _puissances_ de _lumière_, de _fécondité_, de
_création_, et, par transition du sens physique au moral, des _génies_,
des _anges_ de _science_, de _bienfaisance_, de _pureté_ et de _vertu_:
et de ce que les _constellations_ d'hiver se liaient aux longues nuits,
aux brumes polaires, elles furent des _génies_ de _ténèbres_, de
_destruction_, de _mort_, et, par transition, des anges d'_ignorance_,
de _méchanceté_, de _péché_ et de _vice_. Par une telle disposition, le
ciel se trouva partagé en deux domaines, en deux _factions_: et déja
l'analogie des idées humaines ouvrait une vaste carrière aux écarts de
l'imagination; mais une circonstance particulière détermina, si même
elle n'occasiona, la méprise et l'illusion. (_Suivez la planche III._)
«Dans la projection de la sphère céleste que traçaient les prêtres
astronomes, le zodiaque et les constellations, disposés circulairement,
présentaient leurs moitiés en _opposition_ diamétrale; l'hémisphère
d'hiver, _antipode_ à celui d'été, lui était _adverse_, _contraire_,
_opposé_. Par la métaphore perpétuelle, ces mots passèrent au sens
moral; et les _anges_, les _génies adverses_ devinrent des _révoltés_,
des _ennemis_. Dès lors, toute l'histoire astronomique des
constellations se changea en histoire politique; le ciel fut un État
_humain_ où tout se passa ainsi que sur la terre. Or, comme les États,
la plupart despotiques, avaient leur monarque, et que déja le soleil en
était un apparent des cieux, l'_hémisphère d'été_, _empire de lumière_,
et ses _constellations_, peuple d'_anges blancs_, eurent pour roi un
dieu _éclairé, intelligent, créateur_ et _bon_. Et, comme toute faction
_rebelle_ doit avoir son _chef_, le ciel d'_hiver_, empire _souterrain_
de _ténèbres_ et de tristesse, et ses _astres_, peuple d'anges _noirs_,
_géans_ ou _démons_, eurent pour chef un _génie_ malfaisant, dont le
rôle fut attribué à la _constellation_ la plus remarquée par chaque
peuple. En Égypte, ce fut d'abord le _scorpion_, _premier_ signe
zodiacal après la balance, et long-temps _chef_ des signes de l'hiver;
puis ce fut l'_ours_, ou l'_âne_ polaire, appelé _Typhon_, c'est-à-dire
_déluge_, à raison des _pluies_ qui _inondent_ la terre pendant que cet
astre _domine_. Dans la _Perse_, en un temps postérieur, ce fut le
_serpent_ qui, sous le nom d'_Ahrimanes_, forma la base du système de
_Zoroastre_; et c'est lui, ô _chrétiens_ et juifs! qui est devenu votre
_serpent_ d'_Ève_ (la vierge céleste) et celui de la _croix_, dans les
deux cas, emblème de _Satan, l'ennemi_, le grand _adversaire_ de
l'_ancien des jours_, chanté par _Daniel_.
«Dans la Syrie, ce fut le _porc_ ou le _sanglier_ ennemi d'_Adonis_,
parce que, dans cette contrée, le rôle de l'_ours boréal_ fut rempli par
l'animal dont les inclinations _fangeuses_ sont emblématiques de
l'_hiver_; et voilà pourquoi, enfants de Moïse et de Mahomet! vous
l'avez pris en horreur, à l'imitation des prêtres de _Memphis_ et de
_Baalbek_, qui détestaient en lui le meurtrier de leur dieu _soleil_.
C'est aussi le type premier de votre _Chib-en_, ô Indiens! lequel fut
jadis le _Pluton_ de vos frères les Romains et les Grecs: ainsi que
votre _Brahma_, ce dieu créateur n'est que l'_Ormuzd_ persan et
l'_Osiris_ égyptien, dont le nom même exprime un _pouvoir créateur,
producteur de formes_. Et ces dieux reçurent un culte analogue à leurs
attributs vrais ou feints, lequel, à raison de leur différence, se
partagea en deux branches diverses. Dans l'une, le dieu _bon_ reçut le
culte d'_amour_ et de _joie_, d'où dérivent tous les actes religieux du
genre gai; les fêtes, les danses, les festins, les offrandes de fleurs,
de lait, de miel, de parfums, en un mot, de tout ce qui flatte les sens
et l'ame. Dans l'autre, le dieu _mauvais_ reçut, au contraire, un culte
de _crainte_ et de _douleur_, d'où dérivent tous les actes religieux du
genre triste; les pleurs, la désolation, le deuil, les privations, les
offrandes sanglantes et les sacrifices cruels.
«De là vient encore ce partage des êtres terrestres en _purs_ ou
_impurs_, en _sacrés_ ou _abominables_, selon que leurs espèces se
trouvèrent du nombre des constellations de l'un des deux dieux, et
firent partie de leur domaine: ce qui produisit d'une part les
superstitions de souillures et de purifications, et de l'autre les
prétendues _vertus_ efficaces des amulettes et des _talismans_.
«Vous concevez maintenant, continua l'orateur en s'adressant aux
Indiens, aux Perses, aux juifs, aux chrétiens, aux musulmans; vous
concevez l'origine de ces idées de _combats_, de _rébellions_, qui
remplissent également vos _mythologies_. Vous voyez ce que signifient
les _anges blancs_ et les _anges noirs_, les _chérubins_ et les
_séraphins_ à la tête d'_aigle_, de _lion_ ou de _taureau_; les _deûs_,
_diables_ ou _démons à cornes de bouc, à queue de serpent_; les _trônes_
et les _dominations_ rangés en _sept ordres_ ou _gradations comme_ les
_sept sphères_ des _planètes_; tous êtres jouant les mêmes rôles, ayant
les mêmes attributs dans les _Védas_, les _Bibles_ ou le _Zend-avesta_,
soit qu'ils aient pour chef _Ormuzd_ ou _Brachma_, _Typhon_ ou _Chiven_,
_Michel_ ou _Satan_; soit qu'ils se présentent sous la forme de _géants_
à cent bras et à pieds de serpent, ou de dieux métamorphosés en _lions_,
en _ibis_, en _taureaux_, en _chats_, comme dans les contes sacrés des
Grecs et des Égyptiens; vous apercevez la filiation successive de ces
idées, et comment, à mesure qu'elles se sont éloignées de leurs sources,
et que les esprits se sont policés, ils en ont adouci les formes
grossières pour les rapprocher d'un état moins choquant.
«Or, de même que le système de deux _principes_, ou _dieux opposés_,
naquit de celui des _symboles_, entrés tous dans sa contexture, de même
vous allez voir naître de lui un système nouveau, auquel il servit à son
tour de base et d'échelon.»
§ V. Culte mystique et moral, ou système de l'autre monde.
«En effet, alors que le vulgaire entendit parler d'_un nouveau ciel_ et
d'_un autre monde_, il donna bientôt un corps à ces _fictions_; il y
plaça un théâtre solide, des scènes réelles; et les notions
géographiques et astronomiques vinrent favoriser, si même elles ne
provoquèrent cette illusion.
«D'une part, les navigateurs phéniciens, ceux qui, passant les _colonnes
d'Hercule_, allaient chercher l'étain de _Thulé_ et l'ambre de la
_Baltique_, racontaient qu'à l'extrémité du mondé, au bout de l'Océan
(la Méditerranée), où le soleil se couche pour les contrées asiatiques,
étaient des _îles fortunées_, séjour d'un printemps éternel, et plus
loin des _régions hyperboréennes_ placées _sous terre_ (relativement aux
tropiques), où régnait une _éternelle_ nuit[29]. Sur ces récits mal
compris, et sans doute confusément faits, l'imagination du peuple
composa les Champs _Élysées_[30], _lieux de délices placés dans un monde
inférieur_, ayant leur ciel, leur soleil, leurs astres; et le _Tartare,
lieu de ténèbres_, d'_humidité_, de _fange_, de _frimas_. Or, parce que
l'homme, curieux de tout ce qu'il ignore et avide d'une longue
existence, s'était déja interrogé sur ce qu'il devenait après sa mort,
parce qu'il avait de bonne heure raisonné sur le _principe_ de _vie_ qui
anime son corps, qui s'en sépare sans le déformer, et qu'il avait
imaginé les _substances_ déliées, les _fantômes_, les _ombres_, il aima
à croire qu'il continuerait, dans le monde _souterrain_, cette vie qu'il
lui coûtait trop de perdre; et les _lieux infernaux_ furent un
emplacement commode pour recevoir les objets chéris auxquels il ne
pouvait renoncer.
«D'autre part, les _prêtres astrologues_ et _physiciens_ faisaient de
leurs cieux des récits, et ils en traçaient des tableaux qui
s'encadraient parfaitement dans ces fictions. Ayant appelé, dans leur
langage métaphorique, les _équinoxes_ et les _solstices_, les _portes_
des _cieux_ ou _entrées_ des _saisons_, ils expliquaient les phénomènes
terrestres en disant «que par la _porte_ de _corne_ (d'abord le taureau,
puis le belier) et par celle du _cancer_, _descendaient_ les _feux
vivifiants_ qui animent au printemps la végétation, et les _esprits
aqueux_ qui causent au _solstice_ le _débordement_ du Nil; que par la
porte d'_ivoire_ (la _balance_, et auparavant l'_arc_ ou sagittaire) et
par celle du _capricorne_ ou de l'_urne_, s'en retournaient à leur
source et remontaient à leur origine les _émanations_ ou _influences_
des cieux; et la _voie lactée_, qui passait par ces _portes_ des
solstices, leur semblait placée là exprès pour leur servir de _route_
et de _véhicule_; de plus, dans leur atlas, la scène céleste présentait
un _fleuve_ (le Nil, figuré par les plis de l'_hydre_), une barque (le
navire _Argo_) et le _chien Sirius_, tous deux relatifs à ce _fleuve_,
dont, ils présageaient l'_inondation_. Ces circonstances, associées aux
premières et y ajoutant des détails, en augmentèrent les vraisemblances;
et pour arriver au _Tartare_ ou à l'Élysée, il fallut que les ames
traversassent les fleuves du _Styx_ et de l'_Achéron_ dans la _nacelle_
du nocher _Caron_, et qu'elles passassent par les portes de _corne_ ou
d'_ivoire_, que gardait le chien _Cerbère_. Enfin, un usage civil se
joignit à toutes ces fictions, et acheva de leur donner de la
consistance.
«Ayant remarqué que dans leur climat brûlant, la putréfaction des
cadavres était un levain de peste et de maladies, les habitants de
l'Égypte avaient, dans plusieurs états, institué l'usage d'inhumer les
morts hors de la terre habitée, dans le désert qui est au _couchant_.
Pour y arriver, il fallait passer les canaux du fleuve, et par
conséquent être _reçu dans une barque_, payer un salaire au _nocher_,
sans quoi, le corps privé de sépulture eût été la proie des bêtes
féroces. Cette coutume inspira aux législateurs civils et religieux un
moyen puissant d'influer sur les moeurs; et saisissant par la piété
filiale et par le respect pour les morts, des hommes grossiers et
féroces, ils établirent pour condition nécessaire, d'avoir subi un
jugement préalable qui décidât si le mort méritait d'être admis au rang
de sa famille dans la _noire cité_. Une telle idée s'adaptait trop bien
à toutes les autres pour ne pas s'y incorporer; le peuple ne tarda pas
de l'y associer, et les enfers eurent leur _Minos_ et leur
_Rhadamanthe_, avec la baguette, le siége, les huissiers et l'urne,
comme dans l'état terrestre et civil. Alors la divinité devint un être
moral et politique, un législateur social d'autant plus redouté, que ce
législateur suprême, ce juge final, fut inaccessible aux regards: alors
ce _monde fabuleux_ et _mythologique_, si bizarrement composé de membres
épars, se trouva un _lieu de châtiment_ et de récompense, où la
_justice_ divine fut censée corriger ce que celle des hommes eut de
vicieux, d'erroné; et ce système _spirituel_ et _mystique_ acquit
d'autant plus de crédit, qu'il s'empara de l'homme par tous ses
penchants: le faible opprimé y trouva l'espoir d'une indemnité, la
consolation d'une vengeance future; l'oppresseur comptant, par de riches
offrandes, arriver toujours à l'impunité, se fit de l'erreur du vulgaire
une arme de plus pour le subjuguer; et les chefs des peuples, les rois
et les prêtres y virent de nouveaux moyens de le maîtriser, par le
privilége qu'ils se réservèrent de répartir les graces ou les châtiments
du grand juge, selon des délits ou des actions méritoires qu'ils
caractérisèrent à leur gré.
«Voilà comment s'est introduit, dans le _monde visible_ et _réel_, un
_monde invisible_ et _imaginaire_; voilà l'origine de ces lieux de
_délices_ et de _peines_ dont vous, _Perses_! avez fait votre terre
_rajeunie_, votre ville de _résurrection_ placée sous l'_équateur_, avec
l'attribut singulier que les _heureux n'y donneront point d'ombre_.
Voilà, _juifs_ et _chrétiens_, disciples des _Perses_! d'où sont venus
votre _Jérusalem_ de l'Apocalypse; votre _paradis_, votre _ciel_,
caractérisés par tous les détails du ciel astrologique d'Hermès. Et
vous, musulmans! votre enfer, abîme _souterrain_, surmonté d'un pont,
votre _balance_ des _ames_ et de leurs oeuvres, votre _jugement_ par les
anges _Monkir_ et _Nékir_, ont également pris leurs modèles dans les
_cérémonies mystérieuses_ de l'_antre de Mithra_; et votre ciel ne
diffère en rien de celui d'_Osiris_, d'_Ormuzd_ et de _Brahma_.
§ VI. Sixième système. Monde animé, ou culte de l'univers sous divers
emblèmes.
«Tandis que les peuples s'égarèrent dans le labyrinthe ténébreux de la
_mythologie_ et des fables, les prêtres physiciens, poursuivant leurs
études et leurs recherches sur l'ordre et la disposition de l'_univers_,
arrivèrent à de nouveaux résultats; et dressèrent de nouveaux systèmes
de _puissances_ et de _causes motrices_.
«Long-temps bornés aux simples _apparences_, ils n'avaient vu dans les
mouvements des astres qu'un jeu inconnu de corps lumineux, qu'ils
croyaient rouler autour de la _terre_, point central de toutes les
sphères; mais alors qu'ils eurent découvert la _rondeur_ de notre
planète, les conséquences de ce premier fait les conduisirent à des
considérations nouvelles; et, d'induction en induction, ils s'élevèrent
aux plus hautes conceptions de l'astronomie et de la physique.
«En effet, ayant conçu cette idée lumineuse et simple, que le _globe
terrestre est un petit cercle inscrit dans le cercle plus grand des
cieux_, la théorie des _cercles concentriques_ s'offrit d'elle-même à
leur hypothèse, pour résoudre le cercle _inconnu_ du globe terrestre par
des points _connus_ du cercle céleste; et la mesure d'un ou de plusieurs
degrés du méridien donna avec précision la circonférence totale. Alors,
saisissant pour _compas_ le _diamètre_ obtenu de la terre, un génie
heureux l'ouvrit d'une main hardie sur les orbites immenses des cieux;
et, par un phénomène inouï, du grain de sable qu'à peine il couvrait,
l'homme embrassant les distances infinies des astres, s'élança dans les
abîmes de l'espace et de la durée: là se présenta à ses regards un
nouvel ordre de l'_univers_; le globe atome qu'il habitait ne lui en
parut plus le _centre_: ce rôle important fut déféré à la masse énorme
du _soleil_; et cet astre devint le pivot enflammé de _huit sphères_
environnantes, dont les mouvements furent désormais soumis à la
précision du calcul.
«C'était déja beaucoup pour l'esprit humain, d'avoir entrepris de
résoudre la disposition et l'ordre des _grands êtres_ de la NATURE; mais
non content de ce premier effort, il voulut encore en résoudre le
_mécanisme_, en deviner l'_origine_ et le _principe moteur_; et c'est là
qu'engagés dans les profondeurs abstraites et métaphysiques du
_mouvement_ et de sa _cause première_, des _propriétés_ inhérentes ou
communiquées de la _matière_, de ses _formes successives_, de _son
étendue_, c'est-à-dire de l'espace et du temps sans bornes, les
_physiciens théologues_ se perdirent dans un chaos de raisonnements
subtils et de controverses scolastiques.
«Et d'abord l'action du soleil sur les corps terrestres leur ayant fait
regarder sa substance comme un _feu pur_ et _élémentaire_, ils en firent
le _foyer_ et le _réservoir_ d'un océan de fluide _igné_, _lumineux_,
qui, sous le nom d'_éther_, remplit l'univers, et alimenta les êtres.
Ensuite, les analyses d'une _physique savante_ leur ayant fait découvrir
ce même _feu_, ou un autre parfaitement semblable, dans la composition
de tous les corps, et s'étant aperçus qu'il était l'agent _essentiel_ de
ce _mouvement spontané_ que l'on appelle _vie_ dans les animaux et
_végétation_ dans les plantes, ils conçurent le jeu et le mécanisme de
l'_univers_ comme celui d'un TOUT _homogène_, d'un _corps identique,
dont les parties, quoique distantes, avaient cependant une liaison
intime_; et _le monde_ fut un _être vivant_, animé par la circulation
organique d'un fluide _igné_ ou même _électrique_, qui, par un premier
terme de comparaison pris dans l'_homme_ et les animaux, eut le _soleil_
pour _coeur_ ou foyer.