longue carrière dans la nuit de l'histoire, que l'homme, méditant sur
sa condition, commença de s'apercevoir qu'il était soumis à des _forces
supérieures_ à la sienne et _indépendantes_ de sa volonté. Le soleil
l'éclairait, l'échauffait; le feule brûlait, le tonnerre l'effrayait,
l'eau le suffoquait, le vent l'agitait; tous les êtres exerçaient sur
lui une _action puissante_ et _irrésistible_. Long-temps automate, il
subit cette action sans en rechercher la cause; mais du moment qu'il
voulut s'en rendre compte, il tomba dans _l'étonnement_; et passant de
la surprise d'une première pensée à la rêverie de la curiosité, il forma
une série de raisonnements.
«D'abord, considérant l'_action_ des éléments sur lui, il conclut de sa
part une _idée de faiblesse_, _d'assujettissement_, et de leur part une
idée de _puissance_, _de domination_; et cette idée de _puissance_ fut
le type primitif et fondamental de toute idée de la _divinité_.
«Secondement, les êtres naturels, dans leur action, excitaient en lui
des sensations de _plaisir_ ou de _douleur_, de _bien_ ou de _mal_: par
un effet naturel de son organisation, il conçut pour eux de l'_amour_ ou
de l'_aversion_; il _désira_ ou _redouta_ leur présence: et la _crainte_
ou l'_espoir_ furent le principe de toute idée de _religion_.
«Ensuite, _jugeant_ de tout par _comparaison_, et remarquant dans ces
êtres _un mouvement spontané_ comme le sien, il supposa à ce mouvement
une _volonté_, une _intelligence_ de l'espèce de la sienne; et de là,
par induction, il fit un nouveau raisonnement.--Ayant éprouvé que
certaines pratiques envers ses semblables avaient l'effet de modifier à
son gré leurs affections et de diriger leur conduite, il employa ces
pratiques avec les _êtres puissants_ de l'univers; il se dit: «Quand mon
semblable, plus _fort_ que moi, veut me faire du mal, je _m'abaisse_
devant lui, et ma _prière_ a l'art de le calmer. Je prierai les _êtres
puissants_ qui me frappent; je supplierai les _intelligences_ des vents,
des astres, des eaux, et elles m'entendront; je les conjurerai de
_détourner les maux_, de _me donner_ les biens dont elles disposent; je
les toucherai par _mes larmes_, je les fléchirai par _mes dons_, et je
_jouirai_ du _bien-être_.»
«Et l'homme, simple dans l'enfance de sa raison, parla au soleil, à la
lune; il anima de son esprit et de ses passions les _grands agents_ de
la nature; il crut, par de vains sons, par de vaines pratiques, changer
leurs lois inflexibles: erreur funeste! Il pria la pierre de monter,
l'eau de s'élever, les montagnes de se transporter, et substituant un
monde fantastique au monde véritable, il se constitua des _êtres
d'opinion_, pour l'épouvantail de son esprit et le tourment de sa race.
«Ainsi les idées de _Dieu_ et de _religion_, à l'égal de toutes les
autres, ont pris leur origine dans les objets physiques, et ont été,
dans l'entendement de l'homme, le produit de ses sensations, de ses
besoins, des circonstances de sa vie et de l'état progressif de ses
connaissances.
«Or, de ce que les _idées_ de la _divinité_ eurent pour premiers
_modèles_ les êtres physiques, il résulta que la _divinité_ fut d'abord
variée et _multiple_, comme les formes sous lesquelles elle parut agir:
chaque être fut une _puissance_, un _génie_; et l'univers pour les
premiers hommes fut rempli de dieux innombrables.
«Et de ce que les _idées_ de la _divinité_ eurent pour _moteurs_ les
_affections_ du coeur humain, elles subirent un ordre de division calqué
sur ses sensations de _douleur_ et de _plaisir_, d'_amour_ ou de
_haine_; les _puissances_ de la _nature_, les dieux, les génies furent
partagés en _bienfaisants_ et en _malfaisants_, en _bons_ et en
_mauvais_; et de là l'universalité de ces deux caractères dans tous les
systèmes de religion.
«Dans le principe, ces idées analogues à la condition de leurs
inventeurs, furent long-temps confuses et grossières. Errants dans les
bois, obsédés de besoins, dénués de ressources, les hommes sauvages
n'avaient pas le loisir de combiner des rapports et des raisonnements:
affectés de plus de maux qu'ils n'éprouvaient de jouissances, leur
sentiment le plus habituel était la crainte, leur théologie la
_terreur_; leur culte se bornait à quelques pratiques de salut, et
d'offrande à des êtres qu'ils se peignaient _féroces_ et _avides_ comme
eux. Dans leur état d_'égalité_ et _d'indépendance_, nul ne
s'établissait médiateur auprès de dieux _insubordonnés et pauvres_ comme
lui-même. Nul n'ayant de superflu à donner, il n'existait ni parasite
sous le nom de prêtre, ni tribut sous le nom de victime, ni empire sous
le nom d'autel; le dogme et la _morale_ confondus n'étaient que la
_conservation_ de soi-même; et la religion, idée arbitraire, sans
influence sur les rapports des hommes entre eux, n'était qu'un vain
hommage rendu aux _puissances visibles_ de la _nature_.
«Telle fut l'origine nécessaire et première de toute idée de la
divinité.»
Et l'orateur s'adressant aux nations sauvages:
«Nous vous le demandons, hommes qui n'avez pas reçu d'idées étrangères
et factices; dites-nous si jamais vous vous en êtes formé d'autres? Et
vous, docteurs, nous vous en attestons; dites-nous si tel n'est pas le
témoignage unanime de tous les anciens monuments?
§ II. Second système. Culte des astres, ou sabéisme.
«Mais ces mêmes monuments nous offrent ensuite un système plus
méthodique et plus compliqué, celui du culte de tous les astres, adorés
tantôt sous leur forme propre, tantôt sous des emblèmes et des symboles
figurés; et ce culte fut encore l'effet des connaissances de l'homme en
physique, et dériva immédiatement des causes premières de l'état social,
c'est-à-dire des besoins et des arts de premier degré qui entrèrent
comme éléments dans la formation de la société.
«En effet, alors que les hommes commencèrent de se réunir en société, ce
fut pour eux une nécessité d'étendre leurs moyens de subsistance, et par
conséquent de s'adonner à l'agriculture: or, l'agriculture, pour être
exercée, exigea l'observation et la connaissance des cieux. Il fallut
connaître le retour périodique des mêmes opérations de la nature, des
mêmes phénomènes de la voûte des cieux; en un mot, il fallut régler la
durée, la succession des saisons et des mois de l'année. Ce fut donc un
besoin de connaître d'abord la marche du _soleil_, qui, dans sa
révolution _zodiacale_, se montrait le premier et suprême agent de toute
création; puis de la lune, qui, par ses phases et ses retours, réglait
et distribuait le temps; enfin des étoiles et même des planètes, qui,
par leurs apparitions et disparitions sur l'horizon et l'hémisphère
nocturnes, formaient de moindres divisions; enfin il fallut dresser un
système entier d'astronomie, un calendrier; et de ce travail résulta
bientôt et spontanément une manière nouvelle d'envisager les _puissances
dominatrices_ et _gouvernantes_. Ayant observé que les _productions
terrestres_ étaient dans des rapports réguliers et constants avec les
_êtres célestes_; que la _naissance_, l'_accroissement_, le
_dépérissement_ de chaque plante étaient liés à l'_apparition_, à
l'_exaltation_, au _déclin_ d'un même astre, d'un même groupe d'étoiles;
qu'en un mot la langueur ou l'activité de la végétation semblaient
dépendre d'_influences célestes_, les hommes en conclurent une idée
d'_action_, de _puissance_ de ces _êtres célestes, supérieurs_, sur les
corps terrestres; et les astres dispensateurs d'abondance ou de disette,
devinrent des _puissances_, des _génies_, des _dieux_ auteurs des
_biens_ et des _maux_.
«Or, comme l'état social avait déja introduit une hiérarchie méthodique
de rangs, d'emplois, de conditions, les hommes, continuant de raisonner
par comparaison, transportèrent leurs nouvelles notions dans leur
théologie; et il en résulta un système compliqué de _divinités
graduelles_, dans lequel le _soleil, dieu premier_, fut un _chef_
militaire, un _roi_ politique; la _lune_, une _reine_ sa compagne; les
_planètes_, des serviteurs, des porteurs d'ordre, des messagers; et la
multitude des _étoiles_, un _peuple_, une _armée_ de héros, de _génies_
chargés de _régir_ le _monde_ sous les ordres de leurs officiers; et
chaque individu eut des noms, des fonctions, des attributs tirés de ses
rapports et de ses influences, enfin même un sexe tiré du genre de son
appellation.
«Et comme l'état social avait introduit des usages et des pratiques
composés, le culte, marchant de front, en prit de semblables: les
cérémonies, d'abord simples et privées, devinrent publiques et
solennelles; les offrandes furent plus riches et plus nombreuses, les
rites plus méthodiques; on établit des lieux d'assemblée, et l'on eut
des chapelles, des temples; on institua des officiers pour administrer,
et l'on eut des pontifes, des prêtres; on convint de formules,
d'époques, et la religion devint un acte civil, un lien politique. Mais
dans ce développement, elle n'altéra point ses premiers principes, et
l'idée de _Dieu_ fut toujours l'idée d'_êtres physiques_ agissant en
_bien_ ou en _mal_, c'est-à-dire imprimant des sensations de _peine_ ou
de _plaisir_; le _dogme_ fut la connaissance de _leurs lois_ ou manières
d'agir; la _vertu_ et le _péché_, l'observation ou l'infraction de ces
lois; et la _morale_, dans sa simplicité native, fut une _pratique_
judicieuse de tout ce qui _contribue à la conservation de l'existence,
au bien-être de soi et de ses semblables_.
«Si l'on nous demande à quelle époque naquit ce système, nous
répondrons, sur l'autorité des monuments de l'astronomie elle-même, que
ses principes paraissent remonter avec certitude au delà de quinze mille
ans: et si l'on demande à quel peuple il doit être attribué, nous
répondrons que ces mêmes monuments, appuyés de traditions unanimes,
l'attribuent aux premières peuplades de l'_Égypte_: et lorsque le
raisonnement trouve réunies dans cette contrée toutes les circonstances
physiques qui ont pu le susciter; lorsqu'il y rencontre à la fois une
zone du ciel, voisine du tropique, également purgée des pluies de
l'équateur et des brumes du nord; lorsqu'il y trouve le point central de
la sphère antique, un climat salubre, un fleuve immense et cependant
docile, une terre fertile sans art, sans fatigue, inondée sans
exhalaisons morbifiques, placée entre deux mers qui touchent aux
contrées les plus riches, il conçoit que l'habitant du _Nil, agricole_
par la nature de son sol, _géomètre_ par le besoin annuel de mesurer ses
possessions, _commerçant_ par la facilité de ses communications,
_astronome_ enfin par l'état de son ciel, sans cesse ouvert à
l'observation, dut le premier passer de la condition _sauvage_ à l'état
social, et par conséquent arriver aux connaissances physiques et morales
qui sont propres à l'homme civilisé.
«Ce fut donc sur les bords supérieurs du Nil, et chez un peuple de race
noire, que s'organisa le système compliqué du _culte des astres_,
considérés dans leurs rapports avec les productions de la terre et les
travaux de l'agriculture; et ce premier culte, caractérisé par leur
adoration sous leurs _formes_ ou leurs _attributs naturels_, fut une
marche simple de l'esprit humain: mais bientôt la multiplicité des
objets, de leurs rapports, de leurs actions réciproques, ayant compliqué
les idées et les signes qui les représentaient, il survint une confusion
aussi bizarre dans sa cause que pernicieuse dans ses effets.
§ III. Troisième système. Culte des symboles, ou idolâtrie.
«Dès l'instant où le peuple agricole eut porté un regard observateur sur
les astres, il sentit le besoin d'en distinguer les individus ou les
groupes, et de les dénommer chacun proprement, afin de s'entendre dans
leur désignation: or, une grande difficulté se présenta pour cet objet:
car d'un côté les corps célestes, semblables en formes, n'offraient
aucun caractère spécial pour être dénommés; de l'autre, le langage,
pauvre en sa naissance, n'avait point d'expressions pour tant d'idées
neuves et _métaphysiques_. Le mobile ordinaire du génie, le _besoin_,
sut tout surmonter. Ayant remarqué que dans la révolution annuelle, le
renouvellement et l'apparition périodiques des productions terrestres
étaient constamment _associés_ au _lever_ ou au _coucher_ de certaines
étoiles et à leur position relativement au soleil, terme fondamental de
toute comparaison, l'esprit, par un mécanisme naturel, lia dans sa
pensée les objets terrestres et célestes qui étaient liés dans le fait;
et leur appliquant un même signe, il donna aux _étoiles_ ou aux
_groupes_ qu'il en formait, les noms mêmes des objets terrestres qui
leur répondaient.
«Ainsi l'Ethiopien de Thèbes appela _astres_ de l'_inondation_ ou du
_verse-eau_, ceux sous lesquels le fleuve commençait son _débordement_;
_astres_ du _boeuf_ ou du _taureau_, ceux sous lesquels il convenait
d'appliquer la charrue à la terre; _astres du lion_, ceux où cet animal,
chassé des déserts par la soif, se montrait sur les bords du fleuve;
_astres_ de l'épi ou de _la vierge moissonneuse_, ceux où se recueillait
la moisson; _astres_ de l'_agneau_, _astres_ des _chevreaux_, ceux où
naissent ces animaux précieux: et ce premier moyen résolut une première
partie des difficultés.
«D'autre part, l'homme avait remarqué, dans les êtres qui
l'environnaient, des qualités distinctives et propres à chaque espèce;
et, par une première opération, il en avait retiré un nom pour les
désigner; par une seconde, il y trouva un moyen ingénieux de généraliser
ses idées; et, transportant le nom déja inventé à tout ce qui présentait
une propriété, une action analogue ou semblable, il enrichit son langage
d'une métaphore perpétuelle.
«Ainsi le même _Éthiopien_, ayant observé que le retour de l'inondation
répondait constamment à l'apparition d'une très-belle étoile qui, à
cette époque, se montrait vers _la source du Nil_, et semblait
_avertir_ le laboureur de se garder de la surprise des eaux, il compara
cette action à celle de l'animal qui, par son _aboiement_, avertit d'un
danger, et il appela cet astre le _chien_, l'_aboyeur_ (Sirius); de
même, il nomma _astres_ du _crabe_ ceux où le soleil, parvenu à la borne
du tropique, revenait sur ses pas, en marchant à reculons et de côté,
comme le _crabe_ ou _cancer_; _astres_ du _bouc sauvage_, ceux où,
parvenu au point le plus _culminant_ du ciel, au faîte du _gnomon_
horaire, le soleil imitait l'action de l'animal qui se plaît à _grimper_
aux faîtes des _rochers_; _astres_ de la _balance_, ceux où les jours et
les nuits _égaux_ semblaient en _équilibre_ comme cet instrument;
_astres_ du _scorpion_, ceux où certains vents réguliers apportaient une
_vapeur brûlante_ comme le _venin_ du scorpion. Ainsi encore, il appela
_anneaux_ et _serpents_ la trace figurée des orbites des astres et des
planètes; et tel fut le moyen général d'appellation de toutes les
étoiles, et même des planètes prises par groupes ou par individus, selon
leurs rapports aux opérations champêtres et terrestres, et selon les
analogies que chaque nation y trouva avec les travaux agricoles et avec
les objets de son climat et de son sol.
«De ce procédé il résulta que des êtres abjects et terrestres entrèrent
en _association_ avec les _êtres_ _supérieurs_ et _puissants_, des
cieux; et cette _association_ se resserra chaque jour par la
constitution même du langage et le mécanisme de l'esprit. On disait,
par une métaphore naturelle: «Le _taureau_ répand sur la terre les
germes de la fécondité (au printemps); il ramène l'abondance et la
création des plantes (qui nourrissent). L'agneau (ou belier) _délivre_
les cieux des _génies_ _malfaisants_ de l'hiver; il _sauve_ le _monde_
du _serpent_ (emblème de l'humide saison), et il ramène le règne du
_bien_ (de l_été_, saison de toute jouissance). Le _scorpion_ verse son
venin sur la terre, et répand les maladies et la mort, etc.; et ainsi de
tous les effets semblables.»
«Ce langage, compris de tout le monde, subsista d'abord sans
inconvénient; mais, par le laps du temps, lorsque le calendrier eut été
réglé, le peuple, qui n'eut plus besoin de l'observation du ciel, perdit
de vue le motif de ces expressions; et leur allégorie, restée dans
l'usage de la vie, y devint un écueil fatal à l'entendement et à la
raison. Habitué à joindre aux _symboles_ les idées de leurs _modèles_,
l'esprit finit par les confondre: alors, ces mêmes animaux, que la
pensée avait transportés aux cieux, en redescendirent sur la terre; mais
dans ce retour, vêtus des livrées des astres, ils s'en arrogèrent les
attributs, et ils en imposèrent à leurs propres auteurs. Alors le
peuple, croyant voir près de lui ses _dieux_, leur adressa plus
facilement sa prière; il demanda au _belier_ de son troupeau les
influences qu'il attendait du _belier céleste_; il pria le scorpion de
ne point répandre son venin sur la nature; il révéra le _crabe_ de la
mer, le _scarabée_ du limon, le _poisson_ du fleuve; et, par une série
d'analogies vicieuses, mais enchaînées, il se perdit dans un labyrinthe
d'absurdités _conséquentes_.
«Voilà quelle fut l'origine de ce _culte antique_ et bizarre des
_animaux_; voilà par quelle marche d'idées le caractère de la divinité
passa aux plus viles des brutes, et comment se forma le système
_théologique_ très-vaste, très-compliqué, très-savant, qui, des bords du
Nil, porté de contrée en contrée par le commerce, la guerre et les
conquêtes, envahit tout l'ancien monde; et qui, modifié par les temps,
par les circonstances, par les préjugés, se montre encore à découvert
chez cent peuples, et subsiste comme base intime et secrète de la
théologie de ceux-là mêmes qui le méprisent et le rejettent.»
À ces mots, quelques murmures s'étant fait entendre dans divers groupes:
«Oui, continua l'orateur, voilà d'où vient, par exemple, chez vous,
peuples _africains_! l'adoration de vos _fétiches_, _plantes_,
_animaux_, _cailloux_, _morceaux_ de bois, devant qui vos ancêtres
n'eussent pas eu le délire de se courber, s'ils n'y eussent vu des
_talismans_ en qui la _vertu des astres_ s'était _insérée_. Voilà,
nations tartares, l'origine de vos _marmousets_ et de tout cet appareil
d'animaux dont vos _chamans_ bigarrent leurs robes magiques. Voilà
l'origine de ces _figures_ d'oiseaux, de serpents, que toutes les
nations sauvages s'impriment sur la peau avec des cérémonies
mystérieuses et sacrées. Vous, Indiens! vainement vous enveloppez-vous
du voile du mystère: l'épervier de votre dieu Vichenou n'est que l'un
des _mille_ emblèmes du _soleil_ en Égypte; et vos incarnations d'un
_dieu_ en _poisson_, en _sanglier_, en _lion_, en _tortue_, et toutes
ces monstrueuses aventures, ne sont que les métamorphoses de l'astre
qui, passant successivement dans les _signes_ des _douze animaux_, fut
censé en prendre les figures et en remplir les rôles astronomiques.
Vous, Japonais! votre _taureau_ qui brise l'_oeuf du monde_ n'est que
celui du ciel qui, jadis, _ouvrait l'âge de la création_, l'équinoxe du
printemps. C'est ce même _boeuf Apis_ qu'adorait l'Égypte, et que vos
ancêtres, ô rabbins juifs! adorèrent aussi dans l'idole du _veau d'or_.
C'est encore votre _taureau_, enfants de Zoroastre! qui, sacrifié dans
les mystères symboliques de _Mithra_, versait un _sang fécond_ pour le
monde. Et vous, chrétiens! votre _boeuf_ de l'Apocalypse, avec ses ailes,
_symbole_ de l'_air_, n'a pas une autre origine; et votre _agneau de
Dieu_, immolé, comme le _taureau_ de _Mithra_, pour le _salut du monde_,
n'est encore que ce même _soleil_ au signe du _belier céleste_, lequel,
dans un âge postérieur, ouvrant à son tour l'équinoxe, fut censé
délivrer le monde du règne du _mal_, c'est-à-dire de la constellation
du _serpent_, de cette _grande couleuvre_, _mère de l'hiver_, et emblème
de l'_Ahrimanes_ ou _Satan des Perses_, vos instituteurs. Oui, vainement
votre zèle imprudent dévoue les _idolâtres_ aux tourments du _Tartare_
qu'ils ont inventé; toute la base de votre système n'est que le culte du
_soleil_, dont vous avez rassemblé les attributs sur votre principal
personnage. C'est le _soleil_ qui, sous le nom d'_Orus_, _naissait_,
comme votre dieu, au _solstice_ d'hiver, dans les bras de la _vierge
céleste_, et qui passait une enfance _obscure_, _dénuée_, _disetteuse_,
comme l'est la saison des frimas. C'est lui qui, sous le nom d'_Osiris_,
persécuté par _Typhon_ et par les _tyrans_ de l'air, était _mis à mort_,
renfermé dans un _tombeau obscur_, emblème de l'_hémisphère d'hiver_, et
qui ensuite, se _relevant_ de la _zone inférieure_ vers le point
culminant des cieux, _ressuscitait_ vainqueur des _géants_ et des _anges
destructeurs_.
«Vous, prêtres! qui murmurez, vous portez ses signes sur tout votre
corps: votre _tonsure_ est le _disque du soleil_, votre _étole_ est son
_zodiaque_, vos _chapelets_ sont l'emblème des astres et des planètes.
Vous, pontifes et prélats! votre _mitre_, votre _crosse_, votre
_manteau_, sont ceux d'_Osiris_; et cette _croix_, dont vous vantez le
_mystère_ sans le comprendre, est la croix de _Sérapis_, tracée par la
main des prêtres égyptiens sur le plan d'un monde figuré, laquelle,
passant par les _équinoxes_ et par les _tropiques_, devenait l'emblème
de la _vie future_ et de la _résurrection_, parce qu'elle touchait au
_portes_ d'ivoire et de corne, par où les ames passaient aux cieux.»
À ces mots, les docteurs de tous les groupes commencèrent de se regarder
avec étonnement; mais nul ne rompant le silence, l'orateur continua:
«Et trois causes principales concoururent à cette confusion des idées.
Premièrement, les _expressions figurées_ par lesquelles le langage
naissant fut contraint de peindre les rapports des objets; expressions
qui, passant ensuite d'un sens propre à un sens général, d'un sens
physique à un sens moral, causèrent, par leurs équivoques et leurs
synonymes, une foule de méprises.
«Ainsi, ayant dit d'abord que le _soleil surmontait, venait à bout de
douze animaux_, on crut par la suite qu'il les _tuait_, les
_combattait_, les _domptait_; et l'on en fit la vie historique
d'_Hercule_.
«Ayant dit qu'il _réglait_ le temps des travaux, des semailles, des
moissons, qu'il _distribuait_ les _saisons_, les occupations; qu'il
_parcourait_ les climats, qu'il _dominait_ sur la _terre_, etc., on le
prit pour un _roi législateur_, pour un _guerrier conquérant_; et l'on
en composa l'histoire d'_Osiris_, de _Bacchus_ et de leurs semblables.
«Ayant dit qu'une planète _entrait_ dans un signe, on fit de leur
_conjonction_ un _mariage_, un _adultère_, un _inceste_. Ayant dit
qu'elle était _cachée_, _ensevelie_, parce qu'après avoir disparu elle
revenait à la _lumière_ et remontait en _exaltation_, on la dit _morte_,
_ressuscitée_, _enlevée_ au _ciel_, etc.