Puis, passant à l'histoire des _génies secondaires_, il raconta comment

l'_Éternel_, _pour faire éclater sa gloire_, avait créé divers ordres

d'_anges_, chargés de chanter ses louanges et de diriger l'univers;

comment une partie de ces _anges se révoltèrent_ sous la conduite d'_un

chef ambitieux_, qui voulut usurper le pouvoir de Dieu et tout

gouverner; comment _Dieu_ les précipita dans le monde de ténèbres, pour

y subir le traitement de leur _malfaisance_; comment ensuite, touché de

compassion, il consentit à les en retirer, et à les rappeler en grace

après qu'ils eurent subi de longues épreuves; comment à cet effet ayant

créé _quinze orbites_ ou _régions de planètes_, et des corps pour les

habiter, il soumit ces anges rebelles à y subir _quatre-vingt-sept

transmigrations_; il expliqua comment _les ames ainsi purifiées_

retournaient à la _source première, à l'océan de vie et d'animation_

dont elles étaient émanées; comment tous les êtres vivants contenant une

portion de cette _ame universelle_, il était très-coupable de les en

priver. Enfin il allait développer les _rites_ et les _cérémonies_,

lorsqu'ayant parlé des _offrandes_ et des _libations de lait_ et _de

beurre à des dieux de cuivre et de bois_, et _des purifications_ par la

_fiente_ et l'_urine de vache_, il s'éleva de toutes parts des murmures

mêlés d'éclats de rire, qui interrompirent l'orateur.

Et chaque groupe raisonnant sur cette religion: «Ce sont des idolâtres,

dirent les musulmans, il faut les exterminer..... Ce sont des cerveaux

dérangés, dirent les sectateurs de _Confutzée_, qu'il faut tâcher de

guérir. Les plaisants dieux, disaient quelques autres, que ces

marmousets graisseux et enfumés, qu'on lave comme des enfants

malpropres, et dont il faut chasser les mouches friandes de miel, qui

viennent les salir d'ordures!»

Et un brahmane indigné, prenant la parole: Ce sont des mystères

profonds, s'écria-t-il, des emblêmes de vérités que vous n'êtes pas

dignes d'entendre.

_De quel droit_, répondit un _lama_ du Tibet, en êtes-vous plus dignes

que nous! Est-ce parce que vous vous _prétendez issus de la tête de

Brahma_, et que vous rejetez à de moins nobles parties le reste des

humains? Mais, pour soutenir l'orgueil de vos distinctions d'_origines_

et de _castes_, prouvez-nous d'abord que vous êtes d'autres hommes que

nous. Prouvez-nous ensuite, comme faits historiques, les allégories que

vous nous racontez: prouvez-nous même que vous êtes les auteurs de

toute cette doctrine; car nous, s'il le faut, nous prouverons que vous

n'en êtes que les _plagiaires_ et les _corrupteurs_; que vous n'êtes que

les imitateurs de l'ancien paganisme des Occidentaux, auquel vous avez,

par un mélange bizarre, allié la doctrine toute spirituelle de notre

_Dieu_; cette doctrine dégagée des sens, entièrement ignorée de la terre

avant que _Boudh_ l'eût enseignée aux nations.

Et une foule de groupes ayant demandé quelle était cette doctrine et

quel était ce _dieu_, dont la plupart n'avaient jamais ouï le nom, le

_lama_ reprit la parole et dit:

Qu'au _commencement_ un _Dieu unique_, existant par lui-même, après

avoir passé une éternité absorbé dans la contemplation de son être,

voulut manifester ses perfections hors de lui-même, et créa la matière

du _monde_; que les _quatre éléments_ étant produits, mais encore

_confus_, il _souffla_ sur _les eaux_, qui s'enflèrent comme une _bulle_

immense de la forme d'un _oeuf_, laquelle en se développant devint la

_voûte et l'orbe du ciel_ qui _enceint le monde_; qu'ayant fait la terre

et les _corps des êtres, ce Dieu, essence du mouvement_, leur départit,

pour les animer, une _portion_ de _son être_; qu'à ce titre, l'_ame_ de

tout ce qui respire étant une fraction de l'_ame universelle_; aucune

_ne périt_, mais que seulement elles _changent_ de _moule_ et de

_forme_, en _passant_ successivement _en des corps divers_; que de

toutes les formes, celle qui plaît le plus à l'_Être divin_ est celle de

l'_homme_, comme approchant le plus de ses perfections; que quand un

homme, par un dégagement absolu de ses sens, _s'absorbe dans la

contemplation de lui-même_, il parvient à y découvrir la _Divinité_, et

il la devient en effet; que parmi les _incarnations_ de cette espèce que

_Dieu_ a déja revêtues, l'une des plus saintes et des plus solennelles

fut celle dans laquelle il parut il y a vingt-huit siècles dans le

_Kachemire_, sous le nom de _Fôt_ ou _Boudh_, pour enseigner la doctrine

de l'_anéantissement_, du _renoncement à soi-même_. Et traçant

l'histoire de _Fôt_, le lama dit qu'il _était né du côté droit d'une

vierge de sang royal_, qui _n'avait_ pas _cessé d'être vierge en

devenant mère_; que _le roi du pays_, inquiet de sa naissance, _voulut

le faire périr_, et _qu'il fit massacrer tous les mâles nés à son

époque_; que, sauvé par des pâtres, _Boudh_ en mena la vie _dans le

désert_ jusqu'à _l'âge de trente ans_, où il _commença sa mission_

d'éclairer les hommes, et de les _délivrer des démons_; qu'il fit une

foule de _miracles_ les plus étonnants; qu'il vécut dans le _jeûne_ et

dans les pénitences les plus rudes, et qu'il laissa en mourant un livre

à ses disciples, où était contenue sa doctrine; et le _lama_, commença

de lire...

«Celui qui abandonne son père et sa mère pour me suivre, dit _Fôt_,

devient un parfait _samanéen_ (homme céleste).

«Celui qui pratique mes préceptes jusqu'au quatrième degré de

perfection, acquiert la faculté de voler en l'air, de faire mouvoir le

ciel et la terre, de prolonger ou de diminuer la vie (de ressusciter).

«Le samanéen rejette les richesses, n'use que du plus étroit nécessaire;

il mortifie son corps; ses passions sont muettes; il ne désire rien; il

ne s'attache à rien; il médite sans cesse ma doctrine; il souffre

patiemment les injures; il n'a point de haine contre son prochain.

«Le _ciel_ et la _terre périront_, dit _Fôt_: méprisez donc votre corps

composé de quatre éléments _périssables_, et ne songez qu'à votre ame

_immortelle_.

«_N'écoutez pas la chair_: les passions produisent la crainte et le

chagrin; étouffez les passions, vous détruirez la crainte et le chagrin.

«Celui qui meurt sans avoir embrassé ma religion, dit _Fôt_, revient

parmi les hommes jusqu'à ce qu'il la pratique.»

Le _lama_ allait continuer, lorsque les chrétiens, rompant le silence,

s'écrièrent que c'était leur propre religion que l'on altérait, que

_Fôt_ n'était que _Iêsous_ lui-même _défiguré_, et que les _lamas_

n'étaient que des nestoriens et des manichéens déguisés et abâtardis.

Mais le _lama_, soutenu de tous les _chamans_, _bonzes_, _gonnis_,

_talapoins_ de _Siam_, de _Ceylan_, du _Japon_, de _la Chine_, prouva

aux chrétiens, par leurs auteurs mêmes, que la doctrine des _samanéens_

était répandue dans tout l'Orient plus de mille ans avant le

christianisme; que leur nom était cité dès avant l'époque d'_Alexandre_,

et que _Boutta_ ou _Boudh_ était mentionné long-temps avant _Iêsous_. Et

rétorquant contre eux leur prétention: «Prouvez-nous maintenant, leur

dit-il, que vous mêmes n'êtes pas des _samanéens dégénérés_; que l'homme

dont vous faites _l'auteur de votre secte_ n'est pas _Fôt_ lui même

altéré. Démontrez-nous son existence par des monuments historiques à

l'époque que vous nous citez; car, pour nous, fondés sur l'absence de

tout témoignage authentique, nous vous la nions formellement; et nous

soutenons que vos Évangiles mêmes ne sont que les livres des

_mithriaques de Perse_ et des _esséniens_ de _Syrie_, qui n'étaient

eux-mêmes que des _samanéens_ réformés.»

À ces mots, les _chrétiens_ jetant de grands cris, une nouvelle dispute

plus violente allait s'élever, lorsqu'un groupe _de chamans chinois_ et

de _talapoins de Siam_, s'avançant en scène, dirent qu'ils allaient

mettre d'accord tout le monde; et l'un d'eux prenant la parole: «Il est

temps, dit-il, que nous terminions toutes ces contestations frivoles en

levant pour vous le voile de la _doctrine intérieure_ que _Fôt_

lui-même, au lit de la mort, a révélée à ses disciples.

«Toutes ces opinions théologiques, a-t-il dit, ne sont que des chimères;

tous ces récits de la nature des dieux, de leurs actions, de leur vie,

ne sont que des allégories, des emblêmes mythologiques, sous lesquels

sont enveloppées des idées ingénieuses de morale, et la connaissance des

opérations de la nature dans le jeu des éléments et la marche des

astres.

«La vérité est que _tout se réduit au néant_; que tout est _illusion_,

_apparence_, _songe_; que la _métempsycose morale_ n'est que le sens

figuré de la _métempsycose physique_, de ce _mouvement successif_ par

lequel les éléments d'un _même corps_ qui ne périssent point, passent,

quand il se dissout, dans d'autres _milieux_ et forment d'autres

combinaisons. L'_ame_ n'est que le _principe vital_ qui résulte des

_propriétés de la matière_ et du jeu des éléments dans les corps où ils

créent un _mouvement_ spontané. Supposer que ce _produit_ du jeu des

organes, né avec eux, développé avec eux, endormi avec eux, subsiste

quand ils ne sont plus, c'est un roman peut-être agréable, mais

réellement chimérique de l'imagination abusée. _Dieu_ lui-même n'est

autre chose que le _principe moteur_, que la _force occulte répandue

dans les êtres_; que la _somme de leurs lois et de leurs propriétés_;

_que le principe animant_, en un mot, l'_ame_ de l'_univers_; laquelle,

à raison de l'infinie variété de ses rapports et de ses opérations,

considérée tantôt comme _simple_ et tantôt comme _multiple_, tantôt

comme _active_ et tantôt comme _passive_, a toujours présenté à l'esprit

humain une énigme insoluble. Tout ce qu'il peut y comprendre de plus

clair, c'est que la matière ne périt point; qu'elle possède

essentiellement des propriétés par lesquelles le _monde_ est régi comme

un _être vivant_ et organisé; que la connaissance de ces _lois_, par

rapport à l'homme, est ce qui constitue la _sagesse_; que la _vertu et

le mérite_ résident dans leur _observation_; et _le mal_, _le péché_,

_le vice_, dans leur _ignorance_ et _leur infraction_; que le _bonheur_

et le _malheur_ en sont le résultat, par la même _nécessité_ qui fait

que les _choses pesantes descendent, que les légères s'élèvent_, et par

une fatalité de causes et d'effets dont la chaîne remonte depuis le

dernier atome jusqu'aux astres les plus élevés. Voilà ce qu'a révélé au

lit du trépas notre _Boudah Somona Goutama_.»

À ces mots, une foule de théologiens de toute secte s'écrièrent que

cette doctrine était un pur _matérialisme_; que ceux qui la professaient

étaient des _impies_, des _athées_, _ennemis_ de _Dieu_ et des hommes,

qu'il fallait _exterminer_.--«Hé bien, répondirent les _chamans_,

supposons que nous soyons en erreur; cela peut être, car le _premier

attribut de l'esprit humain_ est d'être _sujet à l'illusion_; mais de

quel droit _ôterez-vous à des hommes comme vous_, _la vie_ que le ciel

leur a donnée? Si _ce ciel_ nous _tient pour coupables_, _nous a en

horreur_, pourquoi nous distribue-t-il les mêmes biens qu'à vous? Et

s'il nous traite avec tolérance, quel droit avez-vous d'être moins

indulgents? Hommes pieux, qui parlez de _Dieu_ avec tant de certitude et

de confiance, veuillez nous dire ce qu'il est: faites-nous comprendre ce

que sont ces êtres abstraits et métaphysiques que vous appelez _Dieu_ et

_ame_, _substance sans matière_, _existence sans corps_, _vie sans

organes ni sensations_. Si vous connaissez ces êtres par _vos sens_ ou

par leur _réflexion_, rendez-nous-les de même perceptibles: que si vous

n'en parlez que sur _témoignage_ et _par tradition_, montrez-nous un

récit uniforme, et donnez à notre croyance des _bases_ identiques et

fixes.»

Alors il s'éleva entre les théologiens une grande controverse sur

_Dieu_, et sur _sa nature_; sur sa _manière d'agir_ et de se

_manifester_; sur _la nature_ de l'_ame_ et _son union_ avec le _corps_;

sur son _existence avant les organes_, ou seulement depuis leur

_formation_; _sur la vie future et sur l'autre monde_: et chaque secte,

chaque école, chaque individu différant sur tous ces points, et motivant

son dissentiment de raisons plausibles, d'autorités respectables, et

cependant opposées, ils tombèrent tous dans un labyrinthe inextricable

de contradictions.

Alors le législateur ayant réclamé le silence, et ramenant la question à

son premier but: «Chefs et instituteurs des peuples, dit-il, vous êtes

venus en présence pour la _recherche de la vérité_; et d'abord chacun de

vous croyant la posséder, a exigé une foi implicite; mais apercevant la

contrariété de vos opinions, vous avez conçu qu'il fallait les soumettre

à un régulateur commun d'évidence, les rapporter à un terme général de

comparaison, et vous êtes convenus d'exposer chacun vos preuves de

croyance. Vous avez allégué des faits; mais chaque religion, chaque

secte ayant _également_ ses miracles et ses martyrs, chacune produisant

_également_ des témoignages et les soutenant de son dévouement à la

mort, la balance, par droit de parité, est restée égale sur ce premier

point.

«Vous avez ensuite passé aux preuves de raisonnement; mais les mêmes

arguments s'appliquant _également_ à des thèses contraires; les mêmes

assertions, également gratuites, étant _également_ avancées et

repoussées; l'assentiment de chacun _étant dénié par les mêmes droits_,

rien ne s'est trouvé démontré. Bien plus, la confrontation de vos dogmes

a suscité de nouvelles et plus grandes difficultés; car, à travers les

diversités apparentes ou accessoires, leur développement vous a présenté

un fond ressemblant, un canevas commun; et chacun de vous s'en

prétendant l'inventeur _autographe_, le dépositaire premier, vous vous

êtes taxés les uns les autres d'être des _altérateurs_ et des

_plagiaires_; et il naît de là une question épineuse de _transmission

de peuple à peuple_ des _idées religieuses_.

«Enfin, pour combler l'embarras, ayant voulu vous rendre compte de ces

idées elles-mêmes, il s'est trouvé qu'elles vous étaient à tous confuses

et même étrangères; qu'elles portaient sur des bases inaccessibles à vos

sens; que, par conséquent, vous étiez sans moyens d'en juger, et qu'à

leur égard vous conveniez vous-mêmes de n'être que les échos de vos

pères: de là cette autre question de savoir _comment elles ont pu venir

à vos pères, qui, eux-mêmes_, n'avaient pas d'autres moyens que vous de

les concevoir: de manière que, d'une part, la _succession de ces idées

étant_ inconnue, d'autre part leur origine et leur existence dans

l'entendement étant un mystère, tout l'édifice de vos opinions

théologiques devient un problème compliqué de métaphysique et

d'histoire...

«Comme néanmoins ces opinions, quelque extraordinaires qu'elles puissent

être, ont une origine quelconque; comme les idées les plus abstraites et

les plus fantastiques ont, dans la nature, un modèle physique, une

cause, quelle qu'elle soit, il s'agit de remonter à cette origine, de

découvrir quel fut ce modèle; en un mot, de savoir d'où sont venues,

dans l'entendement de l'homme, ces idées maintenant si obscures de la

_divinité_, de l'_ame_, de tous les _êtres immatériels_ qui font la base

de tant de systèmes, et de démêler la _filiation_ qu'elles ont suivie,

les _altérations_ qu'elles ont éprouvées dans leur succession et leurs

embranchements. Si donc il se trouve des hommes qui aient porté leurs

études sur ces objets, qu'ils s'avancent et qu'ils tentent de dissiper,

à la face des nations, l'obscurité des opinions où depuis si long-temps

elles s'égarent.

CHAPITRE XXII.

Origine et filiation des idées religieuses.

À ces mots, un groupe nouveau, formé à l'instant d'hommes de divers

étendards, mais lui-même n'en arborant point, s'avança dans l'arène; et

l'un de ses membres portant la parole, dit:

«Législateur, ami de l'évidence et de la vérité!

«Il n'est pas étonnant que tant de nuages enveloppent le sujet que nous

traitons, puisque, outre les difficultés qui lui sont propres, la pensée

n'a, jusqu'à ce moment, cessé d'y rencontrer des obstacles accessoires,

et que tout travail libre, toute discussion lui ont été interdits par

l'intolérance de chaque système; mais puisqu'enfin il lui est permis de

se développer, nous allons exposer au grand jour, et soumettre au

jugement commun, ce que de longues recherches ont appris de plus

raisonnable à des esprits dégagés de préjugés; et nous l'exposerons, non

avec la prétention d'en imposer la croyance, mais avec l'intention de

provoquer de nouvelles lumières et de plus grands éclaircissements.

«Vous le savez, docteurs et instituteurs des peuples! d'épaisses

ténèbres couvrent la nature, l'origine, l'histoire des dogmes que vous

enseignez: imposés par la force et l'autorité, inculqués par

l'éducation, entretenus par l'exemple, ils se perpétuent d'âge en âge,

et affermissent leur empire par l'habitude et l'inattention. Mais si

l'homme, éclairé par la réflexion et l'expérience, rappelle à un mûr

examen les préjugés de son enfance, il y découvre bientôt une foule de

disparates et de contradictions qui éveillent sa sagacité et provoquent

son raisonnement.

«D'abord, remarquant la diversité et l'opposition des croyances qui

partagent les nations, il s'enhardit contre l'infaillibilité que toutes

s'arrogent; et, s'armant de leurs prétentions réciproques, il conçoit

que les _sens_ et la _raison_, _émanés immédiatement de Dieu_, ne sont

pas une _loi moins sainte_, un guide moins sûr que les _codes médiats_

et _contradictoires_ des prophètes.

«S'il examine ensuite le tissu de ces _codes_ eux-mêmes, il observe que

leurs _lois_ prétendues _divines_, c'est-à-dire _immuables_ et

_éternelles_, sont nées par _circonstances_ de temps, de lieux et de

personnes; qu'elles dérivent les unes des autres dans une espèce d'ordre

généalogique, puisqu'elles s'empruntent mutuellement un fonds commun et

ressemblant d'idées, que chacune modifie à son gré.

«Que s'il remonte à la source de ces idées, il trouve qu'elle se perd

dans la nuit des temps, dans l'enfance des peuples, jusqu'à l'origine du

monde même, à laquelle elles se disent liées; et là, placées dans

l'obscurité du chaos et dans l'empire fabuleux des traditions, elles se

présentent accompagnées d'un état de choses si prodigieux, qu'il semble

interdire tout accès au jugement; mais cet état même suscite un premier

raisonnement, qui en résout la difficulté; car, si les faits prodigieux

que nous présentent les systèmes théologiques ont réellement existé; si,

par exemple, les métamorphoses, les apparitions, les conversations d'un

seul ou de plusieurs dieux, tracées dans les _livres sacrés_ des

Indiens, des Hébreux, des Parsis, sont des événements historiques, il

faut convenir que la _nature_ d'alors différait entièrement de celle qui

subsiste; que les hommes actuels n'ont rien de commun avec ceux de ces

siècles-là, et qu'ils ne doivent plus s'en occuper.

«Si, au contraire, ces faits prodigieux n'ont pas réellement existé dans

l'ordre physique, dès lors on conçoit qu'ils sont du genre des créations

de l'entendement; et sa nature, capable encore aujourd'hui des

compositions les plus fantastiques, rend d'abord raison de l'apparition

de ces monstres dans l'histoire; il ne s'agit plus que de savoir comment

et pourquoi ils se sont formés dans l'imagination: or, en examinant avec

attention les sujets de leurs tableaux, en analysant les idées qu'ils

combinent et qu'ils associent, et pesant avec soin toutes les

circonstances qu'ils allèguent, l'on parvient à découvrir, à ce premier

état incroyable, une solution conforme aux lois de la nature; on

s'aperçoit que ces récits d'un genre fabuleux ont un sens figuré autre

que le sens apparent; que ces prétendus faits merveilleux sont des faits

simples et physiques, mais qui, mal conçus ou mal peints, ont été

dénaturés par des causes accidentelles dépendantes de l'esprit humain;

par la confusion des signes qu'il a employés pour peindre les objets;

par l'équivoque des mots, le vice du langage, l'imperfection de

l'écriture; on trouve que ces dieux, par exemple, qui jouent des rôles

si singuliers dans tous les systèmes, ne sont que les _puissances

physiques_ de la nature, les _éléments_, les _vents_, les _astres_, et

les _météores_, qui ont été _personnifiés_ par le mécanisme nécessaire

du langage et de l'entendement; que leur _vie_, leurs _moeurs_, leurs

_actions_ ne sont que le jeu de _leurs opérations_, de _leurs rapports_;

et que toute leur prétendue histoire n'est que la description de leurs

phénomènes, tracée par les premiers physiciens qui les observèrent, et

prise à contre-sens par le vulgaire, qui ne l'entendit pas, ou par les

générations suivantes, qui l'oublièrent. On reconnaît, en un mot, que

tous les dogmes théologiques sur l'_origine du monde_, sur la _nature de

Dieu_, la _révélation_ de ses lois, l'_apparition_ de sa personne, ne

sont que des récits de faits astronomiques, que des _narrations figurées

et emblématiques du jeu_ des constellations. On se convaincra que l'idée

même de la _divinité_, cette idée aujourd'hui si obscure, n'est, dans

son modèle primitif, que celle des _puissances physiques_ de

_l'univers_, considérées tantôt comme _multiples_ à raison de leurs

_agents_ et de leurs _phénomènes_, et tantôt comme un être _unique_ et

_simple_ par l'_ensemble_ et le rapport de toutes leurs parties: en

sorte que l'être appelé _Dieu_ a été tantôt le _vent_, le _feu_,

l'_eau_, _tous les éléments_; tantôt le _soleil_, les _astres_, les

_planètes_ et leurs influences; tantôt la _matière_ du _monde visible_,

la _totalité_ de l'univers; tantôt les _qualités_ abstraites et

métaphysiques, telles que _l'espace, la durée, le mouvement et

l'intelligence_; et toujours avec ce résultat, que _l'idée de la

divinité_ n'a point été une _révélation miraculeuse d'êtres invisibles_,

mais une _production naturelle de l'entendement_, une opération de

l'esprit humain; dont elle a suivi les progrès et subi les révolutions

dans la connaissance du monde physique et de ses agents.

«Oui, vainement les nations reportent leur culte à des inspirations

célestes; vainement leurs dogmes invoquent un premier état de choses

surnaturel: la barbarie originelle du genre humain, attestée par ses

propres monuments, dément d'abord toutes ces assertions; mais de plus,

un fait subsistant et irrécusable dépose victorieusement contre les

faits incertains et douteux du passé. _De ce que l'homme n'acquiert et

ne reçoit d'idées que par l'intermède de ses sens_, il suit avec

évidence que toute notion qui s'attribue une autre origine que celle de

l'expérience et des sensations, est la supposition erronée d'un

raisonnement dressé dans un temps postérieur: or, il suffit de jeter un

coup d'oeil réfléchi sur les systèmes sacrés de _l'origine du monde,

l'action des dieux_, pour découvrir à chaque idée, à chaque mot,

l'anticipation d'un ordre de choses qui ne naquit que long-temps après;

et la raison, forte de ces contradictions, rejetant tout ce qui ne

trouve pas sa preuve dans l'ordre naturel, et n'admettant pour bon

_système historique_ que celui qui s'accorde avec les vraisemblances, la

raison établit le sien, et dit avec assurance:

«Avant qu'une nation eût reçu d'une autre nation des dogmes déja

inventés; avant qu'une génération eût hérité des idées acquises par une

génération antérieure, nul de tous les systèmes composés n'existait

encore dans le monde. Enfants de la nature, les premiers humains,

antérieurs à tout événement, novices à toute connaissance, naquirent

sans aucune idée, ni de dogmes issus de disputes scolastiques; ni de

rites fondés sur des usages et des arts à naître; ni de préceptes qui

supposent un développement de passions; ni de codes qui supposent un

langage, un état social encore au néant; ni de _divinité_, dont tous les

attributs se rapportent à des choses physiques, et toutes les actions à

un état _despotique_ de gouvernement; ni enfin d'ame et de tous ces

êtres métaphysiques que l'on dit ne point tomber sous les sens, et à qui

cependant, par toute autre voie, l'accès à l'entendement demeure

impossible. Pour arriver à tant de résultats, il fallut parcourir un

cercle nécessaire de faits préalables; il fallut que des essais répétés

et lents apprissent à l'homme brut l'usage de ses organes; que

l'expérience accumulée de générations successives eût inventé et

perfectionné les moyens de la vie, et que l'esprit, dégagé de l'entrave

des premiers besoins, s'élevât à l'art compliqué de comparer des idées,

d'asseoir des raisonnements, et de saisir des rapports abstraits.

§. I. Origine de l'idée de Dieu: culte des éléments et des puissances

physiques de la nature.

Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires · 第 11 / 26 段