À ces mots un violent murmure, élevé de toutes parts, interrompit

l'orateur. «Quel est cet homme, s'écrièrent tous les groupes, qui nous

outrage aussi gratuitement? De quel droit prétend-il nous imposer sa

croyance comme un vainqueur et comme un tyran? Dieu ne nous a-t-il pas

donné, _comme à lui_, des yeux, un esprit, une intelligence? et

n'avons-nous pas _droit_ d'en user _également_, pour savoir ce que nous

devons rejeter ou croire? S'il a le droit de nous attaquer, n'avons-nous

pas celui de nous défendre? S'il lui a plu de croire sans examen, ne

sommes-nous pas _maîtres_ de croire avec discernement?

«Et quelle est cette doctrine _lumineuse_ qui craint la _lumière_? Quel

est cet apôtre d'un Dieu _clément_, qui ne prêche que _meurtre_ et

_carnage_? Quel est ce Dieu de justice, qui punit un aveuglement que

lui-même cause? Si la violence et la persécution sont les arguments de

la vérité, la douceur et la charité seront-elles les indices du

mensonge?»

Alors un homme s'avançant d'un groupe voisin vers l'imam, lui dit:

«Admettons que Mahomet soit l'apôtre de la meilleure doctrine, le

prophète de la vraie religion; veuillez du moins nous dire qui nous

devons suivre pour la pratiquer: sera-ce son gendre _Ali_, ou ses

vicaires _Omar_ et _Aboubekre_[27]?

À peine eut-il prononcé ces _noms_, qu'au sein même des musulmans éclata

un schisme terrible: les partisans d'_Omar_ et d'_Ali_, se traitant

mutuellement d'_hérétiques_, d'_impies_, de _sacriléges_, s'accablèrent

de malédictions. La querelle même devint si violente qu'il fallut que

les groupes voisins s'interposassent pour les empêcher d'en venir aux

mains.

Enfin, le calme s'étant un peu rétabli, le législateur dit au imams:

«Voyez quelles conséquences résultent de vos principes! Si les hommes

les mettaient en pratique, vous-mêmes, d'opposition en opposition, vous

vous détruiriez jusques au dernier; et la _première loi de Dieu_

n'est-elle pas que l'_homme vive_?» Puis s'adressant aux autres groupes:

«Sans doute cet esprit d'intolérance et d'exclusion choque toute idée de

justice, renverse toute base de morale et de société; cependant, avant

de rejeter entièrement ce code de doctrine, ne conviendrait-il pas

d'entendre quelques-uns de ses dogmes, afin de ne pas prononcer sur les

formes, sans avoir pris connaissance du fond?»

Et les groupes y ayant consenti, l'iman commença d'exposer comment

_Dieu, après avoir envoyé vingt-quatre mille-prophètes_ aux nations qui

s'égaraient dans l'idolâtrie, _en avait enfin envoyé un dernier, le

sceau et la perfection de tous, Mahomet, sur qui soit le salut de paix_;

comment, afin que les infidèles n'altérassent plus la parole divine, _la

suprême clémence avait elle-même tracé les feuillets du Qôran_: et

détaillant les dogmes de l'islamisme, l'imam expliqua comment, à titre

_de parole de Dieu, le Qôran était incréé, éternel_, ainsi que la source

dont il émanait; comment _il avait été envoyé feuillet par feuillet en

vingt-quatre mille apparitions nocturnes de l'ange Gabriel_; comment

l'ange s'annonçait _par un petit cliquetis, qui saisissait le Prophète

d'une sueur froide_; comment, dans la vision d'une nuit, il avait

parcouru _quatre-vingt-dix cieux, monté sur l'animal Boraq, moitié

cheval, moitié femme_; comment, doué du don des miracles, _il marchait

au soleil sans ombre, faisait reverdir d'un seul mot les arbres,

remplissait d'eau les puits, les citernes, et avait fendu en deux le

disque de la lune; comment, chargé des ordres du ciel, Mahomet_ avait

propagé, le sabre à la main, la religion _la plus digne de Dieu par sa

sublimité_, et la plus propre aux hommes par la simplicité de ses

pratiques, puisqu'elle ne consistait qu'en huit ou dix points:

_professer l'unité de Dieu_; _reconnaître Mahomet pour son seul

prophète_; _prier cinq fois par jour_; _jeuner un mois par an; aller à

la Mekke une fois dans sa vie_; _donner la dîme de ses biens_; _ne point

boire de vin, ne point manger de porc, et faire la guerre aux

infidèles_; qu'à ce moyen, tout musulman devenant lui-même apôtre et

martyr, jouissait, dès ce monde, d'une foule de biens; et qu'à sa mort,

son ame, _pesée dans la balance des oeuvres_, et absoute par les _deux

anges noirs_, traversait par-dessus l'enfer, _le pont étroit comme un

cheveu et tranchant comme un sabre_; et qu'enfin elle était reçue dans

un _lieu de délices_, arrosé de fleuves de lait et de miel, embaumé de

tous les parfums indiens et arabes, où des vierges toujours chastes, les

célestes _houris_, comblaient de faveurs toujours renaissantes les élus

toujours rajeunis.

À ces mots, un rire involontaire se traça sur tous les visages; et les

divers groupes raisonnant sur ces articles de croyance, dirent

unanimement: Comment se peut-il que des hommes raisonnables admettent de

telles rêveries? Ne dirait-on pas entendre un chapitre des _Mille et une

nuits_?

Et un _Samoyède_ s'avançant dans l'arène: Le paradis de Mahomet, dit-il,

me paraît fort bon; mais un des moyens de le gagner m'embarrasse; car

s'il ne faut ni boire ni manger _entre deux soleils, ainsi qu'il

l'ordonne_, comment pratiquer un tel jeûne dans notre pays, _où le

soleil reste sur l'horizon quatre mois entiers sans se coucher_?

Cela est impossible, dirent les docteurs musulmans pour soutenir

l'honneur du Prophète; mais cent peuples ayant attesté le fait,

l'infaillibilité de Mahomet ne laissa pas que de recevoir une fâcheuse

atteinte.

Il est singulier, dit un Européen, que Dieu ait sans cesse révélé, tout

ce qui se passait dans le ciel, sans jamais nous instruire de ce qui se

passe sur la terre!

Pour moi, dit un _Américain_, je trouve une grande difficulté au

pèlerinage; car supposons vingt-cinq ans par génération, et seulement

cent millions de mâles sur le globe: chacun étant obligé d'aller à la

Mekke une fois dans sa vie, ce sera par an quatre millions d'hommes en

route; on ne pourra pas revenir dans la même année; et le nombre devient

double, c'est-à-dire de huit millions: où trouver les vivres, la place,

l'eau; les vaisseaux pour cette procession universelle? Il faudrait bien

là des miracles.

La preuve, dit un théologien catholique, que la religion de Mahomet

n'est pas révélée, c'est que la plupart des idées qui en font la base

existaient long-temps avant elle, et qu'elle n'est qu'un mélange confus

de vérités altérées de notre sainte religion et de celle des juifs,

qu'une homme ambitieux a fait servir à ses projets de domination et à

ses vues mondaines. Parcourez son livre; vous n'y verrez que des

histoires de la Bible et de l'Évangile, travesties en contes absurdes,

et du reste un tissu de déclamations contradictoires et vagues, de

préceptes ridicules ou dangereux. Analysez l'esprit de ces préceptes et

la conduite de l'apôtre; vous n'y verrez qu'un caractère rusé et

audacieux, qui, pour arriver à son but, remue assez habilement, il est

vrai, les passions du peuple qu'il veut gouverner. Il parle à des hommes

simples et crédules, il leur suppose des prodiges; ils sont ignorants et

jaloux, il flatte leur vanité en méprisant la science; ils sont pauvres

et avides, il excite leur cupidité par l'espoir du pillage; il n'a rien

à donner d'abord sur la terre, il se crée des trésors dans les cieux; il

fait désirer la mort comme un bien suprême; il menace les lâches de

l'enfer; il promet le paradis aux braves; il affermit les faibles par

l'opinion de la fatalité; en un mot, il produit le dévouement dont il a

besoin par tous les attraits des sens, par les mobiles de toutes les

passions.

Quel caractère différent dans notre doctrine! et combien son empire,

établi sur la contradiction de tous les penchants, sur la ruine de

toutes les passions, ne prouve-t-il pas son origine céleste? Combien sa

morale douce, compatissante, et ses affections toutes spirituelles

n'attestent-elles pas son émanation de la Divinité? Il est vrai que

plusieurs de ses dogmes s'élèvent au-dessus de l'entendement, et

imposent à la raison un respectueux silence; mais par-là même sa

révélation n'est que mieux constatée, puisque jamais les hommes

n'eussent imaginé de si grands mystères. Et tenant d'une main la

_Bible_, et de l'autre, les _quatre Évangiles_, le docteur commença de

raconter que, dans l'origine, Dieu (après avoir passé une éternité sans

rien faire) prit enfin le dessein, sans motif connu, de produire le

monde de rien; qu'ayant créé l'univers entier en six jours, il se trouva

fatigué le septième; qu'ayant placé un premier couple d'humains dans un

lieu de délices, pour les y rendre parfaitement heureux, il leur

défendit néanmoins de goûter d'un fruit qu'il leur laissa sous la main;

que ces premiers parents ayant cédé à la tentation, toute leur race (qui

n'était pas née) avait été condamnée à porter la peine d'une faute

qu'elle n'avait pas commise; qu'après avoir laissé le genre humain se

damner pendant quatre ou cinq mille ans, ce Dieu de miséricorde avait

ordonné à un fils bien-aimé, qu'il avait engendré sans mère, et qui

était aussi âgé que lui, d'aller se faire mettre à mort sur terre; et

cela, afin de sauver les hommes, dont cependant depuis ce temps-là le

très-grand nombre continuait de se perdre; que, pour, remédier à ce

nouvel inconvénient, ce dieu, né d'une femme restée vierge, après être

mort et ressuscité, renaissait encore chaque jour; et, sous la forme

d'un peu de levain, se multipliait par milliers à la voix du dernier des

hommes. Et de là passant à la doctrine des sacrements, il allait traiter

à fond de la puissance de _lier_ et de _délier_, des moyens de purger

tout crime avec de l'eau et quelques paroles; quand, ayant proféré les

mots _indulgence_, pouvoir du _pape, grace suffisante_ ou _efficace_, il

fut interrompu par mille cris. C'est un _abus horrible_, dirent les

luthériens, de _prétendre_, pour de l'_argent_, remettre les _péchés_.

C'est une chose contraire au texte de l'Évangile, dirent les

calvinistes, de supposer une _présence véritable_. Le pape n'a pas le

droit de rien décider par lui-même, dirent les jansénistes: et trente

sectes à la fois s'accusant mutuellement d'hérésie et d'erreur, il ne

fut plus possible de s'entendre.

Après quelque temps, le silence s'étant rétabli, les musulmans dirent au

législateur: Lorsque vous avez repoussé notre doctrine, comme proposant

des choses incroyables, pourrez-vous admettre celle des chrétiens?

n'est-elle pas encore plus contraire au sens naturel et à la justice?

Dieu _immatériel_, _infini_, se faire _homme_! avoir un fils aussi âgé

que lui! ce dieu-homme devenir du pain que l'on mange et que l'on

digère! avons-nous rien de semblable à cela? Les chrétiens ont-ils le

_droit exclusif_ d'exiger une foi aveugle? et leur accorderez-vous des

_priviléges_ de croyance à notre détriment?

Et des hommes sauvages s'étant avancés: Quoi, dirent-ils, parce qu'un

homme et une femme, il y a six mille ans, ont mangé une pomme, tout le

genre humain se trouve damné, et vous dites Dieu juste! quel tyran

rendit jamais les enfants responsables des fautes de leurs pères! Quel

homme peut répondre des actions d'autrui! N'est-ce pas renverser toute

idée de justice et de raison?

Et où sont, dirent d'autres, les témoins, les preuves de tous ces

prétendus faits allégués? Peut-on les recevoir ainsi sans aucun examen

de preuves? Pour la moindre action en justice il faut deux témoins; et

l'on nous fera croire tout ceci sur des traditions, des ouï-dire!

Alors un rabbin prenant la parole: «Quant aux faits, dit-il, nous en

sommes garants pour le fond: à l'égard de la forme et de l'emploi que

l'on en a fait, le cas est différent, et les chrétiens se condamnent ici

par leurs propres arguments; car ils ne peuvent nier que nous ne soyons

la source originelle dont ils dérivent, le tronc primitif sur lequel ils

se sont entés; et de là un raisonnement péremptoire: Ou notre loi est de

Dieu, et alors la leur est une hérésie, puisqu'elle en diffère; ou notre

loi n'est pas de Dieu, et la leur tombe en même temps.»

Il faut distinguer, répondit le chrétien: votre loi est de Dieu, comme

_figurée_ et _préparative_, mais non pas comme _finale_ et _absolue_;

vous n'êtes que _le simulacre_ dont nous sommes _la réalité_.

Nous savons, repartit le rabbin, que telles sont vos prétentions; mais

elles sont absolument gratuites et fausses. Votre système porte tout

entier sur des bases de _sens mystiques_, d'_interprétations

visionnaires_ et _allégoriques_; et ce système, violentant la lettre de

nos livres, substitue sans cesse au sens vrai les idées les plus

chimériques, et y trouve tout ce qu'il lui plaît, comme une imagination

vagabonde trouve des figures dans les nuages. Ainsi, vous avez fait un

_messie spirituel_ de ce qui, dans l'esprit de nos prophètes, n'était

qu'un _roi politique_: vous avez fait une rédemption du genre humain de

ce qui n'était que le rétablissement de notre nation: vous avez établi

une prétendue _conception virginale_ sur une phrase prise à contre-sens.

Ainsi vous supposez à votre gré tout ce qui vous convient; vous voyez

dans nos livres mêmes votre _trinité_, quoiqu'il n'en soit pas dit le

mot le plus indirect, et que ce soit une idée des nations profanes,

admise avec une foule d'autres opinions de tout culte et de toute secte,

dont se composa votre système dans le chaos et l'anarchie de vos trois

_premiers siècles_.

À ces mots, transportés de fureur et criant au _sacrilège_, au

_blasphème_, les docteurs chrétiens voulurent s'élancer sur le juif. Et

des moines bigarrés de noir et de blanc s'étant avancés avec un drapeau

où étaient peints des _tenailles_, un _gril_, un _bûcher_ et ces mots:

_justice_, _charité_ et _miséricorde_: «Il faut, dirent-ils, faire un

_acte_ de _foi_ de ces _impies_, et les brûler pour la gloire de Dieu.»

Et déja ils traçaient le plan d'un bûcher, quand les musulmans leur

dirent d'un ton ironique: Voilà donc cette religion de _paix_, cette

morale _humble_ et _bienfaisante_ que vous nous avez vantée? Voilà cette

_charité évangélique_ qui ne combat l'_incrédulité_ que par la

_douceur_, et n'oppose aux _injures_ que la _patience_? Hypocrites!

c'est ainsi que vous trompez les nations; c'est ainsi que vous avez

propagé vos funestes erreurs! Avez-vous été faibles, vous avez prêché la

_liberté_, la _tolérance_, la _paix_: êtes-vous devenus forts, vous avez

pratiqué la _persécution_, la _violence_.....

Et ils allaient commencer l'histoire des guerres et des meurtres du

_christianisme_, quand le législateur réclamant le silence, suspendit ce

mouvement de discorde.

«Ce n'est pas nous, répondirent les moines bigarrés, d'un ton de voix

toujours humble et doux, ce n'est pas nous que nous voulons venger,

c'est la cause de Dieu, c'est sa gloire que nous défendons.»

Et de quel droit, repartirent les _imams_, vous _constituez-vous ses

représentants_ plus que _nous_? Avez-vous des _privilèges_ que nous

_n'ayons pas_? êtes-vous d'_autres hommes que nous_?

_Défendre Dieu_, dit un autre groupe, prétendre le venger, n'est-ce pas

insulter sa sagesse, sa puissance? Ne sait-il pas mieux que les hommes

ce qui convient à sa dignité?

Oui, mais ses voies sont cachées, reprirent les moines.

«Et il vous restera toujours à prouver, repartirent les rabbins, que

vous avez le privilége exclusif de les comprendre.» Et alors, fiers de

trouver des soutiens de leur cause, les juifs crurent que leur loi

allait triompher, lorsque le _môbed_ (grand-prêtre) des _Parsis_, ayant

demandé la parole, dit au législateur:

«Nous avons entendu le récit des juifs et des chrétiens sur l'origine du

monde; et, quoique altéré, nous y avons reconnu beaucoup de choses que

nous admettons; mais nous réclamons contre l'attribution qu'ils en font

à leur prophète Moïse, d'abord parce qu'ils ne sauraient prouver que les

livres inscrits de son nom soient réellement son ouvrage; qu'au

contraire nous offrons de démontrer, par vingt passages positifs, que

leur rédaction lui est postérieure de plus de six siècles, et qu'elle

provient de la connivence manifeste d'un grand-prêtre et d'un roi

désignés[28]; qu'ensuite, si vous parcourez avec attention le détail des

lois, des rites et des préceptes présumés venir directement de Moïse,

vous ne trouverez en aucun article une indication, même tacite, de ce

qui compose aujourd'hui la doctrine théologique des juifs et de leurs

enfants les chrétiens. En aucun lieu vous ne verrez de trace, ni de

l'_immortalité_ de l'_ame_, ni d'une _vie ultérieure_, ni de l'_enfer_

et du _paradis_, ni de la _révolte_ de l'_ange_, _principal auteur des

maux du genre humain_, etc.

«_Moïse_ n'a point connu ces idées, et la raison en est péremptoire,

puisque ce ne fut que plus de deux siècles après lui que notre prophète

_Zerdoust_, dit _Zoroastre_, les évangélisa dans l'Asie.... Aussi,

ajouta le _môbed_ en s'adressant aux _rabbins_, n'est-ce que depuis

cette époque, c'est-à-dire après le siècle de vos premiers rois, que ces

idées apparaissent dans vos écrivains; et elles ne s'y montrent que par

degrés, et d'abord furtivement, selon les relations politiques que vos

pères eurent avec nos aïeux; ce fut surtout lorsque, vaincus et

dispersés par les rois de Ninive et de Babylone, vos pères furent

transportés sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, et qu'élevés

pendant trois générations successives dans notre pays, ils

s'imprégnèrent de moeurs et d'opinions jusqu'alors repoussées comme

contraires à leur loi. Alors que notre roi _Kyrus_ les eut délivrés de

l'esclavage, leurs coeurs se rapprochèrent de nous par la reconnaissance;

ils devinrent nos imitateurs, nos disciples; les familles les plus

distinguées, que les rois de Babylone avaient fait élever dans les

sciences chaldéennes, rapportèrent à Jérusalem des idées nouvelles, des

dogmes étrangers.

«D'abord la masse du peuple, non émigrée, opposa le texte de la loi et

le silence absolu du prophète; mais la doctrine _pharisienne_ ou

_parsie_ prévalut: et, modifiée selon votre génie et les idées qui vous

étaient propres, elle causa une nouvelle secte. Vous attendiez un _roi

restaurateur_ de votre puissance; nous annoncions un _Dieu réparateur_

et _sauveur_: de la combinaison de ces idées, _vos esséniens_ firent la

base du _christianisme_: et, quoi qu'en supposent vos prétentions,

juifs, chrétiens, musulmans, _vous n'êtes_, dans votre _système des

êtres spirituels_, que des _enfants égarés_ de _Zoroastre_.»

Le _môbed_, passant de suite au développement de sa religion, et

s'appuyant du _Sad-der_ et du _Zend-avesta_, raconta, dans le même ordre

que la _Genèse_, la création du monde en _six gahâns_: la formation d'un

premier homme et d'une première femme dans un lieu _céleste_, sous le

_règne du bien_; l'introduction du _mal_ dans le monde par la _grande

couleuvre, emblème d'Ahrimanes_; la révolte et les combats de ce génie

du _mal_ et des _ténèbres_ contre _Ormuzd_, dieu du _bien_ et de la

_lumière_; la division des anges en _blancs_ et en _noirs_, en _bons_ et

en _méchants_; leur ordre hiérarchique en _chérubins_, _séraphins_,

_trônes_, _dominations_, etc., la fin du _monde au bout de six mille

ans_; la venue de l'_agneau réparateur_ de la _nature_; le monde

nouveau; la _vie future_ dans des _lieux_ de _délices_ ou de _peines_:

le _passage_ des _ames_ sur le _pont_ de l'_abîme_; les cérémonies des

mystères de _Mithras_; le _pain azyme_ qu'y mangent les initiés; le

_baptême_ des _enfants_ nouveau-nés; les _onctions_ des _morts_, et les

_confessions_ de leurs _péchés_. En un mot, il exposa tant de choses

analogues aux trois religions précédentes, qu'il semblait que ce fût un

commentaire ou une continuation du _Qôran_ et de l'_Apocalypse_.

Mais les docteurs juifs, chrétiens, musulmans, se récriant sur cet

exposé, et traitant les _parsis_ d'idolâtres et d'_adorateurs du feu_,

les taxèrent de mensonge, de supposition, d'altération de faits: et il

s'éleva une violente dispute sur les dates des événements, sur leur

succession et sur leur série; sur la source première des opinions, sur

leur transmission de peuple à peuple, sur l'authenticité des livres qui

les établissent, sur l'époque de leur composition, le caractère de leurs

rédacteurs, la valeur de leurs témoignages; et les divers partis, se

démontrant réciproquement des contradictions, des invraisemblances, des

apocryphités, s'accusèrent mutuellement d'avoir établi leur croyance sur

des bruits populaires, sur des traditions vagues, sur des fables

absurdes, inventées sans discernement, admises sans critique par des

écrivains inconnus, ignorants ou partiaux, à des époques incertaines ou

fausses.

D'autre part un grand murmure s'excita sous les drapeaux des sectes

_indiennes_; et les _brahmanes_, protestant contre les prétentions des

juifs et des parsis, dirent: Quels sont ces peuples nouveaux et presque

inconnus qui s'établissent ainsi, de leur droit privé, les auteurs des

nations et les dépositaires de leurs archives? À entendre leurs calculs

de cinq à six mille ans, il semblerait que le monde ne fût né que

d'hier, tandis que nos monuments constatent une durée de plusieurs

milliers de siècles. Et de _quel droit_ leurs livres seraient-ils

préférés aux nôtres? Les _Védas_, les _Chastras_, les _Pourans_,

sont-ils donc inférieurs aux _Bibles_, au _Zend-avesta_, au _Sad-der_?

Le témoignage de nos pères et de nos dieux ne vaudra-t-il pas celui des

dieux et des pères des Occidentaux? Ah! s'il nous était permis d'en

révéler les mystères à des hommes profanes! si un voile sacré ne devait

pas couvrir notre doctrine à tous les regards!....

Et les brahmanes s'étant tus à ces mots: «Comment admettre votre

doctrine, leur dit le législateur, si vous ne la manifestez pas? Et

comment ses premiers auteurs l'ont-ils propagée, alors qu'étant seuls à

la posséder, leur propre peuple leur était profane? Le ciel la

révéla-t-il pour la taire?»

Mais les brahmanes persistant à ne pas s'expliquer: «Nous pouvons leur

laisser les honneurs du secret, dit un homme d'Europe. Désormais leur

doctrine est à découvert; nous possédons leurs livres, et je puis vous

en résumer la substance.»

En effet, en analysant les _quatre Védas_, les _dix-huit Pourans_ et les

_cinq_ ou _six Chastras_, il exposa comment un être immatériel, infini,

éternel et _rond_, après avoir passé un temps sans bornes à se

_contempler_, voulant enfin se _manifester_, sépara les _facultés mâle_

et _femelle_ qui étaient en lui, et opéra un acte de génération dont le

_lingam_ est resté l'emblême; comment de ce premier acte naquirent,

trois _puissances divines_, appelées _Brahma_, _Bichen_ ou _Vichenou_,

et _Chib_ ou _Chiven_, chargées, la première de _créer_, la seconde de

_conserver_, la troisième de _détruire_ ou de _changer_ les formes de

l'univers: et, détaillant l'histoire de leurs opérations et de leurs

aventures, il expliqua comment _Brahma_, fier d'avoir créé le monde et

les huit sphères de _purifications_, s'étant préféré à son égal _Chib_,

ce mouvement d'orgueil causa entre eux un combat qui fracassa les

_globes_ ou _orbites célestes_, _comme un panier d'oeufs_; comment

_Brahma_, vaincu dans ce combat, fut réduit à servir de piédestal à

_Chib_, métamorphosé en _lingam_; comment _Vichenou_, dieu médiateur, a

pris, à des époques diverses, neuf formes animales et mortelles pour

_conserver_ le monde: comment d'abord, sous celle de _poisson_, il sauva

du _déluge universel_ une famille qui repeupla la terre; comment

ensuite, sous la forme d'_une tortue_, il tira de _la mer de lait_ la

montagne _Mandreguiri_ (le pôle); puis, sous celle de _sanglier_,

déchira le ventre du géant _Erennîachessen_, _qui submergeait_ la terre

dans l'abîme du _Djôle_, dont il la retira sur ses défenses; comment

incarné sous la forme _de berger noir_, et sous le nom de _Chris-en_,

_il délivra le monde_ du venimeux serpent _Calengam_, et parvint, après

en avoir été _mordu au pied, à lui écraser la tête_.

Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires · 第 10 / 26 段