mouvement de passion vous agite? Où vous conduira cette querelle?
Qu'attendez-vous de cette dissension! Depuis des siècles la terre est
un champ de dispute, et vous avez versé des torrents de sang pour des
opinions chimériques: qu'ont produit tant de combats et de larmes? Quand
le fort a soumis le faible à son opinion, qu'a-t-il fait pour la vérité
et pour l'évidence? Ô nations! prenez conseil de votre propre sagesse!
Quand, parmi vous, une contestation divise des individus, des familles,
que faites-vous pour les concilier? Ne leur donnez-vous pas des
arbitres?» _Oui_, s'écria unanimement la multitude. «Eh bien! donnez-en
de même aux auteurs de vos dissentiments. Ordonnez à ceux qui se font
vos instituteurs, et qui vous imposent leur croyance, d'en débattre
devant vous les raisons. Puisqu'ils invoquent vos intérêts, connaissez
comment ils les traitent. Et vous, chefs et docteurs des peuples, avant
de les entraîner dans la lutte de vos systèmes, discutez-en
contradictoirement les preuves. Établissons une controverse solennelle,
une recherche publique de la vérité, non devant le tribunal d'un
individu corruptible ou d'un parti passionné, mais en face de toutes les
lumières et de tous les intérêts dont se compose l'humanité, et que le
sens _naturel_ de toute l'espèce soit notre arbitre et notre juge.»
CHAPITRE XX.
La recherche de la vérité.
Et les peuples ayant applaudi, le législateur dit: «Afin de procéder
avec ordre et sans confusion, laissez dans l'arène, en avant de
l'_autel_ de l'_union_ et de la _paix_, un spacieux demi-cercle libre;
et que chaque système de religion, chaque secte élevant un étendard
propre et distinctif, vienne le planter aux bords de la circonférence;
que ses chefs et ses docteurs se placent autour, et que leurs sectateurs
se placent à la suite sur une même ligne.»
Et le demi-cercle ayant été tracé et l'ordre publié, à l'instant il
s'éleva une multitude innombrable d'étendards de toutes couleurs et de
toutes formes; tel qu'en un port fréquenté de cent nations commerçantes,
l'on voit aux jours de fêtes des milliers de pavillons et de flammes
flotter sur une forêt de mâts. Et à l'aspect de cette diversité
prodigieuse, me tournant vers le Génie: Je croyais, lui dis-je, que la
terre n'était divisée qu'en huit ou dix systèmes de croyance, et je
désespérais de toute conciliation: maintenant que je vois des milliers
de partis différents, comment espérer la concorde?... Et cependant, me
dit-il, ils n'y sont pas encore tous: et ils veulent être
intolérants!...
Et à mesure que les groupes vinrent se placer, me faisant remarquer les
symboles et les attributs de chacun, il commença de m'expliquer leurs
caractères en ces mots:
«Ce premier groupe, me dit-il, formé d'étendards verts, qui portent _un
croissant_, _un bandeau_ et _un sabre_, est celui des sectateurs du
prophète arabe. _Dire qu'il y a un Dieu_ (sans savoir ce qu'il est),
_croire aux paroles d'un homme_ (sans entendre sa langue), _aller dans
un désert prier Dieu_ (qui est partout), _laver ses mains d'eau_ (et ne
pas s'abstenir de sang), _jeûner le jour_ (et manger de nuit), _donner
l'aumône de son bien_ (et ravir celui d'autrui): tels sont les moyens de
perfection institués par _Mahomet_, tels sont les cris de ralliement de
ses fidèles croyants. Quiconque n'y répond pas est un réprouvé, frappé
d'anathème et dévoué au glaive. _Un Dieu clément, auteur de la vie_, a
donné ces lois d'oppression et de meurtre: il les a faites pour tout
l'univers, quoiqu'il ne les ait révélées qu'à un homme: il les a
établies de toute éternité, quoiqu'il ne les ait publiées que d'hier:
elles suffisent à tous les besoins, et cependant il y a joint un volume:
ce volume devait répandre la lumière, montrer l'évidence, amener la
perfection, le bonheur; et cependant, du vivant même de l'apôtre, ses
pages offrant à chaque phrase des sens obscurs, ambigus, contraires, il
a fallu l'expliquer, le commenter; et ses interprètes, divisés
d'opinions, se sont partagés en sectes opposées et ennemies. L'une
soutient qu'_Ali_ est le vrai successeur; l'autre défend _Omar_ et
_Aboubekre_: celle-ci nie _l'éternité_ du _Qôran_, celle-là la nécessité
des ablutions, des prières: le _Carmate_ proscrit le pèlerinage et
permet le vin; le _Hakemite_ prêche la transmigration des ames: ainsi
jusqu'au nombre de soixante-douze partis, dont tu peux compter les
enseignes. Dans cette opposition, chacun s'attribuant exclusivement
l'évidence, et taxant les autres d'hérésie, de rébellion, a tourné
contre tous son apostolat sanguinaire. Et cette religion qui célèbre un
Dieu clément et miséricordieux, auteur et père commun de tous les
hommes, devenue un flambeau de discorde, un motif de meurtre et de
guerre, n'a cessé depuis douze cents ans d'inonder la terre de sang, et
de répandre le ravage et le désordre d'un bout à l'autre de l'ancien
hémisphère.
«Ces hommes remarquables par leurs énormes turbans blancs, par leurs
amples manches, par leurs longs chapelets, sont les _imams_, les
_mollas_, les _muphtis_, et près d'eux les _derviches_ au bonnet pointu,
et les _santons_ aux cheveux épars. Les voilà qui font avec véhémence la
profession de foi, et commencent de disputer sur les _souillures_
_graves_ ou _légères_, sur la matière et la forme des _ablutions_, sur
les attributs de Dieu et ses perfections, sur le _chaîtan_ et les anges
méchants ou bons, sur la mort, la résurrection, l'_interrogatoire_ dans
le tombeau, le jugement, le _passage du pont étroit comme un cheveu_, la
_balance des oeuvres_, les peines de l'enfer et les délices du paradis.
«À côté, ce second groupe, encore plus nombreux, composé d'étendards à
fond blanc, parsemés de croix, est celui des adorateurs de _Jésus_.
Reconnaissant le même Dieu que les musulmans, fondant leur croyance sur
les mêmes livres, admettant comme eux un premier homme qui perd tout le
genre humain en mangeant une pomme, ils leur vouent cependant une sainte
horreur, et par piété ils se traitent mutuellement de blasphémateurs et
d'_impies_. Le grand point de leur dissension réside surtout en ce
qu'après avoir admis un Dieu _un_ et _indivisible_, les chrétiens le
divisent ensuite en _trois_ personnes, qu'ils veulent être chacune _un
Dieu entier et complet_, sans cesser de former entre elles un _tout_
identique. Et ils ajoutent que cet _être, qui remplit l'univers_, s'est
_réduit_ dans le corps d'un _homme_, et qu'il a pris des organes
matériels, périssables, circonscrits, sans cesser d'être immatériel,
éternel, infini. Les musulmans, qui ne comprennent pas ces _mystères_,
quoiqu'ils conçoivent l'éternité du Qôran et la mission du Prophète,
les taxent de folie, et les rejettent comme des visions de cerveaux
malades; et de là des haines implacables.
«D'autre part, divisés entre eux sur plusieurs points de leur propre
croyance, les chrétiens forment des partis non moins divers; et les
querelles qui les agitent sont d'autant plus opiniâtres et plus
violentes, que les objets sur lesquels elles se fondent étant
inaccessibles aux sens, et par conséquent d'une démonstration
impossible, les opinions de chacun n'ont de règle et de base que dans le
caprice et la volonté. Ainsi, convenant que _Dieu_ est un être
_incompréhensible_, _inconnu_, ils _disputent_ néanmoins sur son
essence, sur sa manière d'agir, sur ses attributs: convenant que la
transformation qu'ils lui supposent en homme, est une énigme au-dessus
de l'entendement, ils disputent cependant sur la confusion ou la
distinction des _deux volontés_ et des _deux natures_, sur le
_changement_ de _substance_, sur la _présence réelle_ ou _feinte_, sur
le _mode de l'incarnation_, etc.
«Et de là des sectes innombrables, dont deux ou trois cents ont déja
péri, et dont trois ou quatre cents autres, qui subsistent encore,
t'offrent cette multitude de drapeaux où ta vue s'égare. Le premier en
tête, qu'environne ce groupe d'un costume bizarre, ce mélange confus de
robes violettes, rouges, blanches, noires, bigarrées, de têtes à
tonsures, à cheveux courts ou rasés, à chapeaux rouges, à bonnets
carrés, à mitres pointues, même à longues barbes, est l'étendard du
pontife de Rome, qui, appliquant au sacerdoce la prééminence de sa ville
dans l'ordre civil, a érigé sa _suprématie_ en point de religion, et a
fait un article de foi de son orgueil.
«À sa droite tu vois le pontife grec, qui, fier de la rivalité élevée
par sa métropole, oppose d'égales prétentions, et les soutient contre
l'Église d'Occident par l'antériorité de l'Église d'Orient. À gauche,
sont les étendards de deux chefs récents[23], qui, secouant un joug
devenu tyrannique, ont, dans leur réforme, dressé autels contre autels,
et soustrait au pape la moitié de l'Europe. Derrière eux sont les sectes
subalternes qui subdivisent encore tous ces grands partis, les
_nestoriens_, les _eutychéens_, les _jacobites_, les _iconoclastes_, les
_anabaptistes_, les _presbytériens_, les _viclefites_, les _osiandrins_,
les _manichéens_, les _méthodistes_, les _adamites_, les
_contemplatifs_, les _trembleurs_, les _pleureurs_, et cent autres
semblables; tous partis distincts, se persécutant quand ils sont forts,
se tolérant quand ils sont faibles, se haïssant au nom d'un Dieu de
paix, se faisant chacun un paradis exclusif dans une religion de charité
universelle, se vouant réciproquement dans l'autre monde à des peines
sans fin, et réalisant dans celui-ci l'enfer que leurs cerveaux placent
dans celui-là.»
Après ce groupe, voyant un seul étendard de couleur hyacinthe, autour
duquel étaient rassemblés des hommes de tous les costumes de l'Europe et
de l'Asie: «Du moins, dis-je au Génie, trouverons-nous ici de
l'humanité.--Oui, me répondit-il, au premier aspect, et par cas fortuit
et momentané: ne reconnais-tu pas ce système de culte?» Alors apercevant
le monogramme du nom de Dieu en lettres hébraïques, et les palmes que
tenaient en main les rabbins: «Il est vrai, lui dis-je, ce sont les
enfants de Moïse dispersés jusqu'à ce jour, et qui, abhorrant toute
nation, ont été partout abhorrés et persécutés.--Oui, reprit-il, et
c'est par cette raison que, n'ayant ni le temps ni la liberté de
disputer, ils ont gardé l'apparence de l'unité; mais à peine, dans leur
réunion, vont-ils confronter leurs principes et raisonner sur leurs
opinions, qu'ils vont, comme jadis, se partager au moins en deux sectes
principales[24], dont l'une, s'autorisant du silence du législateur, et
s'attachant au sens littéral de ses livres, niera tout ce qui n'y est
point clairement exprimé, et, à ce titre, rejettera, comme invention des
_circoncis_, la _survivance de l'ame_ au corps, et sa _transmigration_
dans des lieux de peines ou de délices, et sa résurrection, et le
jugement final, et les bons et les mauvais anges, et la révolte du
mauvais génie, et tout le système poétique d'un monde ultérieur: et ce
peuple privilégié, dont la perfection consiste à se couper un petit
morceau de chair, ce peuple atome, qui, dans l'océan des peuples, n'est
qu'une petite vague, et qui veut que Dieu n'ait rien fait que pour lui
seul, réduira encore de moitié, par son schisme, le poids déja si léger
qu'il établit dans la balance de l'univers.»
Et me montrant un groupe voisin, composé d'hommes vêtus de robes
blanches, portant un voile sur la bouche, et rangés autour d'un étendard
de _couleur aurore_, sur lequel était peint un globe tranché en deux
hémisphères, l'un noir et l'autre blanc: «Il en sera ainsi,
continua-t-il, de ces enfans de _Zoroastre_, restes obscurs de peuples
jadis si puissants: maintenant persécutés comme les juifs, et dispersés
chez les autres peuples, ils reçoivent, sans discussion, les préceptes
du représentant de leur prophète; mais sitôt que le _môbed_ et les
_destours_ seront rassemblés, la controverse s'établira sur le _bon_ et
le _mauvais principe_; sur les combats d'_Ormuzd_, dieu de lumière,
contre _Ahrimanes_, dieu de ténèbres; sur leur sens direct ou
allégorique; sur les _bons_ et _mauvais génies_; sur le _culte du feu_
et _des éléments_; sur les _ablutions_ et sur les _souillures_; sur la
_résurrection_ en _corps_ ou seulement en _ame_, et sur le
_renouvellement du monde_ existant, et sur le _monde nouveau_ qui lui
doit succéder. Et les _Parsis_ se diviseront en sectes d'autant plus
nombreuses, que dans leur dispersion les familles auront contracté les
moeurs, les opinions des nations étrangères.
«À côté d'eux, ces étendards à fond d'azur, où sont peintes des figures
monstrueuses de corps humains doubles, triples, quadruples, à tête de
lion, de sanglier, d'éléphant, à queue de poisson, de tortue, etc., sont
les étendards des sectes indiennes, qui trouvent leurs dieux dans les
animaux et les ames de leurs parents dans les reptiles et les insectes.
Ces hommes fondent des hospices pour des éperviers, des serpents, des
rats, et ils ont eu horreur leurs semblables! Ils se purifient avec la
fiente et l'urine de vache, et ils se croient souillés du contact d'un
homme! Ils portent un réseau sur la bouche, de peur d'avaler, dans une
mouche, une ame en souffrance, et ils laissent mourir de faim un paria!
Ils admettent les mêmes divinités, et ils se partagent en drapeaux
ennemis et divers.
«Ce premier, isolé à l'écart, où tu vois une figure à quatre têtes, est
celui de _Brahma_, qui, quoique _dieu créateur_, n'a plus ni sectateurs
ni temples, et qui, réduit à servir de piédestal au _Lingam_, se
contente d'un peu d'eau que chaque matin le brâmane lui jette
par-dessus l'épaule, en lui récitant un cantique stérile.
«Ce second, où est peint _milan_ au corps roux et à la tête blanche, est
celui de _Vichenou_, qui, quoique _dieu conservateur_, a passé une
partie de sa vie en aventures malfaisantes. Considère-le sous les formes
hideuses de _sanglier_ et de _lion_, déchirant des entrailles humaines,
ou sous la figure d'un cheval, devant venir, le sabre à la main,
détruire l'âge présent, _obscurcir les astres_, _abattre les étoiles_,
_ébranler la terre_, et _faire au grand serpent un feu qui consumera les
globes._
«Ce troisième est celui de _Chiven_, dieu de _destruction_, de ravage,
et qui a cependant pour emblème le signe de la production: il est le
plus _méchant_ des trois, et il compte le plus de sectateurs. Fiers de
son caractère, ses partisans méprisent, dans leur dévotion[25], les
autres dieux, ses égaux et ses frères; et par une imitation de sa
bizarrerie, professant la pudeur et la chasteté, ils couronnent
publiquement de fleurs, et arrosent de lait et de miel l'image obscène
du _Lingam_.
«Derrière eux viennent les moindres drapeaux d'une foule de dieux,
mâles, femelles, hermaphrodites, qui, parents et amis des trois
principaux, ont passé leur vie à se livrer des combats; et leurs
adorateurs les imitent. Ces dieux n'ont besoin de rien, et sans cesse
ils reçoivent des offrandes; ils sont tout-puissants, remplissent
l'univers; et un brâmane, avec quelques paroles, les enferme dans une
idole ou dans une cruche, pour vendre à son gré leurs faveurs.
«Au delà, cette multitude d'autres étendards que, sur un fond jaune qui
leur est commun, tu vois porter des emblèmes différents, sont ceux d'un
même _dieu_, lequel, sous des noms divers, règne chez les nations de
l'Orient. Le Chinois l'adore dans _Fôt_, le Japonais le révère dans
_Budso_, l'habitant de Ceylan dans _Bedhou_ et _Boudah_, celui de Laos
dans _Chekia_, le Pégouan dans _Phta_, le Siamois dans _Sommona Kodom_,
le Tibetain dans _Boudd_ et dans _La_: tous, d'accord sur le fond de son
histoire, célèbrent sa _vie pénitente_, ses _mortifications_, ses
_jeûnes_, ses fonctions de _médiateur_ et d'_expiateur_, les haines d'un
_dieu_ son _ennemi_, leurs _combats_ et son _ascendant_. Mais discords
entre eux sur les moyens de lui plaire, ils disputent sur les rites et
sur les pratiques, sur les dogmes de la _doctrine intérieure_ et de la
_doctrine publique_. Ici, ce bonze japonais, à la robe jaune, à la tête
nue, prêche l'éternité des ames, leurs transmigrations successives dans
divers corps; et près de lui le _sintoïste_, niant leur existence
séparée des sens, soutient qu'elles ne sont qu'un _effet_ des organes
auxquels elles sont liées, et avec qui elles périssent, comme le son
avec l'instrument. Là, le _Siamois_, aux sourcils rasés, l'écran
_talipat_ à la main, recommande l'aumône, les expiations, les offrandes;
et cependant il croit au destin aveugle et à l'impassible fatalité. Le
_hochang_ chinois sacrifie aux ames des ancêtres, et près de lui le
sectateur de _Confutzée_ cherche son horoscope dans des fiches jetées au
hasard, et dans le mouvement des cieux. Cet enfant, environné d'un
essaim de prêtres à robes et à chapeaux jaunes, est le _grand Lama_, en
qui vient de passer le dieu que le _Tibet_ adore. Un rival s'est élevé
pour partager ce bienfait avec lui; et sur les bords du lac _Baikal_, le
Calmouque a aussi son dieu comme l'habitant de _La-sa_; mais d'accord en
ce point important, que Dieu ne peut habiter qu'un corps d'homme, tous
deux rient de la grossièreté de l'Indien, qui honore la fiente de la
vache, tandis qu'eux consacrent les excréments de leur pontife.
Après ces drapeaux, une foule d'autres que l'oeil ne pouvait dénombrer,
s'offrant encore à nos regards: «Je ne terminerais point, dit le Génie,
si je te détaillais tous les systèmes divers de croyance qui partagent
encore les nations. Ici les hordes tartares adorent, dans des figures
d'animaux, d'oiseaux et d'insectes, les _bons_ et les _mauvais génies,
qui, sous un dieu_ principal, mais insouciant, régissent l'univers; dans
leur idolâtrie, elles retracent le paganisme de l'ancien Occident. Tu
vois l'habillement bizarre de leurs _chamans_, qui, sous une robe de
cuir garnie de clochettes, de grelots, d'idoles de fer, de griffes
d'oiseaux, de peaux de serpents, de têtes de chouettes, s'agitent en
convulsions factices, et, par des cris magiques, évoquent les morts pour
tromper les vivans. Là, les peuples noirs de l'Afrique, dans le culte de
leurs fétiches, offrent les mêmes opinions. Voici l'habitant de Juida,
qui adore Dieu dans un grand serpent, dont par malheur les porcs sont
avides.... Voilà le Teleute, qui se le représente, vêtu de toutes
couleurs, ressemblant à un soldat russe; voilà le Kamtschadale qui,
trouvant que tout va mal dans ce monde et dans son climat, se le figure
un _vieillard capricieux_ et _chagrin_, fumant sa pipe, et chassant en
traîneau les renards et les martres; enfin, voilà cent nations sauvages
qui, n'ayant aucune des idées des peuples policés sur Dieu, ni sur
l'ame, ni sur un monde ultérieur et une autre vie, ne forment aucun
système de culte, et n'enjouissent pas moins des dons de la nature dans
l'irréligion où elle-même les a créées.
CHAPITRE XXI.
Problème des contradictions religieuses.
Cependant les divers groupes s'étant placés, et un vaste silence ayant
succédé à la rumeur de la multitude, le législateur dit: «Chefs et
docteurs des peuples, vous voyez comment jusqu'ici les nations, vivant
isolées, ont suivi des routes différentes: chacune croit suivre celle de
la vérité; et cependant si la vérité n'en a qu'une, et que les opinions
soient opposées, il est bien évident que quelqu'un se trouve en erreur.
Or, si tant d'hommes se trompent, qui osera garantir que lui-même n'est
pas abusé? Commencez donc par être indulgents sur vos dissentiments et
sur vos discordances. Cherchons tous la vérité comme si nul ne la
possédait. Jusqu'à ce jour les opinions qui ont gouverné la terre,
produites au hasard, accréditées par l'amour de la nouveauté et par
l'imitation, propagées par l'enthousiasme et l'ignorance populaires, ont
en quelque sorte usurpé clandestinement leur empire. Il est temps, si
elles sont fondées, de donner à leur certitude un caractère de
solennité, et de légitimer leur existence. Rappelons les donc
aujourd'hui à un examen général et commun; que chacun expose sa
croyance, et que tous devenant le juge de chacun, cela seul soit reconnu
_vrai_, qui l'est pour le genre humain.»
Alors la parole ayant été déférée par ordre de position au premier
étendard de la gauche: Il n'est pas permis de douter, dirent les chefs,
que notre doctrine ne soit la seule véritable, la seule infaillible.
D'abord elle est révélée de Dieu même....
Et la nôtre aussi, s'écrièrent tous les autres étendards; il n'est pas
permis d'en douter.
Mais du moins faut-il l'exposer, dit le législateur; car l'on ne peut
_croire_ ce que l'on ne connaît pas.
Notre doctrine est prouvée, reprit le premier étendard, par des _faits_
nombreux, par une multitude de _miracles_, par des résurrections de
morts, des torrents mis à sec, des montagnes transportées, etc.
Et nous aussi, s'écrièrent tous les autres, nous avons une foule de
miracles; et ils commencèrent chacun à raconter les choses les plus
incroyables.
Leurs miracles, dit le premier étendard, sont des _prodiges supposés_ ou
des _prestiges_ de _l'esprit malin_, qui les a trompés.
Ce sont les vôtres, répliquèrent-ils, qui sont supposés; et chacun
parlant de soi, dit: Il n'y a que les nôtres de véritables; tous les
autres sont des faussetés.
Et le législateur dit: Avez-vous des témoins vivants?
Non, répondirent-ils tous: les faits sont anciens, les témoins sont
morts, mais ils ont écrit.
Soit, reprit le législateur; mais s'ils sont en contradiction, qui les
conciliera?
Juste arbitre! s'écria un des étendards, la preuve que nos témoins ont
vu la vérité, c'est qu'ils sont morts pour la _témoigner_, et notre
croyance est scellée du sang des _martyrs_.
Et la nôtre aussi, dirent les autres étendards: nous avons des milliers
de martyrs qui sont morts dans des tourments affreux, sans jamais se
démentir. Et alors les chrétiens de toutes les sectes, les musulmans,
les Indiens, les Japonais, citèrent des légendes sans fin de
confesseurs, de martyrs, de pénitents, etc.
Et l'un de ces partis ayant nié les martyrs des autres: Eh bien!
dirent-ils, nous allons mourir pour prouver que notre croyance est
vraie.
Et dans l'instant une foule d'hommes de toute religion, de toute secte,
se présentèrent pour souffrir des tourments et la mort. Plusieurs même
commencèrent de se déchirer les bras, de se frapper la tête et la
poitrine, sans témoigner de douleur.
Mais le législateur les arrêtant: Ô hommes! leur dit-il, écoutez de
sang-froid mes paroles: si vous mouriez pour prouver que deux et deux
font quatre, cela les ferait-il davantage être quatre?
Non, répondirent-ils tous.
Et si vous mourriez pour prouver qu'ils font cinq, cela les ferait-il
être cinq?
Non, dirent-ils tous encore.
Eh bien! que prouve donc votre persuasion, si elle ne change rien à
l'existence des choses? La vérité est une, vos opinions sont diverses;
donc plusieurs de vous se trompent. Si, comme il est évident, ils sont
_persuadés_ de l'erreur, que prouve la persuasion de l'homme?
Si l'erreur a ses martyrs, où est le cachet de la vérité?
Si l'esprit malin opère des miracles, où est le caractère distinctif de
la Divinité?
Et d'ailleurs, pourquoi toujours des miracles incomplets et
insuffisants? Pourquoi, au lieu de ces bouleversements de la nature, ne
pas changer plutôt les opinions? Pourquoi tuer les hommes ou les
effrayer, au lieu de les instruire et de les corriger?
Ô mortels crédules, et pourtant opiniâtres! nul de nous n'est certain de
ce qui s'est passé hier, de ce qui se passe aujourd'hui sous ses yeux,
et nous jurons de ce qui s'est passé il y a deux mille ans.
Hommes faibles et pourtant orgueilleux! les lois de la nature sont
immuables et profondes, nos esprits sont pleins d'illusion et de
légèreté; et nous voulons tout démontrer, tout comprendre! En vérité, il
est plus facile à tout le genre humain de se tromper que de dénaturer un
atome.
Eh bien! dit un docteur, laissons là les preuves de fait, puisqu'elles
peuvent être équivoques; venons aux preuves du raisonnement, à celles
qui sont inhérentes à la doctrine.
Alors un _imam_ de la loi de _Mahomet_ s'avançant plein de confiance
dans l'arène, après s'être tourné vers la _Mekke_ et avoir proféré avec
emphase la _profession de foi_: «_Louange à Dieu_! dit-il d'une voix
grave et imposante! La lumière brille avec évidence, et la vérité n'a
pas besoin d'examen:» et montrant le Qôran: Voilà la lumière et la
vérité dans leur propre essence. _Il n'y a point de doute en ce livre;
il conduit droit celui qui marche aveuglément, qui reçoit sans
discussion la parole divine descendue sur le Prophète pour sauver le
simple et confondre le savant. Dieu a établi Mahomet son ministre sur la
terre; il lui a livré le monde pour soumettre par le sabre celui qui
refuse de croire à sa loi: les infidèles disputent et ne veulent pas
croire; leur endurcissement vient de Dieu; il a scellé leur coeur pour
les livrer à d'affreux châtiments......_[26]»