Quoi, nous _fatiguons_, et vous _jouissez_! nous _produisons_, et vous

_dissipez_! Les richesses viennent de nous, vous les absorbez, et vous

appelez cela _gouverner_!...... _Classe_ privilégiée, corps distinct qui

nous êtes étranger, formez votre nation à part, et voyons comment vous

subsisterez.

Alors le petit groupe délibérant sur ce cas nouveau, quelques hommes

justes et généreux dirent: Il faut nous rejoindre au peuple, et partager

ses fardeaux; car ce sont des hommes comme nous, et nos richesses

viennent d'eux. Mais d'autres dirent avec orgueil: Ce serait une honte

de nous confondre avec la foule, elle est faite pour nous servir; ne

sommes-nous pas la _race noble_ et _pure_ des conquérants de cet empire?

Rappelons à cette multitude nos droits et son origine.

LES NOBLES.

Peuple! oubliez-vous que nos ancêtres ont conquis ce pays, et que votre

race n'a obtenu la vie qu'à condition de nous servir? Voilà notre

contrat social; voilà le gouvernement _constitué_ par l'usage et

prescrit par le temps.

LE PEUPLE.

Race _pure_ des conquérants! montrez-nous vos généalogies! nous verrons

ensuite si ce qui, dans un individu, est _vol_ et _rapine_, devient

vertu dans une nation.

Et à l'instant, des voix élevées de divers côtés commencèrent d'appeler

par leurs noms une foule d'individus _nobles_; et, citant leur origine

et leur parenté, elles racontèrent comment l'aïeul, le bisaïeul, le père

lui-même, nés marchands, artisans, après s'être enrichis par des moyens

quelconques, avaient acheté, à prix d'argent, la noblesse: en sorte

qu'un très-petit nombre de familles étaient réellement de souche

ancienne. Voyez, disaient ces voix, voyez ces roturiers parvenus qui

renient leurs parents; voyez ces recrues plébéiennes qui se croient des

vétérans illustres! Et ce fut une rumeur de risée.

Pour la détourner, quelques hommes astucieux s'écrièrent: Peuple doux et

fidèle, reconnaissez l'autorité légitime: _le Roi veut_, _la loi

ordonne_.

LE PEUPLE.

Classe privilégiée, courtisans de la fortune, laissez les rois

s'expliquer; les rois ne peuvent vouloir que le _salut_ de l'immense

multitude, qui est le _peuple_; la loi ne saurait être que le voeu de

l'_équité_.

Alors les privilégiés militaires dirent: La multitude ne sait obéir qu'à

la force, il faut la châtier. Soldats, frappez ce peuple rebelle!

LE PEUPLE.

Soldats! vous êtes notre sang! frapperez-vous vos parents, vos frères?

Si le peuple périt, qui nourrira l'armée?

Et les soldats, baissant les armes, dirent: Nous sommes aussi le peuple,

montrez-nous l'ennemi! Alors les privilégiés ecclésiastiques dirent: Il

n'y a plus qu'une ressource: le peuple est superstitieux; il faut

l'effrayer par les noms de Dieu et de religion.

_Nos chers frères! nos enfants!_ Dieu nous a établis pour vous

gouverner.

LE PEUPLE.

Montrez-nous vos pouvoirs célestes.

LE PRÊTRES.

Il faut de la foi: la raison égare.

LE PEUPLE.

Gouvernez-vous sans raisonner?

LE PRÊTRES.

Dieu veut la paix: la religion prescrit l'obéissance.

LE PEUPLE.

La paix suppose la justice; l'obéissance veut la conviction d'un devoir.

LE PRÊTRES.

On n'est ici-bas que pour souffrir.

LE PEUPLE.

Montrez-nous l'exemple.

LE PRÊTRES.

Vivrez-vous sans dieux et sans rois?

LE PEUPLE.

Nous voulons vivre sans oppresseurs.

LE PRÊTRES.

Il vous faut des _médiateurs_, des _intermédiaires_.

LE PEUPLE.

Médiateurs près de _Dieu_ et des _rois_! _courtisans_ et _prêtres_, vos

services sont trop dispendieux; nous traiterons désormais directement

nos affaires.

Et alors le petit groupe dit: _Tout est perdu, la multitude est

éclairée._

Et le peuple répondit: Tout est sauvé, car si nous sommes éclairés, nous

n'abuserons pas de notre force: nous ne voulons que nos droits. Nous

avons des ressentiments, nous les oublions: nous étions esclaves, nous

pourrions commander; nous ne voulons qu'être libres, et la _liberté_

n'est que la _justice_.

CHAPITRE XVI.

Un peuple libre et législateur.

Alors, considérant que toute puissance publique était suspendue, que le

régime habituel de ce peuple cessait tout à coup, je fus saisi d'effroi

par la pensée qu'il allait tomber dans la dissolution de l'anarchie;

mais tout à coup des voix s'élevèrent et dirent:

«Ce n'est pas assez de nous être affranchis des parasites et des

oppresseurs, il faut empêcher qu'il n'en renaisse. Nous sommes _hommes_,

et l'expérience nous a trop appris que chacun de nous tend sans cesse à

dominer et à jouir aux dépens d'autrui. Il faut donc nous prémunir

contre un penchant auteur de discorde; il faut établir des _règles

certaines_ de nos _actions_ et de nos _droits_: or, la _connaissance_ de

ces droits, le _jugement_ de ces actions sont des choses abstraites,

difficiles, qui exigent tout le temps et toutes les facultés d'un homme.

Occupés chacun de nos travaux, nous ne pouvons vaquer à de telles

études, ni exercer par nous-mêmes de telles fonctions. Choisissons donc

parmi nous quelques hommes dont ce soit l'emploi propre.

_Déléguons_-leur nos pouvoirs communs pour nous créer un gouvernement et

des lois; constituons-les _représentants_ de nos _volontés_ et de nos

_intérêts_. Et, afin qu'en effet ils en soient une représentation aussi

exacte qu'il sera possible, choisissons-les _nombreux et semblables à

nous_, pour que la diversité de nos volontés et de nos intérêts se

trouve rassemblée en eux.»

Et ce peuple, ayant choisi dans son sein une troupe nombreuse d'hommes

qu'il jugea propres à son dessein, il leur dit: «Jusqu'ici nous avons

vécu en une _société_ formée _au hasard_, sans _clauses fixes_, sans

conventions libres, sans stipulation de droits, sans engagements

réciproques; et une foule de désordres et de maux ont résulté de cet

état précaire. Aujourd'hui nous voulons, de dessein réfléchi, former un

contrat régulier; nous vous avons choisis pour en dresser les articles:

examinez donc avec maturité quelles doivent être ses bases et ses

conditions; recherchez avec soin _quel est le but_, quels sont les

principes _de toute association_: connaissez les _droits_ que chaque

membre y porte, les facultés qu'il y _engage_, et celles qu'il y doit

conserver: tracez-nous des _règles_ de conduite, des _lois_ équitables;

dressez-nous un système nouveau de gouvernement, car nous sentons que

les principes qui nous ont guidés jusqu'à ce jour, sont vicieux. Nos

pères ont marché dans des sentiers d'_ignorance_, et l'_habitude_ nous a

égarés sur leurs pas: tout s'est fait par violence, par fraude, par

séduction, et les vraies lois de la morale et de la raison sont encore

obscures: démêlez-en donc le chaos, découvrez-en l'enchaînement,

publiez-en le code, et nous nous y conformerons.»

Et ce peuple éleva un trône immense en forme de pyramide; et y faisant

asseoir les hommes qu'il avait choisis, il leur dit: «Nous vous élevons

aujourd'hui au-dessus de nous, afin que vous découvriez mieux l'ensemble

de nos rapports, et que vous soyez hors de l'atteinte de nos passions.

«Mais souvenez-vous que vous êtes nos semblables; que le pouvoir que

nous vous conférons est à nous; que nous vous le donnons en dépôt, non

en propriété ni en héritage; que les lois que vous ferez, vous y serez

les premiers soumis; que demain vous redescendrez parmi nous, et que nul

droit ne vous sera acquis, que celui de l'estime et de la

reconnaissance. Et pensez de quel tribut de gloire l'univers qui révère

_tant d'apôtres d'erreur_, honorera la _première assemblée d'hommes

raisonnables_ qui aura solennellement déclaré les principes immuables de

la justice, et consacré, à la face des tyrans, les droits des nations!»

CHAPITRE XVII.

Base universelle de tout droit et de toute loi.

Alors les _hommes choisis_ par le peuple pour rechercher les vrais

principes de la morale et de la raison procédèrent à l'objet sacré de

leur mission; et, après un long examen, ayant découvert un principe

universel et fondamental, il s'éleva un législateur qui dit au peuple;

«Voici la _base primordiale_, l'origine _physique_ de toute justice et

de tout droit.

«_Quelle que soit la puissance active, la cause motrice qui régit

l'univers, ayant donné à tous les hommes les mêmes organes, les mêmes

sensations, les mêmes besoins_, elle a, par ce fait même, _déclaré_

qu'elle leur _donnait à tous les mêmes droits_ à l'usage _de ses biens,

et que tous les hommes sont égaux dans l'ordre de la nature_.

«En second lieu, de ce qu'elle a donné à chacun des _moyens suffisants_

de pourvoir à son existence, il résulte avec évidence qu'elle les a tous

constitués _indépendants_ les uns des autres; qu'elle les a créés

_libres_; que nul n'est, soumis à autrui; que chacun est _propriétaire

absolu_ de son être.

«Ainsi, l'_égalité_ et la _liberté_ sont deux _attributs essentiels de

l'homme_; deux _lois_ de la _Divinité, inabrogeables_ et _constitutives_

comme les _propriétés_ physiques des éléments.

«Or, de ce que tout individu est _maître absolu_ de sa personne, il

s'ensuit que la _liberté_ pleine de son _consentement_ est une condition

inséparable de tout contrat et de tout engagement.

«Et de ce que tout individu est _égal_ à un autre, il suit que la

balance de ce qui est rendu à ce qui est donné, doit être rigoureusement

en _équilibre_: en sorte que l'idée de liberté contient essentiellement

celle de _justice_, qui naît de l'_égalité_.

«_L'égalité et la liberté_ sont donc les _bases physiques_ et

inaltérables de toute _réunion d'hommes en société_, et, par suite, le

_principe nécessaire_ et _régénérateur_ de toute loi et de tout système

de gouvernement régulier.

«C'est pour avoir dérogé à cette base que chez vous, comme chez tout

peuple, se sont introduits les désordres qui vous ont enfin soulevés.

C'est en revenant à cette règle que vous pourrez les réformer, et

reconstituer une association heureuse.

«Mais observez qu'il en résultera une grande secousse dans vos

habitudes, dans vos fortunes, dans vos préjugés. Il faudra dissoudre des

contrats vicieux, des droits abusifs; renoncer à des distinctions

injustes, à de fausses propriétés; rentrer enfin un instant dans l'état

de la nature. Voyez si vous saurez consentir à tant de sacrifices.»

Alors, pensant à la _cupidité_ inhérente au coeur de l'homme, je crus que

ce peuple allait renoncer à toute idée d'amélioration.

Mais, dans l'instant, une foule d'hommes généreux et des plus hauts

rangs, s'avançant vers le trône, y firent abjuration de _toutes leurs

distinctions_ et de toutes _leurs richesses_: «Dictez-nous, dirent-ils,

les lois de _l'égalité_ et de _la liberté_; nous ne voulons plus rien

posséder qu'au titre sacré de _la justice_.

«_Égalité_, _justice_, _liberté_, voilà quel sera désormais notre code

et notre étendard.»

Et sur-le-champ le peuple éleva un drapeau immense, inscrit de ces trois

mots, auxquels-il assigna _trois couleurs_. Et l'ayant planté sur le

siége du législateur, l'étendard de la _justice universelle_ flotta pour

là première fois sur la terre; et le peuple dressa en avant du siége un

_autel nouveau_, sur lequel il plaça une balance d'or, une épée et un

livre, avec cette inscription:

À LA LOI ÉGALE, QUI JUGE ET PROTÉGE.

Puis, ayant environné le siége et l'autel d'un amphithéâtre immense,

cette nation s'y assit tout entière pour entendre la publication de la

loi. Et des millions d'hommes, levant à la fois les bras vers le ciel,

firent le serment solennel de vivre _libres et justes_; _de respecter

leurs droits réciproques, leurs propriétés_; _d'obéir à la loi et à ses

agents régulièrement préposés_.

Et ce spectacle si imposant de force et de grandeur, si touchant de

générosité, m'émut jusqu'aux larmes; et m'adressant au Génie: «Que je

vive maintenant, lui dis-je, car désormais je puis espérer.»

CHAPITRE XVIII.

Effroi et conspiration des tyrans.

Cependant, à peine le cri solennel de l'_égalité_ et de la _liberté_

eut-il retenti sur la terre, qu'un mouvement de trouble et de surprise

s'excita au sein des nations; et d'une part la multitude émue de désir,

mais indécise entre l'espérance et la crainte, entre le sentiment de ses

droits et l'habitude de ses chaînes, commença de s'agiter; d'autre part,

les rois réveillés subitement du sommeil de l'indolence et du

despotisme, craignirent de voir renverser leurs trônes; et partout _ces

classes de tyrans civils et sacrés_ qui trompent les rois et oppriment

les peuples, furent saisies de rage et d'effroi; et tramant des desseins

perfides: «Malheur à nous, dirent-ils, si le cri funeste de la _liberté_

parvient à l'oreille de la multitude! Malheur à nous, si ce pernicieux

esprit de _justice_ se propage!.....» Et voyant flotter l'étendard:

«Concevez-vous l'essaim de maux renfermés dans ces seules paroles? Si

tous les hommes sont _égaux_, où sont nos _droits exclusifs_ d'honneur

et de puissance? Si tous sont ou doivent être _libres_, que deviennent

nos _esclaves_, nos _serfs_, nos _propriétés_? Si tous sont _égaux_ dans

l'état civil, où sont nos prérogatives de _naissance_, d'_hérédité_? et

que devient _la noblesse_? S'ils sont tous égaux devant Dieu, où est le

besoin de _médiateurs_? et que devient le _sacerdoce_? Ah! pressons-nous

de détruire un germe si fécond, si contagieux! Employons tout notre art

contre cette calamité; effrayons les rois, pour qu'ils s'unissent à

notre cause. Divisons les peuples, et suscitons-leur des troubles et des

guerres. Occupons-les de _combats_, de _conquêtes_ et de _jalousies_.

Alarmons-les sur la puissance de cette nation libre. Formons une grande

ligue contre l'ennemi commun. Abattons cet étendard sacrilége,

renversons ce trône de rébellion, et étouffons dans son foyer cet

incendie de révolution.»

Et en effet, les tyrans civils et sacrés des peuples formèrent une ligue

générale; entraînant sur leurs pas une multitude contrainte ou séduite,

ils se portèrent d'un mouvement hostile contre la nation libre, et

investirent à grands cris l'_autel_ et le _trône de la loi naturelle_:

«Quelle est, dirent-ils, cette doctrine hérétique et nouvelle? Quel est

cet autel impie, ce culte sacrilége?.... Sujets fidèles et croyants! ne

semblerait-il pas que ce fût d'aujourd'hui que l'on vous découvre la

vérité, que jusqu'ici vous eussiez marché dans l'erreur, que ces

rebelles, plus heureux que vous, ont seuls le privilége d'être sages! Et

vous; _peuple égaré_, ne voyez-vous pas que vos nouveaux chefs vous

trompent, qu'ils _altèrent_ les _principes_ de _votre foi_, qu'ils

_renversent_ la _religion_ de _vos pères_? Ah! tremblez que le courroux

du ciel ne s'allume, et hâtez-vous, par un prompt repentir, de réparer

votre erreur.»

Mais, inaccessible à la suggestion comme à la terreur, la nation libre

garda le silence; et, se montrant tout entière en armes, elle tint une

attitude imposante.

Et le législateur dit _aux chefs des peuples_: «Si, lorsque nous

marchions _un bandeau sur les yeux_, la lumière éclairait nos pas,

pourquoi, aujourd'hui qu'il est levé, fuira-t-elle nos regards qui la

cherchent? Si les chefs qui prescrivent aux hommes d'être clairvoyants,

les trompent et les égarent, que font ceux qui ne veulent guider que des

_aveugles_? Chefs des peuples! si vous possédez la vérité, faites-nous

la voir: nous la recevrons avec reconnaissance; car nous la cherchons

avec désir, et nous avons intérêt de la trouver: nous _sommes hommes_,

et nous pouvons nous tromper; mais vous êtes hommes aussi, et vous êtes

_également_ faillibles. Aidez-nous donc dans ce labyrinthe où, depuis

tant de siècles, erre l'humanité; aidez-nous à dissiper l'illusion de

tant de préjugés et de vicieuses habitudes; concourez avec nous, dans le

choc de tant d'opinions qui se disputent notre croyance, à démêler le

caractère propre et distinctif de la vérité. Terminons dans un jour les

combats si longs de l'erreur: établissons entre elle et la vérité une

lutte solennelle: appelons les opinions des hommes de toutes les

nations: convoquons l'assemblée générale des peuples: qu'ils soient

juges eux-mêmes dans la cause qui leur est propre; et que, dans le débat

de tous les systèmes, nul défenseur, nul argument ne manquant aux

préjugés ni à la raison, le sentiment d'une évidence générale et commune

fasse enfin naître la concorde universelle des esprits et des coeurs.»

CHAPITRE XIX.

Assemblée générale des peuples.

Ainsi parla le législateur; et la multitude, saisie de ce mouvement

qu'inspire d'abord toute proposition raisonnable, ayant applaudi, les

tyrans, restés sans appui, demeurèrent confondus.

Alors s'offrit à mes regards une scène d'un genre étonnant et nouveau:

tout ce que la terre compte de peuples et de nations, tout ce que les

climats produisent de races d'hommes divers, accourant de toutes parts,

me sembla se réunir dans une même enceinte; et là, formant un immense

congrès, distingué en groupes par l'aspect varié des costumes, des

traits du visage, des teintes de la peau, leur foule innombrable me

présenta le spectacle le plus extraordinaire et le plus attachant.

D'un côté, je voyais l'Européen, à l'habit court et serré, au chapeau

pointu et triangulaire, au menton rasé, aux cheveux blanchis de poudre;

de l'autre, l'Asiatique, à la robe traînante, à la longue barbe, à la

tête rase et au turban rond. Ici j'observais les peuples Africains, à la

peau d'ébène, aux cheveux laineux, au corps ceint de pagnes blancs et

bleus, ornés de bracelets et de colliers de corail, de coquilles et de

verre: là les races septentrionales, enveloppées dans leurs sacs de

peau; le _Lapon_, au bonnet pointu, aux souliers de raquette; le

_Samoyède_, à l'odeur forte et au corps brûlant; le _Tongouze_, au

bonnet cornu, portant ses idoles pendues sur son sein; le _Yakoute_, au

visage piqueté; le _Calmouque_, au nez aplati, aux petits yeux

renversés. Plus loin étaient le _Chinois_, au vêtement de soie aux

tresses pendantes; le _Japonais_, au sang mélangé; le _Malais_, aux

grandes oreilles, au nez percé d'un anneau, au vaste chapeau de feuilles

de palmier, et les habitants _tatoués_ des îles de l'Océan et du

continent antipode. Et l'aspect de tant de variétés d'une même espèce,

de tant d'inventions bizarres d'un même entendement, de tant de

modifications différentes d'une même organisation, m'affecta à la fois

de mille sensations et de mille pensées. Je considérais avec étonnement

cette gradation de couleurs, qui, de l'incarnat vif passe au brun clair,

puis foncé, fumeux, bronzé, olivâtre, plombé, cuivré, enfin jusqu'au

noir d'ébène et du jais; et trouvant le _Kachemirien_, au teint de

roses, à côté de l'_Indou_ hâlé, le _Géorgien_ à côté du _Tartare_, je

réfléchissais sur les effets du climat chaud ou froid, du sol élevé ou

profond, marécageux ou sec, découvert ou ombragé; je comparais l'homme

nain du pôle au géant des zones tempérées; le corps grêle de l'_Arabe_

à l'ample corps du _Hollandais_; la taille épaisse et courte du

_Samoyède_ à la _taille_ svelte du Grec et de l'_Esclavon_; la laine

grasse et noire du _Nègre_ à la soie dorée du _Danois_; la face aplatie

du _Calmouque_, ses petits yeux en angle, son nez écrasé, à la face

ovale et saillante, aux grands yeux bleus, au nez aquilin du

_Circassien_ et de l'_Abasan_. J'opposais aux toiles peintes de

l'_Indien_, aux étoffes savantes de l'_Européen_, aux riches fourrures

du _Sibérien_, les pagnes d'écorce, les tissus de jonc, de feuilles, de

plumes, des nations sauvages, et les figures bleuâtres de serpents, de

fleurs et d'étoiles dont leur peau était imprimée. Et tantôt le tableau

bigarré de cette multitude me retraçait les prairies émaillées du Nil et

de l'Euphrate, lorsqu'après les pluies ou le débordement, des millions

de fleurs naissent de toutes parts; tantôt il me représentait, par son

murmure et son mouvement, les essaims innombrables de sauterelles qui,

du désert, viennent au printemps couvrir les plaines du _Hauran_.

Et, à la vue de tant d'êtres animés et sensibles, embrassant tout à coup

l'immensité des pensées et des sensations rassemblées dans cet espace;

d'autre part, réfléchissant à l'opposition de tant de préjugés, de tant

d'opinions, au choc de tant de passions d'hommes si mobiles, je flottais

entre l'étonnement, l'admiration et une crainte secrète...., quand le

législateur, ayant réclamé le silence, attira toute mon attention.

«Habitants de la terre, dit-il, une _nation libre_ et _puissante_ vous

adresse des paroles de _justice_ et de _paix_, et elle vous offre de

sûrs gages de ses intentions dans sa conviction et son expérience.

Long-temps affligée des mêmes maux que vous, elle en a recherché la

source; et elle a trouvé qu'ils dérivaient tous de la violence et de

l'injustice, érigées en lois par l'inexpérience des races passées, et

maintenues par les préjugés des races présentes: alors, annulant ses

institutions factices et arbitraires, et remontant à l'origine de tout

droit et de toute raison, elle a vu qu'il existait dans l'_ordre même de

l'univers_, et dans la constitution physique de l'homme, des lois

éternelles et immuables, qui n'attendaient que ses regards pour le

rendre heureux. Ô hommes! élevez les yeux vers ce ciel qui vous éclaire!

jetez-les sur cette terre qui vous nourrit! Quand ils vous offrent à

tous les mêmes dons, quand vous avez reçu de la _puissance qui les meut_

la même vie, les mêmes organes, n'en avez-vous pas reçu les mêmes droits

à l'usage de ses bienfaits? Ne vous a-t-elle pas, par-là même,

_déclarés_ tous _égaux_ et _libres_? Quel mortel osera donc refuser à

son semblable ce que lui accorde la nature? Ô nations! bannissons toute

tyrannie et toute discorde; ne formons plus qu'une même société, qu'une

grande famille; et puisque le genre humain n'a qu'une même

constitution, qu'il n'existe plus pour lui qu'une loi, celle de la

_nature_; qu'un même code, celui de la _raison_; qu'un même trône, celui

de la _justice_; qu'un même autel, celui de l'_union_.»

Il dit; et une acclamation immense s'éleva jusqu'aux cieux: mille cris

de bénédiction partirent du sein de la multitude; et les peuples, dans

leurs transports, firent retentir la terre des mots d'_égalité_, de

_justice_, d'_union_. Mais bientôt à ce premier mouvement en succéda un

différent; bientôt les docteurs, les chefs des peuples, les excitant à

la dispute, je vis naître d'abord un murmure, puis une rumeur, qui, se

communiquant de proche en proche, devint un vaste désordre; et chaque

nation élevant des prétentions exclusives, réclamait la prédominance

pour son code et son opinion.

«Vous êtes dans l'erreur, se disaient les partis en se montrant du doigt

les uns les autres; nous seuls possédons la vérité et la raison; nous

seuls avons la vraie loi, la vraie règle de tout droit, de toute

justice, le seul moyen du bonheur, de la perfection; tous les autres

hommes sont des aveugles ou des rebelles.» Et il régnait une agitation

extrême.

Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires · 第 8 / 26 段