sévérité: «Malheur aux nations! m'écriai-je en fondant en larmes;
malheur à moi-même! Ah! c'est maintenant que j'ai désespéré du bonheur
de l'homme. Puisque ses maux procèdent de son coeur, puisque lui seul
peut y porter remède, malheur à jamais à son existence! Qui pourra, en
effet, mettre un frein à la cupidité du fort et du puissant? Qui pourra
éclairer l'ignorance du faible? Qui instruira la multitude de ses
droits, et forcera les chefs de remplir leurs devoirs? Ainsi, la race
des hommes est pour toujours dévouée à la souffrance! Ainsi, l'individu
ne cessera d'opprimer l'individu, une nation d'attaquer une autre
nation; et jamais il ne renaîtra pour ces contrées des jours de
prospérité et de gloire. Hélas! des conquérants viendront; ils
chasseront les oppresseurs et s'établiront à leur place; mais,
succédant à leur pouvoir, ils succéderont à leur rapacité, et la terre
aura changé de tyrans sans changer de tyrannie.»
Alors me tournant vers le Génie: «Ô Génie! lui dis-je, le désespoir est
descendu dans mon ame: en connaissant la nature de l'homme, la
_perversité de ceux qui gouvernent_ et _l'avilissement_ de ceux qui sont
gouvernés, m'ont dégoûté de la vie; et quand il n'est de choix que
d'être complice ou victime de l'oppression, que reste-t-il à l'homme
vertueux, que de joindre sa cendre à celle des tombeaux!»
Et le Génie, gardant le silence, me fixa d'un regard sévère mêlé de
compassion; et, après quelques instants, il reprit: «Ainsi, c'est à
mourir que la vertu réside! L'homme pervers est infatigable à consommer
le crime, et l'homme juste se rebute au premier obstacle à faire le
bien!.... Mais tel est le coeur humain; un succès l'enivre de confiance,
un revers l'abat et le consterne: toujours entier à la sensation du
moment, il ne juge point des choses par leur nature, mais par l'élan de
sa passion. Homme qui désespères du genre humain, sur quel calcul
profond de faits et de raisonnements as-tu établi ta sentence? As-tu
scruté l'organisation de l'être sensible, pour déterminer avec précision
si les mobiles qui le portent au bonheur sont essentiellement plus
faibles que ceux qui l'en repoussent? Ou bien, embrassant d'un coup
d'oeil l'histoire de l'espèce, et jugeant du futur par l'exemple du
passé, as-tu constaté que tout progrès lui est impossible? Réponds!
depuis leur origine, les sociétés n'ont-elles fait aucun pas vers
l'instruction et un meilleur sort? Les hommes sont-ils encore dans les
forêts, manquant de tout, ignorants, féroces, stupides? Les nations
sont-elles encore toutes à ces temps où, sur le globe, l'oeil ne voyait
que des brigands brutes ou des brutes esclaves? Si, dans un temps, dans
un lieu, des individus sont devenus meilleurs, pourquoi la masse ne
s'améliorerait-elle pas? Si des sociétés partielles se sont
perfectionnées, pourquoi né se perfectionnerait pas la société générale?
Et si les premiers obstacles sont franchis, pourquoi les autres
seraient-ils insurmontables?
«Voudrais-tu penser que l'espèce va se détériorant? Gardez-toi de
l'illusion et des paradoxes du _misanthrope_: l'homme mécontent du
présent, suppose au passé une perfection mensongère, qui n'est que le
masque de son chagrin. Il loue les morts en haine des vivants, il bat
les enfants avec les ossements de leurs pères.
«Pour démontrer une prétendue perfection rétrograde, il faudrait
démentir le témoignage des faits et de la raison; et s'il reste aux
faits passés de l'équivoque, il faudrait démentir le fait subsistant de
l'organisation de l'homme; il faudrait prouver qu'il naît avec un usage
éclairé de ses sens; qu'il sait, sans expérience, distinguer du poison
l'aliment; que l'enfant est plus sage que le vieillard, l'aveugle plus
assuré dans sa marche que le clairvoyant; que l'homme civilisé est plus
malheureux que l'anthropophage; en un mot, qu'il n'existe pas d'échelle
progressive d'expérience et d'instruction.
«Jeune homme, crois-en la voix des tombeaux et le témoignage des
monuments: des contrées sans doute ont déchu de ce qu'elles furent à
certaines époques; mais si l'esprit sondait ce qu'alors même furent la
sagesse et la félicité de leurs habitants, il trouverait qu'il y eut
dans leur gloire moins de réalité que d'éclat; il verrait que dans les
anciens États, même les plus vantés, il y eut d'énormes vices, de cruels
abus, d'où résulta précisément leur fragilité; qu'en général les
principes des gouvernements étaient atroces; qu'il régnait de peuple à
peuple un brigandage insolent, des guerres barbares, des haines
implacables; que le droit naturel était ignoré; que la moralité était
pervertie par un fanatisme insensé, par des superstitions déplorables;
qu'un songe, qu'une vision, un oracle, causaient à chaque instant de
vastes commotions: et peut-être les nations ne sont-elles pas encore
bien guéries de tant de maux; mais du moins l'intensité en a diminué, et
l'expérience du passé n'a pas été totalement perdue. Depuis trois
siècles surtout, les lumières se sont accrues, propagées; la
civilisation, favorisée de circonstances heureuses, a fait des progrès
sensibles; les inconvénients mêmes et les abus ont tourné à son
avantage; car si les conquêtes ont trop étendu les États, les peuples,
en se réunissant sous un même joug, ont perdu cet esprit d'isolement et
de division qui les rendait tous ennemis: si les pouvoirs se sont
concentrés, il y a eu, dans leur gestion, plus d'ensemble et plus
d'harmonie: si les guerres sont devenues plus vastes dans leurs masses,
elles ont été moins meurtrières dans leurs détails: si les peuples y ont
porté moins de personnalité, moins d'énergie, leur lutte a été moins
sanguinaire, moins acharnée; ils ont été moins libres, mais moins
turbulents; plus amollis, mais plus pacifiques. Le despotisme même les a
servis; car si les gouvernements ont été plus absolus, ils ont été moins
inquiets et moins orageux; si les trônes ont été des propriétés, ils ont
excité, à titre d'héritage, moins de dissensions, et les peuples ont eu
moins de secousses; si enfin les despotes, jaloux et mystérieux, ont
interdit toute connaissance de leur administration, toute concurrence au
maniement des affaires, les passions, écartées de la carrière politique,
se sont portées vers les arts, les sciences naturelles, et la sphère des
idées en tout genre s'est agrandie: l'homme, livré aux études
abstraites, a mieux saisi sa place dans la nature, ses rapports dans la
société; les principes ont été mieux discutés, les fins mieux connues,
les lumières plus répandues, les individus plus instruits, les moeurs
plus sociales, la vie plus douce: en masse, l'espèce, surtout dans
certaines contrées, a sensiblement gagné; et cette amélioration
désormais ne peut que s'accroître, parce que ses deux principaux
obstacles, ceux-là mêmes qui l'avaient rendue jusque-là si lente et
quelquefois rétrograde, la difficulté de transmettre et de communiquer
rapidement les idées, sont enfin levés.
«En effet, chez les anciens peuples, chaque canton, chaque cité, par la
_différence de son langage_, étant isolé de tout autre, il en résultait
un chaos favorable à l'ignorance et à l'anarchie. Il n'y avait point de
communications d'idées, point de participation d'invention, point
d'harmonie d'intérêts ni de volontés, point d'unité d'action, de
conduite: en outre, tout moyen de répandre et de transmettre les idées
se réduisant _à la parole fugitive et limitée, à des écrits longs
d'exécution, dispendieux et rares_, il s'ensuivait empêchement de toute
instruction pour le présent, perte d'expérience de génération à
génération, instabilité, rétrogradation de lumières, et perpétuité de
chaos d'enfance.
Au contraire, dans l'état moderne, et surtout dans celui de l'Europe, de
grandes nations ayant contracté l'alliance d'un même langage, il s'est
établi de vastes communautés d'opinions; les esprits se sont rapprochés,
les coeurs se sont entendus; il y a eu accord de pensées, unité d'action:
ensuite _un art sacré_, _un don divin du génie_, _l'imprimerie_, ayant
fourni le moyen de répandre, de communiquer en un même instant une même
idée à des millions d'hommes, et de la fixer d'une manière durable, sans
que la puissance des tyrans pût l'arrêter ni l'anéantir, il s'est formé
une masse progressive d'instruction, une atmosphère croissante de
lumières, qui désormais assure solidement l'amélioration. Et cette
amélioration devient un effet nécessaire des lois de la nature; car, par
_la loi de la sensibilité_, l'homme tend aussi invinciblement à se
_rendre heureux_, que le _feu à monter_, que la _pierre_ à graviter, que
l'eau _à se niveler_. Son obstacle est son _ignorance_, qui l'égare dans
les moyens, qui le trompe sur les effets et les causes. À force
d'expérience il s'éclairera; à force d'erreurs il se redressera; il
deviendra sage et bon, _parce qu'il est de son intérêt de l'être_; et,
dans une nation, les idées se communiquant, des classes entières seront
instruites, et la science deviendra vulgaire; et tous les hommes
connaîtront quels sont les principes du bonheur individuel et de la
félicité publique; ils sauront quels sont leurs rapports, leurs droits,
leurs devoirs dans l'ordre social; ils apprendront à se garantir des
illusions de la cupidité; ils concevront que la _morale_ est une
_science physique_, composée, il est vrai, d'éléments compliqués dans
leur jeu, mais simples et invariables dans leur nature, parce qu'ils
sont les éléments mêmes de l'organisation de l'homme. Ils sentiront
qu'ils doivent être _modérés_ et _justes_, parce que là est l'avantage
et la sûreté de chacun; que vouloir jouir aux dépens d'autrui est un
faux calcul d'ignorance, parce que de là résultent des représailles, des
haines, des vengeances, et que l'improbité est l'effet constant de la
sottise.
«Les particuliers sentiront que le bonheur individuel est lié au bonheur
de la société;
«Les faibles, que, loin de se diviser d'intérêts, ils doivent s'unir,
parce que l'égalité fait leurs forces;
«Les riches, que la mesure des jouissances est bornée par la
constitution des organes, et que l'ennui suit la satiété;
«Le pauvre, que c'est dans l'emploi du temps et la paix du coeur que
consiste le plus haut degré du bonheur de l'homme.
«Et l'opinion publique atteignant les rois jusque sur leurs trônes, les
forcer de se contenir dans les bornes d'une autorité régulière.
«Le hasard même, servant les nations, leur donnera tantôt _des chefs
incapables, qui, par faiblesse, les laisseront devenir libres_; tantôt
_des chefs éclairés, qui, par vertu, les affranchiront_.
«Et alors qu'il existera sur la terre de _grands individus_, des _corps
de nations éclairées_ et _libres_, il arrivera à l'espèce ce qui arrive
à ses éléments: la communication des lumières d'une portion s'étendra de
proche en proche, et gagnera le tout. Par _la loi de l'imitation_,
_l'exemple d'un premier peuple sera suivi par les autres_; _ils
adopteront son esprit, ses lois_. Les despotes même, voyant qu'ils ne
peuvent plus maintenir leur pouvoir sans la justice et la bienfaisance,
adouciront leur régime par besoin, par rivalité; et la civilisation
deviendra générale.
«Et il s'établira de peuple à peuple _un équilibre de forces_, qui, les
contenant tous dans le respect de leurs droits réciproques, fera cesser
leurs barbares usages de guerre, et soumettra _à des voies civiles le
jugement de leurs contestations_; et l'espèce entière deviendra une
_grande société_, une même _famille_ gouvernée par un même esprit, par
de communes lois, et jouissant de toute la félicité dont la nature
humaine est capable.
«Ce grand travail sans doute sera long, parce qu'il faut qu'un même
mouvement se propage dans un corps immense; qu'un même levain assimile
une énorme masse de parties hétérogènes, mais enfin ce mouvement
s'opérera, et déja les présages de cet avenir se déclarent. Déja la
_grande société_, parcourant dans sa marche les mêmes phases que les
_sociétés partielles_, s'annonce pour tendre aux mêmes résultats.
Dissoute d'abord en toutes ses parties, elle a vu long-temps ses membres
sans cohésion; et l'isolement général des peuples forma _son premier âge
d'anarchie_ et _d'enfance_: partagée ensuite au hasard en sections
irrégulières d'États et de royaumes, elle a subi les fâcheux effets de
l'extrême _inégalité_ des richesses, des conditions; et l'_aristocratie
des grands empires_ a formé son _second âge_: puis, ces _grands
privilégiés_ se disputant la prédominance, elle a parcouru la période du
_choc_ des _factions_. Et maintenant les partis, las de leurs discordes,
sentant le besoin des lois, soupirent après l'époque de l'ordre et de la
paix. Qu'il se montre un _chef_ vertueux! qu'un _peuple puissant et
juste_ paraisse! et la terre l'élève au pouvoir suprême: la terre attend
un _peuple législateur_; elle le désire et l'appelle, et mon coeur
l'attend.....» Et tournant la tête du côté de l'occident..... «Oui,
continua-t-il, déja un bruit sourd frappe mon oreille: un cri de
_liberté_, prononcé sur des rives lointaines, a retenti dans l'ancien
continent. À ce cri, un murmure secret contre l'oppression s'élève chez
une grande nation; une inquiétude salutaire l'alarme sur sa situation;
elle s'interroge sur ce qu'elle est, sur ce qu'elle devrait être; et
surprise de sa faiblesse, elle recherche quels sont ses droits, ses
moyens; quelle a été la conduite de ses chefs..... Encore un jour, une
réflexion:..... et un mouvement immense va naître; un siècle nouveau va
s'ouvrir! siècle d'étonnement pour le vulgaire, de surprise et d'effroi
pour les tyrans, d'affranchissement pour un grand peuple, et d'espérance
pour toute la terre!»
CHAPITRE XIV.
Le grand obstacle au perfectionnement.
Le génie se tut.... Cependant, prévenu de noirs sentiments, mon esprit
demeura rebelle à la persuasion; mais craignant de le choquer par ma
résistance, je demeurai silencieux.... Après quelque intervalle, se
tournant vers moi et me fixant d'un regard perçant:..... Tu gardes le
silence, reprit-il, et ton coeur agite des pensées qu'il n'ose
produire!.... Interdit et troublé: «Ô Génie! lui dis-je, pardonne ma
faiblesse: sans doute ta bouche ne peut proférer que la vérité; mais ta
céleste intelligence en saisit les traits là où mes sens grossiers ne
voient que des nuages. J'en fais l'aveu: la conviction n'a point pénétré
dans mon ame, et j'ai craint que mon _doute_ ne te fût une offense.
«Et qu'a le _doute_, répondit-il, qui en fasse un crime? l'homme est-il
maître de sentir autrement qu'il n'est affecté?..... Si une vérité est
palpable et d'une pratique importante, plaignons celui qui la
méconnaît: sa peine naîtra de son aveuglement. Si elle est incertaine,
équivoque, comment lui trouver le caractère qu'elle n'a pas? Croire sans
évidence, sans démonstration, est un acte d'ignorance et de sottise: le
crédule se perd dans un dédale d'inconséquences; l'homme sensé examine,
discute, afin d'être d'accord dans ses opinions; et l'homme de bonne foi
supporte la contradiction, parce qu'elle seule fait naître l'évidence.
La violence est l'argument du mensonge; et imposer d'autorité une
croyance, est l'acte et l'indice d'un tyran.»
Enhardi par ces paroles: «Ô Génie, répondis-je, puisque ma raison est
libre, je m'efforce en vain d'accueillir l'espoir flatteur dont tu la
consoles: l'ame vertueuse et sensible se livre aisément aux rêves du
bonheur, mais sans cesse une réalité cruelle la réveille à la souffrance
et à la misère: plus je médite sur la nature de l'homme, plus j'examine
l'état présent des sociétés, moins un monde de sagesse et de félicité me
semble possible à réaliser. Je parcours de mes regards toute la face de
notre hémisphère: en aucun lieu je n'aperçois le germe, ou ne pressens
le mobile d'une heureuse révolution. L'Asie entière est ensevelie dans
les plus profondes ténèbres. Le Chinois, avili par le _despotisme_ du
_bambou_, aveuglé par la superstition astrologique, entravé par un code
immuable de gestes, par le vice radical d'une langue et surtout d'une
écriture mal construites, ne m'offre, dans sa civilisation avortée,
qu'un peuple automate. L'Indien, accablé de préjugés, enchaîné par les
liens sacrés de ses castes, végète dans une apathie incurable. Le
Tartare, errant ou fixé, toujours ignorant et féroce, vit dans la
barbarie de ses aïeux. L'Arabe, doué d'un génie heureux, perd sa force
et le fruit de sa vertu dans l'anarchie de ses tribus et la jalousie de
ses familles. L'Africain, dégradé de la condition d'homme, semble voué
sans retour à la servitude. Dans le nord, je ne vois que des serfs
avilis, que des peuples _troupeaux_, dont se jouent de grands
_propriétaires_. Partout l'ignorance, la tyrannie, la misère, ont frappé
de stupeur les nations; et les habitudes vicieuses, dépravant les sens
naturels, ont détruit jusqu'à l'instinct du bonheur et de la vérité: il
est vrai que dans quelques contrées de l'Europe, la raison a commencé de
prendre un premier essor; mais là même, les lumières des particuliers
sont-elles communes aux nations? L'habileté des gouvernements a-t-elle
tourné à l'avantage des peuples? Et ces peuples qui se disent policés,
ne sont-ils pas ceux qui, depuis trois siècles, remplissent la terre de
leurs injustices? ne sont-ce pas eux qui, sous des prétextes de
commerce, ont dévasté l'Inde, dépeuplé le nouveau continent, et
soumettent encore aujourd'hui l'Afrique au plus barbare des esclavages?
La liberté naîtra-t-elle du sein des tyrans, et la justice sera-t-elle
rendue par des mains spoliatrices et avares? Ô Génie! j'ai vu les pays
civilisés, et l'illusion de leur sagesse s'est dissipée devant mes
regards: j'ai vu les richesses entassées dans quelques mains, et la
multitude pauvre et dénuée: j'ai vu tous les droits, tous les pouvoirs
concentrés dans certaines _classes_, et la masse des peuples passive et
précaire: j'ai vu des _maisons de prince_, et point de _corps de
nation_; des intérêts de _gouvernement_, et point d'intérêt ni d'esprit
publics: j'ai vu que toute la science de ceux qui commandent consistait
à _opprimer prudemment_; et la servitude raffinée des peuples policés
m'a paru plus irremédiable.
«Un obstacle surtout, ô Génie! a profondément frappé ma pensée: en
portant mes regards sur le globe, je l'ai vu partagé en vingt systèmes
de cultes différents: chaque nation a reçu ou s'est fait des opinions
religieuses opposées; et chacune, s'attribuant exclusivement la vérité,
veut croire toute autre en erreur. Or si, comme il est de fait, dans
leur discordance, le grand nombre des hommes se trompe, et se trompe de
bonne foi, il s'ensuit que notre esprit se _persuade du mensonge comme
de la vérité_; et alors, quel moyen de l'éclairer? Comment dissiper le
préjugé qui d'abord a saisi l'esprit? Comment, surtout, écarter son
bandeau, quand le premier article de chaque croyance, le premier dogme
de toute religion, est la proscription absolue du _doute_,
_l'interdiction de l'examen_, _l'abnégation_ de son propre jugement? Que
fera la vérité pour être reconnue? Si elle s'offre avec les preuves du
raisonnement, l'homme pusillanime récuse sa conscience; si elle invoque
l'autorité des puissances célestes, l'homme préoccupé lui oppose une
autorité du même genre, et traite toute innovation de blasphème. Ainsi
l'homme, dans son aveuglement, rivant sur lui-même ses fers, s'est à
jamais livré sans défense au jeu de son ignorance et de ses passions.
Pour dissoudre des entraves si fatales, il faudrait un concours inouï
d'heureuses circonstances; il faudrait qu'une nation entière, guérie du
délire de la superstition, fût inaccessible aux impulsions du fanatisme;
qu'affranchi du joug d'une fausse doctrine, un peuple s'imposât lui-même
celui de la vraie morale et de la raison; qu'il fût à la fois _hardi_ et
_prudent_, instruit et docile; que chaque individu, connaissant ses
droits, n'en transgressât pas la limite; que le pauvre sût résister à la
séduction, le riche à l'avarice; qu'il se trouvât des chefs
désintéressés et justes; que les oppresseurs fussent saisis d'un esprit
de démence et de vertige; que le _peuple_, recouvrant ses pouvoirs,
sentît qu'il ne les peut exercer, et qu'il se constituât des organes;
que, créateur de ses magistrats, il sût à la fois les censurer et les
respecter; que, dans la réforme subite de toute une nation vivant
d'abus, chaque individu disloqué souffrît patiemment les privations et
le changement de ses habitudes; que cette nation enfin fût assez
courageuse pour conquérir sa liberté, assez instruite pour l'affermir,
assez puissante pour la défendre, assez généreuse pour la partager: et
tant de conditions pourront-elles jamais se rassembler? Et lorsqu'en ses
combinaisons infinies, le sort produirait enfin celle-là, en verrai-je
les jours fortunés? et ma cendre ne sera-t-elle pas dès long-temps
refroidie?»
À ces mots, ma poitrine oppressée se refusa à la parole.... Le Génie ne
me répondit point; mais j'entendis qu'il disait à voix basse: «Soutenons
l'espoir de cet homme; car si celui qui aime ses semblables se
décourage, que deviendront les nations? Et peut-être le passé n'est-il
que trop propre à flétrir le courage? Eh bien! anticipons le temps à
venir; dévoilons à la vertu le siècle étonnant près de naître, afin qu'à
la vue du but qu'elle désire, ranimée d'une nouvelle ardeur, elle
redouble l'effort qui doit l'y porter.»
CHAPITRE XV.
Le siècle nouveau.
À peine eut-il achevé ces mots, qu'un bruit immense s'éleva du côté de
l'occident; et, y tournant mes regards, j'aperçus à l'extrémité de la
Méditerranée, dans le domaine de l'une des nations de l'Europe, un
mouvement prodigieux; tel qu'au sein d'une vaste cité, lorsqu'une
sédition violente éclate de toutes parts, on voit un peuple innombrable
s'agiter et se répandre à flots dans les rues et les places publiques.
Et mon oreille, frappée de cris poussés jusqu'aux cieux, distingua par
intervalles ces phrases:
«Quel est donc ce prodige nouveau? quel est ce fléau cruel et
mystérieux? Nous sommes une nation nombreuse, et nous manquons de bras!
nous avons un sol excellent, et nous manquons de denrées! nous sommes
actifs, laborieux, et nous vivons dans l'indigence! nous payons des
tributs énormes, et l'on nous dit qu'ils ne suffisent pas! nous sommes
en paix au dehors, et nos personnes et nos biens ne sont pas en sûreté
au dedans! Quel est donc l'ennemi caché qui nous dévore?»
Et des voix parties du sein de la multitude répondirent: Élevez un
étendard distinctif autour duquel se rassemblent tous ceux qui, par
d'utiles travaux, entretiennent et nourrissent la société, et vous
connaîtrez l'ennemi qui vous ronge.»
Et, l'étendard ayant été levé, cette nation se trouva tout à coup
partagée en _deux corps inégaux_, et d'un aspect contrastant: _l'un
innombrable_ et presque _total_, offrait, dans la pauvreté générale des
vêtements et l'air maigre et hâlé des visages, les indices de la misère
et du travail; l'autre, _petit groupe_, _fraction_ insensible,
présentait, dans la richesse des habits chamarrés d'or et d'argent, et,
dans l'embonpoint des visages, les symptômes du loisir et de
l'abondance.
Et, considérant ces hommes plus attentivement, je reconnus que le _grand
corps_ était composé de laboureurs, d'artisans, de marchands, de toutes
les professions laborieuses et studieuses utiles à la société, et que,
dans le _petit groupe_, il ne se trouvait que des ministres du culte de
tout grade (moines et prêtres), que des gens de finance, d'armoirie, de
livrée, des chefs militaires et autres salariés du gouvernement.
Et ces deux corps en présence, front à front, s'étant considérés avec
étonnement, je vis, d'un côté, naître la colère et l'indignation; de
l'autre, un mouvement d'effroi; et le _grand corps_ dit au _plus
petit_:
«Pourquoi êtes-vous séparés de nous? N'êtes-vous donc pas de notre
nombre?»
«Non, répondit le groupe: vous êtes le _peuple_; nous autres, nous
sommes un corps distinct, _une classe privilégiée_, qui avons nos lois,
nos usages, nos droits à parts.»
LE PEUPLE.
Et de quel travail viviez-vous dans notre société?
LE PRIVILÉGIÉS.
Nous ne sommes pas faits pour travailler.
LE PEUPLE.
Comment avez-vous donc acquis tant de richesses?
LE PRIVILÉGIÉS.
En prenant le soin de vous gouverner.
LE PEUPLE.