son discours; assailli d'une foule d'idées, qui en choquant mes
habitudes captivaient cependant ma raison, je demeurai absorbé dans un
profond silence... Mais tandis que, d'un air triste et rêveur, je tenais
les yeux fixés sur l'Asie, soudain du côté du nord, aux rives de la _mer
Noire_ et dans les champs de la _Krimée_, des tourbillons de fumée et de
flammes attirèrent mon attention: ils semblaient s'élever à la fois de
toutes les parties de la presqu'île: puis, ayant passé par l'isthme dans
le continent, ils coururent, comme chassés d'un vent d'ouest, le long du
lac fangeux d'_Azof_, et furent se perdre dans les plaines herbageuses
du Kouban; et considérant de plus près la marche de ces tourbillons, je
m'aperçus qu'ils étaient précédés ou suivis de pelotons d'êtres
mouvants, qui, tels que des fourmis ou des sauterelles troublées par le
pied d'un passant, s'agitaient avec vivacité: quelquefois ces pelotons
semblaient marcher les uns vers les autres et se heurter; puis, après le
choc, il en restait plusieurs sans mouvement..... Et tandis qu'inquiet
de tout ce spectacle, je m'efforçais de distinguer les objets:--Vois-tu,
me dit le Génie, ces feux qui courent sur la terre, et comprends-tu
leurs effets et leurs causes?--Ô Génie! répondis-je, je vois des
colonnes de flammes et de fumée, et comme des insectes qui les
accompagnent; mais quand déja je saisis à peine les masses des villes et
des monuments, comment pourrais-je discerner de si petites créatures?
seulement on dirait que ces insectes simulent des combats; car ils vont,
viennent, se choquent, se poursuivent.--Ils ne les simulent pas, dit le
Génie, ils les réalisent.--Et quels sont, repris-je, ces animalcules
insensés qui se détruisent? ne périront-ils pas assez tôt, eux qui né
vivent qu'un jour?..... Alors le Génie me touchant encore une fois la
vue et l'ouïe: _Vois_, me dit-il, _et entends_.--Aussitôt, dirigeant mes
yeux sur les mêmes objets: Ah! malheureux, m'écriai-je, saisi de
douleur, ces colonnes de feux! ces insectes! ô Génie! ce sont les
hommes, ce sont les ravages de la guerre!...... Ils partent des villes
et des hameaux, ces torrents de flammes! Je vois les cavaliers qui les
allument, et qui, le sabre à la main, se répandent dans les campagnes;
devant eux fuient des troupes éperdues d'enfants, de femmes, de
vieillards; j'aperçois d'autres cavaliers qui, la lance sur l'épaule,
les accompagnent et les guident. Je reconnais même à leurs chevaux en
laisse, à leurs _kalpaks_, à leur touffe de cheveux, que ce sont des
_Tartares_; et sans doute ceux qui les poursuivent, coiffés d'un chapeau
triangulaire et vêtus d'uniformes verts, sont des _Moscovites_. Ah! je
le comprends, la guerre vient de se rallumer entre l'empire des _tsars_
et celui des _sultans_.--«Non, pas encore, répliqua le Génie. Ce n'est
qu'un préliminaire. Ces Tartares ont été et seraient encore des voisins
incommodes, on s'en débarrasse; leur pays est d'une grande convenance,
on s'en arrondit; et pour prélude d'une autre révolution, le trône des
_Guérais_ est détruit.»
Et en effet, je vis les étendards russes flotter sur la Krimée; et leur
pavillon se déploya bientôt sur l'_Euxin_.
Cependant aux cris des Tartares fugitifs, l'empire des Musulmans s'émut.
«On chasse nos frères, s'écrièrent les enfants de Mahomet: on outrage le
peuple du Prophète! des infidèles occupent une terre consacrée, et
profanent les temples de l'Islamisme. Armons-nous; courons aux combats
pour venger la gloire de Dieu et notre propre cause.»
Et un mouvement général de guerre s'établit dans les deux empires. De
toutes parts on assembla des hommes armés, des provisions, des
munitions, et tout l'appareil meurtrier des combats fut déployé; et,
chez les deux nations, les temples, assiégés d'un peuple immense,
m'offrirent un spectacle qui fixa mon attention. D'un côté, les
Musulmans assemblés devant leurs mosquées, se lavaient les mains, les
pieds, se taillaient les ongles, se peignaient la barbe; puis étendant
par terre des tapis, et se tournant vers le midi, les bras tantôt
ouverts et tantôt croisés, ils faisaient des génuflexions et des
prostrations; et dans le souvenir des revers essuyés pendant leur
dernière guerre, ils s'écriaient: «Dieu clément, Dieu miséricordieux!
as-tu donc abandonné ton peuple fidèle? Toi qui a promis au Prophète
l'empire des nations et signalé ta religion par tant de triomphes,
comment livres-tu les _vrais croyants_ aux armes des infidèles?» et les
_Imans_ et les _Santons_ disaient au peuple: «C'est le châtiment de vos
péchés. Vous mangez du porc, vous buvez du vin; vous touchez les choses
immondes: Dieu vous a punis. Faites pénitence, purifiez-vous, dites la
_profession de foi_[22], jeûnez de l'aurore au coucher, donnez la dîme
de vos biens aux mosquées, allez à la Mekke, et Dieu vous rendra la
victoire.» Et le peuple, reprenant courage, jetait de grands cris: Il
n'y a qu'un Dieu, dit-il saisi de fureur, et Mahomet est son prophète:
anathème à quiconque ne croit pas!....
«Dieu de bonté, accorde-nous d'exterminer ces chrétiens: c'est pour ta
gloire que nous combattons, et notre mort est un martyre pour ton
nom.»--Et alors, offrant des victimes, ils se préparèrent aux combats.
D'autre part, les Russes, à genoux, s'écriaient: «Rendons graces à Dieu,
et célébrons sa puissance; il a fortifié notre bras pour humilier ses
ennemis. Dieu _bienfaisant_, exauce nos prières: pour te plaire, nous
passerons trois jours sans manger ni viande ni oeufs. Accorde-nous
d'exterminer ces Mahométans impies, et de renverser leur empire; nous te
donnerons la dîme des dépouilles, et nous t'élèverons de nouveaux
temples.» Et les prêtres remplirent les églises de nuages de fumée, et
dirent au peuple: «Nous prions pour vous, et Dieu agrée notre encens et
bénit vos armes. Continuez de jeûner et de combattre; dites-nous vos
fautes secrètes; donnez vos biens à l'église: nous vous absoudrons de
vos péchés, et vous mourrez en état de grace.» Et ils jetaient de l'eau
sur le peuple, lui distribuaient des petits os de morts pour servir
d'amulettes et de talismans; et le peuple ne respirait que guerre et
combats.
Frappé de ce tableau contrastant des mêmes passions, et m'affligeant de
leurs suites funestes, je méditais sur la difficulté qu'il y avait pour
le juge commun d'accorder des demandes si contraires, lorsque le Génie
saisi d'un mouvement de colère s'écria avec véhémence:
«Quels accents de démence frappent mon oreille? quel délire aveugle et
pervers trouble l'esprit des nations? Prières sacriléges, retombez sur
la terre! et vous, Cieux, repoussez des voeux homicides, des actions de
graces impies! Mortels insensés? est-ce donc ainsi que vous révérez la
Divinité! Dites! comment celui que vous appelez votre père commun
doit-il recevoir l'hommage de ses enfants qui s'égorgent? Vainqueurs! de
quel oeil doit-il voir vos bras fumants du sang qu'il a créé? Et vous,
vaincus! qu'espérez-vous de ces gémissements inutiles? Dieu a-t-il donc
le coeur d'un mortel, pour avoir des passions changeantes? est-il, comme
vous, agité par la vengeance ou la compassion, par la fureur ou le
repentir? Ô quelles idées basses ils ont conçues du plus élevé des
êtres! À les entendre, il semblerait que, bizarre et capricieux, _Dieu_
se fâche ou s'apaise comme un homme; que tour à tour il aime ou il hait;
qu'il bat ou qu'il caresse; que, faible ou méchant, il couve sa haine;
que, contradictoire et perfide, il tend des piéges pour y faire tomber;
qu'il punit le mal qu'il permet; qu'il prévoit le crime sans l'empêcher;
que, juge partial, on le corrompt par des offrandes; que, despote
imprudent, il fait des lois qu'ensuite il revoque; que, tyran farouche,
il ôte ou donne ses graces sans raison, et ne sefléchit qu'à force de
bassesses... Ah! c'est maintenant que j'ai reconnu le mensonge de
l'homme! En voyant le tableau qu'il a tracé de la Divinité, je me suis
dit: Non, non, ce n'est point _Dieu qui a fait l'homme à son image,
c'est l'homme qui a figuré Dieu sur la sienne_; il lui a donné son
esprit, l'a revêtu de ses penchants, lui a prêté ses jugements..... Et
lorsqu'en ce mélange il s'est surpris contradictoire à ses propres
principes, affectant une humilité hypocrite, il a taxé d'impuissance sa
raison, et nommé _mystère de Dieu_ les absurdités de son entendement.
«Il a dit: Dieu est _immuable_, et il lui a adressé des voeux pour le
_changer_. Il l'a dit _incompréhensible_, et il l'a sans cesse
interprété.
«Il s'est élevé sur la terre des _imposteurs_ qui se sont dits
_confidents de Dieu_, et qui, s'érigeant en docteurs des peuples, ont
ouvert des voies de mensonge et d'iniquité: ils ont attaché des mérites
à des pratiques indifférentes ou ridicules; ils ont érigé en vertu de
prendre certaines postures, de prononcer certaines paroles, d'articuler
de certains noms; ils ont transformé en délit, de manger de certaines
viandes, de boire certaines liqueurs à tels jours plutôt qu'à tels
autres. C'est le juif qui mourrait plutôt que de _travailler un jour de
sabbat_; c'est le Perse qui se laisserait suffoquer avant de _souffler
le feu_ de son _haleine_; c'est l'Indien qui place la suprême perfection
à se _frotter_ de _fiente_ de _vache_, et à _prononcer_ mystérieusement
_Aûm_; c'est le musulman qui croit avoir tout réparé en se lavant la
tête et les bras, et qui dispute, le sabre à la main, s'il faut
_commencer_ par le _coude_ ou par _le bout des doigts_; c'est le
chrétien qui se croirait damné s'il mangeait de la graisse au lieu de
lait ou de beurre. Ô doctrines sublimes et vraiment célestes! ô morales
parfaites et dignes du martyre et de l'apostolat! je passerai les mers
pour enseigner ces lois admirables aux peuples sauvages, aux nations
reculées; je leur dirai: _Enfants de la nature! jusques à quand
marcherez-vous dans le sentier de l'ignorance?_ Jusques à quand
méconnaîtrez-vous les vrais principes de la morale et de la religion?
Venez en chercher les leçons chez les peuples pieux et savants, dans des
pays civilisés; ils vous apprendront comment, pour plaire à Dieu, il
faut, en certains mois de l'année, languir de soif et de faim tout le
jour; comment on peut verser le sang de son prochain, et s'en purifier
en faisant une profession de foi et une ablution méthodique; comment on
peut lui dérober son bien, et s'en absoudre en le partageant avec
certains hommes qui se vouent à le dévorer.
«_Pouvoir souverain et caché de l'univers! moteur mystérieux de la
nature! ame universelle des êtres!_ toi que, sous tant de noms divers,
les mortels ignorent et révèrent; _être incompréhensible_, _infini_;
DIEU qui, dans l'immensité des cieux, diriges la marche des mondes, et
peuples les abîmes de l'espace de millions de soleils tourbillonnants,
dis, que paraissent à tes yeux ces insectes humains que déja ma vue perd
sur la terre! Quand tu t'occupes à guider les astres dans leurs orbites,
que sont pour toi les vermisseaux qui s'agitent sur la poussière?
Qu'importent à ton immensité leurs distinctions de partis, de sectes? et
que te font les subtilités dont se tourmente leur folie?
«Et vous, hommes crédules, montrez-moi l'efficacité de vos pratiques!
Depuis tant de siècles que vous les suivez ou les altérez, qu'ont changé
vos _recettes_ aux lois de la nature? Le soleil en a-t-il plus lui? le
cours des saisons est-il autre? la terre en est-elle plus féconde? les
peuples sont-ils plus heureux? Si Dieu est bon, comment se plaît-il à
vos pénitences? S'il est infini, qu'ajoutent vos hommages à sa gloire?
Si ses décrets ont tout prévu, vos prières en changent-elles l'arrêt?
Répondez, hommes inconséquents!
«Vous, vainqueurs, qui dites servir Dieu, a-t-il donc besoin de votre
aide? S'il veut punir, n'a-t-il pas en main les tremblements, les
volcans, la foudre? et le Dieu clément ne sait-il corriger qu'en
exterminant?
«Vous, musulmans, si Dieu vous châtie pour le viol des _cinq_ préceptes,
comment élève-t-il les Francs qui s'en rient? Si c'est par le _Qôran_
qu'il régit la terre, sur quels principes jugea-t-il les nations avant
le prophète, tant de peuples qui buvaient du vin, mangeaient du porc,
n'allaient point à la _Mekke_, à qui cependant il fut donné d'élever des
empires puissants? Comment jugea-t-il les _Sabéens_ de _Ninive_ et de
_Babylone_; le _Perse_, _adorateur du feu_; le _Grec_, le _Romain,
idolâtres_; les _anciens royaumes du Nil_, et vos propres aïeux _Arabes
et Tartares_? Comment juge-t-il encore maintenant tant de nations qui
méconnaissent ou ignorent votre culte, les nombreuses castes des
Indiens, le vaste empire des Chinois, les noires tribus de l'Afrique,
les insulaires de l'Océan, les peuplades de l'Amérique?
«Hommes présomptueux et ignorants, qui vous arrogez à vous seuls la
terre! si Dieu rassemblait à la fois toutes les générations passées et
présentes, que seraient, dans leur océan, ces sectes soi-disant
universelles du chrétien et du musulman? Quels seraient les jugements de
sa justice égale et commune sur l'universalité réelle des humains? C'est
là que votre esprit s'égare en systèmes incohérents, et c'est là que la
vérité brille avec évidence; c'est là que se manifestent les lois
puissantes et simples de la nature et de la raison: lois d'un _moteur
commun, général_; d'un Dieu impartial et juste, qui, pour pleuvoir sur
un pays, ne demande point quel est son prophète; qui fait luire
également son soleil sur toutes les races des hommes, sur le _blanc_;
comme sur le _noir_, sur le juif, sur le musulman, sur le chrétien, et
sur l'idolâtre; qui fait prospérer, les moissons là où des mains
soigneuses les cultivent; qui multiplie toute nation chez qui régnent
l'industrie et l'ordre; qui fait prospérer tout empire où la justice est
pratiquée, où l'homme puissant est lié par les lois, où le pauvre est
protégé par elles, où le faible vit en sûreté, où chacun enfin jouit des
droits qu'il tient de la _nature_ et d'un _contrat_ dressé avec équité.
«Voilà par quels principes sont jugés les peuples! voilà la vraie
religion qui régit le sort des empires, et qui, de vous-mêmes, Ottomans,
n'a cessé de faire la destinée! Interrogez vos ancêtres! demandez-leur
par quels moyens ils élevèrent leur fortune, alors qu'_idolâtres_, peu
nombreux et pauvres, ils vinrent des déserts tartares camper dans ces
riches contrées; demandez si ce fut par l'islamisme, jusque-là méconnu
par eux, qu'ils vainquirent les Grecs, les Arabes, ou si ce fut par le
courage, la prudence, la modération, l'esprit d'union, vraies
_puissances_ de l'_état social_. Alors le sultan lui-même rendait la
justice et veillait à la discipline; alors étaient punis le juge
prévaricateur, le gouverneur concussionnaire, et la multitude vivait
dans l'aisance: le cultivateur était garanti des rapines du janissaire,
et les campagnes prospéraient; les routes publiques étaient assurées,
et le commerce répandait l'abondance. Vous étiez des brigands ligués,
mais entre vous, vous étiez justes: vous subjuguiez les peuplés, mais
vous ne les opprimiez pas. Vexés par leurs princes, ils préféraient
d'être vos tributaires. Que m'importe, disait le chrétien, _que mon
maître aime ou brise les images, pourvu qu'il me rende justice? Dieu
jugera sa doctrine aux cieux._
«Vous étiez sobres et endurcis; vos ennemis étaient énervés et lâches:
vous étiez savants dans l'art des combats; vos ennemis en avaient perdu
les principes: vos chefs étaient expérimentés, vos soldats aguerris,
dociles: le butin excitait l'ardeur; la bravoure était récompensée; la
lâcheté, l'indiscipline punies; et tous les ressorts du coeur humain
étaient en activité: ainsi vous vainquîtes cent nations, et d'une foule
de royaumes conquis vous fondâtes un immense empire.
«Mais d'autres moeurs ont succédé; et dans les revers qui les
accompagnent, ce sont encore les lois de la nature qui agissent. Après
avoir dévoré vos ennemis, votre cupidité, toujours allumée, a réagi sur
son propre foyer; et, concentrée dans votre sein, elle vous a dévorés
vous-mêmes. Devenus riches, vous vous êtes divisés pour le partage et la
jouissance; et le désordre s'est introduit dans toutes les classes de
votre société. Le sultan, enivré de sa grandeur, a méconnu l'objet de
ses fonctions; et tous les vices du pouvoir arbitraire se sont
développés. Ne rencontrant jamais d'obstacles à ses goûts, il est devenu
un être dépravé; homme faible et orgueilleux, il a repoussé de lui le
peuple, et la voix du peuple ne l'a plus instruit et guidé. Ignorant, et
pourtant flatté, il a négligé toute instruction, toute étude, et il est
tombé dans l'incapacité; devenu inepte aux affaires, il en a jeté le
fardeau sur des mercenaires, et les mercenaires l'ont trompé. Pour
satisfaire leurs propres passions, ils ont stimulé, étendu les siennes;
ils ont agrandi ses besoins, et son luxe énorme a tout consumé; il ne
lui a plus suffi de la table frugale, des vêtements modestes, de
l'habitation simple de ses aïeux; pour satisfaire à son faste, il a
fallu épuiser la mer et la terre; faire venir du pôle les plus rares
fourrures; de l'équateur, les plus chers tissus; il a dévoré, dans un
mets, l'impôt d'une ville; dans l'entretien d'un jour, le revenu d'une
province. Il s'est investi d'une armée de femmes, d'eunuques, de
satellites. On lui a dit que la vertu des rois était la libéralité, la
magnificence; et les trésors des peuples ont été livrés aux mains des
adulateurs. À l'imitation du maître, les esclaves ont aussi voulu avoir
des maisons superbes, des meubles d'un travail exquis, des tapis brodés
à grands frais, des vases d'or et d'argent pour les plus vils usages, et
toutes les richesses de l'empire se sont englouties dans le _Seraï_.
«Pour suffire à ce luxe effréné, les _esclaves_ et les _femmes_ ont
vendu leur crédit, et la vénalité a introduit une dépravation générale:
ils ont vendu la faveur suprême au visir, et le visir a vendu l'empire.
Ils ont vendu la loi au cadi, et le cadi a vendu la justice. Ils ont
vendu au prêtre l'autel, et le prêtre a vendu les cieux; et l'or
conduisant à tout, l'on a tout fait pour obtenir l'or: pour l'or, l'ami
a trahi son ami; l'enfant, son père; le serviteur, son maître; la femme,
son honneur; le marchand, sa conscience; et il n'y a plus eu dans l'État
ni bonne foi, ni moeurs, ni concorde, ni force.
«Et le pacha, qui a payé le gouvernement de sa province, l'a considérée
comme une ferme, et il y a exercé toute concussion. À son tour, il a
vendu la perception des impôts, le commandement des troupes,
l'administration des villages; et comme tout emploi _a été passager_, la
rapine, répandue de grade en grade, a été hâtive et précipitée. Le
douanier a rançonné le marchand, et le négoce s'est anéanti; l'aga a
dépouillé le cultivateur, et la culture s'est amoindrie. Dépourvu
d'avances, le laboureur n'a pu ensemencer: l'impôt est survenu, il n'a
pu payer; on l'a menacé _du bâton_, il a emprunté; le numéraire, faute
de sûreté, s'est trouvé caché; l'_intérêt_ a été énorme, et l'usure du
riche a aggravé la misère de l'ouvrier.
«Et des accidents de saison, des sécheresses excessives ayant fait
manquer les récoltes, le gouvernement n'a fait pour l'impôt ni délai ni
grace; et la détresse s'appesantissant sur un village, une partie de ses
habitants a fui dans les villes; et leur charge, reversée sur ceux qui
ont demeuré, a consommé leur ruine, et le pays s'est dépeuplé.
«Et il est arrivé que, poussés à bout par la tyrannie et l'outrage, des
villages se sont révoltés; et le pacha s'en est réjoui: il leur a fait
la guerre, il a pris d'assaut leurs maisons, pillé leurs meubles, enlevé
leurs animaux; et quand la terre a demeuré déserte, _que m'importe_?
a-t-il dit, _je m'en vais demain_.
«Et la terre manquant de bras, les eaux du ciel ou des torrents débordés
ont séjourné en marécages; et, sous ce climat chaud, leurs exhalaisons
putrides ont causé des épidémies, des pestes, des maladies de toute
espèce; et il s'en est suivi un surcroît de dépopulation, de pénurie et
de ruine.
«Oh, qui dénombrera tous les maux de ce règne tyrannique!
«Tantôt les pachas se font la guerre, et, pour leurs querelles
personnelles, les provinces d'un État identique sont dévastées. Tantôt,
redoutant leurs maîtres, ils tendent à l'indépendance, et attirent sur
leurs sujets les châtiments de leur révolte. Tantôt, redoutant ces
sujets, ils appellent et soudoient des étrangers, et, pour se les
affider, ils leur permettent tout brigandage. En un lieu, ils intentent
un procès à un homme riche, et le dépouillent sur un faux prétexte; en
un autre, ils apostent de faux témoins, et imposent une contribution
pour un délit imaginaire: partout ils excitent la haine des sectes,
provoquent leurs délations pour en retirer des _avanies_; ils extorquent
les biens, frappent les personnes; et quand leur avarice imprudente a
entassé en un monceau toutes les richesses d'un pays, le gouvernement,
par une perfidie exécrable, feignant de venger le peuple opprimé, attire
à lui sa dépouille dans celle du coupable, et verse inutilement le sang
pour un crime dont il est complice.
«Ô scélérats, monarques ou ministres, qui vous jouez de la vie et des
biens du peuple! est-ce vous qui avez donné le souffle à l'homme, pour
le lui ôter? est-ce, vous qui faites naître les produits de la terre,
pour les dissiper? fatiguez-vous à sillonner le champ? endurez-vous
l'ardeur du soleil et le tourment de la soif, à couper la moisson, à
battre la gerbe? veillez-vous à la rosée nocturne comme le pasteur?
traversez-vous les déserts comme le marchand? Ah! en voyant la cruauté
et l'orgueil des puissants, j'ai été transporté d'indignation, et j'ai
dit, dans ma colère: Eh quoi, il ne s'élèvera pas sur la terre des
hommes qui vengent les peuples et punissent les tyrans! Un petit nombre
de brigands dévorent la multitude, et la multitude se laisse dévorer! Ô
peuples avilis! connaissez vos droits! _Toute autorité vient de vous_,
toute puissance _est_ la _vôtre_. Vainement les rois vous commandent de
_par Dieu_ et de par _leur lance_, soldats, restez immobiles: puisque
Dieu _soutient_ le _sultan_, votre secours est inutile; puisque son épée
lui suffit, il n'a pas besoin de la vôtre: voyons ce qu'il peut par
lui-même.... Les soldats ont baissé les armes; et voilà les _maîtres du
monde_ faibles comme le dernier de _leurs sujets_! Peuples! sachez donc
que ceux qui vous gouvernent sont vos _chefs_ et non pas vos _maîtres_,
vos _préposés_ et non pas vos _propriétaires_, qu'ils n'ont d'autorité
_sur vous_ que par _vous_ et _pour votre_ avantage; que vos richesses
sont _à vous_, et qu'ils vous en sont _comptables_; que rois ou sujets,
Dieu a fait tous les hommes _égaux_, et que nul des mortels n'a droit
d'opprimer son semblable.
«Mais cette nation et ses chefs ont méconnu ces vérités saintes..... Eh
bien! ils subiront les conséquences de leur aveuglement..... L'arrêt en
est porté; le jour approche où ce colosse de puissance, brisé,
s'écroulera sous sa propre masse: oui, j'en jure par les _ruines de tant
d'empires détruits_! _l'empire du Croissant_ subira le sort des États
dont il a imité le régime. Un peuple étranger chassera les sultans de
leur métropole; le _trône d'Orkhan sera renversé_, _le dernier rejeton
de sa race sera retranché_, et la horde des _Oguzians_, privée de chef,
se dispersera comme celle des _Nogais_: dans cette dissolution, les
peuples de l'empire, déliés du joug qui les rassemblait, reprendront
leurs anciennes distinctions, et une anarchie générale surviendra comme
il est arrivé dans l'empire des _Sophis_, jusqu'à ce qu'il s'élève chez
l'Arabe, l'Arménien ou le Grec, des législateurs qui recomposent de
nouveaux États.... Oh! s'il se trouvait sur la terre des hommes profonds
et hardis! quels éléments de grandeur et de gloire!..... Mais déja
l'heure du destin sonne. Le cri de la guerre frappe mon oreille, et la
catastrophe va commencer. Vainement le sultan oppose ses armées; ses
guerriers ignorants sont battus, dispersés: vainement il appelle ses
_sujets_; les coeurs sont glacés; les sujets répondent; _Cela est écrit_;
et _qu'importe qui soit notre maître_? _nous ne pouvons perdre à
changer_. Vainement les vrais croyants invoquent les cieux et le
Prophète: le Prophète est mort, et les cieux, sans pitié, répondent:
«Cessez de nous invoquer; vous avez fait vos maux, guérissez-les
vous-même. La nature a établi des lois, c'est à vous de les pratiquer:
observez, raisonnez, profitez de l'expérience. C'est la folie de l'homme
qui le perd, c'est à sa sagesse de le sauver. Les peuples sont
ignorants, qu'ils s'instruisent; leurs chefs sont pervers, qu'ils se
corrigent et s'améliorent;» car tel est l'arrêt de la _nature_: _Puisque
les maux des sociétés viennent de la cupidité et de l'ignorance_, _les
hommes ne cesseront d'être tourmentés qu'ils_ ne soient _éclairés_ et
_sages_; qu'ils ne pratiquent l'art _de la justice_, fondé sur la
_connaissance_ de leurs rapports et des lois de leur organisation.»
CHAPITRE XIII.
L'espèce humaine s'améliorera-t-elle?