Dans l'enfance des nations, quand les hommes vivaient encore dans les

forêts, soumis tous aux mêmes besoins, doués tous des mêmes facultés,

ils étaient tous presque égaux en forces; et cette égalité fut une

circonstance féconde et avantageuse dans la composition des sociétés:

par elle, chaque individu se trouvant indépendant de tout autre, nul ne

fut l'esclave d'autrui, nul n'avait l'idée d'être maître. L'homme novice

ne connaissait ni servitude ni tyrannie; muni de moyens suffisants à son

être, il n'imaginait pas d'en emprunter d'étrangers. Ne devant rien,

n'exigeant rien, il jugeait des droits d'autrui par les siens, et il se

faisait des idées exactes de justice: ignorant d'ailleurs l'art des

jouissances, il ne savait produire que le nécessaire; et faute de

superflu, la cupidité restait assoupie: que si elle osait s'éveiller,

l'homme, attaqué dans ses vrais besoins, lui résistait avec énergie, et

la seule opinion de cette résistance entretenait un heureux équilibre.

Ainsi, l'_égalité originelle_, à défaut de _convention_, maintenait la

_liberté_ des personnes, la _sûreté_ des propriétés, et produisait les

bonnes moeurs et l'ordre. Chacun travaillait par soi et pour soi; et le

_coeur_ de _l'homme, occupé, n'errait point en désirs coupables_. L'homme

avait peu de jouissances, mais ses besoins étaient satisfaits; et comme

la nature indulgente les fit moins étendus que ses forces, le travail de

ses mains produisit bientôt l'abondance; l'abondance, la population: les

arts se développèrent, les cultures s'étendirent, et la terre, couverte

de nombreux habitants, se partagea en divers domaines.

Alors que les rapports des hommes se furent compliqués, l'ordre

intérieur des sociétés devint plus difficile à maintenir. Le temps et

l'industrie ayant fait naître les richesses, la cupidité devint plus

active; et parce que l'égalité, facile entre les individus, ne put

subsister entre les familles, l'équilibre naturel fut rompu: il fallut y

suppléer par un équilibre factice; il fallut préposer des chefs, établir

des lois, et, dans l'inexpérience primitive, il dut arriver

qu'occasionées par la cupidité, elles en prirent le caractère; mais

diverses circonstances concoururent à tempérer le désordre, et à faire

aux gouvernements une nécessité d'être justes.

En effet, les États, d'abord faibles, ayant à redouter des ennemis

extérieurs, il devint important aux chefs de ne pas opprimer les sujets:

en diminuant l'_intérêt_ des citoyens à leurs gouvernement, ils eussent

diminué leurs _moyens_ de _résistance_, ils eussent facilité les

invasions étrangères, et, pour des jouissances superflues, compromis

leur propre existence.

À l'intérieur, le caractère des peuples repoussait la tyrannie. Les

hommes avaient contracté de trop longues habitudes d'indépendance; ils

avaient trop peu de besoins et un sentiment trop présent de leurs

propres forces.

Les États étant resserrés, il était difficile de diviser les citoyens

pour les opprimer les uns par les autres: ils se communiquaient trop

aisément, et leurs intérêts étaient trop clairs et trop simples.

D'ailleurs, tout homme étant propriétaire et cultivateur, nul n'avait

besoin de se vendre, et le despote n'eût point trouvé de mercenaires.

Si donc il s'élevait des dissensions, c'était de famille à famille, de

faction à faction, et les intérêts étaient toujours communs à un grand

nombre; les troubles en étaient sans doute plus vifs, mais la crainte

des étrangers apaisait les discordes: si l'oppression d'un parti

s'établissait, la terre étant ouverte, et les hommes, encore simples,

rencontrant partout les mêmes avantages, le parti accablé émigrait, et

portait ailleurs son indépendance.

Les anciens États jouissaient donc en eux-mêmes de moyens nombreux de

prospérité et de puissance: de ce que chaque homme trouvait son

bien-être dans la constitution de son pays, il prenait un vif intérêt à

sa conservation; si un étranger l'attaquait, ayant à défendre son champ,

sa maison, il portait aux combats la passion d'une cause personnelle, et

le dévouement pour soi-même occasionait le dévouement pour la patrie.

De ce que toute action utile au public attirait son estime et sa

reconnaissance, chacun s'empressait d'être utile, et l'_amour-propre_

multipliait les talents et les vertus civiles.

De ce que tout citoyen contribuait également de ses biens et de sa

personne, les armées et les fonds étaient inépuisables, et les nations

déployaient des masses imposantes de forces.

De ce que la terre était libre et sa possession sûre et facile, chacun

était propriétaire; et la division des propriétés conservait les moeurs

en rendant le luxe impossible.

De ce que chacun cultivait pour lui-même, la culture était plus active,

les denrées plus abondantes, et la richesse particulière faisait

l'opulence publique.

De ce que l'abondance des denrées rendait la subsistance facile, la

population fut rapide et nombreuse, et les États atteignirent en peu de

temps le terme de leur plénitude.

De ce qu'il y eut plus de production que de consommation, le besoin du

commerce naquit, et il se fit, de peuple à peuple, des échanges qui

augmentèrent leur activité et leurs jouissances réciproques.

Enfin, de ce que certains lieux, à certaines époques, réunirent

l'avantage d'être bien gouvernés à celui d'être placés sur la route de

la plus active circulation, ils devinrent des entrepôts florissants de

commerce et des siéges puissants de domination. Et sur les rives du Nil

et de la Méditerranée, du Tigre et de l'Euphrate, les richesses de

l'Inde et de l'Europe, entassées, élevèrent successivement la splendeur

de cent métropoles.

Et les peuples, devenus riches, appliquèrent le superflu de leurs moyens

à des travaux d'utilité commune et publique; et ce fut là, dans chaque

État, l'époque de ces ouvrages dont la magnificence étonne l'esprit; de

ces puits de Tyr, de ces digues de l'Euphrate, de ces conduits

souterrains de la Médie[21], de ces forteresses du désert, de ces

aqueducs de Palmyre, de ces temples, de ces portiques.... Et ces travaux

purent être immenses sans accabler les nations, parce qu'ils furent le

produit d'un concours égal et commun des forces d'individus passionnés

et libres.

Ainsi, les anciens États prospérèrent, parce que les institutions

sociales y furent conformes aux véritables lois de la _nature_, et parce

que les hommes, y jouissant de la _liberté_ et de la _sûreté_ de leurs

_personnes_ et de leurs _propriétés_, purent déployer toute l'étendue de

leurs facultés, toute l'énergie de l'amour de soi-même.

CHAPITRE XI.

Causes générales des révolutions et de la ruine des anciens états.

Cependant la cupidité avait suscité entre les hommes une lutte constante

et universelle qui, portant sans cesse les individus et les sociétés à

des invasions réciproques, occasiona des révolutions successives et une

agitation renaissante.

Et d'abord, dans l'état sauvage et barbare des premiers humains, cette

cupidité audacieuse et féroce enseigna la rapine, la violence, le

meurtre; et long-temps, les progrès de la civilisation en furent

ralentis.

Lorsqu'ensuite les sociétés commencèrent de se former, l'effet des

mauvaises habitudes passant dans les lois et les gouvernements, il en

corrompit les institutions et le but; et il s'établit des droits

arbitraires et factices, qui dépravèrent les idées de justice et la

moralité des peuples.

Ainsi, parce qu'un homme fut plus fort qu'un autre, cette inégalité,

accident de la nature, fut prise pour sa loi; et parce que le fort put

ravir au faible la vie, et qu'il la lui conserva, il s'arrogea sur sa

personne un droit de propriété abusif, et l'_esclavage des individus_

prépara l'esclavage des nations.

Parce que le chef de famille put exercer une autorité absolue dans sa

maison, il ne prit pour règle de sa conduite que ses goûts et ses

affections: il donna ou ôta ses biens sans égalité, sans justice; et le

_despotisme paternel_ jeta les fondements du despotisme politique. Et

dans les sociétés formées sur ces bases, le temps et le travail ayant

développé les richesses, la cupidité, gênée par les lois, devint plus

artificieuse sans être moins active. Sous des apparences d'union et de

paix civile, elle fomenta, au sein de chaque État, une guerre intestine,

dans laquelle les citoyens, divisés en corps opposés de professions, de

classes, de familles, tendirent éternellement à s'approprier, sous le

nom de _pouvoir suprême_, la faculté de tout dépouiller et de tout

asservir au gré de leurs passions; et c'est cet esprit d'_invasion_ qui,

déguisé sous toutes les formes, mais toujours le même dans son but et

dans ses mobiles, n'a cessé de tourmenter les nations.

Tantôt, s'opposant au pacte social, ou rompant celui qui déja existait,

il livra les habitants d'un pays au choc tumultueux de toutes leurs

discordes; et les _États dissous_ furent, sous le nom d'_anarchie_,

tourmentés par les passions de tous leurs membres.

Tantôt, un peuple jaloux de sa liberté, ayant préposé des _agents_ pour

administrer, ces _agents_ s'approprièrent les pouvoirs dont ils

n'étaient que les gardiens: ils employèrent les fonds publics à

corrompre les élections, à s'attacher des partisans, à diviser le peuple

en lui-même. Par ces moyens, de temporaires qu'ils étaient, ils se

rendirent perpétuels; puis d'électifs, héréditaires; et l'État, agité

par les brigues des ambitieux, par les largesses des riches factieux,

par la vénalité des pauvres oiseux, par l'empirisme des orateurs, par

l'audace des hommes pervers, par la faiblesse des hommes vertueux, fut

travaillé de tous les inconvénients de la _démocratie_.

Dans un pays, les chefs égaux en force, se redoutant mutuellement,

firent des pactes impies, des associations scélérates; et se partageant

les pouvoirs, les rangs, les honneurs, ils s'attribuèrent des

priviléges, des immunités; s'érigèrent en corps séparés, en classes

distinctes; s'asservirent en commun le peuple; et, sous le nom

d'_aristocratie_, l'État fut tourmenté par les passions des grands et

des riches.

Dans un autre pays, tendant au même but par d'autres moyens, des

_imposteurs sacrés_ abusèrent de la crédulité des hommes ignorants. Dans

l'ombre des temples, et derrière les voiles des autels, ils firent agir

et parler les dieux, rendirent des oracles, montrèrent des prodiges,

ordonnèrent des _sacrifices_, imposèrent des _offrandes_, prescrivirent

des _fondations_; et, sous le nom de _théocratie_ et de _religion_, les

États furent tourmentés par les _passions_ des prêtres.

Quelquefois, lasse de ses désordres ou de ses tyrans, une nation, pour

diminuer les sources de ses maux, se donna un seul maître; et alors, si

elle limita les pouvoirs du prince, il n'eut d'autre désir que de les

étendre; et si elle les laissa indéfinis, il abusa du dépôt qui lui

était confié; et, sous le nom de _monarchie_, les États furent

tourmentés par les passions des _rois_ et des _princes_.

Alors des factieux, profitant du mécontentement des esprits, flattèrent

le peuple de l'espoir d'un meilleur maître; ils répandirent les dons,

les promesses, renversèrent le despote pour s'y substituer, et leurs

disputes pour la succession ou pour le partage, tourmentèrent les États

des désordres et des dévastations des _guerres civiles_.

Enfin, parmi ces rivaux, un individu plus habile ou plus heureux,

prenant l'ascendant, concentra en lui toute la puissance: par un

phénomène bizarre, un seul homme maîtrisa des millions de ses semblables

contre leur gré ou sans leur aveu, et l'art de la _tyrannie_ naquit

encore de la _cupidité_. En effet, observant l'esprit d'égoïsme qui sans

cesse divise tous les hommes, l'ambitieux le fomenta adroitement; il

flatta la vanité de l'un, aiguisa la jalousie de l'autre, caressa

l'avarice de celui-ci, enflamma le ressentiment de celui-là, irrita les

passions de tous; opposant les intérêts ou les préjugés, il sema les

divisions et les haines, promit au pauvre la dépouille du riche, au

riche l'asservissement du pauvre, menaça un homme par un homme, une

classe par une classe; et isolant tous les citoyens par la défiance, il

fit sa force de leur faiblesse, et leur imposa un joug d'_opinion_, dont

ils se serrèrent mutuellement les noeuds. Par l'armée, il s'empara des

contributions; par les contributions, il disposa de l'armée; par le jeu

correspondant des richesses et des places, il enchaîna tout un peuple

d'un lien insoluble, et les États tombèrent dans la consomption lente du

_despotisme_.

Ainsi, un même mobile, variant son action sous toutes les formes,

attaqua sans cesse la consistance des États, et un cercle éternel de

vicissitudes naquit d'un cercle éternel de passions.

Et cet esprit constant d'égoïsme et d'usurpation engendra deux effets

principaux également funestes: l'un, que divisant sans cesse les

sociétés dans toutes leurs fractions, il en opéra la faiblesse et en

facilita la _dissolution_; l'autre, que tendant toujours à concentrer le

pouvoir en une seule main, il occasiona un _engloutissement_ successif

de sociétés et d'États, fatal à leur paix et à leur existence commune.

En effet, de même que dans un État, un parti avait absorbé la nation,

puis une famille le parti, un individu la famille; de même il s'établit

d'État à État un mouvement d'absorption, qui déploya en grand, dans

l'_ordre politique_, tous les maux particuliers de l'_ordre civil_. Et

une _cité_ ayant subjugué une cité, elle se l'asservit, et en composa

une province; et deux _provinces_ s'étant englouties, il s'en forma un

_royaume_: enfin, deux royaumes s'étant conquis, l'on vit naître des

_empires_ d'une étendue gigantesque; et dans cette agglomération, loin

que la force interne des États s'accrût en raison de leur masse, il

arriva, au contraire, qu'elle fut diminuée; et, loin que la condition

des peuples fût rendue plus heureuse, elle devint de jour en jour plus

fâcheuse et plus misérable, par des raisons sans cesse dérivées de la

nature des choses....

Par la raison qu'à mesure que les États acquirent plus d'étendue, leur

administration devenant plus épineuse et plus compliquée, il fallut,

pour remuer ces masses, donner plus d'énergie au pouvoir, et il n'y eut

plus de proportion entre les devoirs des souverains et leurs facultés;

Par la raison que les despotes, sentant leur faiblesse, redoutèrent tout

ce qui développait la force des nations, et qu'ils firent leur étude de

l'atténuer;

Par la raison que les nations, divisées par des préjugés d'ignorance et

des haines féroces, secondèrent la perversité des gouvernements; et

que, se servant réciproquement de satellites, elles aggravèrent leur

esclavage;

Par la raison que la balance s'étant rompue entre les États, les plus

forts accablèrent plus facilement les faibles;

Enfin, par la raison qu'à mesure que les États se concentrèrent, les

peuples, dépouillés de leurs lois, de leurs usages et des gouvernements

qui leur étaient propres, perdirent l'esprit de _personnalité_ qui

causait leur énergie.

Et les despotes, considérant les empires comme des domaines, et les

peuples comme des propriétés, se livrèrent aux déprédations et aux

déréglements de l'autorité la plus arbitraire.

Et toutes les forces et les richesses des nations furent détournées à

des dépenses particulières, à des fantaisies personnelles; et les rois,

dans les ennuis de leur satiété, se livrèrent à tous les goûts factices

et dépravés: il leur fallut des jardins suspendus sur des voûtes, des

fleuves élevés sur des montagnes; ils changèrent des campagnes fertiles

en parcs pour des fauves, creusèrent des lacs dans les terrains secs,

élevèrent des rochers dans les lacs, firent construire des palais de

marbre et de porphyre, voulurent des ameublements d'or et de diamants.

Sous prétexte de religion, leur orgueil fonda des temples, dota des

prêtres oiseux, bâtit, pour de vains squelettes, d'extravagants

tombeaux, mausolées et pyramides. Pendant des règnes entiers, on vit

des millions de bras employés à des _travaux stériles_: et le luxe des

princes, imité par leurs parasites et transmis de grade en grade

jusqu'aux derniers rangs, devint une source générale de corruption et

d'appauvrissement.

Et, dans la soif insatiable des jouissances, les tributs ordinaires ne

suffisant plus, ils furent augmentés; et le cultivateur, voyant

accroître sa peine sans indemnité, perdit le courage; et le commerçant,

se voyant dépouillé, se dégoûta de son industrie; et la multitude,

condamnée à demeurer pauvre, restreignit son travail au seul nécessaire,

et toute activité productive fut anéantie.

La surcharge rendant la possession des terres onéreuse, l'humble

propriétaire abandonna son champ, ou le vendit à l'homme puissant; et

les fortunes se concentrèrent en un moindre nombre de mains. Et toutes

les lois et les institutions favorisant cette accumulation, les nations

se partagèrent entre un groupe d'oisifs opulents et une multitude pauvre

de mercenaires. Le peuple indigent s'avilit, les grands rassasiés se

dépravèrent; et le nombre des intéressés à la conservation de l'État

décroissant, sa force et son existence devinrent d'autant plus

précaires.

D'autre part, nul objet n'étant offert à l'émulation, nul encouragement

à l'instruction, les esprits tombèrent dans une ignorance profonde.

Et l'_administration_ étant _secrète_ et _mystérieuse_, il n'exista

aucun moyen de réforme ni d'amélioration; les chefs ne régissant que par

la violence et la fraude, les peuples ne virent plus en eux qu'une

_faction_ d'ennemis publics, et il n'y eut plus aucune harmonie entre

les gouvernés et les gouvernants.

Et tous ces vices ayant énervé les États de l'Asie opulente, il arriva

que les peuples vagabonds et pauvres des _déserts_ et des _monts_

adjacents convoitèrent les jouissances des _plaines fertiles_; et, par

une cupidité commune, ayant attaqué les _empires policés_, ils

renversèrent les trônes des despotes; et ces révolutions furent rapides

et faciles, parce que la politique des tyrans avait amolli les sujets,

rasé les forteresses, détruit les guerriers; et parce que les sujets

accablés restaient sans intérêt personnel, et les soldats mercenaires

sans courage.

Et des hordes barbares ayant réduit des nations entières à l'état

d'esclavage, il arriva que les empires formés d'un peuple conquérant et

d'un peuple conquis, réunirent en leur sein deux classes essentiellement

opposées et ennemies. Tous les principes de la société furent dissous:

il n'y eut plus ni intérêt _commun_, ni esprit _public_; et il s'établit

une _distinction_ de _castes_ et de _races_, qui réduisit en système

régulier le maintien du désordre; et selon que l'on naquit d'un certain

sang, l'on naquit serf ou tyran, _meuble_ ou _propriétaire_.

Et les oppresseurs étant moins nombreux que les opprimés, il fallut,

pour soutenir ce faux équilibre, perfectionner la _science_ de

l'_oppression_. L'art de gouverner ne fut plus que celui d'assujettir au

plus petit nombre le plus grand. Pour obtenir une obéissance si

contraire à l'instinct, il fallut établir des peines plus sévères; et la

cruauté des lois rendit les moeurs atroces. Et la distinction des

personnes établissant dans l'État deux codes, deux justices, deux

droits; le peuple, placé entre le penchant de son coeur et le serment de

sa bouche, eut deux consciences contradictoires, et les idées du juste

et de l'injuste n'eurent plus de base dans son entendement.

Sous un tel régime, les peuples tombèrent dans le désespoir et

l'accablement. Et les accidents de la nature s'étant joints aux maux qui

les assaillaient, éperdus de tant de calamités, ils en reportèrent les

causes à des puissances supérieures et cachées; et parce qu'ils avaient

des tyrans sur la terre, ils en supposèrent dans les cieux; et la

superstition aggrava les malheurs des nations.

Et il naquit des doctrines funestes, des systèmes de religion

atrabilaires et misanthropiques, qui peignirent les dieux _méchants_ et

_envieux_ comme les despotes. Et pour les apaiser, l'homme leur offrit

le sacrifice de toutes ses jouissances: il s'environna de _privations_,

et renversa les lois de la nature. Prenant _ses plaisirs_ pour des

_crimes_, ses _souffrances_ pour des _expiations_, il _voulut aimer la

douleur, abjurer l'amour de soi-même_; il persécuta ses sens, détesta sa

vie; et une _morale abnégative_ et _antisociale_ plongea les nations

dans l'inertie de la mort.

Mais parce que la nature prévoyante avait doué le coeur de l'homme d'un

espoir inépuisable, voyant le bonheur tromper ses désirs sur cette

terre, il le poursuivit dans un _autre monde_: par une douce illusion,

il se _fit une autre patrie_, un _asile_ où, loin des tyrans, il reprît

les droits de son être; de là résulta un nouveau désordre: épris d'un

_monde imaginaire_, l'homme méprisa celui de la nature; pour des

_espérances_ chimériques, il négligea la _réalité_. Sa vie ne fut plus à

ses yeux qu'un _voyage fatigant_, qu'un songe _pénible_; son corps

qu'une _prison_, obstacle à sa félicité; et la terre un lieu d'_exil_ et

de _pèlerinage_, qu'il ne daigna plus cultiver. Alors une _oisiveté

sacrée s'établit dans le monde politique_; les campagnes se désertèrent;

les friches se multiplièrent, les empires se dépeuplèrent, les monuments

furent négligés; et de toutes parts l'ignorance, la superstition, le

fanatisme, joignant leurs effets, multiplièrent les dévastations et les

ruines.

Ainsi, agités par leurs propres passions, les hommes en masse ou en

individus, toujours avides et imprévoyants, passant de l'esclavage à la

tyrannie, de l'orgueil à l'avilissement, de la présomption au

découragement, ont eux-mêmes été les éternels instruments de leurs

infortunes.

Et voilà par quels mobiles simples et naturels fut régi le sort des

anciens États; voilà par quelle série de causes et d'effets liés et

conséquents, ils s'élevèrent ou s'abaissèrent, selon que les lois

_physiques_ du coeur humain y furent observées ou enfreintes; et dans le

cours successif de leurs vicissitudes, cent peuples divers, cent empires

tour à tour abaissés, puissants, conquis, renversés, en ont répété pour

la terre les instructives leçons... Et ces leçons aujourd'hui demeurent

perdues pour les générations qui ont succédé! Les désordres des temps

passés ont reparu chez les races présentes! les chefs des nations ont

continué de marcher dans des voies de mensonge et de tyrannie! les

peuples de s'égarer dans les ténèbres des superstitions et de

l'ignorance!

Eh bien! ajouta le Génie en se recueillant, puisque l'expérience des

races passées reste ensevelie pour les races vivantes, puisque les

fautes des aïeux n'ont pas encore instruit leurs descendants, les

exemples anciens vont reparaître: la terre va voir se renouveler les

scènes imposantes des temps oubliés. De nouvelles révolutions vont

agiter les peuples et les empires. Des trônes puissants vont être de

nouveau renversés, et des catastrophes terribles rappelleront aux hommes

que ce n'est point en vain qu'ils enfreignent les lois de la nature et

les préceptes de la sagesse et de la vérité.

CHAPITRE XII.

Leçons des temps passés répétées sur les temps présents.

Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires · 第 5 / 26 段