des _Arabes_; à sa gauche ce grand continent presque aussi nu dans son
intérieur, et seulement verdâtre sur ses bords, est le sol brûlé
qu'habitent les _hommes noirs_[19]. Au nord, par delà une mer
irrégulière et longuement étroite[20], sont les campagnes de l'Europe,
riche en prairies et en champs cultivés: à sa droite, depuis la
Caspienne, s'étendent les plaines neigeuses et nues de la _Tartarie_. En
revenant à nous, cet espace blanchâtre est le vaste et triste désert du
_Gobi_, qui sépare la _Chine_ du reste du monde. Tu vois cet empire
dans le terrain sillonné qui fuit à nos regards sous un plan obliquement
courbé. Sur ces bords, ces langues déchirées et ces points épars sont
les presqu'îles, et les îles des peuples _Malais_, tristes possesseurs
des parfums et des aromates. Ce triangle qui s'avance au loin dans la
mer, est la presqu'île trop célèbre de l'_Inde_. Tu vois le cours
tortueux du _Gange_, les âpres montagnes du _Tibet_, le vallon fortuné
de _Kachemire_, les déserts salés du _Persan_, les rives de l'_Euphrate_
et du _Tigre_, et le lit encaissé du _Jourdain_, et les canaux du _Nil_
solitaire...»
«--Ô Génie, dis-je, en l'interrompant, la vue d'un mortel n'atteint pas
à ces objets dans un tel éloignement...» Aussitôt, m'ayant touché la
vue, mes yeux devinrent plus perçants que ceux de l'aigle; et cependant
les fleuves ne me parurent encore que des rubans sinueux, les montagnes,
des sillons tortueux, et les villes que de petits compartiments
semblables à des cases d'échecs.
Et le Génie m'indiquant du doigt les objets: «Ces monceaux, me dit-il,
que tu aperçois dans l'aride et longue vallée que sillonne le Nil, sont
les squelettes des villes opulentes dont s'enorgueillissait l'ancienne
Éthiopie; voilà cette _Thèbes aux cent palais_, métropole première des
sciences et des arts, berceau mystérieux de tant d'opinions qui
régissent encore les peuples à leur insu. Plus bas, ces blocs
quadrangulaires sont les pyramides dont les masses t'ont épouvanté: au
delà, le rivage étroit que bornent et la mer et de raboteuses montagnes,
fut le séjour des peuples phéniciens. Là furent les villes de _Tyr_, de
_Sidon_, d'_Ascalon_, de _Gaze_ et de _Beryte_. Ce filet d'eau sans
issue est le fleuve du Jourdain, et ces roches arides furent jadis le
théâtre d'événements qui ont rempli le monde. Voilà ce désert d'_Horeb_
et ce mont _Sinai_, où, par des moyens qu'ignore le vulgaire, un homme
profond et hardi fonda des institutions qui ont influé sur l'espèce
entière. Sur la plage aride qui confine, tu n'aperçois plus de trace de
splendeur, et cependant ici fut un entrepôt de richesses. Ici étaient
ces ports iduméens, d'où les flottes phéniciennes et juives, côtoyant la
presqu'île arabé, se rendaient dans le golfe Persique pour y prendre les
perles d'Hévila, et l'or de Saba et d'Ophir. Oui, c'est là, sur cette
côte d'Oman et de Bahrain, qu'était le siége de ce commerce de luxe,
qui, dans ses mouvements et ses révolutions, fit le destin des anciens
peuples: c'est là que venaient se rendre les aromates et les pierres
précieuses de Ceylan, les schals de Kachemire, les diamants de Golconde,
l'ambre des Maldives, le musc du Tibet, l'aloës de Cochin, les singes et
les paons du continent de l'Inde, l'encens d'Hadramaût, la myrrhe,
l'argent, la poudre d'or et l'ivoire d'Afrique: c'est de là que prenant
leur route, tantôt par la mer Rouge, sur les vaisseaux d'Égypte et de
Syrie, ces jouissances alimentèrent successivement l'opulence de Thèbes,
de Sidon, de Memphis et de Jérusalem; et que, tantôt remontant le Tigre
et l'Euphrate, elles suscitèrent l'activité des nations assyriennes,
mèdes, kaldéennes et perses; et ces richesses, selon l'abus et l'usage
qu'elles en firent, élevèrent ou renversèrent tour à tour leur
domination. Voilà le foyer qui suscitait la magnificence de Persépolis,
dont tu aperçois les colonnes; d'Ecbatane, dont la septuple enceinte est
détruite; de Babylone qui n'a plus que des monceaux de terre fouillée;
de Ninive, dont le nom à peine subsiste; de Tapsaque, d'Anatho, de
Gerra, de cette désolée Palmyre. Ô noms à jamais glorieux! champs
célèbres, contrées mémorables! combien votre aspect présente de leçons
profondes! combien de vérités sublimes sont écrites sur la surface de
cette terre! Souvenirs des temps passés, revenez à ma pensée! Lieux
témoins de la vie de l'homme en tant de divers âges, retracez-moi les
révolutions de sa fortune! Dites quels en furent les mobiles et les
ressorts! Dites à quelles sources il puisa ses succès et ses disgrâces!
Dévoilez à lui-même les causes de ses maux! Redressez-le par la vue de
ses erreurs! Enseignez-lui sa propre sagesse, et que l'expérience des
races passées devienne un tableau d'instruction et un germe de bonheur
pour les races présentes et futures!»
CHAPITRE V.
Condition de l'homme dans l'univers.
Et après quelques moments de silence, le Génie reprit en ces termes:
«Je te l'ai dit, ô ami de la vérité! l'homme reporte en vain ses
malheurs à des _agents obscurs_ et _imaginaires_; il recherche en vain à
ses maux des _causes mystérieuses_.... Dans l'ordre général de
l'univers, sans doute sa condition est assujettie à des inconvénients;
sans doute son existence est dominée par des _puissances supérieures_;
mais ces puissances ne sont, ni les décrets d'un destin aveugle, ni les
caprices d'êtres fantastiques et bizarres: ainsi que le monde dont il
fait partie, l'homme est régi par des _lois naturelles_, régulières dans
leur cours, conséquentes dans leurs effets, immuables dans leur essence;
et ces lois, _source commune des biens et des maux_, ne sont point
écrites au loin dans les astres, ou cachées dans des codes mystérieux;
inhérentes à la nature des êtres terrestres, identifiées à leur
existence, en tout temps, en tout lieu, elles sont présentes à l'homme,
elles agissent sur ses sens, elles avertissent son intelligence, et
portent à chaque action sa peine et sa récompense. Que l'homme
connaisse ces lois! _qu'il comprenne la nature des êtres qui
l'environnent, et sa propre nature_, et il connaîtra les moteurs de sa
destinée; il saura quelles sont les causes de ses maux et quels peuvent
en être les remèdes.
«Quand la _puissance secrète_ qui _anime l'univers_ forma le globe que
l'homme habite, elle imprima aux êtres qui le composent des _propriétés
essentielles_ qui devinrent la _règle_ de leurs mouvements individuels,
le lien de leurs rapports réciproques, la cause de l'harmonie de
l'ensemble; par-là, elle établit un ordre régulier de causes et
d'effets, de principes et de conséquences, lequel, _sous une apparence
de hasard_, gouverne l'univers et maintient l'équilibre du monde: ainsi,
elle attribua au feu le mouvement de l'activité; à l'air, l'élasticité;
la pesanteur et la densité à la matière; elle fit l'air plus léger que
l'eau, le métal plus lourd que la terre, le bois moins tenace que
l'acier; elle ordonna à la flamme de monter, à la pierre de descendre, à
la plante de végéter; à l'homme, _voulant l'exposer au choc_ de tant
d'êtres divers, et cependant _préserver sa vie_ fragile, elle lui donna
la faculté _de sentir_. Par cette faculté, toute action nuisible à son
existence lui porta une sensation de _mal_ et de _douleur_; et toute
action favorable, une sensation de _plaisir_ et de _bien-être_. Par ces
sensations; l'homme, tantôt détourné de ce qui blesse ses sens, et
tantôt entraîné vers ce qui les flatte, a été _nécessité d'aimer_ et _de
conserver sa vie_. Ainsi, _l'amour de soi_, _le désir du bien-être_,
_l'aversion de la douleur_, ont été les _lois essentielles et
primordiales imposées à l'homme par la_ NATURE _même_; les lois que la
puissance ordonnatrice quelconque a établies pour le gouverner, et qui,
semblables à celles _du mouvement dans le monde physique_, sont devenues
le principe simple et fécond de _tout ce qui s'est passé dans le monde
moral_.
Telle est donc la condition de l'homme: d'un côté, soumis à l'action des
éléments qui l'environnent, il est assujetti à plusieurs maux
inévitables; et si dans cet arrêt la NATURE s'est montrée sévère,
d'autre part juste, et même indulgente, elle a non-seulement tempéré ces
maux par des biens équivalents, elle a encore donné à l'homme le pouvoir
d'augmenter les uns et d'alléger les autres; elle a semblé lui dire:
«Faible ouvrage de mes mains, je ne te dois rien, et je te donne la vie;
le monde où je te place ne fut pas fait pour toi, et cependant je t'en
accorde l'usage: tu le trouveras mêlé de biens et de maux; c'est à toi
de les distinguer, c'est à toi de guider tes pas dans des sentiers de
fleurs et d'épines. Sois l'arbitre de ton sort; je te remets ta
destinée.»--Oui, l'homme est devenu l'artisan de sa destinée; lui-même a
créé tour à tour les revers ou les succès de sa fortune; et si, à la
vue de tant de douleurs dont il a tourmenté sa vie, il a eu lieu de
gémir de sa faiblesse ou de son imprudence, en considérant de quels
principes il est parti et à quelle hauteur il a su s'élever, peut-être
a-t-il plus droit encore de présumer de sa force et de s'enorgueillir de
son génie.
CHAPITRE VI.
État originel de l'homme.
Dans, l'_origine_, l'homme formé _nu de corps et d'esprit_; se trouva
jeté au hasard sur la terre confuse et sauvage: orphelin délaissé de la
_puissance_ inconnue qui l'avait produit, il ne vit point à ses côtés
des _êtres descendus des cieux_ pour l'avertir de _besoins_ qu'il ne
doit qu'à _ses sens_, pour l'instruire de _devoirs_ qui naissent
uniquement de _ses besoins_. Semblable aux autres animaux, sans
expérience du passé, sans prévoyance de l'avenir, il erra au sein des
forêts, guidé seulement et gouverné par les affections de sa nature; par
la _douleur_ de la _faim_, il fut conduit aux aliments, et il pourvut à
sa subsistance; par les _intempéries de l'air_, il désira de couvrir son
corps, et il se fit des vêtements; par l'_attrait d'un plaisir_
_puissant_, il s'approcha d'un être semblable à lui, et il perpétua son
espèce......
Ainsi, les _impressions_ qu'il reçut de chaque objet, éveillant ses
_facultés_, développèrent par degrés son entendement, et commencèrent
d'instruire sa profonde ignorance; ses besoins suscitèrent son
industrie, ses périls formèrent son courage; il apprit à distinguer les
plantes utiles des nuisibles, à combattre les éléments, à saisir une
proie, à défendre sa vie, et il allégea sa misère.
Ainsi, _l'amour de soi, l'aversion de la douleur, le désir du
bien-être_, furent les mobiles simples et puissants qui retirèrent
l'homme de _l'état sauvage_ et _barbare_ où la NATURE l'avait placé; et
lorsque maintenant sa vie est semée de jouissances, lorsqu'il peut
compter chacun de ses jours par quelques douceurs, il a le droit de
s'applaudir et de se dire: «C'est moi qui ai produit les biens qui
m'environnent, c'est moi qui suis l'artisan de mon bonheur: habitation
sûre, vêtements commodes, aliments abondants et sains, campagnes
riantes, coteaux fertiles, empires peuplés, tout est mon ouvrage; sans
moi, cette terre livrée au désordre ne serait qu'un marais immonde,
qu'une forêt sauvage, qu'un désert hideux.» Oui, _homme créateur_,
reçois mon hommage! Tu as mesuré l'étendue des cieux, calculé la masse
des astres, saisi l'éclair dans les nuages, dompté la mer et les
orages, asservi tous les éléments: ah! comment tant d'élans sublimes se
sont-ils mélangés de tant d'égarements?
CHAPITRE VII.
Principe des sociétés.
Cependant, errants dans les bois et aux bords des fleuves, à la
poursuite des fauves et des poissons, les premiers humains, chasseurs et
pêcheurs, entourés de dangers, assaillis d'ennemis, tourmentés par la
faim, par les reptiles, par les bêtes féroces, sentirent _leur faiblesse
individuelle_; et, mus _d'un besoin_ commun de _sûreté_ et d'un
_sentiment réciproque_ de mêmes maux, ils unirent leurs moyens et leurs
forces; et quand l'un encourut un péril, plusieurs l'aidèrent et le
secoururent; quand l'un manqua de subsistance, un autre le partagea de
sa proie: ainsi les hommes _s'associèrent_ pour _assurer leur
existence_, pour _accroître leurs facultés_, pour _protéger leurs
jouissances_; et l'_amour de soi_ devint le _principe_ de la _société_.
Instruits ensuite par l'épreuve répétée d'accidents divers, par les
fatigues d'une vie vagabonde, par les soucis de disettes fréquentes, les
hommes raisonnèrent en eux-mêmes, et se dirent: «Pourquoi consumer nos
jours à chercher des fruits épars sur un sol avare? Pourquoi nous
épuiser à poursuivre des proies qui nous échappent dans l'onde et les
bois? Que ne rassemblons-nous sous notre main les animaux qui nous
sustentent? Que n'appliquons-nous nos soins à les multiplier et à les
défendre? Nous nous alimenterons de leurs produits, nous nous vêtirons
de leurs dépouilles, et nous vivrons exempts des fatigues du jour et des
soucis du lendemain.» Et les hommes, s'aidant l'un et l'autre, saisirent
le chevreau léger, la brebis timide; ils captivèrent le chameau patient,
le taureau farouche, le cheval impétueux; et, s'applaudissant de leur
industrie, ils s'assirent dans la joie de leur ame, et commencèrent de
goûter le repos et l'aisance; et _l'amour de soi, principe de tout
raisonnement_, devint _le moteur de tout art et de toute jouissance_.
Alors que les hommes purent couler des jours dans de longs loisirs et
dans la communication de leurs pensées, ils portèrent sur la terre, sur
les cieux, et sur leur propre existence, des regards de curiosité et de
réflexion; ils remarquèrent le cours des saisons, l'action des éléments,
les propriétés des fruits et des plantes, et ils appliquèrent leur
esprit à multiplier leurs jouissances. Et dans quelques contrées, ayant
observé que certaines semences contenaient sous un petit volume une
substance saine, propre à se transporter et à se conserver, ils
imitèrent le procédé de la nature; ils confièrent à la terre le riz,
l'orge et le blé, qui fructifièrent au gré de leur espérance, et ayant
trouvé le moyen d'obtenir, dans _un petit espace_, et _sans déplacement,
beaucoup de subsistances et de longues provisions_, ils se firent des
_demeures sédentaires_; ils construisirent des maisons, des hameaux, des
villes, formèrent des peuples, des nations; et l'_amour de soi_
produisit tous les développements du génie et de la puissance.
Ainsi, par l'unique secours de ses facultés, l'homme a su lui-même
s'élever à l'étonnante hauteur de sa fortune présente. Trop heureux si,
observateur scrupuleux de la loi imprimée à son être, il en eût
fidèlement rempli l'unique et véritable objet! Mais, par une imprudence
fatale, ayant tantôt méconnu, tantôt transgressé sa limite, il s'est
lancé dans un dédale d'erreurs et d'infortunes; et l'_amour de soi_,
tantôt _déréglé_ et tantôt _aveugle_, est devenu un principe fécond de
calamités.
CHAPITRE VIII.
Source des maux des sociétés.
En effet, à peine les hommes purent-ils développer leurs facultés, que,
_saisis_ de l'_attrait_ des _objets qui flattant les sens_, ils se
livrèrent à des désirs effrénés. Il ne leur suffit plus de la mesure des
_sensations douces_ que la NATURE avait _attachées à leurs vrais besoins
pour les lier à leur existence_: non contents des biens que leur offrait
la terre, ou que produisait leur industrie, ils voulurent entasser les
jouissances, et convoitèrent celles que possédaient leurs semblables; et
un homme _fort s'éleva contre un homme faible_, pour lui ravir les
fruits de ses peines; et le _faible_ invoqua un _autre faible_, pour
_résister_ à la _violence_; et deux forts se dirent: «Pourquoi
_fatiguer_ nos bras à produire des jouissances qui se trouvent dans les
mains des faibles? _Unissons-nous_, et _dépouillons-les_; ils
fatigueront pour nous, et nous jouirons sans peine.» Et les _forts_
s'étant associés pour l'oppression, les _faibles_ pour la _résistance_,
les hommes se tourmentèrent réciproquement; et il s'établit sur la terre
une discorde générale et funeste, dans laquelle les passions, se
produisant sous mille formes nouvelles, n'ont cessé de former un
enchaînement successif de calamités.
Ainsi, ce _même amour de soi_ qui, _modéré_ et _prudent_, était un
_principe de bonheur_ et de _perfection_, devenu _aveugle_ et
_désordonné_, se transforma en un poison corrupteur; et la _cupidité_,
fille et compagne de l'_ignorance_, s'est rendue la _cause de tous les
maux_ qui ont désolé la terre.
Oui, l'IGNORANCE ET LA CUPIDITÉ! voilà la double source de tous les
tourments de la vie de l'homme! C'est par elles que, se faisant de
fausses idées de bonheur, il a _méconnu_ ou _enfreint les lois de la
nature_, dans les rapports de lui-même aux objets extérieurs, et que,
nuisant à son existence, il a _violé la morale individuelle_; c'est par
elles que, _fermant son coeur à la compassion_ et son esprit à l'équité,
il a vexé, affligé son semblable, et violé la _morale_ sociale. Par
l'_ignorance_ et la _cupidité_, l'homme s'est armé contre l'homme, la
famille contre la famille, la tribu contre la tribu, et la terre est
devenue un théâtre sanglant de discorde et de brigandage: par
l'_ignorance_ et la _cupidité_, une guerre secrète, fermentant au sein
de chaque État, a divisé le citoyen du citoyen; et une même société
s'est partagée en oppresseurs et en opprimés, en maîtres et en esclaves:
par elles, tantôt insolents et audacieux, les chefs d'une nation ont
tiré ses fers de son propre sein, et l'avidité mercenaire a fondé le
despotisme politique; tantôt hypocrites et rusés, ils ont fait
descendre du ciel des pouvoirs menteurs, un joug sacrilège; et la
cupidité crédule a fondé le despotisme religieux: par elles enfin se
sont dénaturées les idées du _bien_ et du _mal_, du _juste_ et de
l'_injuste_, du _vice_ et de la _vertu_; et les nations se sont égarées
dans un labyrinthe d'erreurs et de calamités.... La _cupidité_ de
l'homme et son _ignorance_!... voilà les _génies malfaisants_ qui ont
perdu la terre! voilà les _décrets_ du _sort_ qui ont renversé les
empires! voilà les anathèmes célestes qui ont frappé ces murs jadis
glorieux, et converti la splendeur d'une ville populeuse en une solitude
de deuil et de ruines!... Mais puisque ce fut du sein de l'homme que
sortirent tous les maux qui l'ont déchiré, ce fut aussi là qu'il en dut
trouver les remèdes, et c'est là qu'il faut les chercher.
CHAPITRE IX.
Origine des gouvernements et des lois.
En effet, il arriva bientôt que les hommes, fatigués des maux qu'ils se
causaient réciproquement, soupirèrent après la paix; et, réfléchissant
sur les causes de leurs infortunes, ils se dirent: «Nous nous nuisons
mutuellement par nos passions, et pour vouloir chacun tout envahir, il
résulte que nul ne possède; ce que l'un ravit aujourd'hui, on le lui
enlève demain, et notre cupidité retombe sur nous-mêmes.
Établissons-nous des _arbitres, qui jugent_ nos prétentions et pacifient
nos discordes. Quand le fort s'élèvera contre le faible, l'arbitre le
réprimera, et il disposera de nos bras pour contenir la violence; et la
vie et les propriétés de chacun de nous seront sous la garantie et la
protection communes, et nous jouirons tous des biens de la nature.»
Et, au sein des sociétés, il se forma des _conventions_, tantôt
_expresses_ et tantôt _tacites_, qui devinrent la _règle_ des _actions_
des particuliers, la _mesure_ de leurs _droits_, la _loi_ de leurs
rapports réciproques; et quelques hommes furent préposés pour les faire
observer, et le peuple leur confia la _balance_ pour peser les droits,
et l'_épée_ pour _punir_ les _transgressions_.
Alors s'établit entre les individus un heureux _équilibre_ de forces et
d'action, qui fit la _sûreté_ commune. Le nom de l'_équité_ et de la
_justice_ fut reconnu et révéré sur la terre; chaque homme pouvant jouir
en paix des fruits de son travail, se livra tout entier aux mouvements
de son ame; et l'activité, suscitée et entretenue par la réalité ou par
l'espoir des jouissances, fit éclore toutes les richesses de l'art et de
la nature; les champs se couvrirent de moissons, les vallons de
troupeaux, les coteaux de fruits, la mer de vaisseaux, et l'homme fut
heureux et puissant sur la terre.
Ainsi le désordre que son imprudence avait produit, sa propre sagesse le
répara; et cette sagesse en lui fut encore l'effet des lois de la nature
dans l'organisation de son être. Ce fut pour assurer ses jouissances
qu'il respecta celles d'autrui; et la _cupidité_ trouva son correctif
dans l'_amour éclairé de soi-même_.
Ainsi l'_amour de soi_, mobile éternel de tout individu, est devenu la
base nécessaire de toute association; et c'est de l'observation de cette
_loi naturelle_ qu'a dépendu le sort de toutes les nations. Les _lois
factices_ et _conventionnelles_ ont-elles tendu vers son but et rempli
ses indications, chaque homme, mû d'un instinct puissant, a déployé
toutes les facultés de son être; et de la _multitude des félicités
particulières_ s'est composée la _félicité publique_. Ces _lois_, au
contraire, ont-elles gêné l'essor de l'homme vers son bonheur, son coeur,
privé de ses vrais mobiles, a langui dans l'inaction, et l'_accablement_
des individus a fait la _faiblesse publique_.
Or, comme l'_amour de soi_, impétueux et imprévoyant, porte sans cesse
l'homme contre son semblable, et tend par conséquent à _dissoudre_ la
_société_, l'art des _lois_ et la vertu de leurs _agents_ ont été de
_tempérer_ le _conflit_ des _cupidités_, de maintenir l'équilibre entre
les forces, d'assurer à chacun son _bien-être_, afin que, dans le choc
de société à société, tous les membres portassent un même _intérêt_ à la
conservation et à la défense de la _chose publique_.
La splendeur et la prospérité des empires ont donc eu à l'intérieur,
pour cause efficace, l'_équité_ des gouvernements et des lois; et leur
puissance respective a eu pour mesure, à l'extérieur, le nombre des
intéressés, et le degré d'intérêt à la chose publique.
D'autre part, la multiplication des hommes, en compliquant leurs
rapports, ayant rendu la démarcation de leurs droits difficile; le jeu
perpétuel des passions ayant suscité des incidents non prévus; les
conventions ayant été vicieuses, insuffisantes ou nulles; enfin les
auteurs des _lois_ en ayant tantôt méconnu et tantôt dissimulé le but;
et leurs ministres, au lieu de contenir la cupidité d'autrui, s'étant
livrés à la leur propre; toutes ces causes ont jeté dans les sociétés le
trouble et le désordre; et le vice des _lois_ et l'_injustice_ des
gouvernements, dérivés de la _cupidité_ et de l'_ignorance_, sont
devenus les mobiles des malheurs des peuples et de la subversion des
États.
CHAPITRE X.
Causes générales de la prospérité des anciens états.
Ô jeune homme qui demande la sagesse, voilà quelles ont été les causes
des révolutions de ces anciens États dont tu contemples les ruines! Sur
quelque lieu que s'arrête ma vue, à quelque temps que se porte ma
pensée, partout s'offrent à mon esprit les mêmes principes
d'accroissement ou de destruction, d'élévation ou de décadence. Partout,
si un peuple est puissant, si un empire prospère, c'est que les _lois_
de _convention_ y sont conformes aux _lois_ de la _nature_; c'est que le
_gouvernement_ y procure aux hommes l'_usage_ respectivement libre de
leurs facultés, la _sûreté égale de leurs personnes et de leurs
propriétés_. Si, au contraire, un empire tombe en _ruines_ ou se
dissout, c'est que les lois sont vicieuses ou imparfaites, ou que le
gouvernement corrompu les enfreint. Et si les lois et les gouvernements,
d'abord sages et justes, ensuite se dépravent, c'est que l'alternative
du bien et du mal tient à la nature du coeur de l'homme, à la succession
de ses penchants, au progrès de ses connaissances, à la combinaison des
circonstances et des événements, comme le prouve l'histoire de l'espèce.