«Sous nos pieds, cette presqu'île de forme carrée est l'aride contrée

des _Arabes_; à sa gauche ce grand continent presque aussi nu dans son

intérieur, et seulement verdâtre sur ses bords, est le sol brûlé

qu'habitent les _hommes noirs_[19]. Au nord, par delà une mer

irrégulière et longuement étroite[20], sont les campagnes de l'Europe,

riche en prairies et en champs cultivés: à sa droite, depuis la

Caspienne, s'étendent les plaines neigeuses et nues de la _Tartarie_. En

revenant à nous, cet espace blanchâtre est le vaste et triste désert du

_Gobi_, qui sépare la _Chine_ du reste du monde. Tu vois cet empire

dans le terrain sillonné qui fuit à nos regards sous un plan obliquement

courbé. Sur ces bords, ces langues déchirées et ces points épars sont

les presqu'îles, et les îles des peuples _Malais_, tristes possesseurs

des parfums et des aromates. Ce triangle qui s'avance au loin dans la

mer, est la presqu'île trop célèbre de l'_Inde_. Tu vois le cours

tortueux du _Gange_, les âpres montagnes du _Tibet_, le vallon fortuné

de _Kachemire_, les déserts salés du _Persan_, les rives de l'_Euphrate_

et du _Tigre_, et le lit encaissé du _Jourdain_, et les canaux du _Nil_

solitaire...»

«--Ô Génie, dis-je, en l'interrompant, la vue d'un mortel n'atteint pas

à ces objets dans un tel éloignement...» Aussitôt, m'ayant touché la

vue, mes yeux devinrent plus perçants que ceux de l'aigle; et cependant

les fleuves ne me parurent encore que des rubans sinueux, les montagnes,

des sillons tortueux, et les villes que de petits compartiments

semblables à des cases d'échecs.

Et le Génie m'indiquant du doigt les objets: «Ces monceaux, me dit-il,

que tu aperçois dans l'aride et longue vallée que sillonne le Nil, sont

les squelettes des villes opulentes dont s'enorgueillissait l'ancienne

Éthiopie; voilà cette _Thèbes aux cent palais_, métropole première des

sciences et des arts, berceau mystérieux de tant d'opinions qui

régissent encore les peuples à leur insu. Plus bas, ces blocs

quadrangulaires sont les pyramides dont les masses t'ont épouvanté: au

delà, le rivage étroit que bornent et la mer et de raboteuses montagnes,

fut le séjour des peuples phéniciens. Là furent les villes de _Tyr_, de

_Sidon_, d'_Ascalon_, de _Gaze_ et de _Beryte_. Ce filet d'eau sans

issue est le fleuve du Jourdain, et ces roches arides furent jadis le

théâtre d'événements qui ont rempli le monde. Voilà ce désert d'_Horeb_

et ce mont _Sinai_, où, par des moyens qu'ignore le vulgaire, un homme

profond et hardi fonda des institutions qui ont influé sur l'espèce

entière. Sur la plage aride qui confine, tu n'aperçois plus de trace de

splendeur, et cependant ici fut un entrepôt de richesses. Ici étaient

ces ports iduméens, d'où les flottes phéniciennes et juives, côtoyant la

presqu'île arabé, se rendaient dans le golfe Persique pour y prendre les

perles d'Hévila, et l'or de Saba et d'Ophir. Oui, c'est là, sur cette

côte d'Oman et de Bahrain, qu'était le siége de ce commerce de luxe,

qui, dans ses mouvements et ses révolutions, fit le destin des anciens

peuples: c'est là que venaient se rendre les aromates et les pierres

précieuses de Ceylan, les schals de Kachemire, les diamants de Golconde,

l'ambre des Maldives, le musc du Tibet, l'aloës de Cochin, les singes et

les paons du continent de l'Inde, l'encens d'Hadramaût, la myrrhe,

l'argent, la poudre d'or et l'ivoire d'Afrique: c'est de là que prenant

leur route, tantôt par la mer Rouge, sur les vaisseaux d'Égypte et de

Syrie, ces jouissances alimentèrent successivement l'opulence de Thèbes,

de Sidon, de Memphis et de Jérusalem; et que, tantôt remontant le Tigre

et l'Euphrate, elles suscitèrent l'activité des nations assyriennes,

mèdes, kaldéennes et perses; et ces richesses, selon l'abus et l'usage

qu'elles en firent, élevèrent ou renversèrent tour à tour leur

domination. Voilà le foyer qui suscitait la magnificence de Persépolis,

dont tu aperçois les colonnes; d'Ecbatane, dont la septuple enceinte est

détruite; de Babylone qui n'a plus que des monceaux de terre fouillée;

de Ninive, dont le nom à peine subsiste; de Tapsaque, d'Anatho, de

Gerra, de cette désolée Palmyre. Ô noms à jamais glorieux! champs

célèbres, contrées mémorables! combien votre aspect présente de leçons

profondes! combien de vérités sublimes sont écrites sur la surface de

cette terre! Souvenirs des temps passés, revenez à ma pensée! Lieux

témoins de la vie de l'homme en tant de divers âges, retracez-moi les

révolutions de sa fortune! Dites quels en furent les mobiles et les

ressorts! Dites à quelles sources il puisa ses succès et ses disgrâces!

Dévoilez à lui-même les causes de ses maux! Redressez-le par la vue de

ses erreurs! Enseignez-lui sa propre sagesse, et que l'expérience des

races passées devienne un tableau d'instruction et un germe de bonheur

pour les races présentes et futures!»

CHAPITRE V.

Condition de l'homme dans l'univers.

Et après quelques moments de silence, le Génie reprit en ces termes:

«Je te l'ai dit, ô ami de la vérité! l'homme reporte en vain ses

malheurs à des _agents obscurs_ et _imaginaires_; il recherche en vain à

ses maux des _causes mystérieuses_.... Dans l'ordre général de

l'univers, sans doute sa condition est assujettie à des inconvénients;

sans doute son existence est dominée par des _puissances supérieures_;

mais ces puissances ne sont, ni les décrets d'un destin aveugle, ni les

caprices d'êtres fantastiques et bizarres: ainsi que le monde dont il

fait partie, l'homme est régi par des _lois naturelles_, régulières dans

leur cours, conséquentes dans leurs effets, immuables dans leur essence;

et ces lois, _source commune des biens et des maux_, ne sont point

écrites au loin dans les astres, ou cachées dans des codes mystérieux;

inhérentes à la nature des êtres terrestres, identifiées à leur

existence, en tout temps, en tout lieu, elles sont présentes à l'homme,

elles agissent sur ses sens, elles avertissent son intelligence, et

portent à chaque action sa peine et sa récompense. Que l'homme

connaisse ces lois! _qu'il comprenne la nature des êtres qui

l'environnent, et sa propre nature_, et il connaîtra les moteurs de sa

destinée; il saura quelles sont les causes de ses maux et quels peuvent

en être les remèdes.

«Quand la _puissance secrète_ qui _anime l'univers_ forma le globe que

l'homme habite, elle imprima aux êtres qui le composent des _propriétés

essentielles_ qui devinrent la _règle_ de leurs mouvements individuels,

le lien de leurs rapports réciproques, la cause de l'harmonie de

l'ensemble; par-là, elle établit un ordre régulier de causes et

d'effets, de principes et de conséquences, lequel, _sous une apparence

de hasard_, gouverne l'univers et maintient l'équilibre du monde: ainsi,

elle attribua au feu le mouvement de l'activité; à l'air, l'élasticité;

la pesanteur et la densité à la matière; elle fit l'air plus léger que

l'eau, le métal plus lourd que la terre, le bois moins tenace que

l'acier; elle ordonna à la flamme de monter, à la pierre de descendre, à

la plante de végéter; à l'homme, _voulant l'exposer au choc_ de tant

d'êtres divers, et cependant _préserver sa vie_ fragile, elle lui donna

la faculté _de sentir_. Par cette faculté, toute action nuisible à son

existence lui porta une sensation de _mal_ et de _douleur_; et toute

action favorable, une sensation de _plaisir_ et de _bien-être_. Par ces

sensations; l'homme, tantôt détourné de ce qui blesse ses sens, et

tantôt entraîné vers ce qui les flatte, a été _nécessité d'aimer_ et _de

conserver sa vie_. Ainsi, _l'amour de soi_, _le désir du bien-être_,

_l'aversion de la douleur_, ont été les _lois essentielles et

primordiales imposées à l'homme par la_ NATURE _même_; les lois que la

puissance ordonnatrice quelconque a établies pour le gouverner, et qui,

semblables à celles _du mouvement dans le monde physique_, sont devenues

le principe simple et fécond de _tout ce qui s'est passé dans le monde

moral_.

Telle est donc la condition de l'homme: d'un côté, soumis à l'action des

éléments qui l'environnent, il est assujetti à plusieurs maux

inévitables; et si dans cet arrêt la NATURE s'est montrée sévère,

d'autre part juste, et même indulgente, elle a non-seulement tempéré ces

maux par des biens équivalents, elle a encore donné à l'homme le pouvoir

d'augmenter les uns et d'alléger les autres; elle a semblé lui dire:

«Faible ouvrage de mes mains, je ne te dois rien, et je te donne la vie;

le monde où je te place ne fut pas fait pour toi, et cependant je t'en

accorde l'usage: tu le trouveras mêlé de biens et de maux; c'est à toi

de les distinguer, c'est à toi de guider tes pas dans des sentiers de

fleurs et d'épines. Sois l'arbitre de ton sort; je te remets ta

destinée.»--Oui, l'homme est devenu l'artisan de sa destinée; lui-même a

créé tour à tour les revers ou les succès de sa fortune; et si, à la

vue de tant de douleurs dont il a tourmenté sa vie, il a eu lieu de

gémir de sa faiblesse ou de son imprudence, en considérant de quels

principes il est parti et à quelle hauteur il a su s'élever, peut-être

a-t-il plus droit encore de présumer de sa force et de s'enorgueillir de

son génie.

CHAPITRE VI.

État originel de l'homme.

Dans, l'_origine_, l'homme formé _nu de corps et d'esprit_; se trouva

jeté au hasard sur la terre confuse et sauvage: orphelin délaissé de la

_puissance_ inconnue qui l'avait produit, il ne vit point à ses côtés

des _êtres descendus des cieux_ pour l'avertir de _besoins_ qu'il ne

doit qu'à _ses sens_, pour l'instruire de _devoirs_ qui naissent

uniquement de _ses besoins_. Semblable aux autres animaux, sans

expérience du passé, sans prévoyance de l'avenir, il erra au sein des

forêts, guidé seulement et gouverné par les affections de sa nature; par

la _douleur_ de la _faim_, il fut conduit aux aliments, et il pourvut à

sa subsistance; par les _intempéries de l'air_, il désira de couvrir son

corps, et il se fit des vêtements; par l'_attrait d'un plaisir_

_puissant_, il s'approcha d'un être semblable à lui, et il perpétua son

espèce......

Ainsi, les _impressions_ qu'il reçut de chaque objet, éveillant ses

_facultés_, développèrent par degrés son entendement, et commencèrent

d'instruire sa profonde ignorance; ses besoins suscitèrent son

industrie, ses périls formèrent son courage; il apprit à distinguer les

plantes utiles des nuisibles, à combattre les éléments, à saisir une

proie, à défendre sa vie, et il allégea sa misère.

Ainsi, _l'amour de soi, l'aversion de la douleur, le désir du

bien-être_, furent les mobiles simples et puissants qui retirèrent

l'homme de _l'état sauvage_ et _barbare_ où la NATURE l'avait placé; et

lorsque maintenant sa vie est semée de jouissances, lorsqu'il peut

compter chacun de ses jours par quelques douceurs, il a le droit de

s'applaudir et de se dire: «C'est moi qui ai produit les biens qui

m'environnent, c'est moi qui suis l'artisan de mon bonheur: habitation

sûre, vêtements commodes, aliments abondants et sains, campagnes

riantes, coteaux fertiles, empires peuplés, tout est mon ouvrage; sans

moi, cette terre livrée au désordre ne serait qu'un marais immonde,

qu'une forêt sauvage, qu'un désert hideux.» Oui, _homme créateur_,

reçois mon hommage! Tu as mesuré l'étendue des cieux, calculé la masse

des astres, saisi l'éclair dans les nuages, dompté la mer et les

orages, asservi tous les éléments: ah! comment tant d'élans sublimes se

sont-ils mélangés de tant d'égarements?

CHAPITRE VII.

Principe des sociétés.

Cependant, errants dans les bois et aux bords des fleuves, à la

poursuite des fauves et des poissons, les premiers humains, chasseurs et

pêcheurs, entourés de dangers, assaillis d'ennemis, tourmentés par la

faim, par les reptiles, par les bêtes féroces, sentirent _leur faiblesse

individuelle_; et, mus _d'un besoin_ commun de _sûreté_ et d'un

_sentiment réciproque_ de mêmes maux, ils unirent leurs moyens et leurs

forces; et quand l'un encourut un péril, plusieurs l'aidèrent et le

secoururent; quand l'un manqua de subsistance, un autre le partagea de

sa proie: ainsi les hommes _s'associèrent_ pour _assurer leur

existence_, pour _accroître leurs facultés_, pour _protéger leurs

jouissances_; et l'_amour de soi_ devint le _principe_ de la _société_.

Instruits ensuite par l'épreuve répétée d'accidents divers, par les

fatigues d'une vie vagabonde, par les soucis de disettes fréquentes, les

hommes raisonnèrent en eux-mêmes, et se dirent: «Pourquoi consumer nos

jours à chercher des fruits épars sur un sol avare? Pourquoi nous

épuiser à poursuivre des proies qui nous échappent dans l'onde et les

bois? Que ne rassemblons-nous sous notre main les animaux qui nous

sustentent? Que n'appliquons-nous nos soins à les multiplier et à les

défendre? Nous nous alimenterons de leurs produits, nous nous vêtirons

de leurs dépouilles, et nous vivrons exempts des fatigues du jour et des

soucis du lendemain.» Et les hommes, s'aidant l'un et l'autre, saisirent

le chevreau léger, la brebis timide; ils captivèrent le chameau patient,

le taureau farouche, le cheval impétueux; et, s'applaudissant de leur

industrie, ils s'assirent dans la joie de leur ame, et commencèrent de

goûter le repos et l'aisance; et _l'amour de soi, principe de tout

raisonnement_, devint _le moteur de tout art et de toute jouissance_.

Alors que les hommes purent couler des jours dans de longs loisirs et

dans la communication de leurs pensées, ils portèrent sur la terre, sur

les cieux, et sur leur propre existence, des regards de curiosité et de

réflexion; ils remarquèrent le cours des saisons, l'action des éléments,

les propriétés des fruits et des plantes, et ils appliquèrent leur

esprit à multiplier leurs jouissances. Et dans quelques contrées, ayant

observé que certaines semences contenaient sous un petit volume une

substance saine, propre à se transporter et à se conserver, ils

imitèrent le procédé de la nature; ils confièrent à la terre le riz,

l'orge et le blé, qui fructifièrent au gré de leur espérance, et ayant

trouvé le moyen d'obtenir, dans _un petit espace_, et _sans déplacement,

beaucoup de subsistances et de longues provisions_, ils se firent des

_demeures sédentaires_; ils construisirent des maisons, des hameaux, des

villes, formèrent des peuples, des nations; et l'_amour de soi_

produisit tous les développements du génie et de la puissance.

Ainsi, par l'unique secours de ses facultés, l'homme a su lui-même

s'élever à l'étonnante hauteur de sa fortune présente. Trop heureux si,

observateur scrupuleux de la loi imprimée à son être, il en eût

fidèlement rempli l'unique et véritable objet! Mais, par une imprudence

fatale, ayant tantôt méconnu, tantôt transgressé sa limite, il s'est

lancé dans un dédale d'erreurs et d'infortunes; et l'_amour de soi_,

tantôt _déréglé_ et tantôt _aveugle_, est devenu un principe fécond de

calamités.

CHAPITRE VIII.

Source des maux des sociétés.

En effet, à peine les hommes purent-ils développer leurs facultés, que,

_saisis_ de l'_attrait_ des _objets qui flattant les sens_, ils se

livrèrent à des désirs effrénés. Il ne leur suffit plus de la mesure des

_sensations douces_ que la NATURE avait _attachées à leurs vrais besoins

pour les lier à leur existence_: non contents des biens que leur offrait

la terre, ou que produisait leur industrie, ils voulurent entasser les

jouissances, et convoitèrent celles que possédaient leurs semblables; et

un homme _fort s'éleva contre un homme faible_, pour lui ravir les

fruits de ses peines; et le _faible_ invoqua un _autre faible_, pour

_résister_ à la _violence_; et deux forts se dirent: «Pourquoi

_fatiguer_ nos bras à produire des jouissances qui se trouvent dans les

mains des faibles? _Unissons-nous_, et _dépouillons-les_; ils

fatigueront pour nous, et nous jouirons sans peine.» Et les _forts_

s'étant associés pour l'oppression, les _faibles_ pour la _résistance_,

les hommes se tourmentèrent réciproquement; et il s'établit sur la terre

une discorde générale et funeste, dans laquelle les passions, se

produisant sous mille formes nouvelles, n'ont cessé de former un

enchaînement successif de calamités.

Ainsi, ce _même amour de soi_ qui, _modéré_ et _prudent_, était un

_principe de bonheur_ et de _perfection_, devenu _aveugle_ et

_désordonné_, se transforma en un poison corrupteur; et la _cupidité_,

fille et compagne de l'_ignorance_, s'est rendue la _cause de tous les

maux_ qui ont désolé la terre.

Oui, l'IGNORANCE ET LA CUPIDITÉ! voilà la double source de tous les

tourments de la vie de l'homme! C'est par elles que, se faisant de

fausses idées de bonheur, il a _méconnu_ ou _enfreint les lois de la

nature_, dans les rapports de lui-même aux objets extérieurs, et que,

nuisant à son existence, il a _violé la morale individuelle_; c'est par

elles que, _fermant son coeur à la compassion_ et son esprit à l'équité,

il a vexé, affligé son semblable, et violé la _morale_ sociale. Par

l'_ignorance_ et la _cupidité_, l'homme s'est armé contre l'homme, la

famille contre la famille, la tribu contre la tribu, et la terre est

devenue un théâtre sanglant de discorde et de brigandage: par

l'_ignorance_ et la _cupidité_, une guerre secrète, fermentant au sein

de chaque État, a divisé le citoyen du citoyen; et une même société

s'est partagée en oppresseurs et en opprimés, en maîtres et en esclaves:

par elles, tantôt insolents et audacieux, les chefs d'une nation ont

tiré ses fers de son propre sein, et l'avidité mercenaire a fondé le

despotisme politique; tantôt hypocrites et rusés, ils ont fait

descendre du ciel des pouvoirs menteurs, un joug sacrilège; et la

cupidité crédule a fondé le despotisme religieux: par elles enfin se

sont dénaturées les idées du _bien_ et du _mal_, du _juste_ et de

l'_injuste_, du _vice_ et de la _vertu_; et les nations se sont égarées

dans un labyrinthe d'erreurs et de calamités.... La _cupidité_ de

l'homme et son _ignorance_!... voilà les _génies malfaisants_ qui ont

perdu la terre! voilà les _décrets_ du _sort_ qui ont renversé les

empires! voilà les anathèmes célestes qui ont frappé ces murs jadis

glorieux, et converti la splendeur d'une ville populeuse en une solitude

de deuil et de ruines!... Mais puisque ce fut du sein de l'homme que

sortirent tous les maux qui l'ont déchiré, ce fut aussi là qu'il en dut

trouver les remèdes, et c'est là qu'il faut les chercher.

CHAPITRE IX.

Origine des gouvernements et des lois.

En effet, il arriva bientôt que les hommes, fatigués des maux qu'ils se

causaient réciproquement, soupirèrent après la paix; et, réfléchissant

sur les causes de leurs infortunes, ils se dirent: «Nous nous nuisons

mutuellement par nos passions, et pour vouloir chacun tout envahir, il

résulte que nul ne possède; ce que l'un ravit aujourd'hui, on le lui

enlève demain, et notre cupidité retombe sur nous-mêmes.

Établissons-nous des _arbitres, qui jugent_ nos prétentions et pacifient

nos discordes. Quand le fort s'élèvera contre le faible, l'arbitre le

réprimera, et il disposera de nos bras pour contenir la violence; et la

vie et les propriétés de chacun de nous seront sous la garantie et la

protection communes, et nous jouirons tous des biens de la nature.»

Et, au sein des sociétés, il se forma des _conventions_, tantôt

_expresses_ et tantôt _tacites_, qui devinrent la _règle_ des _actions_

des particuliers, la _mesure_ de leurs _droits_, la _loi_ de leurs

rapports réciproques; et quelques hommes furent préposés pour les faire

observer, et le peuple leur confia la _balance_ pour peser les droits,

et l'_épée_ pour _punir_ les _transgressions_.

Alors s'établit entre les individus un heureux _équilibre_ de forces et

d'action, qui fit la _sûreté_ commune. Le nom de l'_équité_ et de la

_justice_ fut reconnu et révéré sur la terre; chaque homme pouvant jouir

en paix des fruits de son travail, se livra tout entier aux mouvements

de son ame; et l'activité, suscitée et entretenue par la réalité ou par

l'espoir des jouissances, fit éclore toutes les richesses de l'art et de

la nature; les champs se couvrirent de moissons, les vallons de

troupeaux, les coteaux de fruits, la mer de vaisseaux, et l'homme fut

heureux et puissant sur la terre.

Ainsi le désordre que son imprudence avait produit, sa propre sagesse le

répara; et cette sagesse en lui fut encore l'effet des lois de la nature

dans l'organisation de son être. Ce fut pour assurer ses jouissances

qu'il respecta celles d'autrui; et la _cupidité_ trouva son correctif

dans l'_amour éclairé de soi-même_.

Ainsi l'_amour de soi_, mobile éternel de tout individu, est devenu la

base nécessaire de toute association; et c'est de l'observation de cette

_loi naturelle_ qu'a dépendu le sort de toutes les nations. Les _lois

factices_ et _conventionnelles_ ont-elles tendu vers son but et rempli

ses indications, chaque homme, mû d'un instinct puissant, a déployé

toutes les facultés de son être; et de la _multitude des félicités

particulières_ s'est composée la _félicité publique_. Ces _lois_, au

contraire, ont-elles gêné l'essor de l'homme vers son bonheur, son coeur,

privé de ses vrais mobiles, a langui dans l'inaction, et l'_accablement_

des individus a fait la _faiblesse publique_.

Or, comme l'_amour de soi_, impétueux et imprévoyant, porte sans cesse

l'homme contre son semblable, et tend par conséquent à _dissoudre_ la

_société_, l'art des _lois_ et la vertu de leurs _agents_ ont été de

_tempérer_ le _conflit_ des _cupidités_, de maintenir l'équilibre entre

les forces, d'assurer à chacun son _bien-être_, afin que, dans le choc

de société à société, tous les membres portassent un même _intérêt_ à la

conservation et à la défense de la _chose publique_.

La splendeur et la prospérité des empires ont donc eu à l'intérieur,

pour cause efficace, l'_équité_ des gouvernements et des lois; et leur

puissance respective a eu pour mesure, à l'extérieur, le nombre des

intéressés, et le degré d'intérêt à la chose publique.

D'autre part, la multiplication des hommes, en compliquant leurs

rapports, ayant rendu la démarcation de leurs droits difficile; le jeu

perpétuel des passions ayant suscité des incidents non prévus; les

conventions ayant été vicieuses, insuffisantes ou nulles; enfin les

auteurs des _lois_ en ayant tantôt méconnu et tantôt dissimulé le but;

et leurs ministres, au lieu de contenir la cupidité d'autrui, s'étant

livrés à la leur propre; toutes ces causes ont jeté dans les sociétés le

trouble et le désordre; et le vice des _lois_ et l'_injustice_ des

gouvernements, dérivés de la _cupidité_ et de l'_ignorance_, sont

devenus les mobiles des malheurs des peuples et de la subversion des

États.

CHAPITRE X.

Causes générales de la prospérité des anciens états.

Ô jeune homme qui demande la sagesse, voilà quelles ont été les causes

des révolutions de ces anciens États dont tu contemples les ruines! Sur

quelque lieu que s'arrête ma vue, à quelque temps que se porte ma

pensée, partout s'offrent à mon esprit les mêmes principes

d'accroissement ou de destruction, d'élévation ou de décadence. Partout,

si un peuple est puissant, si un empire prospère, c'est que les _lois_

de _convention_ y sont conformes aux _lois_ de la _nature_; c'est que le

_gouvernement_ y procure aux hommes l'_usage_ respectivement libre de

leurs facultés, la _sûreté égale de leurs personnes et de leurs

propriétés_. Si, au contraire, un empire tombe en _ruines_ ou se

dissout, c'est que les lois sont vicieuses ou imparfaites, ou que le

gouvernement corrompu les enfreint. Et si les lois et les gouvernements,

d'abord sages et justes, ensuite se dépravent, c'est que l'alternative

du bien et du mal tient à la nature du coeur de l'homme, à la succession

de ses penchants, au progrès de ses connaissances, à la combinaison des

circonstances et des événements, comme le prouve l'histoire de l'espèce.

Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires · 第 4 / 26 段