me trouvant rapproché de celle de _Palmyre_, située dans le désert, je
résolus de connaître par moi-même ses monuments si vantés; et, après
trois jours de marche dans des solitudes arides, ayant traversé une
vallée remplie de grottes et de _sépulcres_, tout à coup, au sortir de
cette vallée, j'aperçus dans la plaine la scène de ruines la plus
étonnante: c'était une multitude innombrable de superbes colonnes
debout, qui, telles que les avenues de nos parcs, s'étendaient à perte
de vue en files symétriques. Parmi ces colonnes étaient de grands
édifices, les uns entiers, les autres demi-écroulés. De toutes parts la
terre était jonchée de semblables débris, de corniches, de chapiteaux,
de fûts, d'entablements, de pilastres, tous de marbre blanc, d'un
travail exquis. Après trois quarts d'heure de marche le long de ces
ruines, j'entrai dans l'enceinte d'un vaste édifice, qui fut jadis un
temple dédié au _soleil_, et je pris l'hospitalité chez de pauvres
paysans arabes, qui ont établi leurs chaumières sur le parvis même du
temple; et je résolus de demeurer pendant quelques jours pour considérer
en détail la beauté de tant d'ouvrages.
Chaque jour je sortais pour visiter quelqu'un des monuments qui couvrent
la plaine; et un soir que, l'esprit occupé de réflexions, je m'étais
avancé jusqu'à la _vallée des sépulcres_, je montai sur les hauteurs qui
la bordent, et d'où l'oeil domine à la fois l'ensemble des ruines et
l'immensité du désert.--Le soleil venait de se coucher; un bandeau
rougeâtre marquait encore sa trace à l'horizon lointain des monts de la
Syrie: la pleine lune à l'orient s'élevait sur un fond bleuâtre, aux
planes rives de l'Euphrate: le ciel était pur, l'air calme et serein;
l'éclat mourant du jour tempérait l'horreur des ténèbres; la fraîcheur
naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrasée; les pâtres
avaient retiré leurs chameaux; l'oeil n'apercevait plus aucun mouvement
sur la terre monotone et grisâtre; un vaste silence régnait sur le
désert; seulement à de longs intervalles on entendait les lugubres cris
de quelques oiseaux de nuit et de quelques _chacals_...[13] L'ombre
croissait, et déja dans le crépuscule mes regards ne distinguaient plus
que les fantômes blanchâtres des colonnes et des murs.... Ces lieux
solitaires, cette soirée paisible, cette scène majestueuse, imprimèrent
à mon esprit un recueillement religieux. L'aspect d'une grande cité
déserte, la mémoire des temps passés, la comparaison de l'état présent,
tout éleva mon coeur à de hautes pensées. Je m'assis sur le tronc d'une
colonne; et là, le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la
main, tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur
les ruines, je m'abandonnai à une rêverie profonde.
CHAPITRE II.
La méditation.
Ici, me dis-je, ici fleurit jadis une ville opulente: ici fut le siége
d'un empire puissant. Oui! ces lieux maintenant si déserts, jadis une
multitude vivante animait leur enceinte; une foule active circulait dans
ces routes aujourd'hui solitaires. En ces murs où règne un morne
silence, retentissaient sans cesse le bruit des arts et les cris
d'allégresse et de fête: ces marbres amoncelés formaient des palais
réguliers; ces colonnes abattues ornaient la majesté des temples; ces
galeries écroulées dessinaient les places publiques. Là, pour les
devoirs respectables de son culte, pour les soins touchants de sa
subsistance, affluait un peuple nombreux: là, une industrie créatrice de
jouissances appelait les richesses de tous les climats, et l'on voyait
s'échanger la pourpre de _Tyr_ pour le fil précieux de la _Sérique_, les
tissus moelleux de _Kachemire_ pour les tapis fastueux de la _Lydie_,
l'ambre de la Baltique pour les perles et les parfums arabes, l'or
d'_Ophir_ pour l'étain de _Thulé_.
Et maintenant voilà ce qui subsiste de cette ville puissante, un lugubre
squelette! Voilà ce qui reste d'une vaste domination, un souvenir obscur
et vain! Au concours bruyant qui se pressait sous ces portiques a
succédé une solitude de mort. Le silence des tombeaux s'est substitué au
murmure des places publiques. L'opulence d'une cité de commerce s'est
changée en une pauvreté hideuse. Les palais des rois sont devenus le
repaire des fauves; les troupeaux parquent au seuil des temples, et les
reptiles immondes habitent les sanctuaires des dieux!... Ah! comment
s'est éclipsée tant de gloire! Comment se sont anéantis tant de
travaux!... Ainsi donc périssent les ouvrages des hommes! ainsi
s'évanouissent les empires et les nations!
Et l'histoire des temps passés se retraça vivement à ma pensée; je me
rappelai ces siècles anciens où vingt peuples fameux existaient en ces
contrées; je me peignis l'_Assyrien_ sur les rives du _Tigre_, le
_Kaldéen_ sur celles de l'_Euphrate_, le _Perse_ régnant de l'_Indus_ à
la _Méditerranée_. Je dénombrai les royaumes de _Damas_ et de
l'_Idumée_, de _Jérusalem_ et de _Samarie_, et les états belliqueux des
_Philistins_, et les républiques commerçantes de la _Phénicie_. Cette
_Syrie_, me disais-je, aujourd'hui presque dépeuplée, comptait alors
cent villes puissantes. Ses campagnes étaient couvertes de villages, de
bourgs et de hameaux[14]. De toutes parts l'on ne voyait que champs
cultivés, que chemins fréquentés, qu'habitations pressées.... Ah! que
sont devenus ces âges d'abondance et de vie? Que sont devenues tant de
brillantes créations de la main de l'homme? Où sont-ils ces remparts de
_Ninive_, ces murs de _Babylone_, ces palais de _Persépolis_, ces
temples de _Balbeck_ et de _Jérusalem_? Où sont ces flottes de _Tyr_,
ces chantiers d'_Arad_, ces ateliers de _Sidon_, et cette multitude de
matelots, de pilotes, de marchands, de soldats? et ces laboureurs, et
ces moissons, et ces troupeaux, et toute cette création d'êtres vivants
dont s'enorgueillissait la face de la terre? Hélas! je l'ai parcourue,
cette terre ravagée! J'ai visité les lieux qui furent le théâtre de tant
de splendeur, et je n'ai vu qu'abandon et que solitude.... J'ai cherché
les anciens peuples et leurs ouvrages, et je n'en ai vu que la trace,
semblable à celle que le pied du passant laisse sur la poussière. Les
temples se sont écroulés, les palais sont renversés, les ports sont
comblés, les villes sont détruites, et la terre, nue d'habitants, n'est
plus qu'un lieu désolé de sépulcres.... Grand Dieu! d'où viennent de si
funestes révolutions? Par quels motifs la fortune de ces contrées
a-t-elle si fort changé? Pourquoi tant de villes se sont-elles
détruites? Pourquoi cette ancienne population ne s'est-elle point
reproduite et perpétuée?
Ainsi livré à ma rêverie, sans cesse de nouvelles réflexions se
présentaient à mon esprit. Tout, continuai-je, égare mon jugement et
jette mon coeur dans le trouble et l'incertitude. Quand ces contrées
jouissaient de ce qui compose la gloire et le bonheur des hommes,
c'étaient des peuples _infidèles_ qui les habitaient: c'était le
_Phénicien_, sacrificateur homicide à _Molok_, qui rassemblait dans ses
murs les richesses de tous les climats; c'était le _Kaldéen_, prosterné
devant un _serpent_[15], qui subjuguait d'opulentes cités, et
dépouillait les palais des rois et les temples des dieux; c'était le
_Perse_, adorateur du feu, qui recueillait les tributs de cent nations;
c'étaient les habitants de cette ville même, adorateurs du soleil et des
astres, qui élevaient tant de monuments de prospérité et de luxe....
Troupeaux nombreux, champs fertiles, moissons abondantes, tout ce qui
devait être le prix de la _piété_ était aux mains de ces _idolâtres_: et
maintenant que des peuples _croyants_ et _saints_ occupent ces
montagnes, ce n'est plus que solitude et stérilité. La terre, sous ces
mains bénites, ne produit que des ronces et des absinthes. L'homme sème
dans l'angoisse, et ne recueille que des larmes et des soucis; la
guerre, la famine, la peste l'assaillent tour à tour... Cependant, ne
sont-ce pas là les enfants des prophètes? Ce _musulman_, ce _chrétien_,
ce _juif_, ne sont-ils pas les peuples élus du ciel, comblés de graces
et de miracles? Pourquoi donc ces races privilégiées ne jouissent-elles
plus des mêmes faveurs? Pourquoi ces terres sanctifiées par le sang des
martyrs, sont-elles privées des bienfaits anciens? Pourquoi en sont-ils
comme bannis et transférés depuis tant de siècles à d'autres nations, en
d'autres pays?...
Et à ces mots, mon esprit suivant le cours des vicissitudes qui ont tour
à tour transmis le sceptre du monde à des peuples si différents de
cultes et de moeurs, depuis ceux de l'Asie antique jusqu'aux plus
récents de l'_Europe_, ce nom d'une terre natale réveilla en moi le
sentiment de la _patrie_; et tournant vers elle mes regards, j'arrêtai
toutes mes pensées sur la situation où je l'avais quittée[16].
Je me rappelai ses campagnes si richement cultivées ses routes si
somptueusement tracées, ses villes habitées par un peuple immense, ses
flottes répandues sur toutes les mers, ses ports couverts des tributs de
l'une et de l'autre Inde; et comparant à l'activité de son commerce, à
l'étendue de sa navigation, à la richesse de ses monuments, aux arts et
à l'industrie de ses habitants, tout ce que l'Égypte et la Syrie purent
jadis posséder de semblable, je me plaisais à retrouver la splendeur
passée de l'Asie dans l'Europe moderne; mais bientôt le charme de ma
rêverie fut flétri par un dernier terme de comparaison. Réfléchissant
que telle avait été jadis l'activité des lieux que je contemplais: Qui
sait, me dis-je, si tel ne sera pas un jour l'abandon de nos propres
contrées? Qui sait si sur les rives de la _Seine_, de la _Tamise_, ou du
_Sviderzée_, là où maintenant, dans le tourbillon de tant de
jouissances, le coeur, et les yeux ne peuvent suffire à la multitude des
sensations; qui sait si un voyageur comme moi ne s'asseoira pas un jour
sur de muettes ruines et ne pleurera pas solitaire sur la cendre des
peuples et la mémoire de leur grandeur?
À ces mots mes yeux se remplirent de larmes, et couvrant ma tête du pan
de mon manteau, je me livrai à de sombres méditations sur les choses
humaines. Ah! malheur à l'homme, dis-je dans ma douleur; une aveugle
fatalité se joue de sa destinée! Une nécessité funeste régit au hasard
le sort des mortels. Mais non: ce sont les décrets d'une justice céleste
qui s'accomplissent! Un Dieu mystérieux exerce ses jugements
incompréhensibles! Sans doute il a porté contre cette terre un anathème
secret; en vengeance des races passées, il a frappé de malédiction les
races présentes. Oh! qui osera sonder les profondeurs de la
Divinité[17]?
Et je demeurai immobile, absorbé dans une mélancolie profonde.
CHAPITRE III.
Le fantôme.
Cependant un bruit frappa mon oreille; tel que l'agitation d'une robe
flottante et d'une marche à pas lents sur des herbes sèches et
frémissantes. Inquiet, je soulevai mon manteau, et jetant de tous côtés
un regard furtif, tout à coup à ma gauche, dans le mélange du
clair-obscur de la lune, au travers des colonnes et des ruines d'un
temple voisin, il me sembla voir un fantôme blanchâtre enveloppé d'une
draperie immense, tel que l'on peint les spectres sortant des tombeaux.
Je frissonnai; et tandis qu'ému d'effroi j'hésitais de fuir ou de
m'assurer de l'objet, les graves accents d'une voix profonde me firent
entendre ce discours:
«Jusques à quand l'homme importunera-t-il les cieux d'une injuste
plainte? Jusques à quand, par de vaines clameurs, accusera-t-il le SORT
de ses maux? Ses yeux seront-ils donc toujours fermés à la lumière, et
son coeur aux insinuations de la vérité et de la raison? Elle s'offre
partout à lui, cette vérité lumineuse, et il ne la voit point! Le cri de
la raison frappe son oreille, et il ne l'entend pas! Homme injuste! si
tu peux un instant suspendre le prestige qui fascine tes sens! si ton
coeur est capable de comprendre le langage du raisonnement, interroge ces
ruines! Lis les leçons qu'elles te présentent!.... Et vous, témoins de
vingt siècles divers, temples saints! tombeaux vénérables! murs jadis
glorieux, paraissez dans la cause de la _nature même_! Venez au tribunal
d'un sain entendement déposer contre une accusation injuste! venez
confondre les déclamations d'une fausse sagesse ou d'une piété
hypocrite, et vengez la terre et les cieux de l'homme qui les
calomnie!
«Quelle est-elle, cette _aveugle fatalité_, qui, sans _règle_ et sans
_lois_, se _joue_ du sort des mortels? Quelle est cette nécessité
injuste qui confond l'issue des actions, et de la prudence, et de la
folie? En quoi consistent ces _anathèmes_ célestes sur ces contrées? Où
est cette malédiction _divine_ qui perpétue l'abandon de ces campagnes?
Dites, monuments des temps passés! les cieux ont-ils changé leurs lois,
et la terre sa marche? Le soleil a-t-il éteint ses feux dans l'espace?
Les mers n'élèvent-elles plus leurs nuages? Les pluies et les rosées
demeurent-elles fixées dans les airs? Les montagnes retiennent-elles
leurs sources? Les ruisseaux se sont-ils taris? et les plantes
sont-elles privées de semences et de fruits? Répondez, race de mensonge
et d'iniquité, Dieu a-t-il troublé cet ordre primitif et constant qu'il
assigna lui-même à la nature? Le ciel a-t-il dénié à la terre, et la
terre à ses habitants, les biens que jadis ils leur accordèrent? Si rien
n'a changé dans la création, si les mêmes moyens qui existèrent
subsistent encore, à quoi tient donc que les races présentes ne soient
ce que furent les races passées? Ah! c'est faussement que vous accusez
le sort et la Divinité! c'est à tort que vous reportez à Dieu la cause
de vos maux! Dites, race perverse et hypocrite! si ces lieux sont
désolés, si des cités puissantes sont réduites en solitudes, est-ce
Dieu qui en a causé la ruine? Est-ce sa main qui a renversé ces
murailles, sapé ces temples, mutilé ces colonnes; ou est-ce la main de
l'homme? Est-ce le bras de Dieu qui a porté le fer dans la ville et le
feu dans la campagne, qui a tué le peuple, incendié les moissons,
arraché les arbres et ravagé les cultures, ou est-ce le bras de l'homme?
Et lorsqu'après la dévastation des récoltes, la famine est survenue,
est-ce la vengeance de Dieu qui l'a produite, ou la fureur insensée de
l'homme? Lorsque dans la famine le peuple s'est repu d'aliments
immondes, si la peste a suivi, est-ce la colère de Dieu qui l'a envoyée,
ou l'imprudence de l'homme? Lorsque la guerre, la famine et la peste ont
moissonné les habitants, si la terre est restée déserte, est-ce Dieu qui
l'a dépeuplée? Est-ce son avidité qui pille le laboureur, ravage les
champs producteurs et dévaste les campagnes, ou est-ce l'avidité de ceux
qui gouvernent? Est-ce son orgueil qui suscite des guerres homicides, ou
l'orgueil des rois et de leurs ministres? Est-ce la vénalité de ses
décisions qui renverse la fortune des familles, où la vénalité des
organes des lois? sont-ce enfin ses passions qui, sous mille formes,
tourmentent les individus et les peuples, ou sont-ce les passions des
hommes? Et si, dans l'angoisse de leurs maux, ils n'en voient pas les
remèdes, est-ce l'ignorance de Dieu qu'il en faut inculper, où leur
ignorance? Cessez donc, ô mortels, d'accuser la fatalité du SORT ou les
jugements de la Divinité! Si Dieu est bon, sera-t-il l'auteur de votre
supplice? S'il est juste, sera-t-il le complice de vos forfaits? Non,
non; la bizarrerie dont l'homme se plaint n'est point la bizarrerie du
destin; l'obscurité où sa raison s'égare n'est point l'obscurité de
Dieu; la source de ses calamités n'est point reculée dans les cieux;
elle est près de lui sur la terre: elle n'est point cachée au sein de la
Divinité; elle réside dans l'homme même; il la porte dans son coeur.
«Tu murmures et tu dis: Comment des peuples infidèles ont-ils joui des
bienfaits des cieux et de la terre? Comment des races saintes sont-elles
moins fortunées que des peuples impies? Homme fasciné! où est donc la
contradiction qui te scandalise? Où est l'énigme que tu supposes à la
justice des cieux? Je remets à toi-même la balance des graces et des
peines, des causes et des effets. Dis: Quand ces infidèles observaient
les lois des cieux et de la terre, quand ils réglaient d'intelligents
travaux sur l'ordre des saisons et la course des astres, Dieu devait-il
troubler l'équilibre du monde pour tromper leur prudence? Quand leurs
mains cultivaient ces campagnes avec soins et sueurs, devait-il
détourner les pluies, les rosées fécondantes, et y faire croître des
épines? Quand, pour fertiliser ce sol aride, leur industrie
construisait des aqueducs, creusait des canaux, amenait, à travers les
déserts, des eaux lointaines, devait-il tarir les sources des montagnes?
devait-il arracher les moissons que l'art faisait naître, dévaster les
campagnes que peuplait la paix, renverser les villes que faisait fleurir
le travail, troubler enfin l'ordre établi par la sagesse de l'homme? Et
quelle est cette _infidélité_ qui fonda des empires par la prudence, les
défendit par le courage, les affermit par la justice; qui éleva des
villes puissantes, creusa des ports profonds, dessécha des marais
pestilentiels, couvrit la mer de vaisseaux, la terre d'habitants, et,
semblable à l'esprit créateur, répandit le mouvement et la vie sur le
monde? Si telle est l'_impiété_, qu'est-ce donc que la _vraie croyance_?
La sainteté consiste-t-elle à détruire? Le Dieu qui peuple l'air
d'oiseaux, la terre d'animaux, les ondes, de reptiles; _Dieu_ qui anime
la nature entière, est-il donc un Dieu de ruines et de tombeaux?
Demande-t-il la dévastation pour hommage, et pour sacrifice l'incendie?
Veut-il pour hymnes des gémissements, des homicides pour adorateurs,
pour temple un monde désert et ravagé? Voilà cependant, races _saintes_
et _fidèles_, quels sont vos ouvrages! voilà les fruits de votre
_piété_! Vous avez tué les peuples, brûlé les villes, détruit les
cultures, réduit la terre en solitude, et vous demandez le salaire de
vos oeuvres! Il faudra sans doute vous produire des miracles! Il faudra
ressusciter les laboureurs que vous égorgez, relever les murs que vous
renversez, reproduire les moissons que vous détruisez, rassembler les
eaux que vous dispersez, contrarier enfin toutes les lois des cieux et
de la terre; ces lois établies par Dieu même, pour démonstration de sa
magnificence et de sa grandeur; ces lois éternelles antérieures à tous
les codes, à tous les prophètes; ces lois immuables que ne peuvent
altérer, ni les passions, ni l'ignorance de l'homme! Mais la _passion_
qui les méconnaît, l'_ignorance_ qui n'observe point les causes, qui ne
prévoit point les effets, ont dit dans la sottise de leur coeur: «Tout
vient du hasard, une fatalité aveugle verse le bien et le mal sur la
terre, sans que la prudence ou le savoir puisse s'en préserver.» Ou,
prenant un langage hypocrite, elles ont dit: «Tout vient de Dieu; il se
plaît à tromper la sagesse et à confondre la raison.....» Et l'ignorance
s'est applaudie dans sa malignité. «Ainsi, a-t-elle dit, je m'égalerai à
la science qui me blesse; je rendrai inutile la prudence qui me fatigue
et m'importune.» Et la cupidité a ajouté: «Ainsi j'opprimerai le faible
et je dévorerai les fruits de sa peine; et je dirai: _C'est Dieu qui l'a
décrété, c'est le sort qui l'a voulu._»--Mais moi, j'en jure par les
lois du ciel et de la terre, et par celles qui régissent le coeur humain!
l'hypocrite sera déçu dans sa fourberie, l'injuste dans sa rapacité; le
soleil changera son cours avant que la sottise prévale sur la sagesse et
le savoir, et que l'aveuglement l'emporte sur la prudence, dans l'art
délicat et profond de procurer à l'homme ses vraies jouissances, et
d'asseoir sur des bases solides sa félicité.»
CHAPITRE IV.
L'exposition.
Ainsi parla le Fantôme. Interdit de ce discours, et le coeur agité de
diverses pensées, je demeurai long-temps en silence. Enfin,
m'enhardissant à prendre la parole, je lui dis: «Ô Génie des tombeaux et
des ruines! ta présence et ta sévérité ont jeté mes sens dans le
trouble; mais la justesse de ton discours rend la confiance à mon ame.
Pardonne à mon ignorance. Hélas! si l'homme est aveugle, ce qui fait son
tourment fera-t-il encore son crime? J'ai pu méconnaître la voix de la
raison; mais je ne l'ai point rejetée après l'avoir connue. Ah! si tu
lis dans mon coeur, tu sais combien il désire la vérité, tu sais qu'il la
recherche avec passion..... Et n'est-ce pas à sa poursuite que tu me
vois en ces lieux écartés? Hélas! j'ai parcouru la terre; j'ai visité
les campagnes et les villes; et voyant partout la misère et la
désolation, le sentiment des maux qui tourmentent mes semblables a
profondément affligé mon ame. Je me suis dit en soupirant: L'homme
n'est-il donc créé que pour l'angoisse et pour la douleur? Et j'ai
appliqué mon esprit à la méditation de nos maux, pour en découvrir les
remèdes. J'ai dit: Je me séparerai des sociétés corrompues; je
m'éloignerai des palais où l'ame se déprave par la satiété, et des
cabanes où elle s'avilit par la misère; j'irai dans la solitude vivre
parmi les ruines; j'interrogerai les monuments anciens sur la sagesse
des temps passés; j'évoquerai du sein des tombeaux l'esprit qui jadis,
dans l'Asie, fit la splendeur des États et la gloire des peuples. Je
demanderai à la cendre des législateurs _par quels mobiles s'élèvent et
s'abaissent les empires; de quelles causes naissent la prospérité et les
malheurs des nations; sur quels principes enfin doivent s'établir la
paix des sociétés et le bonheur des hommes_:»
Je me tus; et, les yeux baissés, j'attendis la réponse du Génie. «La
paix, dit-il, et le bonheur descendent sur celui qui pratique la
justice. Ô jeune homme! puisque ton coeur cherche avec droiture la
vérité, puisque tes yeux peuvent encore la reconnaître à travers le
bandeau des préjugés, ta prière ne sera point vaine: j'exposerai à tes
regards cette vérité que tu appelles; j'enseignerai à ta raison cette
sagesse que tu réclames; je te révélerai la sagesse des tombeaux et la
science des siècles...» Alors s'approchant de moi et posant sa main sur
ma tête: «Élève-toi, mortel, dit-il, et dégage tes sens de la poussière
où tu rampes...» Et soudain, pénétré d'un feu céleste, les liens qui
nous fixent ici-bas me semblèrent se dissoudre; et tel qu'une vapeur
légère, enlevé par le vol du Génie, je me sentis transporté dans la
région supérieure. Là, du plus haut des airs, abaissant mes regards vers
la terre, j'aperçus une scène nouvelle. Sous mes pieds, nageant dans
l'espace, un globe, semblable à celui de la lune; mais moins gros et
moins lumineux, me présentait l'une de ses faces[18]; et cette face
avait l'aspect d'un disque semé de grandes taches, les unes blanchâtres
et nébuleuses, les autres brunes, vertes ou grisâtres; et tandis que je
m'efforçais de démêler ce qu'étaient ces taches: «Homme qui cherches la
vérité, me dit le Génie, reconnais-tu ce spectacle?»--«Ô Génie!
répondis-je, si d'autre part je ne voyais le globe de la lune, je
prendrais celui-ci pour le sien; car il a les apparences de cette
planète vue au télescope dans l'ombre d'une éclipse: on dirait que ces
diverses taches sont des mers et des continents.»
«--Oui; me dit-il, ce sont des mers et des continents, ceux-là mêmes de
l'hémisphère que tu habites...»
«--Quoi! m'écriai-je, c'est là cette terre où vivent les mortels!...»
«--Oui, reprit-il: cet espace brumeux qui occupe irrégulièrement une
grande portion du disque, et l'enceint presque de tous côtés, c'est là
ce que vous appelez le vaste _Océan_, qui, du pôle du sud s'avançant
vers l'équateur, forme d'abord le grand golfe de l'_Inde_ et de
l'_Afrique_, puis se prolonge à l'orient à travers les îles _Malaises_
jusqu'aux confins de la _Tartarie_, tandis qu'à l'ouest il enveloppe les
continents de l'_Afrique_ et de l'_Europe_ jusque dans le nord de
l'_Asie_.