attirait l'attention générale; chacun, fasciné par l'enthousiasme de la
liberté, y voyait un pays naissant, mais déja riche à son aurore de tous
les fruits de l'âge mûr. C'était, suivant la plupart, le modèle de tout
gouvernement; mais suivant Volney ce n'était qu'une séduisante chimère.
Il avait tout vu en homme impartial; il était revenu riche de remarques
neuves, d'observations savantes: il conçut le plan d'un grand ouvrage où
il aurait observé la crise de l'indépendance dans toutes ses phases, où
il aurait traité successivement des diverses opinions qui partagent les
Américains, de la politique de leur nouveau gouvernement, de l'extension
probable des États malgré leur division sur quelques points; enfin il
aurait cherché à faire sentir l'erreur romanesque des écrivains
modernes, qui appellent peuple neuf et vierge une réunion d'habitants de
la vieille Europe, Allemands, Hollandais et surtout Anglais des trois
royaumes. Mais cet important ouvrage, dont cependant plusieurs parties
étaient achevées, demandait un grand travail et surtout beaucoup de
temps dont les affaires publiques et privées ne lui permirent pas de
disposer; et d'ailleurs ses opinions différant sur beaucoup de points de
celles des publicistes américains, peut-être fut-il aussi arrêté par la
crainte trop fondée de se faire de nouveaux ennemis. Il se détermina
donc à ne publier que le _Tableau du climat et du sol des États-Unis_.
Le voyage en Égypte et en Syrie avait eu un si brillant succès, que ce
ne fut qu'avec défiance que Volney publia le résultat des observations
qu'il avait faites en Amérique. Ce dernier ouvrage fut aussi bien
accueilli que le premier. L'auteur y embrasse d'un coup d'oeil ces vastes
régions hérissées de montagnes inaccessibles et couvertes d'immenses
forêts; il en trace le plan topographique d'une main hardie; il analyse
avec sagacité les variations du climat. Sa définition pittoresque des
vents est surtout remarquable. «Il n'a pas songé à les personnifier, et
cependant, a dit un écrivain[12], ils prennent dans ses descriptions
animées une sorte de forme et de stature homériques. Ce sont des
puissances; les fleuves et le continent sont leur empire; ils commandent
aux nuages, et les nuages, comme un corps d'armée, se rallient sous
leurs ordres. Les montagnes, les plaines, les forêts deviennent le
théâtre bruyant des combats. L'exposition des marches, des
contre-marches de ces tumultueux courants d'air, qui se brisent les uns
contre les autres dans des chocs épouvantables, ou qui se précipitent
entre les monts à pic avec une impétuosité retentissante; tout ce
désordre de l'atmosphère produit un effet qui saisit à la fois l'ame et
les sens, et les fait tressaillir d'émotions nouvelles devant ces
nouveaux objets de surprise et de terreur.»
Dans cet ouvrage, comme dans son Voyage en Égypte et en Syrie, Volney ne
se borne pas à une simple description des pays qu'il parcourt: il se
livre à des considérations élevées; l'utilité des hommes est toujours le
but de ses recherches. L'étude qu'il avait faite de la médecine lui
donnait un grand avantage sur tous les voyageurs qui l'avaient précédé;
il était plus à même de juger du climat, d'analyser la salubrité de
l'air; il nous retrace les effets de la peste, de la fièvre jaune; il en
recherche les diverses causes, et, s'il ne nous indique pas des moyens
de guérir ces terribles épidémies, du moins nous apprend-il comment on
pourrait les prévenir.
Différent des autres voyageurs, Volney ne nous entretient jamais de ses
aventures personnelles; il évite avec soin de se mettre en scène, et ne
parle même pas des dangers qu'il a courus. Ce n'est cependant qu'exposé
à des périls de toute espèce qu'il a pu voyager dans les pays ravagés de
l'Orient et dans les sombres forêts de l'Amérique. Il avait d'autant
plus à craindre la cruauté des hommes et les attaques des bêtes féroces,
qu'il négligeait de prendre les précautions les plus simples qu'indique
la prudence; aussi n'échappa-t-il plusieurs fois que par miracle. En
traversant une des forêts des États-Unis, il s'endormit au pied d'un
chêne; à son réveil, il secoue son manteau, et reste pétrifié à la vue
d'un serpent à sonnettes. L'affreux reptile, troublé dans son repos,
s'élance et disparaît parmi les arbres; on n'entendait plus le bruit de
ses écailles, avant que Volney, glacé de terreur, eût songé à
s'enfuir...
Pendant ce voyage, on avait créé en France ce corps littéraire qui sut,
en peu d'années, se placer au premier rang des sociétés savantes de
l'Europe. L'illustre voyageur fut appelé à siéger à l'Académie: cet
honneur lui avait été décerné pendant son absence; il y acquit de
nouveaux droits en publiant les observations qu'il avait faites aux
États-Unis...
Trois années s'étaient écoulées depuis qu'il avait quitté la France, et
les orages politiques n'étaient pas apaisés: les factions s'agitaient
encore et dominaient tour à tour. Volney ne voulut pas reparaître sur la
scène politique, et chercha dans l'étude des consolations contre les
peines que lui causaient les malheurs de sa patrie.
À peu près vers cette époque, il vit arriver chez lui le général
Bonaparte, qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs années, et que le
mouvement des partis avait fait priver de son grade. «Me voilà sans
emploi, dit-il à Volney; je me console de ne plus servir un pays que se
disputent les factions. Je ne puis rester oisif; je veux chercher du
service ailleurs. Vous connaissez la Turquie; vous y avez sans doute
conservé des relations; je viens vous demander des renseignements, et
surtout des lettres de recommandation pour ce pays: mes services dans
l'artillerie peuvent m'y rendre très-utile. C'est parce que je connais
ce pays, répondit Volney, que je ne vous conseillerai jamais de vous y
rendre. Le premier reproche qu'on vous y fera, sera d'être chrétien: il
sera bien injuste sans doute, mais enfin on vous le fera et vous en
souffrirez. Vous allez me dire peut-être que vous vous ferez musulman:
faible ressource, la tache originelle vous restera toujours; plus vous
développerez de talents, et plus vous aurez à souffrir de
persécutions.--Hé bien, n'y songeons plus. J'irai en Russie; on y
accueille les Français. Catherine vous a donné des marques de
considération; vous avez des correspondances avec ce pays, vous y avez
des amis.--Le renvoi de ma médaille a détruit toutes ces relations.
D'ailleurs les Français qu'on accueille aujourd'hui en Russie, ne sont
pas ceux qui appartiennent à votre opinion. Croyez-moi, renoncez à votre
projet; c'est en France que vos talents trouveront le plus de chances
favorables: plus les factions se succèdent rapidement dans un pays,
moins une destitution y est durable.--J'ai tout tenté pour être
réintégré; rien ne m'a réussi.--Le gouvernement va prendre une nouvelle
forme, et Laréveillère-Lépeaux y aura sans doute de l'influence: c'est
mon compatriote, il fut autrefois mon collègue; j'ai lieu de croire que
ma recommandation ne sera pas sans effet auprès de lui. Je vais
l'inviter à déjeuner pour demain: trouvez-vous-y, nous ne serons que
nous trois.»
Le déjeuner eut lieu en effet; la conversation de Bonaparte frappa
Laréveillère, déja prévenu par Volney. Le député présenta le lendemain
le général à son collègue Barras; qui le fit réintégrer.
Une liaison intime ne tarda pas à s'établir entre le vertueux citoyen
qui voulait par-dessus tout la liberté de son pays, et l'homme
extraordinaire qui devait l'asservir; mais Volney, toujours modéré dans
sa conduite et ses opinions politiques, était loin d'approuver la
pétulante activité de Bonaparte.
Vers la fin de 1799, Volney, convaincu que la liberté allait périr sous
les coups de l'anarchie, seconda le 18 brumaire de tous ses efforts. Le
surlendemain de cette journée, Bonaparte lui envoya en présent un
superbe attelage qu'il refusa; quelques semaines après, il lui fit
offrir par un de ses aides de camp le ministère de l'intérieur. «Dites
au premier consul, répondit Volney, qu'il est beaucoup trop bon cocher
pour que je puisse m'atteler à son char. Il voudra le conduire trop
vite, et un seul cheval rétif pourrait faire aller chacun de son côté le
cocher, le char et les chevaux.»
Malgré cette indépendance de caractère que le consul n'était pas
accoutumé à trouver dans ceux qui l'entouraient, Volney continua près de
deux ans à être admis dans son intimité; il ne tarda pas à s'apercevoir
cependant que l'austérité de son langage commençait à déplaire, et qu'on
voulait surtout en écarter cette familiarité qu'on avait accueillie
jusqu'alors. Un jour que dans une discussion importante et secrète le
côté avantageux d'une mesure avait été trop vanté, et l'intérêt de
l'humanité beaucoup trop négligé: «C'est encore de la cervelle qu'il y a
là!» s'écria Volney en mettant la main sur le coeur du premier consul.
On a cru généralement que leur rupture avait éclaté à l'occasion de
l'influence que le premier consul se préparait à rendre au clergé. Il
est certain que Volney lui fit quelques observations sur la nécessité
d'une extrême circonspection dans cette mesure; mais si ces observations
furent reçues froidement, on peut assurer que le consul dissimula une
partie du mécontentement qu'elles lui inspiraient. Les débats furent
beaucoup plus vifs sur l'expédition de Saint-Domingue. Volney, qui avait
été appelé à la discuter dans un conseil privé, s'y opposa de tout son
pouvoir. Il représenta avec force tous les obstacles qu'on aurait à
surmonter et tout ce qu'il y aurait encore à craindre, en supposant
qu'on parvînt à s'emparer de l'île. «Admettons, ajouta-t-il, que les
nègres, libres depuis douze ans, veuillent bien rentrer dans la
servitude, que Toussaint-Louverture vous tende les bras, que votre armée
s'acclimate sans danger, que votre colonie reprenne son ancienne
activité; eh bien! même dans ces suppositions qui me semblent contraires
aux notions du plus simple bon sens, vous commettrez la plus grave des
fautes. Pensez-vous que les Anglais, aujourd'hui seuls possesseurs des
mers, ne vous feront pas bientôt une nouvelle guerre pour s'emparer de
cette colonie? Est-ce donc pour eux que vous voulez faire tant de
sacrifices? Qu'est-ce qu'un domaine qui n'offre point à ses maîtres de
communication directe pour l'exploiter, et encore moins pour le
défendre?» Quelques mois après, les désastres de Saint-Domingue furent
connus: des amis de cour ne manquèrent pas de répéter au premier consul
les propos que Volney avait tenus contre cette expédition dont il avait
si clairement prédit les suites; et, suivant l'usage, ces propos furent
commentés et envenimés.
Mais ce qui rompit pour toujours toute communication entre eux, ce fut
la conduite que tint le philosophe au moment de l'avènement à l'empire.
Volney avait concouru au 18 brumaire, dans l'espoir que la France en
recueillerait une paix durable et un gouvernement constitutionnel. Le
titre pompeux de Sénat Conservateur avait fasciné les yeux de la nation,
et Volney, comme tant d'autres, crut y voir un autel sur lequel on
alimenterait le feu de la liberté. Il ne vit dans les sénateurs que les
mandataires de la nation, chargés de conserver le dépôt sacré des pactes
qui établiraient un juste équilibre entre les droits des peuples et ceux
des souverains. Il fut aussi flatté que surpris d'être appelé à siéger
sur la chaire curule. Il accepta cette dignité, parce qu'il la
considérait moins comme une récompense honorifique que comme une charge
importante, et dont les devoirs étaient beaux à remplir. Son illusion
dura peu. Il ne dissimula pas à quelques amis intimes sa crainte de voir
le sénat devenir un instrument d'oppression pour la liberté individuelle
comme pour la liberté publique, et dès lors il crut devoir à sa
réputation l'obligation d'un grand acte. Au moment même où l'on
proclamait l'empire, il envoya au nouvel empereur et au sénat cette
démission qui fit tant de bruit en France et en Europe. L'empereur en
fut vivement irrité; mais toujours maître de lui-même quand il n'était
pas pris au dépourvu, il sut contenir sa colère; et le lendemain,
apercevant Volney parmi les sénateurs qui étaient venus en corps lui
rendre hommage et prêter serment de fidélité, il perce la foule, le tire
à l'écart, et reprenant son ancien ton affectueux: «Qu'avez-vous fait,
Volney? lui dit-il; est-ce le signal de la résistance que vous avez
voulu donner? Pensez-vous que cette démission soit acceptée? Si, comme
vous le dites, vous désirez vous retirer dans le Midi, vos congés seront
prolongés tant que vous voudrez.» Quelques jours après, le sénat décréta
qu'il n'accepterait la démission d'aucun de ses membres.
Forcé de reprendre sa dignité de sénateur et décoré du titre de comte,
Volney, désirant ne plus paraître sur la scène politique, se retira à la
campagne, où il reprit ses travaux historiques et philologiques. Il s'y
adonna particulièrement à l'étude des langues de l'Asie. Il attribuait à
notre ignorance absolue des langues orientales, cet éloignement qui
existe et se maintient opiniâtrement depuis tant de siècles entre les
Asiatiques et les Européens. En effet, qu'on suppose que l'usage de ces
langues devienne tout à coup commun et familier, et cette ligne
tranchante de contrastes s'efface en peu de temps; les relations
commerciales n'étant plus entravées par la difficulté de s'entendre,
deviendraient plus fréquentes, plus directes; et bientôt s'établirait
un nivellement de connaissances, qui amènerait insensiblement un
rapprochement de moeurs, d'usages et d'opinions.
Volney nous dit lui-même que le but qu'il s'est proposé en publiant son
premier ouvrage intitulé _Simplification des langues orientales_, fut de
faire un premier pas fondamental qui pût en faciliter l'étude; mais ce
premier pas parut d'une telle importance à la Société asiatique séante à
Calcutta, qu'elle s'empressa de compter Volney au nombre de ses membres.
Cet hommage flatteur de la seule société savante qui pût juger du mérite
de son ouvrage, encouragea Volney à donner plus d'étendue au premier
plan qu'il s'était tracé; et il osa entreprendre de résoudre un problème
réputé jusqu'à présent insoluble, celui d'un alphabet universel au moyen
duquel on pût écrire facilement toutes les langues.
En 1803, le gouvernement français fit entreprendre le grand et
magnifique ouvrage de la _Description de l'Égypte_; on devait y joindre
une carte géographique sur laquelle on voulait tracer la double
nomenclature arabe et française: au premier coup d'oeil la chose fut
jugée impraticable à cause de la différence des prononciations. Volney
fut invité à faire l'application de son système; mais il n'y consentit
qu'à condition qu'il serait préalablement examiné par un comité de
savants; ne voulant pas, disait-il, hasarder l'honneur d'un monument
public pour une petite vanité personnelle. On nomma une commission de
douze membres, et le nouveau système de transcription européenne fut
admis à une grande majorité.
Ce nouveau succès fut une douce récompense de ses utiles travaux. Il
continua de diriger ses recherches vers cette nouvelle branche de
savoir, et publia successivement plusieurs autres écrits, où il continua
de présenter des développements nouveaux à sa première idée
philanthropique de concourir à rapprocher tous les peuples; nous avons
de lui l'_Hébreu simplifié_, l'_Alphabet européen_, un _Rapport sur les
vocabulaires comparés du professeur Pallas_, et un _Discours sur l'étude
philosophique des langues_.
La suppression de l'École Normale avait mis fin aux cours d'histoire que
Volney avait ouverts d'une manière si brillante; mais elle n'avait pas
interrompu ses nombreuses et profondes recherches sur les anciens
historiens. Dès 1781, il avait soumis à l'Académie, un Essai sur la
chronologie de ces premiers peuples dont il avait été observer les
monuments et les traces dans les pays qu'ils avaient habités. En 1814,
il publia ses _Nouvelles Recherches sur l'histoire ancienne_. Il y
interroge tour à tour les plus anciennes traditions, les combat les unes
par les autres, et, par un système continuel de comparaison, il
parvient à dégager les faits des nombreuses fables qui les dénaturaient.
Peu d'historiens résistent à cette espèce d'enquête juridique; c'est
dans leur propre arsenal qu'il va chercher des armes pour les combattre,
et il le fait d'une manière victorieuse. Il s'attache surtout à résoudre
le grand problème assyrien, et le résout à l'honneur d'Hérodote, qui est
démontré l'auteur le plus profond et le plus exact des anciens. Cet
ouvrage, fruit d'un travail immense et preuve d'une érudition profonde,
eût suffi pour la gloire de Volney.
L'étude opiniâtre à laquelle il se livrait sans cesse, abrégea ses
jours. Sa santé, qui avait toujours été délicate, devint languissante,
et bientôt il sentit approcher sa fin; elle fut digne de sa vie.
«Je connais l'habitude de votre profession» dit-il à son médecin trois
jours avant de mourir; «mais je ne veux pas que vous traitiez mon
imagination comme celle des autres malades. Je ne crains pas la mort.
Dites-moi franchement ce que vous pensez de mon état, parce que j'ai des
dispositions à faire.» Le docteur paraissant hésiter: «J'en sais assez,»
reprit Volney, «faites venir un notaire.»
Il dicta son testament avec le plus grand calme, et n'abandonnant pas à
son dernier moment l'idée qui n'avait cessé de l'occuper pendant
vingt-cinq ans, et craignant, sans doute, que ses essais ne fussent
interrompus après lui, il consacra une somme de vingt-quatre mille
francs pour fonder un prix annuel de douze cents francs pour le meilleur
ouvrage sur l'étude philosophique des langues.
Volney mourut le 25 avril 1820; les regrets de toute la France se sont
mêlés aux larmes d'une épousé, modèle de son sexe, dont la bienfaisance
fait oublier aux pauvres la perte de leur protecteur, et dont les vertus
rappellent les qualités de celui dont elle sut embellir la vie.
Parvenu aux honneurs et à une brillante fortune, et ne les devant qu'à
ses talents supérieurs, Volney n'en faisait usage que pour rendre
heureux tous ceux qui l'entouraient. Il se plaisait surtout à encourager
et à secourir des hommes de lettres indigents. Le malheureux pouvait
réclamer l'appui de ce citoyen vertueux, qui ne résistait jamais au
plaisir d'être utile.
Dans sa carrière politique, il se montra toujours ami sincère d'une
liberté raisonnable, et ne dévia jamais de ses principes de justice et
de modération. Un de ses amis le félicitait un jour sur sa lettre à
Catherine: «Et moi, je m'en suis repenti,» dit-il aussitôt avec une
sincérité philosophique. «Si, au lieu d'irriter ceux des rois qui
avaient montré des dispositions favorables à la philosophie, nous
eussions maintenu ces dispositions par une politique plus sage et une
conduite plus modérée, la liberté n'eût pas éprouvé tant d'obstacles, ni
coûté tant de sang.»
La modestie et la simplicité de son caractère et de ses moeurs ne
l'abandonnèrent jamais, et les honneurs dont il fut revêtu ne
l'éblouirent pas un instant. «Je suis toujours le même,» écrivait-il à
un de ses intimes amis, «un peu comme Jean La Fontaine, prenant le temps
comme il vient et le monde comme il va; pas encore bien accoutumé à
m'entendre appeler _monsieur le comte_, mais cela viendra _avec les bons
exemples_. J'ai pourtant mes armes, et mon cachet dont je vous régale:
deux colonnes asiatiques ruinées, d'or, bases de ma noblesse, surmontées
d'une hirondelle, emblématique (fond d'argent), _oiseau voyageur, mais
fidèle_, qui chaque année vient sur ma cheminée chanter printemps et
liberté.»
On a souvent reproché à Volney un caractère morose et une sorte de
disposition misanthropique, dont il avait montré des germes dans les
premières années de sa vie. Ce reproche, il faut l'avouer, n'a pas
toujours été sans fondement; ces dispositions furent quelquefois l'effet
d'une santé trop languissante; peut-être aussi doit-on les attribuer à
cette étude profonde qu'il avait faite du coeur humain, dans le cours de
sa vie politique. «Malheur,» a dit un sage, «malheur à l'homme sensible
qui a osé déchirer le voile de la société, et refuse de se livrer à
cette illusion théâtrale si nécessaire à notre repos! son ame se trouve
en vie dans le sein du néant; c'est le plus cruel de tous les
supplices......» Volney déchira le voile.
ADOLPHE BOSSANGE.
INVOCATION.
Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux!
c'est vous que j'invoque; c'est à vous que j'adresse ma prière. Oui!
tandis que votre aspect repousse d'un secret effroi les regards du
vulgaire, mon coeur trouve à vous contempler le charme des sentiments
profonds et des hautes pensées. Combien d'utiles leçons, de réflexions
touchantes ou fortes n'offrez-vous pas à l'esprit qui sait vous
consulter! C'est vous qui, lorsque la terre entière asservie se taisait
devant les tyrans, proclamiez déja les vérités qu'ils détestent, et qui,
confondant la dépouille des rois avec celle du dernier esclave,
attestiez le saint dogme de l'ÉGALITÉ. C'est dans votre enceinte,
qu'amant solitaire de la LIBERTÉ, j'ai vu m'apparaître son génie, non
tel que se le peint un vulgaire insensé, armé de torches et de
poignards, mais sous l'aspect auguste de la justice, tenant en ses mains
les balances sacrées où se pèsent les actions des mortels aux portes de
l'éternité.
Ô tombeaux! que vous possédez de vertus! vous épouvantez les tyrans:
vous empoisonnez d'une terreur secrète leurs jouissances impies; ils
fuient votre incorruptible aspect, et les lâches portent loin de vous
l'orgueil de leurs palais. Vous punissez l'oppresseur puissant; vous
ravissez l'or au concussionnaire avare, et vous vengez le faible qu'il a
dépouillé; vous compensez les privations du pauvre, en flétrissant de
soucis le faste du riche; vous consolez le malheureux, en lui offrant un
dernier asyle; enfin vous donnez à l'ame ce juste équilibre de force et
de sensibilité qui constitue la sagesse, la science de la vie. En
considérant qu'il faut tout vous restituer, l'homme réfléchi néglige de
se charger de vaines grandeurs, d'inutiles richesses: il retient son
coeur dans les bornes de l'équité; et cependant, puisqu'il faut qu'il
fournisse sa carrière, il emploie les instants de son existence, et use
des biens qui lui sont accordés. Ainsi vous jetez un frein salutaire sur
l'élan impétueux de la cupidité; vous calmez l'ardeur fiévreuse des
jouissances qui troublent les sens; vous reposez l'ame de la lutte
fatigante des passions; vous l'élevez au-dessus des vils intérêts qui
tourmentent la foule; et de vos sommets, embrassant la scène des peuples
et des temps, l'esprit ne se déploie qu'à de grandes affections, et ne
conçoit que des idées solides de vertu et de gloire. Ah! quand le songe
de la vie sera terminé, à quoi auront servi ses agitations, si elles ne
laissent la trace de l'utilité?
Ô ruines! je retournerai vers vous prendre vos leçons! je me replacerai
dans la paix de vos solitudes; et là, éloigné du spectacle affligeant
des passions, j'aimerai les hommes sur des souvenirs; je m'occuperai de
leur bonheur, et le mien se composera de l'idée de l'avoir hâté.
LES RUINES, OU MÉDITATION SUR LES RÉVOLUTIONS DES EMPIRES.
CHAPITRE PREMIER.
Le voyage.
La onzième année du règne d'_Abd-ul-Hamid_, fils d'_Ahmed_, empereur des
_Turks_, au temps où les Russes victorieux s'emparèrent de la Krimée et
plantèrent leurs étendards sur le rivage qui mène à Constantinople, je
voyageais dans l'empire des _Ottomans_, et je parcourais les provinces
qui jadis furent les royaumes d'_Égypte_ et de _Syrie_.
Portant toute mon attention sur ce qui concerne le bonheur des hommes
dans l'état social, j'entrais dans les villes et j'étudiais les moeurs de
leurs habitants; je pénétrais dans les palais, et j'observais la
conduite de ceux qui gouvernent; je m'écartais dans les campagnes, et
j'examinais la condition des hommes qui cultivent; et partout ne voyant
que brigandage et dévastation, que tyrannie et que misère, mon coeur
était oppressé de tristesse et d'indignation.
Chaque jour je trouvais sur ma route des champs abandonnés, des villages
désertés, des villes en ruines: souvent je rencontrais d'antiques
monuments, des débris de temples, de palais et de forteresses; des
colonnes, des aqueducs, des tombeaux: et ce spectacle tourna mon esprit
vers la méditation des temps passés, et suscita dans mon coeur des
pensées graves et profondes.