Il employa trois années à faire ce grand voyage, ce qui para

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OEUVRES DE C. F. VOLNEY.

DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.

TOME I.

LES RUINES, OU MÉDITATION SUR LES RÉVOLUTIONS DES EMPIRES.

PAR C. F. VOLNEY,

COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, HONORAIRE DE LA

SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE À CALCUTA.

PARIS, PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE. FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES

AUGUSTINS.

M DCCC XXVI.

IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, Nº 24.

TABLE

DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

NOTICE sur la vie et les écrits de C. F. Volney.... Pag. i

LES RUINES.

INVOCATION. 1

CHAPITRE Ier.--Le voyage. 3

CHAP. II.--La méditation. 6

CHAP. III.--Le fantôme. 12

CHAP. IV.--L'exposition. 19

CHAP. V.--Condition de l'homme dans l'univers. 26

CHAP. VI.--État originel de l'homme. 29

CHAP. VII.--Principe des sociétés. 31

CHAP. VIII.--Source des maux des sociétés 34

CHAP. IX.--Origine des gouvernements et des lois. 36

CHAP. X.--Causes générales de la prospérité des anciens états. 40

CHAP. XI.--Causes générales des révolutions et de la ruine des

anciens états. 46

CHAP. XII.--Leçons des temps passés répétées sur les temps présents. 58

CHAP. XIII.--L'espèce humaine s'améliorera-t-elle? 76

CHAP. XIV.--Le grand obstacle au perfectionnement. 86

CHAP. XV.--Le siècle nouveau. 92

CHAP. XVI.--Un peuple libre et législateur 98

CHAP. XVII.--Base universelle de tout droit et de toute loi. 101

CHAP. XVIII.--Effroi et conspiration des tyrans 104

CHAP. XIX.--Assemblée générale des peuples 108

CHAP. XX.--La recherche de la vérité 114

CHAP. XXI.--Problème des contradictions religieuses 127

CHAP. XXII.--Origine et filiation des idées religieuses 160

§ Ier. Origine de l'idée de Dieu: culte des éléments

et des puissances physiques de la nature 166

§ II. Second système. Culte des astres, ou sabéisme 170

§ III. Troisième système. Culte des symboles, ou idolâtrie 175

§ IV. Quatrième système. Culte des deux principes, ou dualisme 187

§ V. Culte mystique et moral, ou système de l'autre monde 193

§ VI. Sixième système. Monde animé, ou culte de

l'univers sous divers emblèmes 197

§ VII. Septième système. Culte de l'AME DU MONDE,

c'est-à-dire de l'élément du feu, principe vital de

l'univers 202

§ VIII. Huitième système. MONDE-MACHINE: culte

du Démi-Ourgos, ou Grand-Ouvrier 204

§ IX. Religion de Moïse, ou culte de l'ame du monde

(You-piter) 208

§ X. Religion de Zoroastre 209

§ XI. Brahmisme, ou système indien 210

§ XII. Boudhisme, ou système mystique 211

§ XIII. Christianisme, ou culte allégorique du soleil 212

CHAP. XXIII.--Identité du but des religions 222

CHAP. XXIV.--Solution du problème des contradictions 236

LA LOI NATURELLE.

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR 247

CHAP. PREMIER.--De la loi naturelle. 249

CHAP. II.--Caractères de la loi naturelle 253

CHAP. III.--Principes de la loi naturelle par rapport à l'homme. 260

CHAP. IV.--Bases de la morale, du bien, du mal, du péché, du crime,

du vice et de la vertu. 266

CHAP. V.--Des vertus individuelles. 270

CHAP. VI.--De la tempérance. 273

CHAP. VII..--De la continence. 277

CHAP. VIII.--Du courage et de l'activité. 281

CHAP. IX.--De la propreté. 285

CHAP. X.--Des vertus domestiques. 287

CHAP. XI.--Des vertus sociales; de la justice. 293

CHAP. XII.--Développement des vertus sociales. 297

NOTES servant d'éclaircissements et d'autorités à divers

passages du texte. 308

LETTRE DE VOLNEY AU DOCTEUR PRIESTLEY. 353

DISCOURS SUR L'ÉTUDE PHILOSOPHIQUE DES LANGUES. 371

AVERTISSEMENT. 373

§ Ier. Nouveauté de cette étude chez les modernes:

ignorance absolue des anciens à cet égard. 375

§ II. École grecque: systèmes établis avant les faits observés. 378

§ III. École égyptienne. 380

§ IV. École juive. 385

§ V. École chrétienne. 394

§ VI. École philosophique: observation des faits, établie comme

préliminaire indispensable à toute théorie. 401

FIN DE LA TABLE.

NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE C.-F. VOLNEY.

Le sage ramène tout au tribunal de la raison, jusqu'à

la raison elle-même.

KANT.

On a cherché à établir comme un axiome que la vie d'un homme de lettres

était tout entière dans ses écrits.

Il me semble au contraire que la biographie des écrivains doit être

l'histoire raisonnée de leurs diverses sensations et de la contradiction

de leur conduite avec leurs principes avoués. Si l'on excepte les Éloges

des savants par Fontenelle, d'Alembert et Cuvier, presque toutes les

notices de ce genre sont moins une analyse du génie et du caractère des

hommes célèbres, qu'une liste exacte de leurs ouvrages; cependant, par

l'influence même que ces productions ont eue sur leur siècle, les

détails sur la vie privée de leurs auteurs rentrent dans le domaine de

l'histoire; et l'histoire doit être moins la connaissance des faits,

qu'une étude approfondie du coeur de l'homme. Les actions des héros qu'on

se plaît à mettre sous nos yeux ne sont-elles pas moins propres à

atteindre ce but, que l'exemple des vices ou des vertus dans les hommes

qui ont prétendu enseigner la sagesse? Dans les premiers, une action

d'éclat n'est souvent que l'élan d'un esprit exalté, que l'exécution

rapide d'un dessein extraordinaire et spontané; dans les seconds, tout

est le fruit d'une méditation soutenue: la vertu marque le but, la

persévérance y conduit.

Pourquoi donc s'être plutôt attaché à nous conserver le souvenir de

toutes les sanglantes catastrophes qu'à nous présenter une analyse

sévère des moeurs et des sentiments des hommes remarquables? C'est que

l'homme aime les images fortes et animées; c'est qu'on peut l'émouvoir

plus par la profonde terreur des tableaux sanglants de l'histoire, que

par les douces images des vertus privées.

L'étude de la vie des savants est digne de toute notre attention. Il est

à la fois curieux et instructif d'examiner comment ont supporté les

malheurs de la vie, ceux qui ont enseigné les préceptes d'une

philosophie impassible. Leur histoire est un tissu de contradictions

singulières. Le citoyen de Genève, qui consacre ses veilles au bonheur

des enfants, abandonne froidement les siens; ennemi déclaré des

préjugés, il n'ose les braver; ce _coeur sensible_ est sourd aux cris de

la nature, et cet _esprit fort_ est sans cesse tourmenté par les

fantômes bizarres de son imagination fiévreuse. Le plus grand génie de

son siècle, Voltaire, qui porte des coups si audacieux au despotisme,

sollicite et reçoit la clef de chambellan des mains de Frédéric. Newton,

qui voue sa vie à la recherche de la vérité, commente l'Apocalypse. Le

chancelier Bacon, le premier philosophe de l'Angleterre, fait un traité

sur la Justice, et la vend au plus offrant. On pourrait multiplier les

citations; ce ne seraient que de nouvelles preuves de l'imperfection de

la nature de l'homme.

Cependant il est des savants qui, joignant l'exemple au précepte, n'ont

jamais dévié des principes qu'ils ont enseignés. L'auteur des Ruines est

de ce nombre; il nous est doux d'avoir à tracer la vie du philosophe

éclairé, du législateur sage, et surtout de l'homme austère dont toute

l'ambition fut d'être utile, et qui ne voulut composer son bonheur que

de l'idée d'avoir hâté celui des hommes[1].

«Les registres publics[2] constatent que M. de Volney est né le 3

février 1757 à Craon, petite ville du département de la Mayenne. Il

reçut les prénoms de _Constantin-François_. Son père déclara dès ce

moment qu'il ne lui laisserait point porter son nom de famille[3],

d'abord parce que ce nom ridicule lui avait attiré mille désagréments

dans sa jeunesse, et qu'ensuite, il était commun à dix mâles collatéraux

dont il ne voulait point qu'on le rendît solidaire sous ce rapport. Il

l'appela _Boisgirais_, et c'est sous ce nom que le jeune

Constantin-François a été connu dans les colléges.

«Son père, _Jacques-René Chasseboeuf_, devenu veuf deux années après la

naissance de son fils, le laissa aux mains d'une servante de campagne et

d'une vieille parente, pour se livrer avec plus de liberté à la

profession d'avocat au tribunal de Craon, d'où sa réputation s'étendit

dans toute la province.

«Pendant ses absences très-fréquentes, l'enfant reçut les impressions de

ses deux gouvernantes, dont l'une le gâtait, l'autre le grondait sans

cesse, et toutes deux farcissaient son esprit de préjugés de toute

espèce et surtout de la terreur des revenants: l'enfant en resta frappé

au point qu'à l'âge de onze ans, il n'osait rester seul la nuit. Sa

santé se montra dès lors ce qu'elle fut toujours, faible et délicate.

«Il n'avait encore que sept ans, lorsque son père le mit à un petit

collége tenu à Ancenis par un prêtre bas-breton, qui passait pour faire

de bons latinistes. Jeté là, faible, sans appui, privé tout à coup de

beaucoup de soins, l'enfant devint chagrin et sauvage. On le châtia; il

devint plus farouche, ne travailla point, et resta le dernier de sa

classe. Six ou huit mois se passèrent ainsi; enfin un de ses maîtres en

eut pitié, le caressa, le consola; ce fut une métamorphose en quinze

jours: Boisgirais s'appliqua si bien, qu'il se rapprocha bientôt des

premières places, qu'il ne quitta plus.....»

Le régime de ce collége était fort mauvais, et la santé des enfants y

était à peine soignée; le directeur était un homme brutal, qui ne

parlait qu'en grondant et ne grondait qu'en frappant. Constantin

souffrait d'autant plus, qu'il pouvait à peine se plaindre. Jamais son

père ne venait le voir, jamais il n'avait paru avoir pour son fils cette

sollicitude paternelle qui veille sur son enfant, lors même qu'elle est

forcée de le confier à des soins étrangers. Doué d'une ame sensible et

aimante, Constantin ne pouvait s'empêcher de remarquer que ses camarades

n'avaient pas à déplorer la même indifférence de la part de leurs

parents. Les réflexions continuelles qu'il faisait à ce sujet, et les

mauvais traitements qu'il éprouvait, le plongeaient dans une mélancolie

qui devint habituelle, et qui contribua peut-être à diriger son esprit

vers la méditation. Cependant son oncle maternel venait quelquefois le

voir. Aussi affligé de l'abandon dans lequel on laissait cet enfant que

surpris de sa résignation et de sa douceur, il détermina M. Chasseboeuf à

retirer son fils de ce collége pour le mettre à celui d'Angers.

Constantin avait alors douze ans; il sentait sa supériorité sur tous

ceux de son âge, et loin de s'en prévaloir et de se ralentir, il ne

s'adonna au travail qu'avec plus d'ardeur. Il parcourut toutes ses

classes d'une manière assez brillante pour qu'on en gardât long-temps le

souvenir dans ce collége.

Au bout de cinq années, le jeune Constantin ayant fini ses études,

brûlait du désir de se lancer dans le monde. Son père le fit revenir

d'Angers, et ses occupations ne lui permettant pas sans doute de

s'occuper de son fils, il se hâta de le faire émanciper, de lui rendre

compte du bien de sa mère, et de l'abandonner à lui-même.

À peine âgé de dix-sept ans, Constantin se trouva donc maître absolu de

ses actions et de onze cents livres de rente. Cette fortune n'était pas

suffisante, il fallait prendre une profession; mais, naturellement

réfléchi, et voulant tout voir par lui-même avant de se fixer,

Constantin se rendit à Paris.

Ce fut un théâtre séduisant et nouveau pour le jeune homme, que cette

ville immense où il se trouvait pour la première fois; mais au lieu de

se laisser entraîner par le tourbillon, Constantin s'adonnait à l'étude:

il passait presque tout son temps dans les bibliothèques publiques; il

lisait avec avidité tous les auteurs anciens, il se livrait surtout à

une étude approfondie de l'histoire et de la philosophie.

Cependant son père le pressait de prendre une profession, et paraissait

désirer qu'il se fît avocat; mais Constantin avait un éloignement marqué

pour le barreau, comme s'il avait pressenti que cette profession,

quoique très-honorable, était au-dessous de son génie créateur. Il lui

répugnait de se charger la mémoire de choses inutiles et qui ne lui

paraissaient que des redites continuelles; l'étude des lois n'était en

effet à cette époque qu'un immense dédale, qu'un mélange bizarre de lois

féodales, de coutumes, et d'arrêts rendus par les parlements. La

médecine, plus positive, et qui tend par une suite d'expériences au

bonheur de l'homme, convint davantage à son esprit observateur. Il se

plaisait à interroger la nature, à tâcher de pénétrer la profondeur de

ses secrets, et de découvrir quelques rapports entre le moral et le

physique de l'homme. Mais ce n'était pas vers ce seul but que se

dirigeaient ses études; il continuait toujours ses recherches savantes,

ses lectures instructives; et passant ainsi dans le travail un temps que

tous les jeunes gens de son âge perdaient dans les plaisirs, il acquit

un fonds immense de connaissances en tout genre.

Il suivit ses cours pendant trois années; ce fut dans cet intervalle

qu'il composa un Mémoire sur la Chronologie d'Hérodote, qu'il adressa à

l'Académie. Le professeur Larcher, avec lequel Constantin se trouvait en

opposition, censura ce petit ouvrage avec amertume; notre jeune savant

soutint son opinion avec chaleur, et prouva dans la suite qu'il avait

raison quant au fond de la question. Quelques fautes légères s'étaient,

il est vrai, glissées dans son ouvrage; mais plus tard, instruit par de

longues études, il eut le rare mérite de se redresser lui-même dans ses

_Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne_; quoi qu'il en soit, ce

Mémoire fit quelque sensation, et mit son auteur en rapport avec ce

qu'il y avait alors de plus célèbre à Paris.

Le baron d'Holbach surtout le devina, le prit en amitié, et lui fit

faire la connaissance de Franklin. Celui-ci le présenta à madame

Helvétius, qui l'invitait souvent à sa maison de Passy, où se

réunissaient alors nombre de gens de lettres et de savants distingués.

Nul doute que la société de tous ces hommes célèbres, que Constantin

fréquentait souvent, n'ait beaucoup contribué à développer les

brillantes dispositions dont il était doué. Il se dégoûta de plus en

plus de toute espèce de profession: il aspirait, presque à son insu, à

quelque chose de plus élevé.

Jeune encore, il avait déja vieilli dans la méditation, et son génie

n'attendait que d'être livré à lui-même pour se développer et prendre un

essor rapide. L'occasion ne tarda pas à se présenter; une modique

succession lui échut:[4] il résolut d'en employer l'argent à

entreprendre un long voyage. Comme tous les grands hommes, il dédaigna

les routes frayées, et choisit la plus inconnue et la plus périlleuse:

il projeta de parcourir l'Égypte et la Syrie.

De tous les pays c'étaient les moins connus; après d'immenses recherches

et de graves réflexions, Constantin résolut d'entreprendre de parvenir

où tant d'autres avaient échoué. Pour se préparer à ce périlleux voyage,

il quitta Paris, et se rendit chez son oncle.

Il ne se dissimulait ni les dangers ni les fatigues qui l'attendaient,

mais aussi entrevoyait-il la gloire qu'il devait y acquérir. Il mesura

d'abord l'étendue de la carrière, pour calculer, puis acquérir les

forces qu'il lui fallait pour la parcourir.

Il s'exerçait à la course, entreprenait de faire à pied des voyages de

plusieurs jours; il s'habituait à rester des journées entières sans

prendre de nourriture, à franchir de larges fossés, à escalader des

murailles élevées, à régulariser son pas afin de pouvoir mesurer

exactement un espace par le temps qu'il mettait à le parcourir. Tantôt

il dormait en plein air, tantôt il s'élançait sur un cheval et le

montait sans bride ni selle, à la manière des Arabes; se livrant ainsi à

mille exercices pénibles et périlleux, mais propres à endurcir son corps

à la fatigue. On ne savait à quoi attribuer son air farouche et sauvage;

on taxait d'extravagance cette conduite extraordinaire, attribuant ainsi

à la folie ce qui n'était que la fermentation du génie.

Après une année de ces épreuves diverses, il résolut de mettre son grand

dessein à exécution. De peur de n'être pas approuvé, il crut devoir le

cacher à son père, mais il se hâta d'en faire part à son oncle. À peine

lui eut-il communiqué qu'il ne s'agissait rien moins que de visiter des

pays presque inconnus aux habitants de l'Europe, et dont les langages

sont si différents des nôtres, qu'effrayé de la hardiesse de ce projet

qu'il croyait impraticable, son digne ami ne négligea aucun moyen de

l'en dissuader, mais en vain: Constantin fut inébranlable. «Ce qui

distingue particulièrement un homme de génie, a dit un écrivain,[5]

c'est cette impulsion secrète qui l'entraîne comme malgré lui vers les

objets d'étude et d'application les plus propres à exercer l'activité de

son ame et l'énergie de ses facultés intellectuelles. C'est une espèce

d'instinct qu'aucune force ne peut dompter, et qui s'exalte au contraire

par les obstacles qui s'opposent à son développement.»

Aussi Constantin, loin de se rebuter, n'en était-il que plus impatient

d'entreprendre son voyage; il voyait déja en idée des pays nouveaux;

déja son imagination ardente franchissait l'espace, devançait le temps,

et planait sur ces déserts où il devait jeter les premiers fondements de

sa gloire.

Cependant il désirait depuis long-temps de changer de nom; celui que son

père lui avait donné lui déplaisait; il résolut d'en prendre un autre.

Il faut croire qu'il avait pour cela de fortes raisons; car son oncle

l'approuva, s'occupa quelque temps de lui en chercher un convenable, et

lui proposa enfin celui de _Volney_. Constantin le prit, et ce fut pour

l'immortaliser.

Le jour fixé pour le départ étant arrivé, le jeune voyageur prit congé

de ses amis, et s'arracha des bras de son oncle et de sa famille.

Un havre-sac contenant un peu de linge, et qu'il portait à la manière

des soldats, une ceinture de cuir contenant six mille francs en or, un

fusil sur l'épaule; tel était l'équipage de Volney. À peine fut-il à

quelque distance d'Angers et au moment de le perdre de vue, qu'il

s'arrêta malgré lui: ses regards se fixèrent sur la ville, ses yeux ne

pouvaient s'en détacher; il abandonnait ce qu'il avait de plus cher, et

peut-être pour toujours. Ses larmes coulaient en abondance, il sentit

chanceler son courage; mais bientôt, rappelant toute son énergie, il se

hâta de s'éloigner.

Il arriva bientôt à Marseille, où il s'embarqua sur un navire qui se

trouvait prêt à mettre à la voile pour l'Orient.

À peine débarqué en Égypte, Volney se rendit au Caire, où il passa

quelques mois à observer les moeurs et les coutumes d'un peuple si

nouveau pour lui, mais sans perdre de vue toute l'étendue de la carrière

qu'il voulait parcourir.

En méditant cette grande entreprise, l'intrépide voyageur avait

non-seulement pour but de s'instruire, mais encore de faire cesser

l'ignorance de l'Europe sur des contrées qui en sont si voisines, et

cependant aussi inconnues que si elles en étaient séparées par de vastes

mers ou d'immenses espaces. Il importait donc qu'il pût tout voir et

tout entendre, il fallait pénétrer dans l'intérieur des divers états, et

il lui était impossible de le faire avec sûreté sans parler la langue

arabe, aussi commune à tous les peuples de l'Orient qu'elle est inconnue

parmi nous. Pour surmonter ce nouvel obstacle, le jeune voyageur eut le

courage d'aller s'enfermer huit mois chez les Druses, dans un couvent

arabe situé au milieu des montagnes du Liban.

Là, il se livra à l'étude avec son ardeur ordinaire. Il eut d'autant

plus de difficultés à vaincre qu'il était privé du secours des

grammaires et des dictionnaires; il lui fallait, pour ainsi dire, être

son propre maître et se créer une méthode; il sentit la nécessité et

conçut le projet de faciliter un jour aux Européens l'étude des langues

orientales.

Il employait ses moments de loisir à converser avec les moines, à

s'informer des moeurs des Arabes, des variations du climat et des

diverses formes de gouvernement sous lesquelles gémissent les malheureux

habitants de ces contrées dévastées. Là, comme en Europe, il ne vit que

despotisme, que dilapidation des deniers du peuple; là, comme en Europe,

il vit un petit nombre d'êtres privilégiés s'arroger insolemment le

fruit des sueurs du plus grand nombre, et, comptant sur les armes de

leurs soldats, n'opposer aux clameurs du peuple que la violence et

l'abus de leur force. Ces tristes observations augmentaient sa

mélancolie habituelle: trop profond pour ne pas soulever le voile de

l'avenir, il ne prévoyait que trop les malheurs qui devaient accabler

une patrie qui lui était si chère, et dont il ne s'était éloigné que

pour bien mériter d'elle.

Ce ne fut qu'après qu'il put converser en arabe avec facilité, qu'il

prit réellement son essor: il fit ses adieux aux moines qui l'avaient

accueilli, et, après s'être muni de lettres de recommandation pour

différents chefs de tribu, il commença son voyage.

Il prit un guide qui le conduisit dans le désert auprès d'un chef auquel

il était particulièrement adressé. Aussitôt qu'il fut arrivé près de

lui, Volney présenta une paire de pistolets à son fils, qui accepta ce

présent avec reconnaissance. Dès que le chef eut lu la lettre que Volney

lui avait remise, il lui serra les mains en lui disant: «Sois le bien

venu; tu peux rester avec nous le temps qu'il te plaira. Renvoie ton

guide, nous t'en servirons: regarde cette tente comme la tienne, mon

fils comme ton frère, et tout ce qui est ici comme étant à ton usage.»

Volney n'hésita pas à se fier à l'homme qui s'exprimait avec tant de

franchise: il eut tout lieu de voir combien les Arabes étaient fidèles à

observer religieusement les lois de l'hospitalité, et combien ces hommes

que nous nommons des barbares nous sont supérieurs à cet égard. Il resta

six semaines au milieu de cette famille errante, partageant leurs

exercices et se conformant en tout à leur manière de vivre.

Un jour le chef lui demanda si sa nation était loin du désert, et

lorsque Volney eut tâché de lui donner une idée de la distance: «Mais

pourquoi es-tu venu ici? lui dit-il.--Pour voir la terre et admirer les

oeuvres de Dieu.--Ton pays est-il beau?--Très-beau.--Mais y a-t-il de

l'eau dans ton pays?--Abondamment; tu en rencontrerais plusieurs fois

dans une journée.--Il y a tant d'eau, et TU LE QUITTES!»

Lorsqu'ensuite Volney leur parlait de la France, ils l'interrompaient

souvent pour témoigner leur surprise de ce qu'il avait quitté un pays où

il trouvait tout en abondance, pour venir visiter une contrée aride et

brûlante. Notre voyageur eût désiré passer quelques mois parmi ces bons

Arabes; mais il lui était impossible de se contenter comme eux de trois

ou quatre dattes et d'une poignée de riz par jour: il avait tellement à

souffrir de la faim et de la soif qu'il se sentait souvent défaillir. Il

prit congé de ses hôtes, et reçut à son départ des marques de leur

amitié. Le père et le fils le reconduisirent à une grande distance, et

ne le quittèrent qu'après l'avoir prié plusieurs fois de venir les

revoir.

Allant de ville en ville, de tribu en tribu, demandant franchement une

hospitalité qu'on ne lui refusait jamais, Volney parcourut toute

l'Égypte et la Syrie. Il salua ces pyramides colossales, ces

majestueuses ruines de Palmyre disséminées comme autant de rochers dans

ces mers de sables, et comme les seules traces des nations puissantes

qui peuplaient jadis ces plaines immenses, aujourd'hui si arides.

Observateur impartial et sage, il ne portait jamais de jugements d'après

les opinions d'autrui; il voulait voir par lui-même, et il voyait

toujours juste, parce que, sans passions et sans préjugés, il ne

désirait et ne cherchait que la vérité.

Il employa trois années à faire ce grand voyage, ce qui paraît un

prodige lorsqu'on vient à songer à la modique somme qu'il avait pour

l'entreprendre. Il ne l'y dépensa pas tout entière, car à son retour il

possédait encore vingt-cinq louis. Quelle sagesse ne lui a-t-il pas

fallu pour vivre et voyager trois années entières dans un pays ravagé,

où tout se paie au poids de l'or! Mais c'est que Volney fréquentait peu

la société des villes; il était presque continuellement en voyage, et il

voyageait avec la simplicité d'un philosophe et l'austérité d'un Arabe.

Toujours à la recherche de la vérité, il avait renoncé à la trouver

parmi les hommes; il suivait avec avidité les traces des temps anciens

pour découvrir le sort des générations présentes. Occupé de hautes

pensées, il aimait à errer au milieu des ruines, il semblait se

complaire au milieu des tombeaux. Là il s'abandonnait à des rêveries

profondes. Assis sur les monuments presque en poussière des grandeurs

passées, il méditait sur la fragilité des grandeurs présentes; il

s'accoutumait à suivre les progrès de la destruction générale, à mesurer

d'un oeil tranquille cet horrible abîme où vont s'engouffrer les empires

et les générations, où vont s'évanouir les chimères des hommes. C'est là

qu'il apprit à mépriser ce qu'il appelait les _niaiseries humaines_,

qu'il puisa ces vérités sublimes qui brillent dans ses nombreux écrits,

et cette rigidité de principes qui dirigea toujours ses actions.

Après un voyage de trois années, il revint en Europe, et signala son

retour par la publication de son _Voyage en Égypte et en Syrie_. Jamais

livre n'obtint un succès plus rapide, plus brillant et moins contesté.

Il valut à son jeune auteur l'estime des gens instruits, l'admiration de

ses concitoyens et une célébrité européenne: il en reçut des marques

flatteuses.

Le baron de Grimm ayant présenté un exemplaire du Voyage en Égypte à

Catherine II, eut l'obligeante attention de le faire au nom de Volney.

L'impératrice fit offrir à l'auteur une très-belle médaille en or; mais

lorsque, quelques années après, Catherine eut pris parti contre la

France, Volney se hâta d'écrire à Grimm la lettre suivante en lui

renvoyant la médaille:

Paris, 4 décembre 1791.

«MONSIEUR,

«La protection déclarée que S. M. l'impératrice des Russies accorde à

des Français révoltés, les secours pécuniaires dont elle favorise les

ennemis de ma patrie, ne me permettent plus de garder en mes mains le

monument de générosité qu'elle y a déposé. Vous sentez que je parle de

la médaille d'or qu'au mois de janvier 1788 vous m'adressâtes de la part

de S. M. Tant que j'ai pu voir dans ce don un témoignage d'estime et

d'approbation des principes politiques que j'ai manifestés, je lui ai

porté le respect qu'on doit à un noble emploi de la puissance; mais

aujourd'hui que je partage cet or avec des hommes pervers et dénaturés,

de quel oeil pourrai-je l'envisager? Comment souffrirai-je que mon nom se

trouve inscrit sur le même registre que ceux des déprédateurs de la

France? Sans doute l'impératrice est trompée, sans doute la souveraine

qui nous a donné l'exemple de consulter les philosophes pour dresser un

code de lois, qui a reconnu pour base de ces lois l'_égalité_ et la

_liberté_, qui a affranchi ses propres serfs, et qui, ne pouvant briser

les liens de ceux de ses boyards, les a du moins relâchés; sans doute

Catherine II n'a point entendu épouser la querelle des champions iniques

et absurdes de la barbarie superstitieuse et tyrannique des siècles

passés; sans doute, enfin, sa religion séduite n'a besoin que d'un rayon

pour s'éclairer; mais en attendant, un grand scandale de contradiction

existe, et les esprits droits et justes ne peuvent consentir à le

partager: veuillez donc, monsieur, rendre à l'impératrice un bienfait

dont je ne puis plus m'honorer; veuillez lui dire que si je l'obtins de

son estime, je le lui rends pour la conserver; que les nouvelles lois de

mon pays qu'elle persécute ne me permettent d'être ni ingrat ni lâche,

et qu'après tant de voeux pour une gloire utile à l'humanité, il m'est

douloureux de n'avoir que des illusions à regretter.

«C.-F. VOLNEY.»

Le succès brillant qu'obtint le _Voyage en Égypte et en Syrie_, ne fut

pas de ces succès éphémères qui ne sont dus qu'aux circonstances ou à la

faveur du moment. Parmi les nombreux témoignages qui vinrent attester

l'exactitude des récits et la justesse des observations, le plus

remarquable sans doute est celui que rendit le général Berthier dans la

_Relation de la campagne d'Égypte_: «Les aperçus politiques sur les

ressources de l'Égypte, dit-il, la description de ses monuments,

l'histoire des moeurs et des usages des diverses nations qui l'habitent,

ont été traités par le citoyen Volney avec une vérité et une profondeur

qui n'ont rien laissé à ajouter aux observateurs qui sont venus après

lui. Son ouvrage était le guide des Français en Égypte; c'est le seul

qui ne les ait jamais trompés.»

Quelques mois après la publication de son voyage, Volney fut nommé pour

remplir les fonctions difficiles et importantes de directeur général de

l'agriculture et du commerce en Corse; il se disposait à se rendre dans

cette île, lorsqu'un événement inattendu vint y mettre obstacle.

La France, fatiguée d'un joug imposé par de mauvaises institutions,

venait de le briser. Le cri de liberté avait fait tressaillir tous les

coeurs français, et fait trembler tous les trônes. De toutes parts les

lumières se réunissaient en un seul faisceau pour dissiper les ténèbres

de l'ignorance. Le peuple venait de nommer ses mandataires, et Volney

fut appelé à siéger parmi les législateurs de la patrie.

Sur une observation que fit Goupil de Préfeln, il s'empressa de donner

sa démission de la place qu'il tenait du gouvernement, ne regardant pas,

disait-il, un emploi salarié comme compatible avec l'indépendante

dignité de mandataire du peuple.

Il prit part à toutes les délibérations importantes, et, fidèle à son

mandat, il se montra toujours un des plus fermes soutiens des libertés

publiques.

_Malouet_ ayant proposé[6] de se réunir en comité secret afin de ne

point discuter devant des étrangers: «Des étrangers! s'écria Volney, en

est-il parmi nous? L'honneur que vous avez reçu d'eux, lorsqu'ils vous

ont nommés députés, vous fait-il oublier qu'ils sont vos frères et vos

concitoyens? N'ont-ils pas le plus grand intérêt à avoir les yeux fixés

sur vous? Oubliez-vous que vous n'êtes que leurs représentants, leurs

fondés de pouvoirs? et prétendez-vous vous soustraire à leurs regards

lorsque vous leur devez compte de toutes vos démarches et de toutes vos

pensées?...... Ah! plutôt, que la présence de nos concitoyens nous

inspire, nous anime! elle n'ajoutera rien au courage de l'homme qui aime

sa patrie et qui veut la servir, mais elle fera rougir le perfide et le

lâche que le séjour de la cour ou la pusillanimité aurait déja pu

corrompre.»

Il fut un des premiers à provoquer l'organisation des gardes nationales;

celles des communes et des départements, et fut nommé secrétaire dès la

première année.

Il prit part aux nombreux débats qui s'élèverent lorsqu'on agita la

proposition d'accorder au roi l'exercice du droit de paix et de

guerre[7].

«Les nations, dit-il, ne sont pas créées pour la gloire des rois, et

vous n'avez vu dans les trophées que des sanglants fardeaux pour les

peuples.....

«Jusqu'à ce jour l'Europe a présenté un spectacle affligeant de grandeur

apparente et de misère réelle: on n'y comptait que des maisons de

princes et des intérêts de familles; les nations n'y avaient qu'une

existence accessoire et précaire. On possédait un empire comme des

troupeaux; pour les menus plaisirs d'une fête, on ruinait une contrée;

pour les pactes de quelques individus, on privait un pays de ses

avantages naturels; la paix du monde dépendait d'une pleurésie, d'une

chute de cheval; l'Inde et l'Amérique étaient plongées dans les

calamités de la guerre pour la mort d'un enfant, et les rois, se

disputant son héritage, vidaient leur querelle par le duel des nations.»

Il finit par proposer un décret remarquable qui se terminait par ces

mots:

«La nation française s'interdit dès ce moment d'entreprendre aucune

guerre tendante à accroître son territoire.»

Cette proposition fait honneur au patriotisme éclairé de Volney, et

l'assemblée se hâta d'en consacrer le principe dans la loi qui

intervint. Ce fut cette même année que, sur la proposition de Mirabeau,

on s'occupa de la vente des domaines nationaux; Volney publia dans le

Moniteur quelques réflexions où il pose ces principes:

«La puissance d'un état est en raison de sa population; la population

est en raison de l'abondance; l'abondance est en raison de l'activité

de la culture, et celle-ci en raison de l'intérêt personnel et direct,

c'est-à-dire de l'esprit de propriété: d'où il suit que plus le

cultivateur se rapproche de l'état passif de mercenaire, moins il a

d'industrie et d'activité; au contraire, plus il est près de la

condition de propriétaire libre et plénier, plus il développe les forces

et les produits de la terre et la richesse générale de l'État.»

En suivant ce raisonnement si juste et si péremptoire, on arrive

naturellement à cette conséquence, qu'un État est d'autant plus puissant

qu'il compte un plus grand nombre de propriétaires, c'est-à-dire, une

plus grande division de propriétés.

Jamais aucune assemblée législative n'avait offert une plus belle

réunion d'orateurs célèbres. Dans les discussions importantes, ils se

pressaient en foule à la tribune; tous brûlaient du désir de soutenir la

cause de la liberté, mais de cette liberté sage et limitée, premier

droit des peuples.

Tout le monde connaît ce mouvement oratoire de Mirabeau dans une

discussion relative au clergé:.... _Je vois d'ici la fenêtre d'où la

main sacrilège d'un de nos rois_, etc.;..... mais peu de personnes

savent à qui ce mouvement oratoire fut emprunté. Vingt députés

assiégeaient les degrés de la tribune nationale. «Vous aussi! dit

Mirabeau à Volney qui tenait un discours à la main.--Je ne vous

retarderai pas long-temps;--Montrez-moi ce que vous avez à dire.... Cela

est beau, sublime;.... mais ce n'est pas avec une voix faible, une

physionomie calme, qu'on tire parti de ces choses-là; donnez-les moi.»

Mirabeau fondit dans son discours le passage relatif à Charles IX, et en

tira un des plus grands effets qu'ait jamais produits l'éloquence.

C'était peu pour le représentant du peuple de se dévouer tout entier aux

intérêts de son pays, il sacrifiait encore ses veilles à l'instruction

de ses concitoyens.

Amant passionné de la liberté, ennemi déclaré de tout pouvoir absolu,

Volney reconnut qu'il n'y avait que la raison qui pût terrasser le

despotisme militaire et religieux. Dans le cours de ses longs voyages,

il avait toujours vu la tyrannie croître en raison directe de

l'ignorance. Il avait parcouru ces brûlantes contrées, asile des

premiers chrétiens, et maintenant patrie des enfants de Mahomet. Il

avait suivi avec terreur les traces profondes des maux enfantés par un

fanatisme aveugle; il avait vu les peuples d'autant plus ignorants

qu'ils étaient plus religieux, d'autant plus esclaves et victimes de

préjugés absurdes qu'ils étaient plus attachés à la foi mensongère de

leurs aïeux. Il avait vu les hommes plus ou moins plongés dans

d'épaisses ténèbres; il conçut le hardi projet de les éclairer du

flambeau de la saine philosophie. C'était s'imposer la tâche de saper

jusque dans sa base le monstrueux édifice des préjugés et des

superstitions; il fallait pulvériser les traditions absurdes, les

prophéties mensongères, réfuter toutes les saintes fables, et parler

enfin aux hommes le langage de la raison. Il médita long-temps ce sujet

important, et publia[8] le fruit de ses réflexions sous le titre de

_Ruines_, ou _Méditation sur les révolutions des empires_.

Dans ce bel ouvrage[9] «il nous ramène à l'état primitif de l'homme, à

sa condition nécessaire dans l'ordre général de l'univers; il recherche

l'origine des sociétés civiles et les causes de leurs formations,

remonte jusqu'aux principes de l'élévation des peuples et de leur

abaissement, développe les obstacles qui peuvent s'opposer à

l'amélioration de l'homme.» En philosophe habile, en profond connaisseur

du coeur humain, il ne se borne pas à émettre des préceptes arides; il

sait captiver l'attention et s'attacher à rendre attrayante l'austère

vérité; il anime ses tableaux. Tout-à-coup il dévoile à nos regards une

immense carrière, il représente à nos yeux étonnés une assemblée

générale de tous les peuples. Toutes les passions, toutes les sectes

religieuses sont en présence; c'est un combat terrible de la vérité

contre l'erreur. Il dépouille d'une main hardie le fanatisme de son

masque hypocrite, il brise les fers honteux forgés par des hommes

sacriléges; il les montre toujours guidés par un vil intérêt,

établissant leurs jouissances égoïstes sur le malheur des humains, et

s'appliquant exclusivement à les maintenir dans une ignorance profonde.

Il leur fait apparaître la liberté comme une déesse vengeresse; et comme

la tête de Méduse, son nom seul frappe d'effroi tous les oppresseurs, et

réveille l'espoir dans le coeur des opprimés. Le premier élan des peuples

éclairés est pour la vengeance; mais le sage législateur calme leur

fureur, réprime leur impétuosité, en leur apprenant que la _liberté_

n'existe que par la _justice_, ne s'obtient que par la _soumission aux

lois_, et ne se conserve que par l'_observation de ses devoirs_.

Dès 1790, il avait pressenti les conséquences terribles qu'auraient sur

nos colonies les principes, et surtout la conduite de quelques

soi-disant amis des noirs. Il conçut que ce pourrait être une entreprise

d'un grand avantage public et privé, d'établir dans la Méditerranée la

culture des productions du tropique; et parce que plusieurs plages de la

Corse sont assez chaudes pour nourrir en pleine terre des orangers de 20

pieds de hauteur, des bananiers, des dattiers, et que des échantillons

de coton avaient déja réussi, il conçut le projet d'y cultiver et de

susciter par son exemple ce genre d'industrie.

Volney se rendit en Corse en 1792, et y acheta le domaine de la Confina,

près d'Ajaccio; il y fit faire à ses frais des essais dispendieux, et

bientôt des productions nouvelles vinrent attester que la France, plus

que tout autre pays, pourrait prétendre à l'indépendance commerciale,

puisque déja si riche de ses propres produits, elle pourrait encore

offrir ceux du Nouveau-Monde. Mais ce n'était pas seulement vers

l'amélioration de l'agriculture que se dirigeaient les efforts de

Volney: il méditait sur la Corse un ouvrage dont la perfection aurait

sans doute égalé l'importance, si nous en jugeons toutefois par les

fragments qu'il en a laissés.

Les troubles que Pascal Paoli suscita en Corse, forcèrent Volney

d'interrompre ses travaux et de quitter cette île. Le domaine de la

Confina, que l'auteur des Ruines appelait ses _Petites-Indes_, fut mis à

l'encan par ce même Paoli, qui lui avait donné tant de fois l'assurance

d'une sincère amitié.

C'est pendant ce voyage en Corse qu'il fit la connaissance du jeune

Bonaparte, qui n'était encore qu'officier d'artillerie. Le jugement

qu'il émit dès lors est un de ceux qui démontrent le plus à quel haut

degré il portait le génie de l'observation. Quelques années après, ayant

appris en Amérique que le commandement de l'armée d'Italie venait de

lui être confié: «Pour peu que les circonstances le secondent, dit-il en

présence de plusieurs réfugiés français, ce sera la tête de César sur

les épaules d'Alexandre.»

Cependant la liberté avait dégénéré en licence; l'anarchie versait sur

la France ses poisons destructeurs. Volney, qui ne pouvait plus défendre

à la tribune les principes de la justice et de l'humanité, les

proclamait dans des écrits pleins d'énergie et de patriotisme, et ne

craignit pas de braver les hommes de 93: tantôt il les accablait sous le

poids de l'évidence, et leur reprochait hardiment leurs forfaits

journaliers; tantôt, maniant l'arme acérée du sarcasme, il s'écriait:

«Modernes Lycurgues, vous parlez de pain et de fer: le fer des piques ne

produit que du sang; c'est le fer des charrues qui produit du pain!»

C'en était trop sans doute pour ne pas subir le sort de tout homme

vertueux, de tout patriote éclairé; Volney fut dénoncé comme

_royaliste_, et chargé de fers: sa détention dura dix mois, et il ne dut

sa liberté qu'aux événements du 9 thermidor.

Enfin l'horizon s'éclaircit après l'orage, et un gouvernement nouveau

parut vouloir mettre tous ses efforts à obtenir le titre de gouvernement

réparateur. On donna une forte impulsion à l'instruction publique; une

école nouvelle fut établie en France, et les professeurs en furent

choisis parmis les savants les plus illustres.

L'auteur des Ruines, appelé à la chaire d'histoire, accepta cette charge

pénible, mais qui portait avec elle une bien douce récompense pour lui,

puisqu'elle lui offrait les moyens d'être utile. Tout en enseignant

l'histoire, il voulait chercher à diminuer l'influence journalière

qu'elle exerce sur les actions et les opinions des hommes; il la

regardait à juste titre comme l'une des sources les plus fécondes de

leurs préjugés et de leurs erreurs: c'est en effet de l'histoire que

dérivent la presque totalité des opinions religieuses et la plupart des

maximes et des principes politiques souvent si erronés et si dangereux

qui dirigent les gouvernements, les consolident quelquefois, et ne les

renversent que trop souvent. Il chercha à combattre ce respect pour

l'histoire, passé en dogme dans le système d'éducation de l'Europe, et

s'attacha d'autant plus à l'ébranler, qu'éclairé par des recherches

savantes, il ajoutait moins de foi à ces _raconteurs des temps passés_,

qui écrivaient souvent sur des ouï-dire et toujours poussés par leurs

passions. Comment en effet croirons-nous à la véracité des anciens

historiens, lorsque nous voyons sans cesse les événements d'hier

dénaturés aujourd'hui?

Dans ses leçons à l'École Normale, Volney se livra à des considérations

générales, mais approfondies, et qui n'étaient à ses yeux que des

éléments préparatoires aux cours qu'il se proposait de faire. La

suppression de cette école déja célèbre vint interrompre ses travaux.

Libre alors, mais fatigué des secousses journalières d'une politique

orageuse, tourmenté du désir d'être utile lors même qu'on lui en ôtait

les moyens, Volney sentit renaître en lui cette passion qui dans sa

jeunesse l'avait conduit en Égypte et en Syrie. L'Amérique devenue libre

marchait à pas de géant vers la civilisation: c'était sans doute un

sujet digne de ses observations; mais, en entreprenant ce nouveau

voyage, il était agité de sentiments bien différents de ceux qui

l'avaient jadis conduit en Orient.

«En 1785, nous dit-il lui-même, il était parti de Marseille, de plein

gré, avec cette alacrité, cette confiance en autrui et en soi qu'inspire

la jeunesse; il quittait gaiement un pays d'abondance et de paix, pour

aller vivre dans un pays de barbarie et de misère, sans autre motif que

d'employer le temps d'une jeunesse inquiète et active à se procurer des

connaissances d'un genre neuf, et à embellir par elles le reste de sa

vie d'une auréole de considération et d'estime.

«En 1795, au contraire, lorsqu'il s'embarquait au Hâvre, c'était avec le

dégoût et l'indifférence que donnent le spectacle et l'expérience de

l'injustice et de la persécution. Triste du passé, soucieux de

l'avenir, il allait avec défiance chez un peuple libre, voir si un ami

sincère de cette liberté profanée trouverait pour sa vieillesse un asile

de paix, dont l'Europe ne lui offrait plus l'espérance.»

Mais à peine arrivé en Amérique, après une longue et pénible traversée,

loin de se livrer à un repos nécessaire et qu'il semblait y être venu

chercher, Volney, toujours avide d'instruction, ne put résister à la vue

du vaste champ d'observations qui s'ouvrait devant lui. Il s'était

depuis long-temps persuadé de cette vérité, qu'il n'est rien de si

difficile que de parler avec justesse du système général d'un pays ou

d'une nation, et qu'on ne peut le faire qu'en observant et voyant par

soi-même. Il se mit donc en devoir d'explorer cette nouvelle contrée,

comme douze années auparavant il avait traversé les pays d'Orient,

c'est-à-dire, presque toujours à pied et sans guide. Ce fut ainsi qu'il

parcourut successivement toutes les parties des États-Unis, étudiant le

climat, les lois, les habitants, les moeurs, et lisant dans le grand

livre de la nature les divers changements opérés par la force

toute-puissante des siècles.

Le grand Washington, le libérateur des États-Unis, le guerrier patriote

qui avait préféré la liberté de son pays à de vains honneurs, Washington

ne pouvait voir avec indifférence l'auteur des Ruines; aussi le reçut-il

avec distinction, et lui donna-t-il publiquement des marques d'estime

et de confiance.

Il n'en fut pas de même de J. Adams, qui exerçait alors les premières

fonctions de la république. Volney, toujours sincère, avait critiqué

franchement un livre que le président avait publié quelque temps avant

d'être élevé à la magistrature quinquennale. On attribua généralement à

une petite rancune d'auteur une persécution injuste et absurde que

Volney eut à essuyer. Il fut accusé d'être l'agent secret d'un

gouvernement dont la hache n'avait cessé de frapper des hommes qui,

comme lui, étaient les amis sincères d'une liberté raisonnable. On

prétendit qu'il avait voulu livrer la Louisiane au directoire, tandis

qu'il avait publié ouvertement que, suivant lui, l'invasion de cette

province était un faux calcul politique.

Ce fut dans ce même temps qu'il fut en butte aux attaques du docteur

Priestley, aussi célèbre par ses talents que remarquable par une manie

de catéchiser que l'incendie de sa maison à Londres n'avait pu guérir.

Le physicien anglais n'avait pu lire de sang-froid quelques pages des

Ruines sur les diverses croyances des peuples. Pour s'être placé entre

deux sectes également extrêmes, il se croyait modéré, quoiqu'il

proscrivit, avec toute la violence des hommes les plus exagérés,

quiconque ne reconnaissait pas avec lui la divinité des écritures, et ne

niait pas celle de J.-C.; Priestley, peut-être jaloux de la réputation

de Volney, ne négligea aucun moyen de l'engager dans une controverse

suivie, voulant sans doute profiter de la célébrité du philosophe

français, pour mieux établir la sienne; le sage voyageur n'opposa

d'abord aux attaques souvent grossières du savant anglais que le plus

imperturbable silence; mais enfin, pressé vivement par des diatribes où

il était traité d'ignorant et de Hottentot, Volney dut se décider à

répondre, et ce fut pour dire qu'il ne répondrait plus. Dans cette

réponse peu connue[10], il n'opposa aux grossièretés de son adversaire

qu'une froide ironie, tempérée par l'urbanité française et soutenue par

le langage de la raison; il y refusa de faire sa profession de foi,

«parce que, disait-il, soit sous l'aspect politique, soit sous l'aspect

religieux, l'esprit de doute se lie aux idées de liberté, de vérité, de

génie, et l'esprit de certitude aux idées de tyrannie, d'abrutissèment

et d'ignorance.»

Ce concours de persécutions dégoûtait Volney de son séjour aux

États-Unis, lorsqu'ayant reçu la nouvelle de la mort de son père, il fit

ses adieux à la terre de la liberté, pour venir saluer le sol de la

patrie.

À peine arrivé en France[11], son premier soin fut de renoncer à la

succession de son père en faveur de sa belle-mère, pour laquelle il

avait toujours eu les sentiments d'un fils, parce qu'elle lui avait

montré dans plusieurs occasions la sollicitude d'une mère.

Volney avait signalé son retour d'Égypte par la publication de son

Voyage; on s'attendait généralement à voir paraître la relation de celui

qu'il venait de faire en Amérique: cette espérance fut en partie déçue.

Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires · 第 1 / 26 段