DEMIR-HISSAR

Petite ville pittoresque, au pied d'un rocher à pic, et à cheval sur une

petite rivière qu'enjambe un vieux pont de pierre à l'arche centrale

surélevée. Les maisons sont peureusement fermées. Des planches clouées à

la hâte cachent les ouvertures béantes faites à coups de hache dans les

devantures de petits magasins pillés.

Dans les rues, peu de monde. Quelques hommes, l'arme à l'épaule.

Quelques femmes en noir et craintives encore. Et puis, des soldats

grecs... Mais les yeux rougis de tous disent que la douleur habite

désormais la pauvre petite ville...

--Mes deux frères de vingt-deux et vingt-cinq ans ont été massacrés,

nous dit l'un.

--Mon père, ma mère et puis... ma soeur, dit un autre.

Et, en disant «ma soeur», le malheureux baisse les yeux. Sa main passe

sur son visage, rapide et brutale de colère, pour essuyer une larme

furtive. Car la jolie fillette de quinze ans pour laquelle, lui, le

grand frère, travaillait avec tant d'amour, dont chacun s'efforçait avec

tendresse de préparer l'avenir, la jolie fillette est morte dans le

déshonneur... Puis le frère se ressaisit. Ses yeux ont des éclairs. Sa

main caresse la crosse de son arme... Venger, voilà désormais le seul

but de sa vie.

«Mon père, ma mère, mon frère, ma soeur, mes enfants, _massacrés_!»

Voilà ce que nous disent uniformément tous ceux qui viennent vers nous,

en confiance parce que nous sommes des Français et parce que, dans leur

peu de connaissances, ils savent tout de même que la France fut toujours

douce et compatissante aux petits, à ceux qui souffrent. Près de deux

cents personnes ont été ici massacrées, hommes, femmes et enfants, Turcs

ou Grecs indistinctement.

Lorsque l'attaque grecque se dessina l'autre jour, suffisamment mordante

pour que les Bulgares dussent abandonner leurs positions en avant de la

ville vers la Strouma, le détachement resté dans Demir-Hissar se

rassembla, sous le commandement d'un lieutenant d'infanterie. Puis il se

fractionna en petits groupes qui commencèrent de parcourir les rues,

précédés de tambours. Ceux-ci battaient «la générale», pour signifier

aux habitants d'avoir à quitter leurs maisons et de descendre dans la

rue. Brutalement, à coups de crosse, les soldats ébranlèrent les portes

et enfoncèrent celles qui ne s'ouvraient pas assez vite. On fouilla les

maisons. Puis un lamentable troupeau se forme et grossit peu à peu, que

les soldats du tsar Ferdinand poussent avec des coups, des injures

ignobles et des rires de brutes saoules vers l'école bulgare. Dans la

cour de l'école sont réunis cent cinquante pauvres êtres sans défense,

ayant au coeur pour tout réconfort leur inébranlable foi en Dieu, en la

patrie grecque. Le métropolite est là. Des prêtres, des notables, aussi

du petit peuple.

Les soldats ont la baïonnette au canon. Leurs yeux sont tournés vers un

officier qui, peut-être, lorsqu'il faisait ses études à Paris ou à

Berlin, fut un beau valseur, aimé des jolies femmes, dans les salons...

L'officier lève la main. Et les brutes se jettent sur leurs proies. Ils

saisissent d'abord le métropolite...

_Et nous savons, par la lettre de Mme Jean Leune publiée dans notre

dernier numéro, quelles effroyables tortures on lui fit subir._

... Les autres ont le même sort. Un par un, ils tombent affreusement

suppliciés, mutilés, avec un art et des raffinements inouïs. Les uns

pleurent. D'autres, à genoux, implorent une grâce impossible. Mais ils

ne réussissent qu'à faire rire plus bestialement encore leurs bourreaux

et à provoquer de leur part de nouveaux et plus raffinés supplices. Cent

cinquante malheureux tombent ainsi. Et, quand l'orgie sanglante est

terminée, parce qu'il n'est plus de victimes à immoler, alors les

fauves, rapidement, vont jeter les cadavres tout chauds encore dans une

grande fosse très profonde, creusée plusieurs jours à l'avance. Deux

mètres de terre recouvrent par endroits la masse de chairs informes.

Mais le temps presse. Les Grecs approchent. Il faut partir. Sur les

derniers cadavres, un peu de terre seulement est jetée. Or, par miracle,

le dernier massacré, un jeune homme de vingt-cinq ans, malgré sept coups

de baïonnette, n'est pas mort. Quelques centimètres de terre à peine le

recouvrent. Il attend quelques instants. Puis, avec une énergie

farouche, au prix d'efforts inouïs, il parvient à se dégager... et il se

relève, témoin survivant, accusateur imprévu.

_C'est le blessé dont nous avons publié le portrait dans notre dernier

numéro._

... Mais ce n'est pas tout... Après avoir férocement tué, les

massacreurs ont une dernière fois traversé la ville. Ils ont encore

fouillé quelques maisons. Et la fatalité a voulu qu'ils trouvassent

encore huit jeunes filles, de quinze à vingt ans... Et ils n'ont pas

tué, car ils ont voulu qu'un atroce souvenir de leur passage dans la

ville demeurât bien vivant derrière eux... Nous allons voir les

malheureuses. Jeunes et jolies. Mais leurs yeux rougis n'ont plus de

regard, parce que les larmes l'ont éteint. Et leur pauvre jeune corps

tremble encore. Et leurs petites mains brisées ont de gauches mouvements

de pudeur... «Déshonorées! Déshonorées!...» ne cessent-elles de répéter

entre deux sanglots. La pensée de leur déshonneur est la seule qui leur

reste dans l'esprit. Les mères, derrière leurs fillettes, pleurent,

lamentables. Et leur douleur est sans limite, parce qu'elles, déjà,

pensent plus loin... Nous ne pouvons supporter un tel spectacle. Mes

yeux sont noyés de larmes. Ma gorge est serrée. Je serais incapable de

proférer une seule parole.

Nous quittons Demir-Hissar. Chaleur torride. Plaine sans ombre.

Poussière aveuglante. L'automobile monte à l'assaut des talus, tombe

dans les fossés, s'embourbe, dérape. La direction est folle. N'importe,

nous allons. Dans les champs merveilleusement fertiles, la moisson

ondule... Ici et là, de petites tentes blanches, à l'ombre desquelles

les paysans se reposent un peu, au moment que le soleil est le plus

fort. On travaille dans les blés, car maintenant la liberté est enfin

sur le pays. Avec elle la vie peu à peu renaît et avec elle le travail

et ses joies.

Mais c'est à peine si je regarde tout cela. Ma pensée est ailleurs. Elle

est à la douleur, à l'horrifiante douleur dont nous avons eu tout à

l'heure l'inoubliable révélation...

L'Illustration, No. 3676, 9 Août 1913 · 第 23 / 52 题