Une route détestablement pavée qui nous fait faire des sauts
formidables. Des arbres. Au loin, des toits de maisons, des casernes
turques. Nous sommes à Serès.
Au premier abord, aucune impression particulière. Les gens vont et
viennent dans la rue. Des petits marchands vendent ici de la limonade,
là des fruits... Et puis, tout d'un coup, après un tournant brusque de
la rue, la terrible vision. L'incendie a passé. Des pans de murs
noircis, des fers tordus, des débris de toutes sortes. Et cela fume
encore d'une âcre fumée bleuâtre. Et les ruines, noircies, déchiquetées,
s'étendent au loin, à droite, à gauche. Elles grimpent au flanc d'une
colline, en atteignent le sommet, et redescendent sur l'autre flanc.
Ici, étaient des magasins dont les enseignes avaient été écrites en
bulgare sur l'ordre des autorités occupantes. Ici, une église reste
seule debout, avec les quatre murs de sa nef, sa toute petite porte
surmontée d'une inscription grecque en lettres d'or, respectée par le
feu... Ici, était une mosquée... Là, s'élevaient de riches maisons
particulières, ou bien les consulats étrangers que la folie bulgare n'a
pas eu l'habileté élémentaire d'épargner... La ruine partout: des
pierres noires, de la fumée bleue, que contemplent avec une parfaite
insouciance de belles cigognes perchées sur les coupoles d'une mosquée
échappée à la destruction. Voilà tout ce qui reste des trois quarts de
Serès, la ville grecque.
Des Grecs passent, l'air abattu:
--Les Bulgares nous ont tout pris, puis ils ont incendié notre maison.
Nous ne possédons plus en tout et pour tout que ceci. (Et ils nous
montrent les vêtements qu'ils portent.) Et nous n'avons plus de gîte.
Qu'allons-nous devenir?
Des milliers de familles (20.000 personnes) sont ainsi sans foyer et
manquent de tout. Bien heureuses lorsqu'elles ne sont pas de celles dont
plusieurs des membres furent massacrés par les barbares en fuite. Deux
cents notables: prêtres, avocats, docteurs, directeurs de banque, etc.,
ont été emprisonnés, puis assassinés après les pires tortures. Des
familles ont un fils incorporé de force dans l'armée bulgare, et puis un
autre fils qui, ayant pu se sauver à temps, sert comme volontaire dans
l'armée grecque.
C'est vendredi dernier, dans la matinée, qu'un détachement mixte
bulgare, composé d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, commença de
bombarder la ville sans défense. Les obus tombèrent un peu partout,
faisant ici et là sauter des dépôts de bombes. Puis, à midi, ces
vaillantes troupes entrèrent en ville. Les soldats massacrèrent tous les
habitants qui n'avaient eu le temps de se cacher ou de se sauver. Ils
brûlèrent les consulats. Le vice-consul d'Autriche fut même emmené dans
la montagne avec sa famille et des malheureux qui s'étaient réfugiés
chez lui. On les relâcha moyennant 300 livres turques (7.000 francs).
Mais les maisons détruites seront relevées. Mais les victimes de la
sauvagerie bulgare n'ont souffert que quelques instants, et leurs
familles se consoleront à l'idée qu'ils sont tombés pour l'idée grecque
et que leur mort aura servi la patrie hellène en lui attirant les
sympathies du monde civilisé, révolté par ces procédés infâmes. Une
autre chose est plus effroyable et plus irréparable que tout cela. Une
douleur plus atroce pèse sur les familles, une douleur qui pour beaucoup
est née depuis des semaines déjà, mais qui ne s'éteindra ni demain, ni
dans des mois... L'armée bulgare a occupé Serès... c'était au mois de
novembre 1912. Elle s'est installée dans divers bâtiments de la ville.
Elle campe à ses portes. Le soir est venu. Les rues sont par endroits
désertes. Un officier bulgare se promène. D'une maison grecque, une
jeune fille de quinze à seize ans vient de sortir. Elle va vite,
craintive. L'officier presse le pas, la rejoint. Pas de formes. La brute
n'en connaît aucune. Et sa poigne est de fer, qui meurtrit à le briser
le bras de la petite. Voici une sentinelle devant une porte. L'officier
jette la fillette dans la maison... Quelques heures après, la
malheureuse rentre chez elle. Elle sanglote éperdument... Chaque jour,
le même fait se répète.
Ou bien c'est une patrouille qui parcourt les rues. Elle a reçu des
ordres spéciaux. Elle rentre au camp, amenant dix jeunes filles. Peu
importe de quelle famille. Peu importe qu'elles soient jolies ou laides.
Dans dix tentes on répartit les prisonnières. Et chacune est gardée par
un soldat, baïonnette au canon. Les officiers arrivent alors... Comme le
vernis péniblement acquis à Paris est loin maintenant! Et, durant dix,
quinze ou vingt jours, c'est, dans les tentes de douleur et de honte, un
infâme défilé... Oh! quelle plume saurait flageller de telles
ignominies? La mienne est impuissante, hélas!...
[Illustration: A Demir-Hissar: les victimes des Bulgares exhumées de la
fosse où elles avaient été enfouies après le massacre.]
Aujourd'hui, les familles sont dans le deuil. Femmes et jeunes filles ne
sont plus vêtues que de noir. Et ce deuil cache le drame le plus
effroyable qui se puisse concevoir. Les innocentes fillettes d'hier
seront mères demain. Elles sont brisées de douleur. Mais le drame
indescriptible, c'est que la femme et la mère se sont éveillées en
elles... Alors, auprès d'elles, veillent leurs mères, dont les cheveux
ont blanchi brusquement, et leurs frères farouches: «Nous les tuerons,
nous vous le jurons sur le Christ!» nous disent-ils. Et la haine de leur
regard ne permet pas de douter qu'ils ne tiennent parole.
Ce n'est pas une famille qui vit ce drame affreux, cette tragédie aux
phases poignantes de plusieurs mois, ce n'est pas dix, ni cent. Ce sont
presque toutes les familles. Car les Bulgares sont restés à Serès près
de sept mois...
_Sur la macabre découverte des otages massacrés près de Livounovo, le
texte de M. Jean Leune répète, à peu de choses près, le récit--que nous
avons reproduit la semaine dernière--de M. Georges Bourdon, du_ Figaro.
_D'intéressantes lettres nous ont également été adressées par notre
correspondant sur la marche grecque vers Djoumaia, par le défilé de
Kresna. Nous ne pouvons malheureusement, faute de place, publier cette
correspondance tout entière et nous en détachons les feuillets suivants
en lesquels nous est conté un joli épisode de cette marche en avant:_