Ce matin, mes nerfs sont calmés et mes idées plus claires. Je puis
essayer de décrire ce que j'ai vu hier, pendant toute une journée qui
fut certainement la plus atroce que j'aie vécue encore.
Depuis octobre dernier que nous courons les champs de bataille et de
carnage, j'ai vu des milliers d'hommes s'entr'égorger, j'ai vu, sur la
terre humide ou desséchée, des milliers de pauvres choses inertes et
méconnaissables, qui étaient encore, quelques heures auparavant, des
êtres humains comme moi, doués des facultés de penser et d'agir. J'ai vu
des hommes mutilés souffrir le martyre. C'est-à-dire que tout ce que la
guerre peut avoir d'horrible est passé devant mes yeux... Et cependant
jamais encore je n'avais éprouvé ce que j'ai éprouvé hier. Car tous ces
hommes que j'ai vus se battre, souffrir ou mourir, étaient des soldats
qu'animait et soutenait une âme supérieure, un idéal grandiose, qui se
battaient, souffraient ou mouraient pour leur patrie, pour commencer de
réaliser enfin la «grande Idée hellène». Il y avait, malgré tout, de la
beauté et de la joie dans ces spectacles de douleur et de mort... Hier,
rien de tout cela. J'ai compris pour la première fois de ma vie ce que
peut être l'_horreur..._
Hier donc, nous avons été visiter Demir-Hissar et Serès, les deux villes
infortunées que visita le fléau bulgare. Temps lourd et soleil
implacable. Sur tout le paysage, plaine et montagne, une brume grise,
opaque. On dirait un immense voile de deuil étendu sur le pays. Et l'on
se sent mal à l'aise, moralement oppressé. Le coeur vibre étrangement
sans arrêt. L'âme des martyrs flotte autour de nous. Elle nous pénètre
jusqu'au plus profond de nous-mêmes. Elle crie vengeance.