16 juillet.

Ce matin, mes nerfs sont calmés et mes idées plus claires. Je puis

essayer de décrire ce que j'ai vu hier, pendant toute une journée qui

fut certainement la plus atroce que j'aie vécue encore.

Depuis octobre dernier que nous courons les champs de bataille et de

carnage, j'ai vu des milliers d'hommes s'entr'égorger, j'ai vu, sur la

terre humide ou desséchée, des milliers de pauvres choses inertes et

méconnaissables, qui étaient encore, quelques heures auparavant, des

êtres humains comme moi, doués des facultés de penser et d'agir. J'ai vu

des hommes mutilés souffrir le martyre. C'est-à-dire que tout ce que la

guerre peut avoir d'horrible est passé devant mes yeux... Et cependant

jamais encore je n'avais éprouvé ce que j'ai éprouvé hier. Car tous ces

hommes que j'ai vus se battre, souffrir ou mourir, étaient des soldats

qu'animait et soutenait une âme supérieure, un idéal grandiose, qui se

battaient, souffraient ou mouraient pour leur patrie, pour commencer de

réaliser enfin la «grande Idée hellène». Il y avait, malgré tout, de la

beauté et de la joie dans ces spectacles de douleur et de mort... Hier,

rien de tout cela. J'ai compris pour la première fois de ma vie ce que

peut être l'_horreur..._

Hier donc, nous avons été visiter Demir-Hissar et Serès, les deux villes

infortunées que visita le fléau bulgare. Temps lourd et soleil

implacable. Sur tout le paysage, plaine et montagne, une brume grise,

opaque. On dirait un immense voile de deuil étendu sur le pays. Et l'on

se sent mal à l'aise, moralement oppressé. Le coeur vibre étrangement

sans arrêt. L'âme des martyrs flotte autour de nous. Elle nous pénètre

jusqu'au plus profond de nous-mêmes. Elle crie vengeance.

L'Illustration, No. 3676, 9 Août 1913 · 第 22 / 52 题