UN RETOUR A L’ORIENT

L’Orient est une tranche du monde beaucoup plus grande que les Européens

ne tiennent à l’admettre. Les uns disent qu’il commence à St-Gothard, où

les odeurs des deux continents se rencontrent et se battent pendant tout

le temps que dure ce terrible dîner de wagon-restaurant dans le tunnel.

D’autres l’ont découvert à Venise par les chaudes matinées d’avril. Mais

l’Orient se trouve partout où l’on aperçoit la voile latine, à gréement

en forme de nageoire de requin qui, pendant des centaines d’années, a

poursuivi les baigneurs blancs sur toute l’étendue de la Méditerranée.

Il lui reste encore dans le sang comme une menace, comme une insinuation

de piraterie toutes les fois que passe la voie latine, que ce soit pour

pêcher, que ce soit pour porter des fruits ou pour longer la côte.

«Celui-ci n’est _pas_ mon métier de jadis, dit-elle à voix basse à la

mer complice. Si chacun exerçait ses droits je serais en train de faire

quelque chose de tout à fait différent, car ma mère était la jonque et

mon père était le dhow, et à eux d’eux ils ont fait l’Asie.» Alors elle

exécute des bordées désordonnées mais effroyablement vives, et, d’une

allure traînante, son chapeau sur l’œil, et pour ainsi dire un coutelas

dans son ample manche, dépasse le paquebot peu imaginatif.

Même les bateaux chargés de pierre, affairés à allonger la jetée,

montrent leur origine sauvage qui éclate en dépit de leur gauche

lourdeur. Ils sont tous enfants du Dhow à nez de chameau, principe de

tout mal. Pourtant c’était bien agréable de les rencontrer une fois de

plus sous le soleil cru, inchangés même jusque dans leurs agrès et leur

rapiècement.

Le vieux Port-Saïd de jadis avait disparu sous des kilomètres et des

kilomètres de bâtiments neufs où l’on pouvait se promener à loisir sans

être rembarré par des soldats.

Il restait encore deux ou trois points de repère; on disait qu’il en

existait encore deux ou trois, et certaine Face se montrait encore après

bien des années--ravagée mais respectable--rigidement respectable.

--Oui, dit la Face, je suis restée tout le temps ici. Mais j’ai gagné de

l’argent, et quand je mourrai je m’en retournerai chez moi pour être

enterrée.

--Pourquoi ne pas vous en retourner avant d’être enterrée, ô Face?

--Parce que j’ai vécu ici depuis si, si longtemps. Le foyer n’est bon

que pour être enterré.

--Et que faites-vous maintenant?

--Rien, je vis de mes rentes!

Pensez donc! Vivre à tout jamais au milieu d’un spectacle

cinématographique de voyageurs excités, inquiets, regarder entrer et

sortir, tels des wagons de chemins de fer, des gigantesques bateaux à

vapeur sans connaître personne et sans être connu d’âme qui vive; parler

cinq ou six langues également bien, et ne posséder aucun pays à soi,

aucun intérêt sur terre, sauf une concession dans quelque cimetière

continental.

La soirée était froide après une abondante pluie, et les rues à moitié

submergées sentaient fort mauvais. Mais nous autres, touristes

invaincus, courions de-ci de-là en troupeaux pour voir tout ce qu’il y

avait à voir avant le départ du train. La plupart d’entre nous ne vîmes

pas le jardin de la Compagnie du Canal qui, par hasard, sert à marquer

une ligne de démarcation, à la fois désagréable et exacte, entre

l’Orient et l’Occident.

Jusqu’à cet endroit, qui forme une frange de palmiers toute raide sur le

fond du ciel, l’élan donné par les souvenirs du foyer et l’intérêt des

échos de chez soi suffisent pour rendre le début de ce voyage très

agréable au jeune homme, mais arrivé à Suez, il est des choses

auxquelles on est obligé de faire face. C’est généralement à cet endroit

que les gens les plus sympathiques quittent le bateau--les gens plus

âgés, qui se sont découverts et qui vont poursuivre le voyage se sont

mis à parler affaires--pas de journaux à bord, rien que des dépêches de

Reuter tronquées; le monde entier paraît cruellement grand et absorbé

par ses propres affaires. C’est lorsqu’on va faire une promenade que

l’on découvre ce petit bout de terrain bien entretenu, avec, de chaque

côté du sentier des maisons confortables devant lesquelles se trouvent

de petites barrières. Alors on commence à se demander--de préférence

dans le crépuscule--quand on pourra revoir ces mêmes palmiers du côté

opposé. Puis c’est l’heure sombre des nostalgies, des vains regrets, des

sottes promesses, et des faibles désespoirs qui vous enveloppe en même

temps que l’odeur d’une terre étrangère et la cadence de langues

inconnues.

Les chemins de traverse et les haltes dans les déserts sont toujours

fréquentés par les djins et les lutins. Le jeune homme les trouvera qui

l’attendent dans le jardin du Canal de la Compagnie de Port-Saïd.

D’autre part, s’il a assez de chance pour avoir gagné l’Orient en

héritage, puisqu’il y a des familles qui l’ont servi pendant cinq ou six

générations, il ne rencontrera pas de fantômes dans ce jardin, mais une

bienvenue libre, amicale et large d’esprits bienfaisants de l’Orient.

Les voix des jardiniers et des veilleurs de nuit seront pareilles aux

souhaits des domestiques de son père dans la demeure paternelle. Les

senteurs du soir et le spectacle des hibiscus et des poinsetties

dénoueront sa langue et il dira des paroles et des phrases qu’il croyait

avoir complètement oubliées, et il rentrera à bord de son navire (que

j’ai vu) comme un prince dans son royaume.

Il y avait un homme dans notre compagnie, un jeune Anglais, à qui l’on

venait d’accorder tout ce que son cœur pouvait désirer sous la forme de

quelque région primitive située au sud de tout ce qui est sud dans le

Soudan, où avec des gages un tiers moins forts que ceux d’un député et

dans des conditions de vie qui consterneraient tout fonctionnaire qui se

respecte, il verra en tout une douzaine peut-être de blancs par an, et

ramassera certainement deux sortes de fièvre. Il avait été amené à

travailler très dur pour obtenir ce poste, par suite des arguments d’un

ami employé dans la même profession qui l’avait assuré que c’était «un

emploi pas trop mauvais» et il était tout feu tout flamme et avait hâte

d’arriver à Khartoum faire sa déclaration et commencer son travail. S’il

a de la chance il se peut qu’il obtienne une région où les gens sont si

vertueux qu’ils ne portent pas de vêtements du tout, et si ignorants

qu’ils ne connaissent pas encore les boissons alcooliques.

Le train qui nous conduisit au Caire ressemblait à s’y méprendre à un

train quelconque du Sud-Africain--pour cette raison je l’aimais

bien,--mais il fut un vrai supplice pour certains habitants des

États-Unis. Ils étaient accoutumés au système Pullman, et n’étaient pas

à leur aise dans les wagons à couloirs sur les côtés et aux

compartiments fermés. L’ennuyeux dans une démocratie «standardisée» est

que, lorsqu’elle s’affranchit de ses standards, il ne lui reste plus de

quoi l’étayer. Les gens ne sont pas oubliés et les bagages sont rarement

égarés sur les voies ferrées du vieux monde. Il y a un rituel prévu pour

l’administration de toutes choses, et si un individu consent à s’y

conformer et à rester tranquille on s’occupera et de lui et des siens

aussi bien que des autres. Les gens que je suivais des yeux ne voulurent

pas le croire. Ils couraient de-ci de-là et perdirent leur temps à

essayer d’arriver plus vite que leurs voisins.

Voici un fragment de dialogue entendu dans un wagon-restaurant.

--Dites-moi donc! moi et quelques-uns de mes amis allons venir dîner à

cette table. Nous ne voudrions pas être séparés et...

--Vous avez votre numéro pour le service, M’sieu?

--Numéro? Quel numéro? Je vous dis que nous voulons déjeuner ici.

--Vous prendrez votre numéro pour le premier service, M’sieu.

--De quoi? Et où diable se procure-t-on ce numéro-là?

--Je vous donnerai le numéro au moment voulu pour le premier service,

M’sieu.

--Bien, mais nous voulons déjeuner ici, maintenant.

--Le service n’est pas encore prêt, M’sieu!

Et ainsi de suite, et ainsi de suite, avec des marches, des

contre-marches et chacun des mots nerveusement séparés, comme en

italiques. En fin de compte ils ont mangé précisément à l’endroit où il

y avait de la place pour eux dans ce nouveau monde dans lequel ils

s’étaient fourvoyés.

D’un côté nos fenêtres donnaient sur l’obscurité d’une solitude morne,

de l’autre côté sur la noirceur du Canal dont les intervalles étaient

constellés par les gigantesques lanternes à l’avant des vapeurs qui

voguaient la nuit. Puis venaient des villes éclairées à l’électricité,

gouvernées par des commissions mixtes et faisant le trafic du coton. Une

ville par exemple comme Zagazig, vue pour la dernière fois par un tout

petit garçon que l’on souleva et sortit du wagon, et que l’on déposa au

pied d’un mur badigeonné et sous les étoiles nues au milieu d’un espace

vide, illimité, parce que, lui disait-on, le train avait pris feu. Étant

tout enfant cela ne le tourmenta pas. Ce qui resta dans son esprit tout

engourdi par le sommeil fut le nom absurde de l’endroit et la prédiction

faite par son père qui lui dit que lorsqu’il serait homme il reviendrait

par là «dans un grand bateau à vapeur».

De sorte que, pendant toute sa vie, le nom Zagazig était resté associé

dans ses souvenirs avec un hangar en briques, le papillotement d’une

mèche de lampe flottant dans de l’huile, un ciel rempli d’yeux, et une

locomotive toussant dans un désert au bout du monde. Ces souvenirs

renaquirent dans le wagon-restaurant qui avançait avec des cahots au

milieu de ce qui semblait être des kilomètres de rues et de factoreries

brillamment éclairées. Pas un de tous ceux qui étaient assis à table

n’avait même tourné la tête pour regarder le champ de bataille de

Kassassin et de Tel-El-Kébir; et puis, après tout, pourquoi

l’auraient-ils fait? Ce travail-là est terminé et des enfants se

préparent à naître qui diront: «Moi, je me souviens de Gondokoro (ou

bien de El Obeid ou de quelque grande bifurcation à laquelle on ne pense

même pas encore sur la route d’Abyssinie), avant même qu’une seule

factorerie n’eût été fondée, avant que la circulation aérienne ne

commençât, oui, quand il y eut une épidémie, oui parfaitement, une

épidémie dans la ville elle-même!!...»

L’intervalle n’est pas plus grand que celui qui existe entre le Zagazig

d’aujourd’hui et celui de jadis, entre les chars à chevaux de la voie de

terre qui existaient du temps du lieutenant Waghorn et l’auto

étincelante qui, en un clin d’œil, nous transporta à notre hôtel au

centre du Caire, en passant par ce qui ressemblait aux faubourgs de

Marseille ou de Rome.

Gardez toujours une ville inconnue pour le matin. «Dans la journée», il

est écrit dans le Livre de Perspicuité[5], «tu as de longues

occupations.» Notre fenêtre donnait sur la rivière, mais avant même que

de s’y diriger on entendait le cri rauque des milans,--de ces mêmes

malandrins voleurs de route qui, à cette heure, surveillaient le

déjeuner de chaque Anglais dans chaque habitation et dans chaque camp

depuis le Caire jusqu’à Calcutta.

[5] Le Coran.

Des voix montaient d’en bas--mots intelligibles en des accents familiers

jusqu’à en être exaspérants. Un petit nègre vêtu d’un unique vêtement

bleu grimpa, en se servant de ses orteils en guise de doigts, le long

d’un mât incliné d’un bateau du Nil, et profila sa silhouette dans

l’encadrement de la fenêtre. Alors, parce qu’il se sentait heureux, il

se mit à chanter au milieu des milans tournoyants. Et sous notre fenêtre

le Nil, le Nil Lui-Même, roulait ses eaux dorées par le soleil, plissées

par de fortes brises, avec une foule de bateaux à chargement qui

craquaient et attendaient qu’on ouvrît un pont.

Sur le quai aux pierres taillées qui se trouve au-dessus, une file de

cochers de fiacre, station de _Ticca-gharri_, rien de moins, se

prélassaient, plaisantaient et tripotaient leurs harnais dans toutes les

belles attitudes de l’Orient non ceint. Partout le sol était jonché de

canne à sucre mâchée--premier signe de chaleur dans l’univers entier.

Des troupes aux figures d’un rose qui surprenait (chose que l’on

n’aurait pas remarquée hier) déambulèrent sur le pont à traverses entre

les files d’autos ronflantes et des chameaux baveux: c’était tout entier

le monde musulman aux longues vestes aux manches flottantes déjà éveillé

et s’adonnant à ses affaires, comme il convient aux gens sensés qui

prient à l’aube.

Je me hâtais de traverser le pont pour écouter le bruit des palmiers

dans le vent du côté éloigné. Ils chantaient aussi dignement que s’ils

eussent été de vrais cocotiers, et la poussée du vent du Nord derrière

eux était presque aussi franche que la poussée des Alizés. Puis vint un

enterrement--le cadavre recouvert d’un linceul sur l’étroit berceau; les

porteurs à l’allure rapide (s’il fut bon, plus il sera enterré vite,

plus vite il sera au ciel; s’il a été mauvais, enterrez-le vite à cause

de la maisonnée; de toute façon, dit le prophète, que ceux qui le

pleurent ne restent pas trop longtemps à pleurer ou sans manger); les

femmes derrière agitant les bras et se lamentant, les hommes et les

enfants chantant bas et haut.

Ils auraient pu aussi bien sortir de la porte Taksali dans la ville de

Lahore par une matinée tout aussi froide que celle-ci, en route pour le

champ de sépulture musulman auprès du fleuve. Et les paysannes voilées,

traînant la savate, côte-à-côte, coude contre hanche, et la main droite

éloquente pivotant, la paume en l’air pour donner de la valeur à chaque

phrase criarde, auraient pu être les femmes d’autant de fermiers du

Punjab, n’était qu’elles portaient des bracelets et des pantoufles d’un

autre genre. Un adolescent aux genoux noueux, perché bien haut sur un

âne, tous deux revêtus d’amulettes pour les protéger contre le mauvais

œil, mastiquait trois pieds de canne à sucre empourprée qui vous rendait

envieux et vous donnait une voluptueuse nostalgie, bien que la canne à

sucre d’Égypte ne vaille pas celle de Bombay.

Hans Breitmann écrit quelque part:

Ah, si vous demeurez dans la ville de Leyde

Vous rencontrerez à vrai dire

Les formes de tous les amis qui vous étaient chers

Quand vous aviez six ans.

Ils étaient tous là sous les palmiers chantants: saices, ordonnances,

colporteurs, porteurs d’eau, balayeurs des rues, marchands de volailles

et le buffle couleur d’ardoise, aux yeux de porcelaine bleue, auquel

s’adresse la petite fille qui porte un long bâton. Derrière les haies

des jardins bien entretenus était accroupi le jardinier hâlé traçant des

sillons indifféremment avec une houe ou son orteil, et sous le réverbère

municipal s’adossait langoureusement le policeman au teint bronzé--sa

bouche et sa narine mince rappelant un peu l’arabe--ne se souciant

nullement d’une effroyable dispute entre deux conducteurs d’ânes. Ils se

battaient par-dessus le corps étendu d’un Nubien qui avait choisi ce

gîte pour dormir. Au bout d’un instant, l’un deux, en faisant un pas en

arrière, planta son pied en plein sur le ventre du dormeur. Le Nubien

poussa un grognement, se mit sur le coude, roula les yeux et fit

entendre quelques paroles absolument dépourvues de colère. Les deux

guerriers s’arrêtèrent aussitôt, ajustèrent leurs burnous et s’enfuirent

tout aussi vite que le Nubien de son côté se rendormit. C’était là la

vie même, la vie non falsifiée et qui valait tout un désert bourré de

momies. Puis au travers de cet ensemble passa, en faisant hurler ses

sirènes, en remuant et soulevant les eaux du Nil, un vapeur Cook tout

prêt pour emmener des touristes à Assouan.

Du point de vue du Nubien, c’était ce vapeur et non lui-même qui était

la merveille, merveille grande comme l’hôtel dirigé par des Suisses,

avec son personnel suisse, et dont l’ascenseur était probablement géré

par le Nubien. Marids, afrites, gardiens d’or caché qui étouffent ou

écrasent le téméraire chercheur; rencontres dans une ruelle obscure du

Caire avec les morts enterrés depuis longtemps; avancements inespérés;

amours soudainement nées; voilà ce qui forme la matière de la vie

courante de toute personne qui se respecte; mais l’homme blanc qui vient

de par delà les mers par centaines avec ses femmes dépourvues de voiles,

qui se construit des chambres volantes et parle le long de fils de fer,

qui remonte et descend follement le cours de la rivière, qui montre un

fol empressement à monter sur des chameaux et des ânes, forcé de jeter à

terre de l’argent à double poignée, à la fois enfant et sorcier, voilà

ce qui, aux yeux du Nubien, doit sortir tout droit des _Mille et une

Nuits_. En tous cas le Nubien était parfaitement sain d’esprit. Ayant

mangé il dormait dans le soleil même de Dieu, et je le quittai pour

visiter la ville du Caire, ville fortunée, désirable et bien gardée, à

la population de laquelle, tant mâle que femelle, Allah a prodigué la

subtilité. On sait que leurs bouffons ont surpassé les bouffons de Damas

au point de vue raffinement, de même que leurs douze capitaines de

police surpassaient en corruption et en audace les plus connus de tout

Bagdad au temps de Haroun al Raschid, tandis que leurs vieilles femmes

et leurs jeunes épouses sauraient tromper le Diable lui-même. Delhi est

un endroit célèbre aux Indes--la plupart des conteurs du Bazar font

venir leurs ruffians de là--mais lorsque l’intrigue et l’intérêt

palpitant sont à leur comble, que l’histoire s’arrête en attendant que

les derniers couris haletants soient tombés sur son tapis, alors,

secouant la tête et l’index crochu levé, le conteur continue son récit:

«_Mais_ il y avait un homme du Caire, un Égyptien de l’Égypte qui...» et

toute la foule sait qu’une histoire de véritable sorcellerie

métropolitaine va leur être servie.

Lettres de voyage (1892-1913) · 第 28 / 37 题