UN SERPENT DU VIEUX NIL

Le Caire moderne est un endroit qui a un air négligé. Les rues sont

malpropres et mal construites, les trottoirs jamais balayés et souvent

démolis, les lignes de tramway plus souvent projetées sur le sol que

posées, et les ruisseaux mal entretenus. On s’attend à mieux dans une

ville où le touriste dépense tant d’argent chaque saison. Il est entendu

que le touriste n’est qu’un chien, mais du moins vient-il un os à la

bouche, os que se partagent bien des gens. Vraiment on lui doit une

niche plus propre. Officiellement on vous répond que la circulation des

touristes compte pour moins que rien en comparaison de l’industrie

cotonnière. Tout de même le terrain dans la ville du Caire doit avoir

trop de valeur pour qu’on l’emploie à la culture du coton. On pourrait,

tout bien considéré, la paver et la balayer. On dit bien qu’il existe

des autorités qui passent pour avoir la haute direction des affaires

municipales, mais son fonctionnement se trouve être paralysé par ce que

l’on appelle «Les Capitulations». On m’a assuré que tout le monde au

Caire, exception faite pour les Anglais qui apparemment sont les blancs

inférieurs dans ces régions, a le privilège de faire appel au consul de

son pays à propos de tout et de rien, que ce soit au sujet d’une boîte à

ordures ou d’un cadavre à enterrer. Or, comme presque tous ceux qui sont

respectables, et sans aucun doute tous ceux qui ne le sont pas, ont un

consul, il s’en suit naturellement qu’il existe un consul par chaque

mètre de superficie, chaque arshinon, chaque coudée d’Ézéchiel à

l’intérieur de la ville.

Et comme chaque consul montre un zèle extrême en l’honneur de son pays

et ne se gêne pas pour ennuyer les Anglais au point de vue des principes

généraux, les progrès municipaux sont lents.

Le Caire vous produit l’effet d’être une ville malsaine et pas aérée,

même lorsque le soleil et le vent la nettoient ensemble. Le touriste,

ainsi que vous vous en apercevez ici même, parle beaucoup, mais

l’Européen qui y réside d’une façon permanente n’ouvre pas la bouche

plus qu’il ne faut. Les sons vont si vite à travers la surface de l’eau

plate! Sans compter que dans ce pays toute la situation est,

politiquement et administrativement, fausse.

Voici en effet un pays qui n’est pas un pays, mais bien une bande

passablement longue de jardin potager, nominalement sous la direction

d’un gouvernement qui n’est pas un gouvernement, mais bien plutôt la

satrapie disjointe d’un empire à moitié mort, régi avec hypocrisie par

une Puissance qui n’est pas une puissance mais une Agence, laquelle

Agence se trouve avoir été embobinée, par suite du temps, de coutumes,

de calomnies, jusqu’à être nouée en relations très étroites avec six ou

sept Puissances Européennes: toutes ces Puissances possédant des droits,

des pots de vin, sans qu’aucun de leurs sujets puisse, apparemment, être

justiciable à aucune Puissance qui, directement ou indirectement, ou

même de quelque façon que ce soit, passe pour être responsable. Et ce

n’est là qu’une simple esquisse de l’ensemble. Compléter le tableau (si

quelqu’un au monde en sait assez pour le faire) serait aussi facile que

d’expliquer le base ball à un Anglais, ou le jeu du Mur, joué à Eton, à

un habitant des États-Unis. Mais c’est un jeu fascinant. Il y a

là-dedans des Français dont l’esprit logique se trouve offensé, et ils

se vengent en faisant imprimer les rapports financiers et le catalogue

du Musée de Bulak en un français pur. Il y a des Allemands là-dedans

dont il faut examiner soigneusement les exigences, non pas qu’on puisse

les satisfaire en quelque façon que ce soit, mais elles servent à

bloquer celles des autres. Il y a des Russes qui ne comptent pas

beaucoup actuellement, mais dont on entendra parler plus tard. Il y a

des Italiens et des Grecs (tous deux assez satisfaits d’eux-mêmes en ce

moment) remplis de haute finance et de belles émotions. Il y a aussi des

Pachas Égyptiens qui de temps en temps rentrent de Paris et demandent

plaintivement à qui ils sont censés appartenir. Il y a son Éminence le

Khédive, et celui-là, il faut en tenir compte, et il y a des femmes tant

que vous en voudrez. Et il y a de grands intérêts cotonniers et sucriers

anglais, et des importateurs anglais demandant, avec des éclats de voix,

pourquoi on ne leur permet pas de faire des affaires d’une façon

rationnelle et d’entrer dans le Soudan qui, à leur avis, est mûr pour le

développement, si seulement l’administration qui le dirige consentait à

agir raisonnablement. Au milieu de tous ces intérêts et de ces

passe-temps qui se contrecarrent, le fonctionnaire anglais reste assis,

transpirant à grosses gouttes, lui qui a pour tâche d’irriguer, de

dessécher ou de défricher pour une bagatelle de dix millions de gens, et

il se trouve à tout propos empêtré dans des réseaux d’intrigues qui le

font échouer et qui s’étendent à travers une demi-douzaine de harems et

quatre consulats. Tout cela vous rend suave, tolérant et l’on acquiert

la bienheureuse habitude de ne plus s’étonner de quoi que ce soit.

Ou du moins c’est ce qu’il semblait pendant que je suivais des yeux un

grand bal dans un des hôtels. Toutes les races et variétés Européennes

en même temps que la moitié des États-Unis s’y trouvaient représentées,

mais je crus pouvoir discerner trois groupes distincts: celui des

touristes, avec, dans leurs chers petits dos qui se trémoussaient, les

plis occasionnés par les malles des paquebots; celui des soldats et des

fonctionnaires sûrs d’avance de leurs partenaires, et disant clairement

ce qui devait se dire; celui d’un troisième contingent à la voix plus

basse, au pas plus doux, aux yeux plus vifs que les deux premiers, très

à l’aise comme le sont les bohémiens lorsqu’ils se trouvent sur leur

propre terrain, lançant par dessus l’épaule à leurs amis des moitiés de

mots en argot local, se comprenant d’un signe de tête et mus par des

ressorts n’appartenant qu’à leur clan. Par exemple, une femme parlait un

anglais impeccable à son partenaire, un officier anglais. Juste avant

que ne commençât la danse suivante, une autre femme lui fit signe de la

main à la manière orientale, les quatre doigts abaissés. La première

femme traversa la salle et se dirigea vers un palmier qui était dans un

vase; la deuxième s’y dirigea aussi jusqu’au moment où toutes les deux

s’arrêtèrent sans se regarder, avec le palmier entre elles. Alors celle

qui avait fait le signe de la main parla dans une langue étrangère _dans

la direction_ du palmier. La première femme, les yeux toujours ailleurs,

répondit de la même manière avec un flot de paroles qui passèrent comme

une fusillade à travers les feuilles raides, son ton n’avait rien à

faire avec celui dont elle se servit pour saluer son nouveau partenaire,

qui survint au moment où recommença la musique. Celui-ci était traînant

et délicieux, l’autre avait eu l’accent guttural et sec du bazar ou de

la cuisine. Elle s’éloigna et au bout d’un instant l’autre femme

disparut dans la foule. Très probablement, il ne s’était agi entre elles

que de toilette ou d’une question de programme, mais ce qu’il y avait

là-dedans de rapide, de furtif, de félin et de calme, cette navette,

faite en un clin d’œil, d’une civilisation à l’autre, toutes deux

pourtant à ce point distinctes, me resta dans la mémoire. De même la

figure exsangue d’un très vieux Turc, frais émoulu de quelque horrible

assassinat à Constantinople où il avait failli être tué à coup de

pistolet. Mais, disait-on, il avait discuté avec calme en présence du

cadavre d’un ancien collègue, en homme pour qui la mort importe peu,

jusqu’à ce que les Jeunes Turcs hystériques eussent honte et le

laissassent partir--pour entrer dans la lumière et la musique de cet

hôtel élégant.

Ces «Mille et une Nuits» modernes sont trop fiévreuses pour des gens

tranquilles; je me réfugiai dans un Caire plus raisonnable, les

quartiers arabes où tout est tel qu’il était lorsque Marouf le Savetier

s’enfuit de Fatima-El-Orra et se rencontra avec le Djin dans l’Adelia

Musjid. Les artisans et les marchands étaient assis sur les planches de

leurs boutiques, avec, derrière eux, un ample mystère d’obscurité, et

les étroits défilés étaient polis jusqu’à hauteur d’épaule par le simple

frottement de la marée humaine. Le blanc qui porte chaussure--à moins

qu’il ne soit agriculteur,--frôle légèrement, de la main tout au plus,

en passant. L’Oriental, lorsqu’il baguenaude, s’appuie, s’adosse aux

murs et s’y frotte. Chez ceux dont les pieds sont nus c’est tout le

corps qui pense. Et puis il n’est pas bien d’acheter ou de faire quoi

que ce soit et d’en finir sur-le-champ. Bon pour ceux qui portent des

vêtements serrés ne nécessitant aucun soin. Donc, nous autres, portant

robe lâche, pantalon ample, et savate large, faisons de grands saluts

complets à nos amis et les multiplions quand il s’agit de ceux à qui

nous voulons du mal; si donc il s’agit d’un achat il nous faut toucher

du doigt l’étoffe, la louer en citant un proverbe ou deux, et s’il

s’agit d’un nigaud de touriste qui s’imagine qu’il ne va pas être volé,

ô vrais croyants! approchez-vous, et soyez témoins de quelle manière

nous le mettrons à sac.

Mais je n’achetai rien. La ville m’offrait plus de richesses que je ne

pus en emporter. Elles sortaient des obscurs couloirs, sur le dos des

chameaux basanés, chargés de pots; sur des ânes dont les sabots

clapotaient, à moitié enfouis sous des filets gonflés de trèfle coupé;

dans des mains exquisement façonnées de petits enfants qui rentraient en

vitesse des restaurants avec le repas du soir, le menton collé contre le

rebord de l’assiette, les yeux dépassant la pile d’aliments, tout

arrondis par la responsabilité ressentie; dans les lumières brisées qui

radiaient des chambres surplombant la rue dans lesquelles s’étalaient

les femmes, le menton appuyé contre les deux paumes en regardant par des

fenêtres surélevées d’un pied à peine au-dessus du niveau du parquet;

dans chaque regard jeté dans chaque cour où, auprès du bassin d’eau,

fument les hommes; dans les tas de débris et de briques pourries

amoncelés au flanc des maisons nouvellement peintes et qui attendaient

qu’on s’en servît de nouveau pour en faire des maisons; dans le

trémoussement et le glissement des savates sans talons, rouges et

jaunes, qu’on entend de tous côtés, et surtout dans les odeurs mélangées

si délicieuses de beurre que l’on fait frire, de pain musulman, de

kababs, de cuir, de fumée de cuisine, de poivres et de tumeric. Les

diables ne peuvent supporter l’odeur de tumeric, mais l’homme sensé

l’accepte. Cela évoque le soir qui ramène tout le monde à la maison, le

repas du soir, les mains amies qui plongent dans le plat, la face

unique, le voile tombé et, en fin de séance, la grosse pipe qui

gargouille.

Loué soit Allah pour la diversité de ces créatures et pour les Cinq

Avantages du Voyage et pour les gloires des Cités de la Terre!

Aroun-al-Raschid dans le bruyant Bagdad de jadis ne connut jamais les

délices infinies dont je jouis cet après-midi-là. Il est vrai que

l’appel à la prière, la cadence de certains des cris de la rue, et la

coupe de certains vêtements différaient assez sensiblement de ce à quoi

j’étais accoutumé par l’éducation, mais quant au reste l’ombre sur le

cadran avait rétrogradé pour moi de vingt degrés, et je me trouvais en

train de dire, tout comme, peut-être, disent les morts lorsqu’ils ont

retrouvé leurs esprits: «Voici de nouveau mon monde réel!»

Certains hommes sont musulmans par naissance, certains par éducation,

mais je n’ai jamais encore fait la rencontre d’un Anglais qui déteste

l’Islam et ses peuples, comme j’ai vu des Anglais détester certaines

autres croyances. _Musalmani awadani_--comme on dit,--là où il y a des

musulmans, là se trouve une civilisation qu’on peut comprendre.

Ensuite nous rencontrâmes sur notre route une mosquée abandonnée avec

des colonnes en briques autour d’une vaste cour intérieure ouverte au

ciel pâle. Elle était complètement vide, exception faite de l’esprit qui

lui était propre et qui lui convenait; c’était cela qui vous prenait à

la gorge lorsqu’on y entrait. Les églises chrétiennes peuvent faire un

compromis avec des statues et des chapelles latérales où les indignes ou

les éhontés font un trafic avec des saints abordables. L’Islam, lui, n’a

qu’une chaire et une affirmation que l’on soit vivant ou mourant, une

seule; et, dans l’endroit où les hommes ont répété cela avec une

croyance enflammée, à travers des siècles, l’air en est encore tout

vibrant. Actuellement certains prétendent que l’Islam est en train de

mourir et que personne n’en a cure; d’autres disent que s’il s’étiole en

Europe, il ressuscitera en Afrique et en Asie, et reviendra terrible au

bout de quelques années à la tête de tous les neuf fils de Ham; d’autres

s’imaginent que les Anglais comprennent l’Islam mieux que n’importe qui,

et que dans les siècles à venir l’Islam le reconnaîtra et tout l’univers

en sera modifié. Au cas où vous vous rendriez à la mosquée de Al

Azhar--université vieille de mille ans du Caire--il vous sera possible

d’en juger vous-même. Rien à y voir sauf de multiples cours, fraîches en

été, entourées de murs de briques hauts comme des falaises. Des hommes

vont et viennent par des entrées sombres donnant sur des cloîtres plus

sombres encore, et cela aussi librement que si c’était un bazar. Là nul

appareil d’enseignement qui soit agressif et moderne: les étudiants

s’asseyent à terre et les maîtres leur enseignent, le plus souvent de

vive voix, la grammaire, la syntaxe, la logique; _al-hisab_ qui est

l’arithmétique; _al-jab’r, w’al muqabalah_ qui est l’algèbre;

_al-tafsir_, ou commentaires sur le Koran, et le dernier et le plus

ennuyeux, _al-ahadis_, traditions et nouveaux commentaires sur la loi

d’Islam, qui de nouveau ramènent, comme toutes choses, au Koran, (car il

est écrit: «En vérité Le Quran n’est rien autre qu’une révélation»).

C’est un plan d’études très étendu. Nul ne peut s’en rendre maître

entièrement, mais libre à chacun d’y séjourner aussi longtemps qu’il le

désire. L’université procure des vivres, vingt-cinq mille pains par jour

si je ne me trompe; de plus il y a toujours un endroit où se coucher si

l’on ne veut pas de chambre fermée et un lit. Rien ne saurait être plus

simple, ni, étant donné certaines conditions, plus efficace. Tout près

de six cents professeurs qui, officiellement ou non, représentent toutes

les variétés de la pensée, enseignent à dix ou douze mille étudiants qui

viennent de toutes les communautés musulmanes de l’ouest à l’est entre

Manille et le Maroc, et du nord au sud entre Kamechatka et la mosquée

malaise à Cape-Town. Ceux-ci s’en vont, à l’aventure, pour devenir

maîtres dans de petites écoles, prédicateurs dans des mosquées,

étudiants dans la Loi connue par des millions d’êtres (mais rarement par

des Européens), rêveurs dévots ou faiseurs de miracles dans l’univers

entier. L’individu qui m’intéressait le plus ce fut un Mullah de la

frontière indienne, à la barbe rouge, aux yeux caves, qui très

certainement ne serait jamais le dernier à une distribution d’aliments,

et se dressait, tel un chien-loup hâve au milieu de chiens de berger,

dans une petite assemblée sur le seuil d’une porte.

Il y avait encore une autre mosquée somptueusement tapissée et illuminée

(chose que le Prophète n’approuve pas) où des hommes parlaient au milieu

du sourd marmottement qui, parfois, monte et croît sous les dômes comme

un roulement de tambour ou un grondement de ruche avant que l’essaim ne

s’élance dehors. A l’extérieur, et au coin même de cet édifice, nous

sommes tombés presque dans les bras d’un représentant de Notre Simple

Fantassin, personnage qui ne tire pas l’œil et qui personnifie la

distraction. La tunique déboutonnée, la cigarette allumée, il était

adossé à une grille tandis qu’il contemplait la ville à ses pieds. Les

hommes dans les forts, les citadelles et les garnisons par le monde

entier montent aussi automatiquement au crépuscule pour jeter un dernier

coup d’œil général que le font les moutons au coucher du soleil. Ils

parlent peu et reviennent aussi silencieusement en passant sur le

gravier qui grince et, détesté des pieds nus, jusqu’à leurs chambres

badigeonnées en blanc et leurs vies bien réglées. Un de

ceux-ci me dit qu’il se plaisait au Caire. C’était un endroit

intéressant.--Croyez-m’en, me dit-il, cela vaut la peine de voir des

pays, parce que vous pouvez vous en souvenir plus tard.

Il avait bien raison: les brumes pourpres et citron, formées du

crépuscule et du jour qui projetait encore ses reflets, se répandaient

au-dessus des rues toutes palpitantes et scintillantes, masquaient les

grands contours de la citadelle et des collines du désert et

conspiraient à susciter, à éveiller des souvenirs, à les rendre confus,

tellement que la Ville sorcière se dépouilla de sa forme vraie et devant

moi dansa sous la ressemblance désolante de chaque cité qu’un peu plus

bas sur la route j’avais connue et aimée.

C’était là une sorcellerie cruelle, car à l’heure même où mon âme

nostalgique venait de se livrer au rêve de l’ombre qui sur le cadran

avait rétrogradé, je me rendis compte combien désolés, combien

nostalgiques devaient être les jours de tous ceux qui sont parqués en

des lieux lointains, au milieu de bruits étranges et d’odeurs étranges.

Lettres de voyage (1892-1913) · 第 29 / 37 题