DES MONTAGNES ET LE PACIFIQUE

La Prairie, ce qui du moins mérite ce nom, finit à Calgary, au milieu

des ranches à bétail, des usines, des brasseries, et des travaux

d’irrigation s’étendant sur trois millions d’acres. La rivière qui

charrie le bois de charpente depuis la montagne jusqu’à la ville ne

glisse pas souple en bruissant comme les rivières de la Prairie, mais

gronde en passant au-dessus des barres de cailloux bleus, et la

coloration légèrement verdâtre de ses eaux fait soupçonner les neiges.

Ce que je vis de Calgary fut condensé en une seule demi-heure d’intense

activité (manifestement les autos ont été inventées pour parcourir des

villes nouvelles). Ce que j’entendis, je l’appris, chose assez bizarre,

bien des semaines plus tard, grâce à un jeune Danois, dans la mer du

Nord. Il avait des nausées mais sa Saga de triomphe le soutint.

--Il y a trois ans je viens au Canada en troisième classe. Et j’ai la

langue à apprendre--regardez-moi!--J’ai maintenant ma propre laiterie à

moi à Calgary et--regardez-moi!--ma demi-section, m’appartenant en

propre, c’est-à-dire trois cent vingt acres. Toute ma terre qui est à

moi! Et maintenant, je viens à la maison, première classe, pour Noël ici

au Danemark, et je ramènerai avec moi des amis qui sont fermiers, pour

être fermiers sur ces terres à irrigation près de Calgary. Ah! je vous

assure qu’il n’y a rien qui cloche dans le Canada pour un homme qui

travaille.

--Vos amis iront-ils donc? lui demandai-je.

--Pouvez être sûr. Tout est déjà arrangé. Je parie qu’ils se préparent

déjà et au bout de trois ans ils reviendront pour la Noël ici au

Danemark, première classe comme moi.

--Alors à votre avis ça marche à Calgary?

--Je vous crois. Nous ne faisons que commencer. Regardez-moi. Des

poulets? mais j’en élève aussi à Calgary. Etc., etc.

Après toute cette parade de prospérité matérielle sans détente, c’était

un vrai repos que d’arriver au silence des grandes collines au pied des

monts, bien qu’elles,--elles aussi--eussent été mises à contribution par

la civilisation. Même en ce moment le bois de charpente ravi à leurs

flancs descendait leurs rapides cours d’eau, avec des soubresauts et des

plongeons, avant d’être scié et transformé en matériaux à construction

pour tout l’univers. La charpente d’une villa purement anglaise peut

tirer son origine d’autant de sources différentes et impériales que les

revenus de son propriétaire.

Le train glissa, tout en sifflant pour se donner du courage, à travers

les défilés sinueux des collines, jusqu’au moment où il se présenta,

très humblement, devant les vraies montagnes, celles qui étaient sœurs,

même pas si petites, des Himalayas.

Des montagnes, de l’espèce qui est couverte de sapins et encapuchonnée

de neige, sont des choses païennes.

Les hommes perforent leurs flancs à la recherche de mines, et comptent

que la science moderne les tirera d’affaire. Il n’y a pas bien longtemps

une montagne s’agenouilla, tout comme un éléphant irrité s’agenouille,

sur un petit village de mineurs; mais elle ne se releva pas et une

moitié de ce camp ne fut plus vue sur la terre. L’autre moitié existe

encore, inhabitée. «Le Païen dans son aveuglement» aurait fait des

arrangements avec le Génie local avant même d’y enfoncer son pic. Et,

comme le dit un savant érudit d’une petite université peu connue à un

officier du Génie, sur la route de l’Himalaya au Thibet.--Vous autres

blancs, vous ne gagnez rien à ne pas faire attention à ce que vous ne

pouvez pas voir. Vous tombez de la route, ou la route tombe sur vous, et

vous périssez, et vous vous imaginez que tout cela c’est par accident.

Combien plus sage c’était, Monsieur, quand on nous permettait de

sacrifier un homme, officiellement, avant d’entreprendre des ponts ou

autres travaux publics. A ce moment-là, Monsieur, les divinités locales

étaient officiellement reconnues et ne donnaient plus de fil à retordre,

et les ouvriers de l’endroit, Monsieur, étaient très contents que ces

précautions eussent été prises.

Il y a beaucoup de divinités locales sur la route qui passe à travers

les Montagnes Rocheuses; vieilles montagnes chauves qui ont abandonné

jusqu’à la moindre parcelle de verdure, et se dressent revêtues de plis

de rocher argenté, que l’œil parcourt lentement comme lorsqu’on a le

délire; montagnes folles, aux cornes aiguës, entourées comme d’une

guirlande de brumes dansantes; fakirs du bord de la route, assis, le

front penché, le dos voûté, plongés dans la méditation, courbés sous un

fardeau de glace qui s’épaissit un peu plus tous les ans; montagnes

présentant d’un côté un bel aspect mais, de l’autre, ravinées de creux

où ne pénètre jamais le soleil, où la neige de l’année dernière est

noircie par la saleté et la fumée des feux de forêts de cette année-ci.

L’égouttement qui sort de là s’écoule à travers des dévalements de

cailloutis et de débris jusqu’au moment voulu, et alors le

demi-kilomètre de talus miné glisse, et hurlant se précipite dans la

vallée épouvantée.

La voie ferrée s’y fraye un chemin sinueux, faisant d’inexplicables

écarts et détours, un peu comme avance le daim traversant la clairière,

marchant diagonalement et passant avec appréhension à des endroits qui

paraissent aisés. C’est seulement lorsque la voie a dépassé une bosse ou

deux que l’on se rend compte, en apercevant, en arrière, et en haut, une

pente menaçante, pourquoi le train n’a pas suivi la route en apparence

plus facile qui se trouve de l’autre côté de la gorge.

De temps à autre les montagnes s’écartent et bercent entre elles quelque

vallée dorée aux lents cours d’eau, aux gras pâturages, et aux hautes

terres qui ressemblent à des parcs: c’est tantôt quelque petite ville,

tantôt le bruit de clochettes suspendues au cou des vaches et qui

tintent parmi des buissons d’arbustes à baies; tantôt des enfants qui

n’ont jamais vu le soleil se lever ni se coucher, qui poussent des cris

lorsque passent les trains; et tantôt de vrais jardins entourant les

maisons.

A Calgary, il avait gelé et les dahlias étaient morts. Mais le

lendemain, voici que des capucines fleurissaient, indemnes, tout près

des quais de la gare, et l’air était lourd et liquide du souffle du

Pacifique! On sentait changer l’esprit du pays à mesure que se

changeaient les contours des montagnes, à tel point que, parvenu aux

plaines plus basses du Fraser, il semblait que même les dunes de Sussex

devaient avoir plus d’affinité avec la Prairie que la Colombie

Britannique. Les gens de la Prairie remarquent la différence, et les

gens des Montagnes insistent--à tort, à mon avis--là-dessus. Peut-être

que cette magie s’explique par l’odeur d’étranges plantes toujours

vertes, ou de mousses inconnues en dehors de ces parages; ou bien il se

peut que cette odeur soit renvoyée, de parois en parois, des crevasses

et gorges sans limite d’âge; mais, à mon avis, elle semblait sortir bien

plutôt de l’immense mer qui baigne l’Asie lointaine, l’Asie où les

montagnes, les mines et les forêts sont alliées entre elles.

Nous nous sommes reposés un jour, bien haut dans les Montagnes

Rocheuses, pour pouvoir visiter un lac taillé dans du jade pur, et qui a

la propriété de colorier de sa propre teinte chaque image qui se reflète

dans son sein. Une ceinture de bois de charpente, brun et mort, sur le

faîte d’un rocher escarpé, paraissait, vu sens-dessus-dessous, comme de

sombres cyprès montant d’entre des gazons verts, tandis que les neiges

reflétées à la surface de l’eau étaient d’un vert pâle. En été beaucoup

de touristes s’y rendent, mais nous ne vîmes rien, sinon le lac

enchanteur qui s’étendait muet au milieu des forêts environnantes, où

parmi de la mousse grise et bleue poussaient des lichens rouges et

orange. Nul son à part le bruit du torrent qui se pressait à travers un

encombrement de bûches blanches comme des ossements humains. Tout cela

aurait pu appartenir au Thibet ou à quelque vallée inexplorée derrière

le Kinchinjunga et n’avait rien à voir avec l’Ouest.

Au moment où notre voiture parcourait l’étroit sentier de la colline, un

poney de somme, couleur pie, avec des yeux d’un bleu de porcelaine,

déboucha à un tournant de la route, suivi de deux femmes aux cheveux

noirs, tête nue, portant des boléros de passementerie en perles et

montées à califourchon. Une longue file de poneys trottinait derrière à

travers les sapins.--Des Indiens qui se déplacent, dis-je, c’est

caractéristique!

Au moment où, secouées par leurs montures les femmes nous dépassèrent,

l’une d’elles tourna, très légèrement, les yeux vers nous. Se mouvant

dans cette figure d’un brun foncé, c’étaient là, à n’en pas douter, les

yeux intelligents et bien placés qui seuls appartiennent à la blanche

civilisée.

--Oui, répondit notre guide, lorsque la cavalcade eut doublé la courbe

suivante. C’est Madame une Telle et Mademoiselle une Telle. La plupart

du temps elles bivouaquent par ici trois mois tous les ans. Si je ne me

trompe, elles se rapprochent de la gare avant que la neige ne vienne.

--Et où vont-elles? demandai-je.

--Oh! à peu près partout; si vous voulez dire: d’où viennent-elles en ce

moment, eh bien la piste est là-bas.

Il indiqua du doigt une crevasse mince comme un cheveu qui rayait la

face de la montagne, et je le crus sur parole. Le même soir, dans un

hôtel tout à fait luxueux, une femme mince, vêtue d’une robe de soirée

fort jolie, s’amusait à regarder des photographies, et les yeux, qui

regardaient sous les cheveux bien soigneusement arrangés, étaient ceux

de la femme portant le boléro de perles tressées et qui, montée sur un

poney pie, avait dépassé notre voiture.

* * * * *

Loué soit Allah pour la diversité de ses êtres! Mais connaîtriez-vous

par hasard quelque autre pays au monde où deux femmes pourraient s’en

aller se promener pendant trois mois et tirer du fusil en toute sécurité

et avec le confort voulu?

Ces montagnes ne se trouvent qu’à dix jours de Londres, et de plus en

plus les gens y viennent en villégiature. D’autres personnes, celles

auxquelles on n’aurait jamais pensé, achètent des vergers dans la

Colombie Britannique afin d’avoir une excuse pour visiter tous les ans

le beau pays, entraînant avec elles des amis d’Angleterre. Cela existe

indépendamment du flot ordinaire d’émigrants, et sert à faire connaître

le pays. Si vous demandiez à un chemin de fer appartenant à l’État de

tenter la chance, avec l’espoir d’attirer des touristes, le Commissaire

des Chemins de fer vous démontrerait que la tentative ne pourrait jamais

réussir, et que ce serait mal de risquer l’argent du contribuable en

construisant des hôtels de première classe. Pourtant on pourrait faire

du Sud Africain, même maintenant, un rendez-vous de touristes, si

seulement les voies ferrées et les lignes de bateaux à vapeur

possédaient la foi.

En y réfléchissant je soupçonne que l’on ne voulait pas me voir

apprécier trop hautement les mérites de la Colombie Britannique. Il se

peut que j’aie mal jugé, il se peut qu’elle ait été exprès mal

représentée; mais il m’a bien semblé entendre parler, dans les limites

de son territoire plus que nulle part ailleurs, de «problèmes» et de

«crises» et de «situations». Autant qu’on pouvait s’en rendre compte, le

problème le plus urgent de tous était de trouver assez d’hommes et de

femmes pour faire le travail nécessaire.

Bois de charpente, houille, minéraux, pêcheries, sol convenant à des

vergers, à des laiteries ou à des basses-cours, tout s’y trouve dans un

climat superbe. La beauté naturelle du ciel et la beauté naturelle de la

terre forment le pendant de ces dons magnifiques; ajoutez à cela des

milliers de kilomètres de routes fluviales, abritées et sûres pour le

commerce côtier; des ports profonds qui n’ont pas besoin de drague; des

bases de ports libres de glace; en un mot tous les titres de propriété à

la moitié du commerce de l’Asie.

Pour amuser et délecter le peuple, le saumon, la truite, la caille, la

perdrix s’ébattent à la fois devant et à travers les faubourgs de ses

capitales. Un peu de travail à la hache, et un peu aussi sur les routes

et voilà qu’une ville se trouve en possession d’un des plus charmants

parcs entourés d’eau que nous puissions trouver en dehors des tropiques.

Telle autre ville reçoit en cadeau une centaine d’îles, de monticules,

d’anses boisées, des étendues de plages et de vallons, le tout installé

comme exprès pour une vie de camp, pour des pique-niques et des parties

de canotage, sous des cieux qui ne sont jamais trop chauds et rarement

trop froids. S’il vous plaît de lever les yeux de dessus les jardins

presque tropicaux on peut voir, à travers des baies bleues, des pics

neigeux qui doivent être une véritable réjouissance pour l’âme. Bien

qu’on soit face à face avec une mer d’où peut surgir n’importe quel

présage de malheur, on n’est pas obligé de protéger ses eaux ni d’en

faire la police. On ignore la grande sécheresse, l’épizootie, la peste,

les invasions de sauterelles et la brouissure tout autant qu’on ignore

le vrai sens du mot besoin ou crainte.

Pareille terre est bonne pour un homme énergique. Elle n’est pas trop

mauvaise, non plus, pour le cagnard. J’avais été, je vous l’ai dit,

renseigné sur ses inconvénients. On me donnait nettement à entendre

qu’il n’y avait pas à compter avec certitude sur quelque emploi que ce

fût, et qu’un homme qui gagnait de formidables gages pendant six mois de

l’année serait à la charge de la communauté s’il manquait de travail

pendant les six autres. Je ne devais pas me laisser tromper par des

tableaux dorés placés devant mes yeux par des gens intéressés

(c’est-à-dire par presque tous ceux que je rencontrais) et je devais

tenir compte des difficultés et des déboires qui pouvaient échoir à

celui qui avait l’intention d’immigrer. Si j’en avais réellement envie

je consentirais à supporter bien des inconvénients pour pouvoir

m’installer sur la terre de la Colombie Britannique, et si j’étais

riche, et sans lien sauf l’Angleterre, j’acquerrais bien vite à force

d’argent une ferme ou une maison dans ce pays pour le seul plaisir que

cela donnerait.

J’oubliais, au milieu des gens qui croyaient fermement au Canada, ces

conspirateurs lugubres et dépourvus d’humour, mais plus tard ce souvenir

me laissa un goût amer à la bouche. Les cités, comme les femmes, ne

sauraient trop veiller à quel genre d’hommes elles permettent de parler

d’elles.

Le temps a changé Vancouver littéralement au point de la rendre

méconnaissable. Depuis la gare jusqu’au faubourg, et de nouveau depuis

les faubourgs jusqu’aux quais, chaque pas apportait du nouveau. Là où je

me souvenais d’avoir vu des espaces découverts et des forêts indemnes,

le tramway portait rapidement des gens hors de la ville pour jouer une

partie de «Lacrosse.» Vancouver est une ville âgée car, seulement

quelques jours avant mon arrivée, le Bébé de Vancouver,--c’est-à-dire le

premier enfant né à Vancouver--venait de se marier.

Un bateau à vapeur--jadis bien connu dans Table-Bay--avait débarqué

quelques centaines de Sikhs et Jats du Punjab; chaque homme portait son

paquet et les petits groupes déambulaient avec inquiétude, seuls,

marchant--car plusieurs avaient été soldats--au pas. Oui, ils disaient

qu’ils étaient venus dans ce pays pour obtenir du travail. Des nouvelles

leur étaient parvenues dans leurs villages qu’on pouvait y gagner de

bonnes journées. Leurs frères qui les avaient précédés leur avaient

envoyé la nouvelle--oui, et parfois aussi l’argent pour payer le voyage.

L’argent serait payé avec les gages si considérables qu’on aurait plus

tard. Avec intérêts? Assurément, avec intérêts. Est-ce que les hommes

prêtent de l’argent dans quelque pays que ce soit sans intérêt? Ils

attendaient que leurs frères vinssent leur montrer d’abord où manger,

ensuite comment travailler. En attendant c’était un pays nouveau.

Comment saurait-on en parler? Non, il ne ressemblait pas à Gurgaon ou

Shahpur ou Jullundur. La maladie (peste) avait envahi tous ces pays.

Elle était entrée dans le Punjab par toutes les routes et

beaucoup,--beaucoup,--beaucoup étaient morts. La moisson, aussi, avait

été défectueuse dans bien des endroits. Ayant entendu parler de ces

énormes gages, ils s’étaient embarqués sur le vaisseau à cause du

ventre, à cause de l’argent, à cause des enfants.

--Y retourneraient-ils?

Ils ricanèrent, tout en se poussant du coude. Le Sahib n’avait pas très

bien compris. Ils étaient venus à cause de l’argent--des roupies, non,

des dollars. Le Punjab était leur demeure, là-bas étaient leurs

villages, où attendaient leurs familles. Oui, sans doute, sans aucun

doute ils s’en retourneraient. A ce moment survinrent les frères qui

travaillaient dans les usines: cosmopolites portant des habits de

confection et fumant des cigarettes.--Par ici, vous autres,

s’écrièrent-ils. Les paquets furent replacés sur les épaules et les

turbans noués disparurent. Les dernières paroles que je saisis étaient

du vrai Sikh:--Mais l’argent, mon frère, l’argent dont tu nous as parlé?

Certains habitants du Punjab ont découvert que l’argent peut être trop

chèrement acheté.

Il y avait un Sikh dans une scierie qui, chez lui, avait été conducteur

de batterie de montagnes. Lui-même venait d’Amritsar (oh! agréable comme

de l’eau froide dans un pays assoiffé, le son d’un nom familier dans un

beau pays!)

--Mais vous aviez votre pension. Pourquoi est-ce que vous êtes venu ici?

--Fils d’immortel, parce que j’ai manqué de bon sens; et puis il y avait

la maladie à Amritsar.

(L’historien dans cent ans d’ici pourra écrire un ouvrage sur les

changements économiques survenus par suite de la peste. Il existe

quelque part une étude fort intéressante des conséquences sociales et

commerciales résultant de la Peste Noire en Angleterre).

Sur un quai, et attendant un bateau à vapeur, une trentaine de Sikhs, la

plupart portant leurs vieux uniformes (ce qui ne devrait pas être

permis) conversaient à tue tête, de sorte que le hangar résonnait comme

une gare indienne. On leur fit entendre que s’ils parlaient plus bas la

vie en deviendrait plus facile; ils adoptèrent la proposition aussitôt.

Alors un officier supérieur portant une médaille de l’Inde Britannique

demanda avec un empressement plein d’espoir:--Le Sahib a-t-il reçu

quelque ordre touchant l’endroit où nous devons nous rendre?

Hélas! il n’en avait point reçu--rien que des bons vœux et des

salutations pour les fils de Khalsa, et, quatre par quatre ils s’en

furent.

On dit que lorsque éclata la petite révolte à Vancouver ces «Païens»

reçurent de la part des autres asiatiques l’invitation de faire avec eux

cause commune contre le Blanc. Ils refusèrent alléguant qu’ils étaient

sujets du Roi. Je me demande quels racontars ils ont renvoyés à leurs

villages et où et jusqu’à quel point chaque détail de l’affaire fut

discuté. Les Blancs oublient qu’aucune partie de l’Empire ne saurait

vivre ou mourir pour elle seule.

En voici un exemple, un peu comique, en ce qui touche le côté matériel.

Les merveilleuses eaux entre Vancouver et Victoria sont remplies de

baleines qui bondissent et se réjouissent dans le bleu vigoureux tout

autour du paquebot. Il y a donc «une baleinerie» sur une île tout auprès

et j’eus la chance de voyager avec un des actionnaires.

--Les baleines sont de belles bêtes, me dit-il affectueusement. Nous

avons fait un contrat avec une maison écossaise pour chaque barrique

d’huile livrable d’ici plusieurs années. Elle passe pour être la

meilleure qui soit pour le nettoyage des harnais.

Il poursuivit en me disant comment un vaisseau rapide fait la pêche à la

baleine avec un obusier et fait éclater des obus à l’intérieur de leur

corps de façon qu’elles périssent immédiatement.--Toute la vieille

méthode de harpon et de bateau n’en finirait plus. Nous les tuons tout

de suite!

--Et comment leur enlevez-vous la peau?

A l’en croire, ce vaisseau expéditif portait également à bord une grande

pompe à air, qui pompait de l’air dans la carcasse jusqu’à ce qu’elle

flottât convenablement en attendant qu’on pût s’en occuper. A la fin de

son carnage quotidien il revenait, remorquant parfois quatre baleines

gonflées, jusqu’à la baleinerie qui est une factorerie nantie d’un

outillage moderne. Les baleines sont traînées au sommet d’une planche

inclinée, tout comme les solives à la scierie, et tout ce qui ne peut

fournir de l’huile à l’usage du peaussier écossais, ni être séché en vue

du marché japonais, est transformé en engrais puissants.

--Il n’y a pas d’engrais qui puisse rivaliser avec le nôtre, dit

l’actionnaire. Il renferme tant de calcaire. Voyez-vous, la seule chose

qui nous ait tracassés jusqu’ici, c’est leurs peaux. Mais nous avons

inventé un procédé maintenant pour les transformer en linoléum. Oui, ce

sont de belles bêtes. Celle-là--et il indiqua du doigt une bosse noire

au milieu d’une guirlande d’embrun,--pourrait être découpée

merveilleusement.

--Si vous marchez de ce train-là, lui dis-je, il ne vous en restera pas.

--C’est vrai. Mais ça rapporte trente pour cent, et il y a quelques

années personne n’y croyait.

Je lui pardonnai tout à cause de cette dernière phrase.

Lettres de voyage (1892-1913) · 第 23 / 37 题