LES VILLES FORTUNÉES

Après la Politique, revenons à la Prairie qui est le Grand Veldt, et, en

plus, l’Espoir, l’Activité, et la Récompense. Winnipeg en est la porte

d’entrée, grande cité dans une grande plaine, et qui se compare

elle-même, très innocemment du reste, à d’autres villes de sa

connaissance, mais elle en diffère totalement.

Lorsqu’on vient à rencontrer, dans sa propre maison à elle, une femme

que l’on n’a pas vue depuis son enfance, elle vous est tout à fait

inconnue jusqu’au moment où quelque geste, quelque intonation vous

rappelle le passé, et alors on s’écrie:--Mais, tout de même, c’est bien

_vous_! Cependant l’enfant s’est évanouie, la femme et ses influences

ont pris sa place. Je m’efforçais vainement de retrouver la ville gauche

et laide que j’avais connue, elle si peu formée, et qui insistait tant

sur sa modestie. J’osai même rappeler le fait à un de ses habitants:--Je

m’en souviens, dit-il en souriant, mais nous étions jeunes à ce

moment-là. Tout ceci,--il indiquait du doigt une avenue, immense étendue

qui plongeait sous trente voies de chemin de fer,--est né dans les dix

dernières années--pratiquement dans les cinq dernières années. Il nous a

fallu agrandir tous ces dépôts là-bas en y ajoutant deux ou trois

étages; malgré cela c’est à peine si nous commençons à progresser. Nous

ne faisons que commencer.

Dépôts, voies de garage, et choses analogues, ne sont que des jetons

dans le Jeu du Blanc, et que l’on peut ramasser et resservir de nouveau

selon les variations de la partie. Ce qui me réjouissait surtout

là-dedans, c’était l’esprit répandu partout dans l’air léger et

palpitant--ce nouvel esprit de la ville nouvelle. Winnipeg possède des

«Choses» en abondance, mais elle a appris à ne pas se laisser aveugler

par elles, et par là elle est plus âgée que bien d’autres villes.

Nonobstant il importait de les faire valoir--car faire valoir sa ville

c’est, pour l’homme de jugement, ce qu’est pour une femme faire des

emplettes. D’abord venaient les faubourgs, kilomètre sur kilomètre de

maisons de bois, aux contours précis, chaudes maisons coquettes, chacune

d’elles séparée sans jalousie de sa voisine par la plus légère des

bornes. On pouvait, grâce à leur architecture, en fixer la date, en

remontant décade par décade jusqu’autour de 1890, c’est-à-dire à

l’époque où commença la civilisation; deviner, à quelques dollars près,

leur prix de revient, les revenus de leurs propriétaires, et poser des

questions au sujet des nouvelles inventions ménagères.

--Les rues d’asphalte et les contre-allées en béton sont à la mode

depuis quelques années, dit notre hôte, pendant que nous en traversions

au trot kilomètre sur kilomètre. Nous avons trouvé que c’était le seul

moyen d’avoir raison de la boue de la prairie. Regardez! Là même où se

terminait la route audacieuse, s’étendait, invaincue, au même niveau que

le pâle asphalte, la tenace prairie, par-dessus laquelle la civilisation

se frayait un chemin vers l’Ouest.

Et au moyen de l’asphalte et du béton on refoule la prairie à chaque

saison de construction. Puis venaient les maisons de parade, construites

par des hommes riches, eu égard pour l’honneur et la gloire de leur

ville, ce qui est le premier devoir de l’opulence dans un pays neuf.

Nous avons passé, serpenté, au milieu de boulevards et d’avenues,

larges, propres, bordés d’arbres, inondés de soleil et balayés d’air si

pur qu’il interdisait toute idée de fatigue, avons bavardé d’affaires

municipales, impôts municipaux jusqu’au moment où, dans un certain

silence, on nous fit voir un faubourg de maisons, de boutiques, de

banques négligées, dont les flancs et les côtés étaient devenus

graisseux à force d’être frottés par des épaules de cagnards. La saleté

et des boîtes en fer-blanc envahissaient toute la rue. On y sentait

moins la hideur de la pauvreté que le manque du sens de la propreté.

Certaine race préfère vivre dans cette atmosphère.

Puis rapide aperçu d’une cathédrale froide, blanche, d’écoles en briques

rouges, presqu’aussi grandes (Dieu soit loué!) que certains couvents,

d’hôpitaux, d’instituts, un kilomètre environ de magasins, et, enfin, un

lunch tout à fait intime dans un Club, qui aurait fort étonné mon

Anglais de Montréal, et où des hommes, jeunes encore, parlaient de Fort

Garry, tel qu’ils se le rappelaient, pendant que des histoires touchant

la fondation de la ville, et celles d’expédients administratifs et

d’accidents administratifs se mêlaient aux prophéties ou frivolités des

hommes plus jeunes.

Il reste encore quelques endroits où les hommes savent s’occuper de

grosses affaires avec doigté et légèreté, et qui prennent pour avérées

plus de choses qu’un Anglais en Angleterre ne pourrait tirer au clair en

une année. Mais on ne rencontrerait pas beaucoup d’Anglais à un lunch

dans un Club de Londres qui auraient pu s’engager à construire Le Mur de

Londres ou qui auraient aidé à contraindre le roi Jean à signer la

Grande Charte.

J’eus deux visions de la ville. La première par une journée grise, du

toit d’un bâtiment monstre d’où elle semblait déborder et remplir de

bruits toute la vaste coupe de l’horizon, et pourtant, tout autour de

ses bords des jets de vapeur et les cris impatients de machines

prouvaient qu’elle minait la Prairie comme un feu qui couve.

La seconde fut une silhouette du flanc de la ville, mystérieuse comme

une ligne de falaises non explorées, sous un ciel barré de rouge

incarnat depuis le zénith jusqu’au sol où elle s’étendait, couleur

d’émeraude pâle, derrière les remparts inégaux. Lorsque notre train

s’arrêta dans le crépuscule final et que les rails brillèrent

rouge-sombre, j’aperçus la profonde soulevée de cette houle et, à

travers les sept milles de ses plaines empourprées, je vis en bas le

papillotement doré de ses lumières. C’est une chose assez effarante que

d’écouter quelque avant-garde de la civilisation se parlant à elle-même

dans la nuit sur le même ton qu’une ville vieille de mille années.

Tout le pays à l’entour est criblé de voies ferrées, trains de

marchandises ou de plaisir inconnus il y a quinze ans; et il fallut pas

mal de temps avant que nous n’atteignîmes la prairie nette avec l’air,

l’espace, et la terre découverte. L’air ici est différent de tout air

qui ait jamais soufflé, l’espace est plus étendu que tout autre espace,

parce qu’il retourne vers un libre Pôle, sans rien rencontrer sur sa

route, et la terre découverte garde le secret de sa magie aussi

étroitement que la mer ou le désert.

Ici les gens ne se heurtent pas les uns contre les autres en tournant le

coin, mais voient avec ampleur et tranquillité, de très loin, ce qu’ils

désirent, ou ce qu’ils veulent éviter, et ils tracent leur chemin en

conséquence à travers les ondulations, les creux, les langues, les

défoncements et les élargissements du terrain.

Lorsque l’horizon sans bornes et la voûte du ciel élevé commencent à

accabler, la terre ménage de petits étangs et de petits lacs, blottis

dans des creux aux flancs paisibles où l’on peut descendre et sortir des

flots d’air et se délecter à des distances petites et familières. La

plupart des femmes que je rencontrai près des demeures étaient, en bas,

dans les creux, et la plupart des hommes étaient sur les crêtes et sur

la plaine. Une seule fois, comme nous nous arrêtions, une femme dans une

voiture fondit, pour ainsi dire du ciel, en ligne droite sur nous, par

une route dorée qui dévalait entre des terres noires et labourées.

Lorsque le cheval, qui avait la direction des affaires, se fut arrêté

devant les wagons, elle secoua la tête d’un air mystérieux et nous

montra un très petit bébé blotti sur son bras. Elle était, à n’en point

douter, quelque Reine exilée fuyant vers le Nord pour y fonder une

dynastie et créer un pays. La Prairie revêt toute chose d’un air

féerique.

Des deux côtés de la voie, à perte de vue, on battait le blé. La fumée

des machines montait, en perspective ordonnée, à côté des amoncellements

de menue paille: d’abord une machine, puis une maison, puis un tas de

menue paille, puis du blé en moyettes--après cela, répétez ce même

dessin sur toute l’étendue d’un certain nombre de degrés de longitude se

suivant sur l’hémisphère.

Nous avons passé à travers une véritable chaîne de petites villes se

touchant presque, où je me souviens d’avoir vu de temps à autre un

pâturage, et à travers de grandes villes jadis représentées seulement

par une pancarte, un garage, et deux agents de la police du Nord-Ouest.

En ces temps-là, les gens démontraient que le blé ne pousserait pas au

delà de telle ou telle ligne fixée par le premier idiot venu, ou bien

que s’il y poussait personne ne s’en occuperait. Et voici que le Blé

s’avançait, marchant avec nous à perte de vue; les chemins de fer

s’étaient portés à trois ou quatre cents kilomètres au nord, peuplant un

nouveau pays à blé; et plus au nord encore, le Grand Tronçon était en

train de continuer la ligne suburbaine longue de quelques milliers de

kilomètres, avec des embranchements qui iraient peut-être jusqu’à Dawson

City, en tous cas jusqu’à la baie de Hudson.

«Venez au Nord et regardez! s’écriaient les Lutins du Chemin de fer, ici

vous n’en êtes qu’à la lisière.» Je préférai suivre la vieille route et

regarder, ébahi, les miracles accomplis depuis mon temps. L’Hôtel

d’autrefois, à la façade en toc, à l’intérieur creux, et qui était seul

connu dans l’Ouest, avait cédé la place à des bâtiments en pierre ou en

brique hauts de cinq étages, à des Bureaux de Poste faisant pendants. De

temps à autre quelque fragment du passé oublié par mégarde demeurait

accroché à une ville, et permettait de reconnaître en elle une vieille

connaissance, mais le plus souvent il fallait s’éloigner d’un kilomètre

et regarder de loin--tout comme on tient un palimpseste contre la

lumière,--pour pouvoir identifier les lignes tracées au début maintenant

recouvertes depuis longtemps. Chaque ville pourvoyait à la vaste région

fermière derrière elle et chaque école arborait le drapeau national

anglais au bout d’un mât dans la cour de récréation. Il paraîtrait qu’on

n’apprend aux écoliers ni à détester ni à mépriser leur propre pays, ni

à en solliciter des secours.

Je dis à voix basse à un des voyageurs que j’étais un peu las de la

tyrannie du Blé qui avait duré trois jours, en même temps que choqué de

voir les fermiers brûler de la paille si propre et faire des feux de

joie avec leur menue paille.--Vous retardez beaucoup, me dit-il. Il y a

des vergers et des laiteries et d’autres exploitations agricoles, autant

que vous en voudrez, qui marchent dans tous ces pays-ci,--sans parler de

l’irrigation plus à l’Ouest. Le Blé n’est pas notre unique roi, de

beaucoup. Attendez que vous soyez à tel ou tel endroit. C’est là que je

fis la rencontre d’un prophète et d’un prédicateur, sous la forme d’un

commissionnaire du Commerce de l’endroit (toutes les villes en ont), qui

me montra d’un air résolu les légumes que produisait sa région. Et c’en

étaient des légumes! tous rangés avec soin dans un petit kiosque près de

la gare.

Je crois que le pieux Thomas Tusser aurait chéri cet homme.--La

Providence, disait-il, répandant à chaque geste des brochures, n’a pas

voulu le Blé éternel dans cette région. Non, Monsieur! Notre affaire à

nous c’est de devancer la Providence, d’aller au-devant d’elle avec la

culture mixte. Vous intéressez-vous à la culture mixte? Ah! dommage

alors que vous ayez manqué notre exposition de Fruits et Légumes. Ce

genre de culture, ça vous réunit les gens. Je ne prétends pas que le Blé

vous rétrécit, mais j’ose affirmer que la première rend plus sociable et

rapporte davantage. Nous nous sommes laissé hypnotiser par le Blé et le

Bétail. Eh bien--mais non, le train ne part pas encore,--je vais vous

dire quelles sont mes idées là-dessus.

Pendant quinze minutes superbes il me livra la quintessence de la

culture mixte accompagnée d’incursions sur le terrain de la betterave

(saviez-vous qu’on est en train de faire du sucre à Alberta?) et il se

mit à discourir, avec la dévotion qui convenait, sur la sombre poussière

des cours de fermes qui est la mère de toutes choses.

--Ce qu’il nous faut maintenant, s’écria-t-il en prenant congé de moi,

ce sont des hommes, encore des hommes. Oui, et des femmes.

Ils ont un bien grand besoin de femmes pour aider dans les travaux

domestiques, et faire face à la terrible poussée qui les accable à la

moisson--des filles qui puissent aider dans la maison, la laiterie, le

poulailler, jusqu’à ce qu’elles se marient.

Déjà se manifeste en ce sens un véritable afflux: tel colon, satisfait

des conditions qu’il y trouve en amène d’autres de l’Angleterre. Mais si

un dixième de l’énergie que l’on gaspille en «Réformes sociales» pouvait

être consacré à organiser et à surveiller convenablement l’émigration

(le «Travail» ne s’oppose pas encore à ce que les gens travaillent le

sol), nous pourrions faire quelque chose qui vaille la peine qu’on en

parle. Les races qui travaillent et qui ne forment pas des Comités se

mettent à travailler la terre au moins aussi vite que les nôtres. Cela

rend jaloux et inquiet de voir des étrangers en train de puiser, quoique

honnêtement, dans ces trésors de bonne chance et de vie saine.

Il se trouvait, sur la voie, une ville au sujet de laquelle j’avais

entendu une discussion, pour la première fois, presque vingt ans

auparavant, entamée par une loque de chercheur d’or qui voyageait dans

un fourgon:--Jeune homme, me dit-il après une prophétie toute

professionnelle, vous entendrez parler de cette ville si Dieu vous prête

vie. Elle est née heureuse.

Plus tard, j’eus l’occasion de la revoir, c’était une voie de garage à

côté d’un pont où les Indiens vendaient des ornements en perles

tressées. Et à mesure que s’écoulaient les années, j’apprenais que la

prophétie du vieux chemineau s’était réalisée et qu’une chance--je ne

savais laquelle--était échue à la petite ville auprès du grand fleuve.

C’est pourquoi, cette fois-ci, je m’arrêtai pour m’en assurer. C’était

une belle ville de six mille habitants, un embranchement à côté d’un

immense pont en fer; à la gare il y avait un jardin public plein

d’arbres. Une joyeuse compagnie d’hommes et de femmes, que cet air,

cette lumière et leur propre amabilité rendaient frères et sœurs avec

nous-mêmes arrivèrent en automobiles et occupèrent notre journée de la

façon la plus agréable qui soit.

--Eh bien! et votre Chance? dis-je.

--Comment! répondit l’un d’eux, vous n’avez pas entendu parler de notre

gaz naturel--le plus grand gaz naturel qui soit au monde? Ah! venez donc

voir.

On m’emporta en tourbillon jusqu’à un dépôt rempli de machines et

d’ateliers à mécaniques actionnés par du gaz naturel, sentant légèrement

l’oignon frit, qui sort de terre, à une pression de trois cents kilogs

qui, grâce à des valves et des robinets, est réduit à deux kilogs. Il y

avait là en fait de Chance de quoi créer une métropole. Représentez-vous

le chauffage et l’éclairage de toute une ville, sans parler de force

motrice, installés avec la seule dépense des tuyaux.

--Y a-t-il des limites aux possibilités que cela suppose? demandai-je.

--Qui sait? Nous ne faisons que commencer. Nous vous montrerons une

fabrique de briques, là-bas dans la prairie, et que le gaz fait marcher.

Mais pour le moment nous voulons vous faire voir une de nos fermes

favorites.

Et les automobiles repartent, filant comme des hirondelles sur des

routes de toutes les dimensions et grimpant pour arriver jusque sur ce

qui paraissait être le Haut Veldt lui-même. Un commandant de la Police

montée, qui avait fait une année de la Guerre (du Transvaal), nous

expliqua comment les grilles entourant les fermes à autruches et les

petits «meercats» tantôt assis et tantôt galopant dans l’Afrique du Sud

lui avaient donné la nostalgie des «gophers» au bord de la route et des

kilomètres interminables de grillages en fil de fer le long desquels

nous courions. (La Prairie n’a rien à apprendre du Veldt en ce qui

concerne les grillages ou les portes habilement combinées.)

--Après tout, dit le Commandant, il n’y a pas de pays qui puisse

rivaliser avec celui-ci. J’y suis depuis trente ans et je le connais

d’un bout à l’autre.

Alors ils désignèrent du doigt les quatre coins de l’horizon, mettons à

quatre-vingts kilomètres, dans quelque direction que l’on se tournât--et

en donnèrent les noms.

Le fermier amateur d’expositions était parti avec sa famille pour le

culte mais nous, en tant qu’amis, avons pu nous glisser chez lui et

arriver devant la maison silencieuse, toute neuve, avec sa grange bien

ordonnée, et un immense monticule de blé cuivré entassé au soleil entre

deux amoncellements de balle dorée. Chacun en prit un peu entre les

doigts et dit ce qu’il en pensa,--il devait valoir, tel quel, sur le

Veldt, quelques centaines de louis d’or. Et pendant que nous nous

mettions, assis en cercle, sur les machines agricoles, il nous semblait

entendre, au milieu du calme émanant de la maison fermée, la terre

prodigue qui se préparait en vue de nouvelles moissons. Il n’y avait pas

à vrai dire de vent, mais plutôt aurait-on dit comme une poussée de

toute l’atmosphère de cristal.

--Et maintenant allons voir la briqueterie, s’écrièrent-ils. Elle se

trouvait à plusieurs kilomètres. Le chemin qui y menait passait, par une

descente inoubliable à jamais, jusqu’à une rivière aussi large qu’est

l’Orange au pont de Norval, bruissant entre des collines de boue. Un

vieil Écossais ressemblant à s’y méprendre à Charon, avec des bottes

montant jusqu’à la hanche, dirigeait un ponton qui, maintenu par un fil

de fer, faisait la navette. Les automobiles intrépides grimpèrent avec

force cahots sur ce bac à travers un pied d’eau et Charon, sans relâche,

nous mena majestueusement à travers la sombre et large rivière jusqu’à

l’autre bord. Une fois là nous fîmes volte-face pour contempler

l’heureuse petite ville, et échanger nos impressions au sujet de son

avenir.

--Je crois que c’est d’ici que vous pourrez le mieux la voir, dit l’un.

--Non, c’est plutôt d’ici, dit l’autre, et leurs voix prenaient une

intonation plus douce en la nommant.

Puis, pendant une heure, nous avons dévoré à toute vitesse la vraie

prairie, de grandes plaines vert-jaune traversées par d’anciennes pistes

de buffles, ce qui ne rend pas les ressorts d’automobiles meilleurs,

jusqu’au moment où se dressa, isolée, à l’horizon, une cheminée, tel un

mât en pleine mer, et, tout autour, se trouvaient encore des hommes et

des femmes au cœur réjoui, un appentis, une ou deux tentes pour des

ouvriers, le squelette du mécanisme à fabriquer des briques, un puits de

quinze pieds carrés s’enfonçant à soixante pieds jusqu’à la terre

glaise, et, noir et raide, le tuyau d’une mine de gaz naturel. Tout le

reste c’était la Prairie, rien d’autre que la courbe de l’écorce

terrestre--avec de petits oiseaux solitaires s’appelant les uns les

autres. J’avais cru qu’il était impossible que cela fût plus simple,

plus audacieux, plus impressionnant jusqu’au moment où je vis des femmes

en jolies robes s’approcher et regarder avec précaution les valves à gaz

d’où s’échappait la vapeur.

--Nous avons pensé que cela vous intéresserait, me dirent tous ces gens

joyeux; et tout en riant et en devisant ils discutèrent leurs projets

pour construire, d’abord leurs villes puis celles des autres, en briques

de toutes sortes; indiquant des chiffres de production et les frais

d’installation qui vous coupaient la respiration. A l’œil nu l’affaire

n’était rien de plus qu’un pique-nique inédit, charmant. Ce qu’elle

voulait dire en réalité c’était la création d’un Comité qui modifierait

le fond même de la civilisation sur un rayon de cent soixante kilomètres

à la ronde. Il me semblait que j’assistais aux plans de construction de

Ninive, et quoi qu’il arrive de bon à cette petite ville qui est née

heureuse, j’en veux toujours réclamer une part.

Mais la place me manque pour raconter comment nous avons mangé avec

l’appétit que donne la Prairie, dans les quartiers des hommes, un repas

préparé par un artiste; comment nous sommes revenus à la maison à des

vitesses dont même un enfant n’a jamais entendu parler, et auxquelles

aucun adulte ne devrait se livrer; comment les autos s’enlisèrent au

gué, et tirèrent des bordées sur le ponton jusqu’à ce que même Charon

sourit; comment d’énormes chevaux arrivèrent et firent gravir aux autos

les pentes caillouteuses jusque dans la ville, comment, en rencontrant

des gens endimanchés en voiture et à pied, nous avons pris des airs

recueillis et vertueux, et comment la compagnie joyeuse subitement et

doucement s’éclipsa pensant que ses invités devaient être fatigués. Je

ne saurais vous donner une idée de la folâtrerie pure, irresponsable,

qui caractérisa le tout, de la bonté affectueuse, de l’hospitalité gaie

et ingénieuse qui régnait si délicatement dans toute l’affaire, pas plus

que je ne saurais décrire une certaine demi-heure passée dans le calme

du crépuscule juste avant de partir, lorsque la compagnie se réunit de

nouveau pour les adieux, cependant que de jeunes couples se promenaient

par les rues et que la réverbération des lampes à gaz naturel, qu’on

n’éteignait jamais, donnait aux feuilles des arbres une coloration

pareille à celle des décors de théâtre.

Ce fut une femme, dont la voix sortait de l’ombre, qui exprima ce que

nous sentions tous:--Voyez-vous, nous sommes tout simplement amoureux de

notre ville.

--Nous aussi, dis-je.

Et la petite ville disparut derrière nous.

Lettres de voyage (1892-1913) · 第 22 / 37 题