UNE CONCLUSION

Le Canada possède deux piliers de force et de beauté en Québec et

Victoria. La première se classe seule parmi ces villes-mères dont

personne ne peut dire «ceci me rappelle.» Pour vous faire une idée de

Victoria il faut prendre tout ce que l’œil admire le plus à Bournemouth,

Torquay, l’île de Wight, la Vallée fortunée à Hong-Kong, le Doon,

Sorrente, et Camps Bay; ajoutez des souvenirs des Mille Iles et disposez

le tout autour de la baie de Naples, avec quelques Himalayas comme

arrière-plan.

Les agents de biens immeubles la recommandent comme un petit morceau de

l’Angleterre--l’île sur laquelle elle se trouve est à peu près grande

comme l’Angleterre--mais aucune Angleterre ne se trouve placée au milieu

de telles mers imprégnées du mystère de l’océan plus vaste situé au

delà. Les crépuscules élevés, tranquilles, que l’on a tout le long des

plages viennent de l’Orient antique qui est là, tout près, sous la

courbe du globe, et même en octobre le soleil se lève chaud dès le

début. La terre, le ciel, l’eau attendent à la porte de chaque homme

pour le contraindre, de vive force, à sortir pour jouer, si d’aventure

il quitte un instant des yeux son travail; et bien que certaines autres

villes du Dominion ne comprennent pas tout à fait cette disposition

immorale de la Nature, ceux qui ont fait fortune dans ces mêmes villes

partent pour Victoria, et avec le zèle qui caractérise les convertis,

prônent et préservent ses beautés.

Nous sommes allés regarder un magasin de bœuf salé appartenant à la

marine, qui jadis avait été esquimau, dépôt de la marine britannique. On

y arrivait à travers des chemins plus beaux que des sentiers anglais,

serpentant le long de rives et de parcs naturels, dont le moindre aurait

fait la fortune d’une ville.

--La plupart des villes, dit quelqu’un soudain, construisent leurs

routes à angle droit. C’est ce que nous faisons dans les quartiers

d’affaires. Qu’en pensez-vous?

--Si je ne me trompe, certaines de ces grandes villes seront forcées de

dépenser des millions un jour ou l’autre en courbes; histoire de

changer, lui dis-je; vous possédez ce que nul argent ne peut acheter.

--C’est bien ce que les gens nous disent quand on vient habiter

Victoria,--et ils ont de l’expérience.

Il est amusant de penser à quelque millionnaire arrivant tout chaud de

quelque gril rectangulaire de la civilisation occidentale en train

d’engager le bon habitant de Victoria à garder ses perspectives variées

et ses courbes reposantes à l’œil.

Il y a une vue, lorsque le brouillard du matin se lève du port où les

steamers relâchent, du Parlement d’une part, et d’un énorme hôtel de

l’autre qui, en tant que spécimen de quais et de façades, s’adaptant et

s’encastrant habilement ensemble, mérite qu’on vienne de loin pour la

contempler. On finissait l’hôtel. Le salon des dames, long peut-être

d’environ cent pieds sur quarante de large, avait un plafond en plâtre,

voûté et superbement orné de bosses, d’arabesques et d’entrelacs, et

qui, je ne sais pourquoi, paraissait familier.

--Nous en avons vu une photographie dans _La Vie au Grand Air_, nous

expliqua l’entrepreneur. Cela nous a paru être juste ce qu’il fallait

pour la pièce, de sorte qu’un de nos plâtriers, un Français, celui

là-bas, l’a pris et l’a copié. Ça fait bien, n’est-ce pas?

A peu près à l’époque où l’on installait le noble original en

Angleterre, Drake pouvait être en train de quitter, toutes voiles

dehors, cette même rive. Vous voyez donc que Victoria légalement possède

les droits d’auteur.

Je m’efforçais, en toute honnêteté, de rendre un peu de la couleur, de

la gaieté, de la gracieuseté de la ville et de l’île, mais découvris en

fin de compte que je parvenais seulement à entasser des épithètes

invraisemblables. Je me résignais à abandonner la tâche, en renonçant à

décrire mille autres merveilles, fâché d’avoir perdu mon temps et le

vôtre à m’occuper de messieurs à l’air anxieux et qui parlaient de

«désavantages». Quelques vers, découpés dans un journal, résument, me

semble-t-il, leur attitude:

De même que Le Pays de peu de Loisir

Est l’endroit où s’accomplit la besogne,

De même Le Pays de peu de Plaisir

Est l’endroit où l’on peut prendre le plus d’amusement.

Dans Le Pays de multiples Soucis

Les Gens rient comme ils doivent le faire,

Bref, il y a toujours des Gens qui regimbent

Dans Le Pays cent fois trop bon.

A chaque pas de mon voyage des gens m’assurèrent que je n’avais rien vu

du Canada. Mineurs silencieux du Nord, fruitiers de la vallée de

Okanagan; contremaîtres d’équipes d’ouvriers des voies ferrées, venus

depuis peu des écoles secondaires anglaises; l’habitant le plus vieux de

la ville de Villeneuve, âgé de vingt-huit ans; certains Anglais qui

vivaient sur la prairie et qui trouvaient le moyen de se procurer de

l’amusement, des bons camarades aussi bien que de l’argent; cultivateurs

de blé et marchands de bestiaux, tous deux animés d’un même esprit

sincère; agents électoraux; agents de la police montée, devenus

expansifs au crépuscule, dans les haltes au bord de la route; employés

qui dépendaient du bon vouloir populaire et qui parlaient avec autant de

précautions qu’ils en mettaient à marcher; même les créatures bizarres

qui ne parlaient pas anglais et l’affirmaient bruyamment dans le

wagon-restaurant. Voilà ce qu’un chacun ou une chacune, à sa façon, me

donnait à entendre. Il existait le même rapport entre mon excursion et

leur pays que celui qui existe entre une promenade sur un omnibus à

travers le Strand et la ville de Londres, de sorte que je connaissais

leurs impressions.

Mon excuse est que notre chair et notre sang nous intéressent plus que

n’importe qui d’autre; et j’avais de par ma naissance les mêmes droits

sur eux et leur vie qu’eux-mêmes possédaient dans toute autre partie de

l’Empire. Parce qu’ils étaient devenus un peuple dans l’Empire mon droit

était reconnu et nul n’y fit aucune objection,--ce qui ne serait pas

arrivé il y a seulement quelques années. On peut se tromper sur le sens

de bien des indications le long de la route, mais il n’y a pas moyen de

se tromper sur l’esprit d’une nationalité sensée et reconnue, qui

remplit le pays d’un bout à l’autre exactement comme le bourdonnement

joyeux d’une grosse dynamo bien appliquée à sa tâche forme un fond sur

lequel se détachent tous les autres bruits de l’atelier. Pour bien des

raisons cet esprit est venu tard, mais puisqu’il est venu, après

l’époque des bagatelles, des doutes, des dédains ouverts ou voilés, il y

a moins de danger qu’il s’égare au milieu de la richesse et du luxe

incommensurables qui lui échoueront. Les gens, les écoles, les églises,

la Presse selon sa mesure, et surtout les femmes, comprennent sans

manifestes que leur terre doit maintenant, comme toujours, rester

soumise à la Loi en actes, en paroles et en pensée. C’est là leur marque

de caste, l’arche de leur pacte, leur raison d’être ce qu’ils sont. Dans

les grandes cités, avec leurs listes de contraventions publiées tout

comme dans les villages; dans les petites villes occidentales grandes

ouvertes où le présent est aussi libre que les vies, et l’avenir aussi

sûr que la propriété de leurs habitants; dans les villes côtières

navrées et humiliées de leur unique nuit de dissipation (--Ce n’est pas

notre habitude, Monsieur, ce n’est pas notre habitude!), bien haut dans

les montagnes où les officiers de la loi poursuivent et ramènent

soigneusement à la justice le malfaiteur ébahi; et derrière les prairies

bien ordonnées jusqu’aux terres stériles, aussi loin qu’un homme blanc

solitaire peut marcher, l’inflexible esprit de la race rejoint,

surveille, et exerce son contrôle. Cela ne s’exprime guère en paroles,

mais parfois dans des discussions intimes on a le privilège d’entrevoir

les feux intérieurs. Ils brûlent avec éclat.

--Nous ne voulons pas qu’on nous décivilise, _nous_, me dit le premier à

qui j’en parlais.

C’était là la réponse partout, la note dominante, laconique, et

l’explication.

En dehors de cela les Canadiens sont humains autant que nous le sommes

tous quand il s’agit d’éviter ou de contester une simple vérité. Le

devoir de développer leur pays leur est toujours présent à l’esprit;

mais quand il est question de prendre des dispositions--de meilleures

dispositions--pour le défendre, ils se réfugient derrière des paroles

vagues, des anticipations puériles de miracles--tout à fait à la manière

impériale la mieux recommandée. Tous admettent que le Canada est

opulent; très peu admettent qu’il est faible; un plus petit nombre

encore que, s’il restait sans appui, il cesserait très vite d’exister en

tant que nation. A celui qui s’enquiert avec anxiété à son sujet on

répond qu’il fait son devoir envers l’Angleterre en développant ses

ressources; que les gages offerts sont si élevés qu’il ne peut être

question de payer une armée; il est réellement en train de préparer de

magnifiques projets pour la Défense, mais il ne faut ni le presser ni

lui faire la loi; un peu de sage diplomatie est tout ce dont il est

besoin en cette ère si civilisée; lorsque viendra la crise quelque

phénomène se produira (sûrement!). Et l’on termine très souvent par un

discours sur l’immoralité foncière de la guerre--tout cela ayant à peu

près autant de rapport avec la question que si l’on promenait une

tourterelle à travers les rues pour empêcher la peste.

La question vitale pour le Canada n’est pas ce qu’il pense ou ce qu’il

paie, mais ce qu’un ennemi pourrait estimer nécessaire de lui faire

payer. S’il continue à être opulent, tout en restant faible, il sera

attaqué sûrement sous un prétexte quelconque. Et alors il succombera, et

l’esprit qui l’anime disparaîtra avec son pavillon lorsqu’il glissera le

long de la drisse.

«Cela, c’est absurde, est la riposte que l’on vous fait toujours: dans

son propre intérêt l’Angleterre ne le permettrait jamais. Ce que vous

dites là présuppose la chute de l’Angleterre.»

Pas forcément. Rien de plus dangereux qu’un faux pas fait en marchant;

mais quand l’Angleterre trébuche, l’Empire tremble. La faiblesse du

Canada, c’est le manque d’hommes. La faiblesse de l’Angleterre, c’est

l’excès de votants qui proposent de vivre aux frais de l’État. Ceux-là

s’indignent bruyamment lorsqu’on dépense des crédits autrement que pour

eux; et puisque l’on consacre de l’argent à la flotte et à l’armée pour

protéger l’Empire pendant qu’il est en train de se consolider, ils

raisonnent que si l’Empire cessait d’exister les armements cesseraient

également; l’argent ainsi épargné pourrait être réservé à leur confort

matériel. Ils s’enorgueillissent d’être l’ennemi avoué et organisé de

l’Empire qui, comme les autres le voient bien, est tout disposé à leur

donner la santé, la prospérité et la puissance au delà de tout ce que

leurs votes pourraient leur valoir en Angleterre. Mais leurs chefs ont

besoin de leurs votes en Angleterre, comme ils ont besoin de leurs

protestations et de leurs malaises pour les aider dans leurs carrières

municipales et parlementaires. Aucun ingénieur ne modère la vapeur dans

ses propres chaudières.

De sorte que l’on ne leur dit guère autre chose que du mal du grand

héritage extérieur et on les tient claquemurés dans les villes par des

promesses de libres rations et d’amusements. Si l’Empire était menacé,

ils ne conseilleraient pas, dans leur propre intérêt, à l’Angleterre de

dépenser de l’argent pour lui. En conséquence, ce ne serait pas un mal

si les nations appartenant à l’Empire se trouvaient être assez fortes

pour encaisser au début quelques bons coups en attendant que

l’Angleterre pût se porter à leur secours.

Dans ce but, un apport d’hommes intègres, de valeur, devient nécessaire

de plus en plus chaque année pendant laquelle dure la paix--d’hommes

loyaux, propres, expérimentés en questions gouvernementales, de femmes

qui n’ignorent pas le sacrifice.

En cela les Messieurs qui proposent que leurs voisins les entretiennent

nous servent d’utiles alliés. Ils ont réussi à rendre inquiètes les

classes se trouvant immédiatement au-dessus d’eux qui constituent la

classe ouvrière anglaise. Cette classe, en effet, n’est pas encore

contaminée par la tentation de la paresse entretenue par l’État, ou par

le manque de responsabilité garanti par l’État. L’Angleterre a des

millions de gens de cette espèce, silencieux, appliqués, accoutumés même

maintenant à pourvoir aux besoins de leurs propres rejetons, à les

élever dans la ferme crainte du Seigneur, et dans le seul désir de

n’être récompensés que pour ce qu’ils ont fait. Il y a quelques années

seulement cette classe n’aurait pas eu même l’envie de bouger;

aujourd’hui elle ressent l’inquiétude générale. Ils vivent dans son

atmosphère. Des amis qui d’aventure leur viennent emprunter du sucre ou

du thé leur ont appris en plaisantant, ou avec des menaces, que bientôt

viendraient des jours heureux où celui qui refuserait de donner de bon

gré en verrait de dures. La perspective ne fait appel ni à leur raison

ni à leurs carnets de caisse d’Épargne. Ils entendent,--ils n’ont pas

besoin de lire--les discours prononcés le dimanche matin. Une de leurs

préoccupations est d’envoyer leurs enfants à l’école du dimanche par des

voies détournées, de peur qu’ils n’entendent et n’apprennent

d’abominables blasphèmes. Lorsqu’on dévalise les caisses de petites

boutiques ou lorsque l’apache extorque de l’argent aux femmes de sa

famille avec une brutalité plus grande qu’à l’ordinaire, ils savent,

parce qu’ils souffrent, quels sont les principes que l’on met en

pratique. Si on pouvait sans bruit indiquer à ces gens un moyen

tranquille d’en sortir, beaucoup d’entre eux feraient rentrer leurs

épargnes (ils sont plus riches qu’ils n’en ont l’air), et fileraient

sans rien dire. Dans les campagnes anglaises, aussi bien que dans les

villes, il existe un sentiment--qui n’est pas encore de la panique, mais

une sorte de panique atténuée--que l’avenir ne sera rien moins que gai

pour ceux qui travaillent, ou qui ont l’habitude de travailler. Tout

cela est à notre avantage.

Le Canada pourra servir au mieux ses propres intérêts et ceux de

l’Empire en exploitant systématiquement ce nouveau terrain de

recrutement. Maintenant que le Sud de l’Afrique, avec la seule exception

de la Rhodésie, se trouve paralysé, et que l’Australie n’a pas encore

appris les choses qui sont nécessaires à sa paix, le Canada a la

meilleure chance du monde d’attirer des hommes de valeur et des capitaux

dans le Dominion. Mais les hommes ont beaucoup plus d’importance que

l’argent. Il se peut qu’ils ne soient pas de prime abord aussi habiles

avec la houe que l’habitant de Bessarabie ou que celui du Bokhariot, ou

telle race à la mode, quelle qu’elle soit. Mais ils ont des qualités de

courage, de bonne humeur, et certaine vertu à toute épreuve, choses pas

entièrement à dédaigner. Ils ne se tiendront pas à l’écart de la vie de

la terre ni ne feront des prières en des langues inconnues à des saints

Byzantins; tandis que, d’autre part, cette même ténacité, cette même

prudence qui les a tenus attachés jusqu’à présent à l’Angleterre, les

aideront à jeter de profondes racines ailleurs. Il y a plus de chance

pour que, eux, plutôt que d’autres classes, amènent leurs femmes, et ces

femmes-là fonderont des foyers sacrés et individuels. Une Colonie de la

Couronne, peu estimée, dit proverbialement qu’aucune région n’est

réellement colonisée tant qu’on ne voit pas de pots de musc sur les

rebords des fenêtres--signe certain qu’une famille anglaise est venue

s’y installer. On ne peut savoir exactement combien de gens, parmi la

population étrangère que le bateau débarque, possèdent quelque chose

d’approchant ces idées-là. Dans certain pays nous avons vu une panique

financière renvoyer de véritables armées d’étrangers aux pays avec

lesquels ils niaient toute allégeance. Que feraient-ils, ou ceux qui

leur ressemblent, en temps de réel danger, puisque aucun instinct de

leur corps ou de leur âme ne les forcerait à attendre jusqu’à ce que la

tempête eût pris fin?

A n’en point douter la conclusion de toute la question dans l’Empire

entier ne doit-elle pas être qu’il faut amener des hommes et des femmes

de notre souche, ayant nos habitudes, notre langue, nos espoirs, par

tous les moyens possibles que comporte une politique bien réglée? Le

temps ne nous sera pas alloué en quantité suffisante pour que nous nous

multipliions jusqu’au moment d’imposer une paix incontestable, mais en

puisant dans l’Angleterre nous pourrons rapidement effectuer la

transfusion dans ses veines de ce qui nous manque de sa force, et, grâce

à cette opération, obtenir par une saignée bienfaisante sa propre santé

de corps et d’esprit.

En attendant, le seul ennemi sérieux de l’Empire, dedans ou dehors,

c’est cette même Démocratie qui dépend de l’Empire pour tout ce qui

concerne son confort individuel, et en considération duquel nous

insistons au moyen des arguments qui précèdent.

Lettres de voyage (1892-1913) · 第 24 / 37 题