Il est difficile de ne pas s’occuper d’une question qu’on vous met sous
le nez à tout propos. Il n’y avait pas trois minutes que j’avais quitté
le vapeur de Québec lorsqu’on me demanda à brûle-pourpoint:--Que
pensez-vous de l’Exclusion des Asiatiques Qui Agite Notre Communauté?
Le Second Poteau Indicateur sur la Grande Route Principale dit: «Au cas
où une communauté serait agitée par une Question, prenez poliment des
nouvelles de la santé de l’Agitateur.» Je le fis, mais sans succès--et
dus temporiser tout le long de ma traversée du Continent jusqu’à ce
qu’il me fût possible de rencontrer quelqu’un à même de fournir des
réponses acceptables. Cette Question semble être confinée à la Colombie
Britannique. Là, au bout d’un certain temps, les hommes qui avaient de
bonnes raisons pour ne pas vouloir causer m’en référèrent à d’autres qui
me fournirent des explications, et lorsqu’il eut été bien bien entendu
qu’aucun nom ne serait prononcé (il est doux de voir des ingénieurs
épouvantés à la pensée de sauter grâce à leurs propres explosifs) il fut
possible d’en arriver à des faits à peu près précis.
Le Chinois a de tout temps eu l’habitude de venir dans la Colombie
Britannique où, comme domestique, il n’a pas son pareil. Personne,
m’assura-t-on partout, ne trouve à redire au Chinois qu’on achète aux
enchères. Il accepte de faire un travail qu’aucun blanc dans un pays
neuf ne consent à prendre et, lorsque le blanc mesquin le mène à coups
de pied, il ne riposte pas. Il a toujours consenti à payer le privilège
qu’on lui octroie de faire fortune sur cette côte merveilleuse, mais, il
y a quelques années, la Volonté populaire, avec une prévoyance et une
science de gouvernement rares, a décidé de doubler la taxe d’entrée
qu’on lui impose. Quelque étrange que cela puisse paraître, le Chinois
demande, actuellement, deux fois plus de gages et, même à ce prix, se
fait rare. C’est, dit-on, une des raisons pour lesquelles la femme
blanche trop surmenée meurt ou devient folle; c’est également pourquoi
l’on voit construire des pâtés de maisons louées en appartements en vue
d’amoindrir les embarras des ménages dépourvus de domestiques. Plus tard
la natalité décroîtra en raison directe du nombre de ces appartements.
Depuis la Guerre Russo-Japonaise, les Japonais se sont mis à venir dans
la Colombie Britannique. Eux aussi font un travail que n’accepte aucun
blanc, par exemple celui qui consiste à tirer de l’eau glacée des bûches
toutes mouillées pour les scieries, aux gages de huit à dix shillings
par jour. Ils sont domestiques dans les hôtels et dans les restaurants
et ils tiennent aussi de petites boutiques. L’ennui avec eux c’est
qu’ils sont un peu trop débrouillards, et lorsqu’on les attaque ils se
défendent âprement.
Bon nombre de Punjabis--autrefois soldats, Sikhs, Muzbis et
Jats--débarquent en ce moment des bateaux. La peste qui sévit chez eux
semble les avoir poussés à s’en aller, mais je ne pus savoir pourquoi
tant d’entre eux arrivent par la route de Shahpour, Phillour et
Jollundur. Ces gens-là ne viennent pas s’offrir comme domestiques, ils
iront travailler dans les scieries; pourtant, avec un peu de soin et
d’attention, on pourrait les rendre hors de pair. On devrait leur dire
de ne pas amener leurs vieillards avec eux, et d’autre part on devrait
s’y prendre mieux pour leur faciliter l’envoi d’argent dans leurs
villages. On ne les comprend pas, bien entendu; en tous cas ils ne sont
pas détestés.
Ce sont les Japonais auxquels on trouve toujours à redire. Jusqu’à
présent--sauf en ce qui concerne la pêche à Vancouver, dont on les
accuse de s’être emparés, tout comme les Malais l’ont fait au Cap--ils
n’ont pas encore concurrencé les blancs. Pourtant bien des personnes
m’ont assuré d’un air sérieux qu’ils risquaient d’abaisser le niveau de
la vie et des gages.
Le vœu formel de certains est donc que--absolument, sans conditions--ils
s’en aillent. (Vous avez pu remarquer que les Démocraties insistent
toujours sur l’impératif catégorique). Avant mon arrivée à Vancouver on
venait d’essayer de les transporter ailleurs, mais sans grand succès,
parce que les Japonais barricadèrent leur quartier, sortirent en foule,
un tesson de bouteille dans chaque main qu’ils mirent énergiquement en
contact avec les figures des Agitateurs. Sans doute il est plus facile
d’embrouiller et d’abasourdir des Hindous et des Tamils ébahis, ainsi
qu’on le fait de l’autre côté de la frontière, que de semer la terreur
dans les rangs des soldats de Yalu et Liaoyang[4].
[4] Batailles livrées pendant la guerre Russo-Japonaise.
Mais dès que l’on se mettait à poser des questions l’on se perdait dans
un labyrinthe d’allusions, de réserves, de discours, pour la plupart
faits avec contrainte, comme si les interlocuteurs récitaient quelque
chose appris par cœur. En voici quelques exemples: Un homme m’accula
dans un coin au moyen d’une phrase--une seule--où tout, à peu près,
était lettre majuscule:--Le Sentiment Général chez notre Peuple est
qu’il FAUT QUE LES JAPONAIS S’EN AILLENT!
--Fort bien, répliquai-je. Comment pensez-vous vous y prendre?
--Cela ne nous regarde pas. Le Sentiment Général, etc.
--Sans doute. Le Sentiment est une belle chose, mais que comptez-vous
faire? Il ne condescendait pas à s’abaisser jusqu’à fournir des détails,
mais ne cessait de répéter le Sentiment, que, me conformant à ma
promesse, je ne manque pas de rapporter ici.
Un autre fut un peu plus explicite.--Le Chinois, dit-il, nous désirons
le garder, mais le Japonais doit partir!
--Mais alors qui prendra sa place? Ce pays-ci n’est-il pas un peu trop
neuf pour qu’on en chasse les gens à coups de pied?
--Nous devons développer nos Ressources lentement, Monsieur, sans perdre
de vue les Intérêts de nos Enfants. Nous devons conserver le Continent
pour les Races qui s’assimileront avec les Nôtres. Nous ne devons pas
nous laisser submerger par des Étrangers.
--Alors amenez votre propre race, et amenez-la vite, osai-je répondre.
Voilà cependant la seule observation qu’il ne faut pas faire dans
certaines régions de l’Ouest. Je perdis de mon prestige furieusement
pendant qu’il expliquait (tout comme les Hollandais l’avaient fait au
Cap, il y a de ça des années) comme quoi la Colombie Britannique n’était
pas du tout aussi riche qu’elle en avait l’air; qu’elle était étouffée
par des capitalistes et monopoleurs de toute sorte; la main-d’œuvre des
blancs devait être interrompue, nourrie et chauffée pendant l’hiver; que
les frais d’existence étaient énormes; qu’on touchait à la fin d’une ère
de prospérité, que les années maigres arrivaient enfin, que même si des
mesures étaient devenues nécessaires pour faire venir d’autres blancs
elles devaient être prises avec beaucoup de précaution. Puis il ajouta
que les tarifs des chemins de fer de la Colombie Britannique étaient si
élevés qu’ils empêchaient les émigrants de s’y rendre.
--Mais est-ce que les tarifs n’ont pas été diminués? demandai-je.
--Si,--si, je crois, mais on a tellement besoin d’immigrants qu’ils sont
raflés avant d’arriver aussi loin du côté Ouest. Il ne faut pas oublier
non plus que la main-d’œuvre d’ouvriers de métier est bien différente de
la main-d’œuvre agricole. Elle dépend de tant de choses. Et puis, il
faut que le Japonais parte.
--C’est ce que l’on m’a dit. Mais on m’a raconté aussi qu’il y avait des
laiteries et des vergers dans la Colombie Britannique qu’on a dû
abandonner parce qu’on ne trouvait personne ni pour traire ni pour
cueillir les fruits. Pensez-vous que ce soit vrai?
--Voyons, vous ne voudriez pas qu’un homme, avec tous les débouchés
possibles que notre pays lui prodigue, aille traire des vaches dans un
pré? Un Chinois suffit pour cela. Il nous faut des races qui puissent
s’assimiler, etc., etc.
--Mais l’Armée du Salut n’a-t-elle pas offert, il y a peu de temps,
d’amener ici trois ou quatre mille Anglais? Qu’est devenue cette idée?
--On n’y a pas,--comment dirai-je?--donné suite.
--Pourquoi pas?
--Pour des raisons politiques, je crois. Il ne nous faut pas des Gens
susceptibles d’abaisser le Niveau de la Vie. Voilà pourquoi les Japonais
devront s’en aller.
--Alors pourquoi garder les Chinois?
--Avec les Chinois on s’entend; on ne peut pas se passer d’eux. Mais il
nous faut une Émigration d’un Type tel qu’il lui soit possible de
s’assimiler avec Notre Peuple. Je pense être clair.
J’espérais qu’il l’avait été.
Et maintenant écoutez ce qu’ont à dire une mère et une ménagère.
--Ce joli état de choses nous coûte notre santé et celle de nos enfants.
Avez-vous entendu dire couramment «la Frontière fait souffrir les femmes
et le bétail?» Nous ne sommes pas sur la Frontière ici, mais à certains
égards c’est pis parce que nous avons tous les luxes et toutes les
apparences--du joli cristal et de l’argenterie, à étaler sur la table.
Il faut les épousseter, les polir, les arranger une fois que notre
travail de ménage est fini. Sûrement que cela ne vous dit pas
grand’chose, à vous, mais essayez-en pendant un mois! Nous n’avons pas
de domestiques. En ce moment un Chinois coûte cinquante ou soixante
dollars par mois. Nos maris n’ont pas toujours le moyen de payer ça.
Quel âge me donnez-vous? Je n’ai pas encore trente ans. Dieu soit loué
en tous cas que j’aie empêché ma sœur de venir dans l’Ouest. Ah! oui,
c’est un beau pays--pour les hommes!
--Ne pourriez-vous pas faire venir des domestiques d’Angleterre?
--Je n’ai pas le moyen de payer le transport d’une fille pour qu’elle se
marie au bout de trois mois. Et puis elle ne voudrait pas travailler.
Une fois qu’elles ont vu le Chinois à l’œuvre elles refusent.
--Et vous, vous ne refusez pas le Japonais?
--Certainement pas. Personne ne le refuse. Tout ça c’est de la
politique. Les femmes des hommes qui gagnent six à sept dollars par
jour--les ouvriers spécialistes--ont des domestiques chinois et
japonais. Nous ne pouvons pas faire comme eux, nous autres. _Nous_ avons
à penser à l’avenir, à épargner, mais ceux-là dépensent jusqu’à leur
dernier centime. Ils savent, eux, qu’ils n’ont rien à craindre. Ils sont
Le Travail. On s’occupera d’eux quoiqu’il arrive. Vous pouvez juger,
vous-même, si l’État s’occupe de moi.
Un peu plus tard, j’eus l’occasion de traverser une grande et belle
ville entre six et sept heures par une matinée fraîche. Des Chinois et
des Japonais livraient aux maisons silencieuses le lait, le poisson, les
légumes, etc. Pour cette corvée glaciale pas un seul blanc n’était
visible.
Plus tard encore un homme vint me voir sans trop afficher son nom. Il
faisait d’assez importantes affaires et il me fit comprendre (d’autres
avaient parlé à peu près de même) que si je répétais ses paroles ses
affaires en souffriraient. Il parla sans discontinuer pendant une
demi-heure.
--Dois-je donc en conclure, lui dis-je, que ce que vous appelez «Le
Travail» domine absolument cette partie-ci du monde?
Il fit signe que oui.
--Qu’il est difficile d’amener ici l’ouvrier de métier?
--Difficile? Seigneur Dieu! s’il me faut un ouvrier supplémentaire pour
mon travail (je paie, bien entendu, les gages fixés par l’Union) il faut
que je le fasse venir en cachette; il faut que j’aille le rencontrer
comme par accident, plus bas sur la ligne, et si l’Union vient à le
savoir, très probablement elle lui intimera l’ordre de s’en retourner
vers l’Est, ou le congédiera et l’enverra de l’autre côté de la
Frontière.
--Même s’il appartient à l’Union? Pourquoi?
--On lui dira que les conditions de Travail ne sont pas bonnes ici. Il
sait fort bien ce qu’il faut entendre par là. Il fera demi-tour assez
vite. Je fais pas mal d’affaires, et je ne puis m’exposer à entrer en
lutte ouverte avec les Unions.
--Qu’arriverait-il au cas où vous le feriez?
--Savez-vous ce qui se passe de l’autre côté de la Frontière? On fait
sauter les gens à coups de dynamite.
--Mais ici on n’est pas de l’autre côté de la Frontière.
--C’est bigrement trop près pour être agréable. Et puis, aux témoins,
tout autant qu’aux autres, il arrive d’être dynamités. Voyez-vous, la
situation créée par le Travail ne résulte pas de ce que l’on fait ou ne
fait pas de notre côté, tout est géré là-bas. Vous avez pu vous rendre
compte qu’en général on en parle avec précaution.
--Oui, je l’ai remarqué.
--Eh bien, tout cela n’est pas bien. Je ne dis pas que les Unions d’ici
feraient quelque chose _contre_ vous,--et, retenez-le bien, je suis
partisan moi-même des droits du Travail, le Travail n’a pas de meilleur
défenseur que moi-même; j’ai été, moi aussi, ouvrier, bien que je sois
patron aujourd’hui. N’allez pas croire, n’est-ce pas, que je sois contre
le Travail.
--Pas le moins du monde. Je comprends fort bien. Vous trouvez seulement
que le Travail agit, parfois,--comment dire--inconsidérément?
--Voyez ce qui se passe de l’autre côté de la Frontière! On a dû vous
expliquer que cette petite affaire avec les Japonais à Vancouver a été
manigancée en-dessous, n’est-ce pas? Il m’est avis que les nôtres ne
l’auraient pas fait tout seuls.
--On me l’a souvent répété. Est-ce jouer tout-à-fait beau jeu que
d’incriminer un autre pays?
--On voit que vous ne demeurez pas ici, vous. Mais, pour reprendre, si
nous nous défaisons des Japonais actuellement, l’on viendra nous
demander bientôt de nous défaire de quelqu’un d’autre. Il n’y a aucune
limite, Monsieur, aux exigences du Travail, aucune!
--Je croyais que tout ce qu’ils demandaient c’était de bons gages pour
du bon travail?
--En Angleterre peut-être, mais ici ils ont l’intention de diriger le
pays, ah, oui alors!
--Et le pays? comment cela lui plaît-il?
--Nous ne sommes pas loin d’en avoir assez. Ça n’importe pas beaucoup
dans les moments de plein rendement, les patrons feront tout plutôt que
d’arrêter le travail--mais lorsque les temps seront mauvais, vous en
aurez des nouvelles. Notre pays est un pays riche,--malgré tout ce qu’on
raconte--mais nous sommes arrêtés à tout propos par la main-d’œuvre.
Voyez-vous, il y a des quantités et des quantités de petites affaires
que des amis à moi désireraient lancer. Des affaires partout, si
seulement on les laissait tranquilles--mais non!
--Ça, c’est dommage. A propos, que pensez-vous de la question Japonaise?
--Je ne pense pas. Je sais. Les deux partis politiques jouent le jeu du
vote du Travail, mais comprenez-vous ce que cela veut dire?
Je m’efforçais de comprendre.
--Et pas un ne dira la vérité, à savoir que si l’Asiatique s’en va, ce
côté-ci du Continent disparaîtra complètement, à moins que nous
n’obtenions une immigration blanche libre. Pourtant tout parti qui
proposerait l’immigration blanche sur une large échelle serait
blackboulé aux prochaines élections. Je ne vous dis là que ce que
pensent les Politiciens. Mon avis personnel est que si un homme osait
résister au Travail--pas que j’en veuille le moins du monde au
Travail--et parlait raison, bien des gens se rangeraient à son
avis--sans bruit, bien entendu. Je crois qu’il obtiendrait, au bout d’un
certain temps, même l’immigration blanche. Il serait blackboulé aux
premières élections, ça va sans dire, mais en fin de compte... Nous en
avons assez du Travail. Je tenais à vous dire la vérité.
--Merci bien. Et vous ne pensez pas qu’une tentative pour introduire
l’immigration blanche réussisse?
--Non, si elle ne convenait pas au Travail. Essayez, si vous voulez,
mais vous verrez ce qui arrivera.
En tenant compte de cette indication j’ai fait une expérience dans une
autre ville. Il y avait là trois hommes haut placés, riches, tous les
trois vivement préoccupés du développement de leur terre, tous trois
affirmaient que ce qui manquait à la terre c’était l’immigration
blanche. Et tous les quatre nous en avons parlé, dans tous les sens, de
toutes les manières possibles et imaginables. La seule chose sur
laquelle leur avis ne variait pas c’était, qu’au cas où l’on importerait
de quelque façon que ce fût des blancs en Colombie Britannique, le
recrutement pouvant être confié à des particuliers ou à d’autres, les
mesures nécessaires devaient être prises secrètement, sans quoi les
affaires des intéressés en souffriraient.
A cet endroit, j’abandonnai la conversation touchant la Grande Question
qui Agite Toute Notre Communauté; je vous laisse, à vous plus
spécialement, Australiens et Habitants du Cap, le soin d’en tirer vos
conclusions.
Extérieurement, la Colombie Britannique paraît être la région la plus
riche et la plus séduisante de tout le Continent. En plus de ses
ressources propres elle a de bonnes chances d’acquérir un immense
commerce avec l’Asie, qu’elle désire ardemment. Sa terre, en bien des
endroits sur de vastes étendues, convient admirablement au petit fermier
et à l’arboriculteur, qui peut envoyer son camion aux villes. De tous
les côtés j’entendis réclamer de la main-d’œuvre de toute espèce. Et
d’autre part, dans nul autre lieu sur le Continent je ne rencontrai tant
d’hommes qui décriaient la valeur et les possibilités de leur pays, ni
qui s’appesantissaient plus volontiers sur les souffrances et les
privations que l’immigrant blanc avait à endurer. Je crois que deux ou
trois messieurs se sont rendus en Angleterre pour expliquer les
inconvénients de vive voix. Il est possible qu’ils encourent une très
grande responsabilité actuellement, et une plus terrible encore dans
l’avenir.