Qu’une fois pour toutes l’on admette que, de même que le héraut à la
voix sonore que louait la tribu Éolithique pour annoncer les nouvelles
du jour nouveau dans les cavernes a précédé le Barde choisi par la Tribu
pour chanter l’histoire plus pittoresque de la Tribu, de même le
Journalisme est antérieur à la Littérature parce que le Journalisme
répond au premier besoin qu’éprouve la Tribu après celui de la chaleur,
celui des aliments et celui de la société de la femme.
Dans des pays neufs il laisse voir clairement qu’il descend du Héraut de
la Tribu. Une tribu clairsemée qui occupe de grands espaces se sent
abandonnée. Elle aime à entendre faire l’appel de ses membres, souvent
et bruyamment, à se réconforter avec l’idée qu’il y a des compagnons à
une petite distance sous l’horizon. Elle emploie conséquemment des
hérauts chargés de nommer et de décrire tous ceux qui passent. Voilà
pourquoi les journaux des pays neufs ont souvent l’air si outrageusement
personnels. La tribu, en plus de cela, a besoin de renseignements
rapides et sûrs touchant tout ce qui concerne la vie quotidienne dans
les vastes espaces, ces nouvelles provenant de la terre, de l’air, de
l’eau que les Peuples plus anciens ont abandonnées. Voilà pourquoi ses
journaux paraissent parfois d’une trivialité si laborieuse.
Par exemple, un membre de la tribu, Pete O’Halloran, doué d’un nez
rouge, a, pour faire ferrer son cheval, parcouru depuis son domaine une
distance de trente milles, et incidemment cassé le boulon principal de
sa voiture dans un mauvais endroit de la route. Le Héraut de la
Tribu--pauvre feuille hebdomadaire aux pages stéréotypées--rattache, au
moyen d’une insinuation, le nez rouge à l’accident, ce qui, aux yeux du
public en général, est une maladroite diffamation. Mais le Héraut de la
Tribu se rend compte que soixante-douze familles de la tribu se servent
de cette route chaque semaine. C’est à elles de chercher à découvrir si
l’accident était dû à l’ivrognerie de Pete, ou bien plutôt, ainsi que
l’affirme énergiquement Pete lui-même, à l’état négligé de la route. Il
se trouve que quinze personnes savent que le nez de Pete est une
infirmité regrettable et que cet appendice ne doit pas servir à
l’incriminer. Une de ces personnes, en flânant, vient expliquer
l’affaire au Héraut de la Tribu qui, la semaine d’après, affirme
hautement que la route devrait être réparée. En attendant, Pete, ravi
d’avoir pu concentrer sur sa personne l’attention de sa tribu pendant
quelques instants, remonte la scène sur une distance de trente milles,
poursuivi par des annonces de boulons que l’on garantit sur facture
comme ne devant jamais se briser et un peu plus tard (ce que la Tribu
recherchait depuis le début) quelque autorité ou autre de la Tribu
répare la route.
Tout cela n’est qu’un tableau sur une grande échelle, mais en regardant
de plus près vous vous rendrez compte que l’instinct de préservation
propre à la Tribu se trouve, de façon fort logique, à la base de toutes
sortes de bizarres progrès modernes.
A mesure que la tribu se développe et que l’on ne voit plus l’horizon
d’un bout à l’autre sans interruption, l’envie de connaître tout ce qui
touche le voisin immédiat s’atténue--mais pas beaucoup. A l’extérieur
des villes les grandes distances existent toujours, «les vastes domaines
inhabités» dont parlent les annonces, et ceux qui se déplacent désirent
ardemment rester au courant de ce qui se passe chez leurs semblables et
leur donner de leurs propres nouvelles comme aux temps passés. L’homme
qui surgit brusquement hors des ténèbres et entre au milieu du cercle
formé par les feux ne manque pas, si c’est un homme digne de ce nom, de
lever les deux mains en l’air et de dire: «Moi, qui suis un tel, me
voici.» Il vous sera aisé de voir s’accomplir librement ces rites dans
n’importe quel hôtel, lorsque le reporter (remplaçant le héraut de la
tribu) vient jeter un coup d’œil sur la liste des visiteurs. Avant qu’il
ait eu le temps de quitter le registre des yeux, il se trouve nez à nez
avec le nouveau venu qui, sans désir déplacé de notoriété, explique ce
qu’il veut et compte faire. Notez que c’est toujours le soir que le
reporter s’occupe plus spécialement des étrangers. De jour il sait les
affaires de sa propre ville et les gestes des chefs les plus voisins,
mais lorsque vient l’heure de fermer la palissade, d’entourer le camp de
wagons, de ramener en place le buisson d’épines qui bouche l’entrée,
alors, dans tous les pays, il redevient le Héraut de la Tribu qui joue
le rôle de Gardien Extérieur.
Il y a des pays où un homme est tripatouillé d’une façon indécente par
les hérauts jacassants qui lui plongent leurs torches immondes en pleine
figure jusqu’à ce qu’il soit à la fois roussi et enfumé. Au Canada, le
«Qui vive! Avance au ralliement» indispensable pour se renseigner sur
vos intentions s’accomplit avec cette large convenance qui est la marque
distinctive de tout le Dominion. Les paroles du nouveau venu sont
transmises à la Tribu avec exactitude; on ne lui met aucune ordure dans
la bouche, et lorsque les hérauts estiment préférable de ne pas traduire
certaines remarques ils expliquent pourquoi.
On avait toujours plaisir à rencontrer les reporters parce que c’étaient
des hommes que leur pays intéressait. L’intérêt qu’ils lui portaient
était pareil à celui que l’on trouve chez les jeunes chirurgiens ou les
civils, intérêt vif et altruiste. Grâce à la guerre (des Boërs) beaucoup
d’entre eux étaient allés jusqu’au bout du monde, de sorte qu’ils
parlaient des nations sœurs d’une façon qui faisait plaisir à entendre.
Par là les interviews--chose aussi ennuyeuse pour les reporters que pour
ceux qui sont interviewés--devenaient souvent des conversations
agréables, mais que l’on ne publiait pas. On sentait à chaque bout de la
phrase rapide qu’on avait affaire à des joueurs entraînés, à des
virtuoses, à des hommes bien équilibrés, qui croyaient aux décences
qu’il faut respecter, aux confidences qu’il ne faut pas violer, à
l’honneur dont il ne faut pas se moquer. (Par là peut s’expliquer ce que
tout le monde m’a expliqué--que le terrorisme brutal de la Presse
n’existe pour ainsi dire pas au Canada,--il en est de même pour la
calomnie). Ils ne crachaient pas, ne se trémoussaient pas grotesquement,
et n’intercalaient pas dans leur conversation des anecdotes savoureuses
où leurs connaissances étaient traitées de voleurs et d’assassins. Pas
une seule fois, non plus, d’un océan à l’autre, ils n’affirmèrent, ni
eux ni leurs camarades, que leur pays «obéissait aux lois».
Vous connaissez le premier Poteau Indicateur sur la Grand’Route
Principale? «Lorsqu’une femme assure qu’elle est vertueuse, un homme
qu’il est parfait galant homme, ou une communauté qu’elle est loyale, un
pays qu’il obéit aux lois--dirigez-vous dans la direction contraire!»
Et pourtant, alors que la conversation des hommes était si agréable et
si nouvelle, leur parole écrite semblait être jetée dans des moules
conventionnels pour ne pas dire démodés. Il y a un quart de siècle, le
sous-directeur d’un journal pouvait, en lisant le courrier, identifier,
même de très loin, l’_Argus_ de Melbourne, le _Héraut du Matin_ de
Sydney ou le _Times_ du Cap. Même les extraits sans titre dévoilaient
leur origine de même que la peau d’un animal trahit la bête qui l’a
portée. Mais il remarquait alors que les journaux canadiens ne
laissaient ni trace ni odeur et auraient pu venir d’aventure de
n’importe quel lieu dans un rayon de trente degrés de latitude. Ce qui
obligeait à faire une identification très précise. Aujourd’hui, l’espace
laissé entre les lignes, les entêtes, les annonces de journaux
canadiens, l’apparence extérieure de la première page qui ressemble à un
damier de jeu d’échecs, et qui devrait être un beau dessin quotidien, le
papier de pulpe, si cassant, la typographie disposée à la machine, tout
cela est aussi «standardisé» que les wagons de chemin de fer du
Continent. En vérité, lorsqu’on parcourt une pile de journaux canadiens,
c’est comme si l’on essayait de retrouver sa couchette à soi dans un
train à couloirs. Les bureaux des Journaux peuvent être classés parmi
les organes les plus conservateurs qui soient, mais tout de même, après
vingt-cinq ans, on pourrait admettre quelques petits changements; on
pourrait inaugurer quelque originalité dans l’expression ou dans la
composition.
J’abordai ce sujet avec d’infinies précautions parmi un groupe formé de
camarades du métier.--Vous voulez dire, dit un des jeunes, aux yeux
francs, que nous sommes d’anciens numéros copiant un ancien numéro?
C’était précisément ce que je voulais dire, je m’empressai donc de le
nier.--Nous le savons bien, répondit-il avec entrain. N’oubliez pas que
nous n’avons pas la mer autour de nous, et la taxe postale pour
l’Angleterre vient seulement d’être abaissée. Tout s’arrangera.
Oui, sans doute; mais en attendant on souffre de voir un peuple aussi
magnifique se servir de mots de second ordre pour exprimer des émotions
de tout premier ordre.
Ainsi l’on passe tout naturellement du Journalisme à la Démocratie.
Chaque pays a droit à ses réserves, à ses faux semblants, mais plus un
pays est «démocratique» plus est grand le nombre des frimes que
l’étranger doit respecter. Certains des Hérauts de la Tribu se sont
montrés à cet égard très bons pour moi, et, pour ainsi dire, me
poussèrent du coude quand il fallait m’incliner dans la maison de
Rimmon. Aux heures de bureau ils professaient une croyance ferme en ce
mot béni «Démocratie» et qui signifie n’importe quelle foule qui
s’agite, autrement dit cette chose sans recours qui vous passe à travers
les parquets et tombe dans les caves; fait couler un bateau de plaisir
en se ruant de babord à tribord; foule sous ses pieds et réduit en
marmelade les gens parce qu’elle croit avoir perdu dix sous; et se fait
griller en obstruant les portes de sortie dans les théâtres qui ont pris
feu. Une fois leur travail terminé, ils se détendaient, comme tout le
monde. Beaucoup clignaient de l’œil, un petit nombre prenaient des airs
cavaliers, mais tous reconnaissaient que le seul inconvénient dans la
Démocratie était Démos--dieu jaloux aux goûts primitifs et à tendances
despotiques. Un politicien qui l’avait vénéré sa vie entière m’en traça
un portrait fidèle; genre d’épître de Jérémie--le sixième chapitre de
Baruch--rendu en un anglais impossible à citer.
Mais le Canada n’est pas encore une Démocratie idéale. D’abord il lui a
fallu travailler dur dans un milieu âpre, ce qui entraîne des
conséquences inévitables. Et puis la loi au Canada existe et elle est
administrée, non en tant que surprise, comme plaisanterie, comme faveur,
comme brigue, ou comme tour de force de jongleur turc, mais en tant que
partie intégrale du caractère national--que l’on ne doit pas oublier, ou
dont on ne doit pas plus parler que de son pantalon. Si vous tuez on
vous pend, si vous volez on vous emprisonne. Cela a conduit à la paix,
au respect de soi-même, et, si je ne me trompe pas, à la dignité innée
du peuple. D’autre part--et c’est là que des complications sont à
craindre--les chemins de fer et les bateaux à vapeur permettent
l’introduction de gens qui ont toujours à leur disposition des robinets
à eau chaude et froide, des tables garnies et de la faïence, jusqu’au
jour où ils sont expulsés et renvoyés, tout ébahis, dans le désert. Les
longues semaines d’eau salée, le long voyage à travers les plaines qui
cuisaient et tannaient les premiers émigrants leur manquent totalement.
Ils arrivent le corps mou et l’âme sans air. C’est ce que me fit bien
comprendre un voyageur dans un train au milieu des Selkirks. Il se
tenait sur l’arrière-plate-forme munie d’un bon garde-fou, regardait
l’énorme épaule de la montagne toute couverte de sapins et autour de
laquelle des hommes au péril de leur vie avaient construit chaque mètre
de la voie, et s’égosillait:--Dites donc, pourquoi tout cela ne
serait-il pas propriété de l’État! Il n’y avait rien au monde, sauf la
neige et l’escarpement qui pouvaient l’empêcher de descendre séance
tenante et de chercher une mine pour son propre compte. Au lieu de cela
il entra dans le wagon-restaurant. C’est là le premier des types que
l’on rencontre.
Quelqu’un d’autre me raconta l’histoire bien connue d’une foule
d’immigrants qui, lors d’un grand incendie dans une ville, revint au
type primitif, et bloqua les rues en hurlant: «A bas le Czar.» C’est le
second type. Quelques jours plus tard on me montra une dépêche apprenant
qu’une communauté de Doukhobors,--encore des Russes--s’étaient, et pas
pour la première fois, déshabillés et couraient, à toute vitesse, sur la
voie, pour trouver le Messie avant que la neige ne vînt à tomber. La
police les poursuivait munie de chauds vêtements de dessous, et les
trains étaient priés de prendre des précautions pour ne pas les écraser.
Voilà donc trois sortes d’incapacité amenées dans le pays sur des
bateaux à vapeur, le type mou, sauvage et fou. Il y a une quatrième
espèce qui est soit indigène soit importée,--mais les démocraties ne la
connaissent pas--de gens absolument pervers: des hommes et des femmes
adultes, sains, qui prennent un vrai plaisir à faire le mal. Ces quatre
classes agissant ensemble pourraient--c’est facile à concevoir,--donner
naissance à une démocratie passablement pernicieuse; l’hystérie
étrangère, la folie sanglante et autres choses analogues renforçant
l’ignorance, la paresse, l’arrogance locales. Par exemple, j’ai lu dans
un journal une lettre exprimant de la sympathie pour ces mêmes
Doukhobors. L’auteur de la lettre connaissait une communauté de braves
gens en Angleterre (vous voyez où commence le mal!) qui allaient
nu-pieds, ne payaient pas de contributions, se nourrissaient de noix et
ne connaissaient que l’union libre. C’étaient des gens tout âme, et qui
menaient des vies pures. Les Doukhobors étaient également purs, étaient
tout âme, et avaient dans un pays libre le droit de vivre leur vie sans
être opprimés, etc., etc. (Notez comment l’espèce molle importée
rivalise avec l’espèce folle non moins importée). En attendant la
police, outrée, donnait la chasse aux Doukhobors pour les vêtir de
flanelle, pour qu’il leur fût possible de continuer à vivre et de
produire un jour des enfants dignes d’épouser les fils de l’individu
auteur de la lettre en question et les filles de la foule qui avait
perdu la tête lors de l’incendie.
--Tout cela, nous le reconnaissons, répondirent hommes et femmes, mais
que voulez-vous que nous y fassions? Il nous faut du monde. Et ils
faisaient voir des écoles vastes et bien équipées, où les enfants
des immigrants slaves apprennent l’anglais et les chansons
canadiennes.--Lorsqu’ils sont grands, disait-on, vous ne pouvez pas les
distinguer des Canadiens. C’était merveilleux. Le professeur montre des
plumes, des bobines, etc., en désignant ces articles en anglais; les
enfants répètent à la manière chinoise. Au bout de quelque temps,
lorsqu’ils possèdent assez de mots, ils se trouvent à même d’établir
comme un pont entre ce qu’ils savent et ce qu’ils ont appris dans leur
propre pays; de sorte qu’un garçon de douze ans pourra, mettons au bout
d’un an, faire une bonne rédaction en anglais sur son voyage de Russie;
raconter par exemple combien sa mère a payé en route pour sa nourriture
et à quel endroit son père a obtenu son premier travail. De plus, il
mettra la main sur son cœur et dira: «Je, suis, un, Canadien.» Cela fait
plaisir au Canadien qui forcément se sent très fier d’un immigrant qui
doit tout à la terre qui l’a adopté et l’a lancé. Madame La Bienfaitrice
dans un village anglais témoigne pareil intérêt à un enfant qu’elle a
aidé à faire son chemin dans la vie. Mais l’enfant la récompense-t-il
par sa gratitude et sa bonne conduite?
Personnellement, on ne peut avoir beaucoup d’affection pour ceux qui ont
renoncé à leur propre pays. Il se peut qu’ils aient eu de bonnes
raisons, mais ils ont enfreint les règles du jeu et devraient être punis
au lieu de voir augmenter leur cote. Et il n’est pas vrai, comme les
gens prétendent, que quelques bons repas et de beaux habits effacent
toute trace d’instinct étranger et d’hérédité. Mille années ne peuvent
pas compter comme hier quand il s’agit de l’humanité, on n’a qu’à jeter
un coup d’œil sur les races de l’autre côté de la frontière pour se
rendre compte combien, dans les façons de concevoir, dans les manières,
dans l’expression et dans la morale, le Sud et le Sud-Est modifient,
profondément, fatalement le Nord et le Nord-Ouest. Voilà pourquoi le
spectacle de ces femmes aux yeux de jais, à la peau épaisse, portant des
tabliers, avec des mouchoirs autour de la tête et les mains chargées de
paquets orientaux, m’a toujours fâcheusement impressionné.
--Mais _pourquoi_ acceptez-vous pareille marchandise? demandai-je. Vous
savez qu’elle ne vous vaut pas, et elle sait qu’elle ne vous vaut pas et
c’est mauvais pour l’un comme pour l’autre. Mais que faites-vous avec
les immigrants anglais?
Les réponses furent précises: «Parce que les Anglais ne travaillent pas;
parce que nous en avons assez des hommes avec pension et des cagnards
qu’on nous envoie ici; parce que les Anglais sont pourris de socialisme;
parce que les Anglais ne s’adaptent pas à notre genre de vie. Ils
regimbent en présence de notre façon de faire. Ils sont constamment à
nous expliquer comment on fait en Angleterre. Ils portent des fraises!
Ne connaissez-vous pas l’histoire de l’Anglais qui s’était perdu et que
l’on trouva à moitié mort de soif au bord d’une rivière? Lorsqu’on lui
demanda pourquoi il ne buvait pas il répondit:--Comment diable
voulez-vous que je fasse sans _vairre_?
--Mais, insistai-je, pendant tout mon voyage de cinq mille kilomètres,
ce sont là d’excellentes raisons pour que l’on amène l’Anglais. Il est
vrai que dans son propre pays on lui apprend à éviter le travail, parce
que des gens bien intentionnés, mais bêtes, vont jusqu’à se bousculer
les uns les autres pour se porter à son secours, le débaucher et
l’amuser. Chez vous le Général Janvier lui donnerait du nerf. Les gens
pensionnés sont une plaie pour toutes les branches de la Famille, mais
vos manières et votre morale ne doivent pas être à ce point peu
résistantes pour souffrir de la présence parmi vos six millions de
quelques milliers des leurs. Quant au socialisme, l’Anglais pris en
lui-même est l’animal le moins social qui soit. Ce que vous appelez son
socialisme est ce qui tient lieu chez lui de Diabolo et des concours de
devinettes. Pour ce qui est de ses critiques, vous ne voudriez pas tout
de même épouser une femme qui aurait toujours le même avis que vous sur
toutes choses? Il vous faut choisir vos immigrants de même façon. Vous
reconnaissez que le Canadien est trop occupé pour regimber contre quoi
que ce soit. Quant à l’Anglais il regimbe contre tout par nature.
(«Assurément tout cela c’est bien lui», dirent-ils). Il regimbe par
principe et c’est ce qui procure la civilisation. Il en était de même
pour l’Anglais et son instinct à propos de son verre à boire. Chaque
pays neuf a besoin, et c’est un besoin vital, d’avoir un demi pour cent
de sa population dressé à mourir de soif plutôt que de boire dans la
main. Vous ne cessez de parler de la seconde génération de vos
Smyrniotes et de vos Bessarabiens. Pensez donc ce qu’est la seconde
génération des Anglais.
Ils essayèrent bien de se la représenter--mais apparemment sans grand
enthousiasme. Il y avait une étrange réticence dans leur
conversation,--comme un brusque effarement--lorsqu’on touchait à ces
questions. Au bout d’un certain temps, je me rendis auprès d’un Héraut
de la Tribu en qui je pouvais avoir confiance, et lui demandai, à
brûle-pourpoint, en quoi consistait la difficulté, et qui, en
définitive, la provoquait.
--C’est le Travail, me dit-il. Vous feriez mieux de ne pas vous en
occuper.