Que feriez-vous d’un tapis magique si l’on vous en prêtait un? Je vous
le demande parce que pendant un mois nous avons eu à nous tous seuls un
wagon privé--petite affaire de moins de soixante-dix pieds de long et ne
pesant pas trente tonnes.--Il pourra peut-être vous rendre service, dit
en passant le donateur, pour faire des excursions. Accrochez-le au train
que vous voudrez et arrêtez-vous où il vous plaira.
Donc il nous transporta sur la ligne du Canadien Pacifique depuis
l’Atlantique jusqu’au Pacifique, puis de nouveau du Pacifique à
l’Atlantique. Et quand il ne pouvait plus nous être utile, il disparut
comme le manguier une fois que le tour a été joué.
Un wagon privé, bien que beaucoup de livres y aient été écrits, n’est
pas tout à fait le meilleur endroit qui soit pour étudier un pays, à
moins qu’il ne vous soit arrivé d’habiter sur le même continent et que
vous ayez pu voir passer toutes les saisons dans des conditions
normales. Alors réellement vous vous rendez compte de l’air qu’ont les
wagons vus des maisons, ce qui ne ressemble en rien à l’air qu’ont les
maisons vues des wagons. Même la brosse du conducteur dans son étui
nickelé, l’allée, pareille à celle d’une cathédrale, qui court entre les
sièges verts si bien connus, le coup de cloche et le son de la
locomotive, profond comme s’il sortait d’un orgue, réveillent des
souvenirs et chaque spectacle, chaque odeur, chaque bruit du dehors sont
comme de vieux amis qui se souviennent des vieux temps.
Le boghei à surface de piano, sur une roue boueuse, aux contre-allées de
planches, toute ravinée par les roues minces, les bardeaux au bord d’une
véranda sur une maison nouvellement construite, la palissade brisée
entourant un vieux pâturage de bouillon blanc et de grosses pierres à
tête en forme de crâne; la touffe de vigne vierge mourant avec un éclat
splendide au bord d’une plaque de blé, une demi-douzaine de panneaux
servant à endiguer la neige au-dessus d’une tranchée, ou même l’affiche
sans vergogne d’un médicament breveté, qui se détache jaune sur le fond
noir d’une grange à tabac, ont de quoi faire battre le cœur et remplir
les yeux de larmes si celui qui les contemple a seulement effleuré la
vie dont ils font partie. Que ne doivent-ils pas être alors pour
l’indigène?
Il y avait, dans le train, une jeune fille qui avait été élevée sur la
prairie, et qui rentrait après une année passée sur le continent. Pour
elle les collines, avec leur ceinture de pins et de vraies montagnes
derrière, les boucles solennelles de la rivière et la ferme intime et
amicale ne disaient rien.
--On fait les paysages mieux que ça en Italie, expliqua-t-elle, puis,
avec ce geste qu’on ne saurait reproduire, particulier aux gens de la
plaine qu’étouffe le sol accidenté:--Je voudrais pouvoir repousser bien
loin toutes ces collines et retrouver le large! Moi je suis de Winnipeg.
Elle aurait bien compris, cette institutrice de Hanover Road, rentrant
d’une visite à Cape-Town, que je vis filer en voiture dans un mirage
s’étendant sur trente milles, hurlant presque:--Enfin, Dieu soit loué,
voici quelque chose qui ressemble à notre chez nous!
D’autres personnes ricochaient d’un côté du compartiment à l’autre,
faisant revivre telle chose, découvrant à nouveau telle autre,
anticipant telle autre encore--qui ne manquait pas, au tournant suivant,
de se présenter à la vue, apprenant ainsi à qui voulait l’entendre
qu’ils étaient de retour chez eux. L’Anglais nouveau venu, avec ses
grandes caisses en bois marquées «effets de Colon», ne participait pas
plus à la partie qu’un nouvel écolier lors de sa première journée à
l’école. Mais deux années passées au Canada et une visite au pays natal
lui suffiront pour le libérer de la Confraternité du Canada comme elles
libèrent n’importe où ailleurs. Il se peut qu’il lui arrive de maugréer
contre certaines conditions de vie, de regretter certaines richesses
qu’on ne trouve qu’en Angleterre, mais aussi sûrement qu’il se lamente,
aussi sûrement il reviendra aux grands cieux, aux grandes chances. Les
fruits secs sont ceux qui se plaignent que cette terre ne reconnaît pas
un monsieur quand elle le rencontre. Ils ne se trompent pas. La terre
suspend son jugement au sujet des hommes tant qu’elle ne les a pas vus
au travail. Ensuite c’est selon: il leur faut travailler, parce qu’il y
a beaucoup, beaucoup à faire.
Malheureusement les chemins de fer, qui ont fait le pays, amènent en ce
moment des gens qui font les difficiles en ce qui touche la nature et le
charme de leur travail; et si par hasard ils ne trouvent pas exactement
ce qu’ils désirent, ils expriment leurs plaintes par le moyen des
journaux et ceux-là font paraître tous les hommes égaux.
Ce qui constituait surtout le bonheur de notre excursion, c’était
d’avoir déjà fait toute cette route à l’époque où elle était nouvelle
encore, et comme le Canada de ce temps-là, n’inspirait pas beaucoup
confiance; à l’époque où tous les hauts fonctionnaires importants, ceux
dont le petit doigt décrochait les wagons, étaient également peu cotés
et insignifiants. Aujourd’hui tout, hommes, villes, était changé, et
l’histoire de la voie se confondait avec l’histoire du pays, cependant
que les roues des wagons répétaient: «John Kino, John Kino! Nagasaki,
Yokohama, Hakodate, eh? car nous étions dans le sillage de la Compagnie
impériale, remplie de personnalités marquantes de Hong-Kong, et des
Treaty Ports. Il y avait des villes, anciennes, très connues, et
étonnamment développées, qu’il fallait bien examiner avant de songer à
aller voir le nouveau travail qui s’était fait là-bas dans l’Ouest.
Elles criaient impérieusement: «Que pensez-vous de ce bâtiment-ci, de ce
faubourg-là? Venez voir ce qui s’est fait pendant cette génération.»
Le choc que vous donne un continent vous écrase plutôt--tant que vous ne
vous êtes pas dit que ce n’est là que la joie que vous éprouvez,
l’amour, l’orgueil que vous ressentez pour votre propre lopin de jardin,
et que vous transférez ensuite, en plus grand, à quelques hectares en
plus. Et puis, comme toujours, c’était la dignité des villes qui
impressionnait,--une dignité austère, septentrionale, dans les contours,
dans le groupement, dans les perspectives, gardant ses distances et ne
se ravalant jamais au niveau de la circulation pressée de la rue.
C’était la marque caractéristique de Montréal, avec ses prêtres aux
soutanes noires, ses affiches en français; d’Ottawa, avec ses palais de
pierres grises, ses bassins aux bords luisants comme ceux de Pétrograd;
celle de Toronto, commerciale au point d’être dévorée par le négoce,
toutes en imposaient par leur calme puissant. Les hommes bâtissent
toujours mieux qu’ils ne se l’imaginent, et très probablement que cette
architecture inébranlable reste là, attendant que viennent la race et le
jour où sera tombée la fièvre de l’expansion récente, et où disparaîtra
le fouillis des poteaux téléphoniques dans les rues. Il y a de fortes
objections contre l’existence au sein d’une nation, d’une communauté
parlant deux langues différentes et incapables de fusionner; mais,
quelles que soient les entraves que l’on impose aux Français dans
l’œuvre de développement, leurs cathédrales modestes et réservées, leurs
écoles, leurs couvents et, au moins un peu de l’esprit qui émane d’eux,
servent à de bonnes fins. Le jeune Canada dit: «Il y a dans les villes
des biens ecclésiastiques valant plusieurs millions qu’on n’a pas le
droit de taxer.» Mais d’un autre côté les écoles catholiques, les
universités catholiques, bien qu’elles passent pour entretenir la
vieille méfiance que témoignait le Moyen-Age pour le grec, enseignent en
réalité les classiques avec autant d’amour, de tendresse et d’intimité
que l’a toujours fait la vieille Église. Après tout, cela doit en valoir
la peine de pouvoir dire ses prières dans un dialecte de la langue que
maniait Virgile, et une certaine teinte d’insolence, plus magnifique et
plus ancienne que l’insolence du matérialisme actuel, forme un bon
mélange dans un pays neuf.
J’eus la bonne fortune de voir les villes à travers les yeux d’un
Anglais qui était venu là pour la toute première fois.--Avez-vous été
jusqu’à la Banque? s’écria-t-il, jamais je n’ai rien vu de
pareil!--Qu’est-ce qu’elle a cette Banque, lui dis-je, car la situation
financière de l’autre côté de la frontière était, à ce moment-là, plus
que jamais pittoresque.--C’est merveilleux, dit-il, piliers de marbre,
kilomètre sur kilomètre de mosaïque, grilles en acier, on dirait une
cathédrale. Dire que personne ne m’en avait jamais parlé!--Si j’étais
vous je ne me ferais pas de mauvais sang à propos d’une Banque qui
rembourse ceux qui lui confient leur argent, dis-je d’un ton apaisant;
il y en a beaucoup d’autres pareilles à Ottawa et à Toronto. En second
lieu il découvrit certains tableaux dans certains palais et se fâcha
pour de bon parce que personne ne l’avait prévenu qu’il y avait cinq
galeries inestimables dans une seule ville.
--Ah! à propos, m’expliqua-t-il, je viens de voir des Corot, des Greuze,
des Gainsborough, un Holbein et..., des centaines de tableaux vraiment
magnifiques.--Et pourquoi pas? lui dis-je, on ne peint plus les maisons
au vermillon dans ces régions-ci.--Oui, oui, mais ce que je voulais dire
c’était, avez-vous vu comment ils équipent leurs collèges et leurs
écoles?--les pupitres, bibliothèques, lavabos qu’ils possèdent? Ils sont
mille fois mieux que tout ce que nous avons et... et dire que personne
ne m’avait prévenu!
--Mais à quoi bon vous le dire? Vous ne l’auriez pas cru. Il y a un
bâtiment, dans une des villes, construit dans le style Sheldon, mais
mieux encore, et si vous allez jusqu’à Winnipeg vous verrez le plus bel
hôtel que vous puissiez rêver.
--Bêtise! dit-il; vous voulez m’en faire accroire! Winnipeg est une
ville de la prairie.
Je le quittai se plaignant encore,--mais cette fois-ci au sujet d’un
Club et d’un Gymnase--parce que personne ne lui en avait jamais parlé,
et encore incrédule au sujet des Merveilles à venir.
Si seulement nous pouvions charger de chaînes quatre cents Députés,
ainsi que cela se fait en Chine lors des élections, et leur faire faire
le tour de l’Empire, quel gentil petit Empire, fait de gens se rendant
compte des choses nous aurions alors, lorsque les survivants
reviendraient au pays.
Assurément les Villes ont bien le droit d’être fières et je n’attendais,
certes, à ce qu’elles se vantent; mais elles étaient si occupées à
expliquer qu’elles ne faisaient que commencer leur œuvre que, pour
soutenir l’honneur de la Famille, je dus moi-même faire acte de
vantardise. Dans cette louable occupation j’attribuai à Melbourne (non
sans raison, je l’espère du moins, mais il n’était pas aisé, tant on
allait vite, de me renseigner exactement) des kilomètres et des
kilomètres de bâtiments municipaux, et des lieues et des lieues de
musées; j’agrandis les quais du port de Sydney pour pouvoir répondre à
une question touchant les docks de Toronto, et j’engageai les gens à
aller voir la cathédrale de Cape-Town lorsqu’elle serait terminée. Mais
la vérité finit par percer, même pendant une visite. Notre frère aîné
avait plus de beauté et de force dans ses trois cités seules que tout ce
que Nous Autres tous ensemble pouvions fournir. Malgré cela elle ne
perdrait pas à envoyer une commission pour visiter les dix grandes
villes de l’Empire pour voir ce qui s’y fait en ce qui concerne le
nettoyage des rues, le service des eaux et la circulation.
Un peu partout les gens sont affectés d’une superstition indigne d’eux à
savoir qu’il faut «se dépêcher», ce qui veut dire: faire à moitié son
travail, gaspiller plus de temps qu’il ne faudrait pour faire deux
besognes convenablement, et se féliciter soi-même ce durant de son
propre gâchis. D’insignifiants embarras de circulation qu’un policier
rural dans un simple bourg sait débrouiller automatiquement deviennent,
parce qu’on le veut bien, des obstructions qui durent dix minutes, et où
charrettes et hommes se cognent, et reculent, et jurent sans aucun
résultat, sauf celui de perdre du temps.
Le rassemblement et la dispersion des foules, l’achat des billets, et
pas mal du mécanisme ordinaire de la vie se trouvent gênés et entravés
par cet esprit incertain du sud, qui n’a pas de plus proche parent que
la Panique.
«Se dépêcher» est une chose qui ne convient pas plus au caractère
national que le fausset ou des mouvements nerveux ne conviennent à
l’homme fait. «Activer» c’est une qualité louable et nécessaire, et très
différente, que l’on rencontre sur la Route Ouest où on est en train de
faire le nouveau pays.
Nous avons laissé loin, bien loin, les trois villes et les districts où
l’on laboure la moindre parcelle de terrain, et où l’on exploite les
vergers pour entrer dans la terre des Petits Lacs--pays de tumultueux
cours d’eau, d’étangs aux yeux clairs, de rocs au milieu d’arbustes à
baies, le tout criant distinctement: «Truites, Ours.»
Il n’y a pas bien longtemps un petit nombre de gens avisés passaient
leurs vacances dans ce coin du monde, et ils ne dévoilèrent pas le
secret. Aujourd’hui c’est devenu un rendez-vous d’été où les gens
chassent et campent en liberté. On connaît en Angleterre le nom de ses
moindres cours d’eau et des hommes exempts de folie, en ce qui concerne
toute autre matière, quittent Londres, disparaissent dans les bouleaux
et reviennent barbus, barbouillés de fumée, lorsque la glace est assez
épaisse pour couper une pirogue. Quelquefois ils vont chercher du
gibier, quelquefois du minerai, peut-être même du pétrole. Personne ne
sait absolument: «Nous ne faisons que commencer.» Et ainsi que nous le
disait un Afrite du Chemin de fer, comme nous passions sur notre tapis
magique:--vous n’avez pas idée de l’étendue de notre circulation de
touristes. Elle a pris tout son développement depuis la dernière décade
du siècle dernier. Le tramway invite les gens des villes à aller faire
de petites excursions: lorsqu’ils ont de l’argent ils en font de
grandes. Tout ce continent éprouvera bientôt le besoin de terrains de
jeux: nous les préparons.
La jeune fille de Winnipeg, en voyant la gelée du matin qui s’étendait
toute blanche sur l’herbe haute au bord des lacs, et la brume que
formaient les feuilles jaunes d’or des bouleaux au moment où elles se
détachaient des arbres, se mit à dire:--C’est comme ça que les arbres
devraient changer. Ne trouvez-vous pas que notre érable de l’Est est un
peu trop vif de couleur? Nous passâmes ensuite par un pays où la
conversation roula pendant plusieurs heures sur les mines et la façon de
traiter les minerais. Les gens racontaient des histoires: récits
d’explorateurs dans le genre de ceux qu’on entendait vaguement avant que
le Klondyke ou le Nome ne fussent connus de tous. Ils ne se souciaient
pas qu’on leur prêtât croyance ou pas. Eux aussi ne faisaient que
commencer,--c’était peut-être de l’argent, peut-être de l’or, peut-être
du nickel. Si une grande ville ne surgissait pas à tel ou tel
endroit--le nom même était nouveau pour moi,--elle ne manquait pas
d’apparaître un peu plus loin. Les hommes silencieux montaient sur le
convoi ou en descendaient, disparaissaient derrière les bosquets et les
collines, tout comme la première ligne d’éclaireurs largement espacée
s’étend en forme d’éventail et s’évanouit sur la ligne de bataille.
Certain vieillard était assis devant moi, pareil au Temps vengeur en
personne. Il se mit à parler des prophéties de malheurs qui ne s’étaient
jamais réalisées.--_On_ avait dit qu’il n’y avait rien ici que des
rochers et de la neige. _On_ avait dit qu’y aurait point jamais rien ici
que le chemin d’ fer. Y en a qui ne voient même pas _mentenant_; et il
me vrilla de son œil farouche. Et pendant tout c’ temps, on fait
fortune, des tas, oui des tas, sous vot’ nez.
--Avez-vous fait fortune vous-même? lui dis-je.
Il sourit, comme sourit l’artiste--tous les explorateurs de marque ont
ce sourire-là.
--Moi? Non. J’ai été explorateur la plupart du temps, mais je n’ai rien
perdu. J’ai pris mon plaisir au jeu. Ah! oui, patron. J’ai pris mon
plaisir.
Je lui dis comment j’avais déjà passé par là au moment où des
concessions en terre et en forêts se donnaient pour une croûte de pain.
--Mais oui, répondit-il sans s’émouvoir, je crois bien que si vous aviez
eu tant soit peu d’instruction vous auriez pu facilement gagner plus
d’un million en ces temps-là. Et il en serait de même aujourd’hui encore
si vous saviez où aller. Comment ça? Pourriez-vous me dire ce que sera
la capitale de la région de la Baie de Hudson? Vous n’en savez rien? Moi
non plus. Vous ne savez pas davantage où les six grandes villes de
demain vont s’élever. Faut que je descende ici, mais si je garde la
santé, on me verra l’été prochain explorant au Nord.
Représentez-vous ce qu’est un pays où les gens explorent jusqu’à l’âge
de soixante-dix ans sans avoir à craindre la fièvre, la maladie des
mouches, celle des chevaux ou des ennuis de la part des indigènes--un
pays où les aliments et l’eau ont toujours bon goût! Il me raconta une
histoire bien curieuse de quelque or fabuleux--l’éternelle mine-mère--de
là-bas dans le Nord, qui un jour humilierait l’orgueil du Nome. Et
pourtant, l’Empire est si vaste qu’il n’avait jamais entendu parler de
Johannesburg!
Au moment où le train arrivait au bord du Lac Supérieur, la conversation
se porta sur le blé. Sans doute, disait-on, il y a des mines dans la
région--celles-ci ne faisaient que commencer--mais cette partie-ci du
monde n’existait que pour nettoyer, triturer le blé et le distribuer au
moyen de la voie ferrée et du bateau à vapeur. On avait doublé la ligne
sur un parcours de quelques centaines de kilomètres pour pouvoir faire
face aux flots débordants. Un peu plus tard ça pourrait bien devenir une
voie quadruple. On ne faisait que commencer. En attendant voici le blé
qui pousse, tendre, vert, haut d’un pied, le long de cent voies de
garage où il était tombé des wagons. Là-bas se trouvaient les entrepôts
gigantesques en forme de boîte à thé et les hôpitaux qui traiteraient le
blé; ici c’était les machines neuves, peintes en couleurs brillantes,
qui s’en allaient pour moissonner, lier et battre le blé, et toutes ces
charretées d’ouvriers venaient de construire encore, à la va vite, de
nouveaux garages en vue de la récolte annuelle.
Deux villes se tiennent sur les rives du Lac, à un intervalle de
quelques cents mètres; elles jouent pour le blé le même rôle que celui
que joue Lloyd dans le commerce maritime, ou la Faculté de Chirurgie
dans la Médecine. Son honneur et son intégrité sont entre leurs mains,
et elles se détestent mutuellement avec cette haine pure, empoisonnante,
passionnée, qui fait croître les villes. Si la Providence venait à
annihiler l’une d’elles, la survivante s’étiolerait et mourrait,--oiseau
de haine sans compagne. Un jour viendra où elles devront forcément
s’unir, et le problème du nom composé qu’elles devront choisir les
tracasse déjà. Quelqu’un de l’endroit me dit que le Lac Supérieur était
«une pièce d’eau bien utile» parce qu’elle se trouvait si bien à
proximité du C. P. R. Il y a dans les grands lacs une tranquille horreur
qui ne cesse de croître à mesure qu’on les visite de nouveau. L’eau
douce n’a pas le droit, n’a pas de raison de surgir par delà l’horizon
pour venir abaisser ou soulever les coques des grands bateaux à vapeur,
n’a pas le droit d’exécuter, entre des falaises ridées, la danse lente
de la mer profonde; ni de rentrer en rugissant sur des plages
sablonneuses aux algues marines, entre des promontoires immenses qui
s’en vont, lieue après lieue, se perdre dans la brume et dans un
brouillard de mer. N’empêche que le Lac Supérieur est fait de la même
matière que celle pour laquelle les villes paient des impôts, mais il
engouffre et il a, tout comme un Océan qui a son compte accrédité, ses
naufrages, ses épaves. C’est une chose hideuse au cœur d’un continent.
Il y a des gens qui font sur lui des parties de bateaux à voiles;
d’autre part il a produit une race de marins qui est à celle de l’eau
salée ce qu’est le charmeur de serpents au dompteur de lions.
Néanmoins c’est sans contredit une pièce d’eau très utile.