Un proverbe du haut pays dit: «On l’a invitée à la noce mais on l’a mise
à moudre du blé.» Le même sort, mais inverse, m’attendait lors de ma
petite excursion. Il y a un lacis subtil d’organisations formées par des
hommes d’affaires que l’on dénomme Clubs canadiens. Ils s’emparent de
gens qui ont l’air intéressant, rassemblent leurs membres à l’heure du
déjeuner, à midi, et après avoir attaché leur victime à un beefsteak lui
intiment l’ordre de discourir sur tout sujet qu’il s’imagine savoir. On
pourrait copier ce procédé ailleurs, puisqu’il oblige les gens à sortir
d’eux-mêmes et à écouter des choses qui autrement ne s’offriraient pas à
leur attention, sans le moins du monde entraver leur travail. Et puis,
sûre sauvegarde, la durée en est courte. Toute l’affaire ne dépasse pas
une heure et, là-dessus, une demi-heure est prise pour le lunch. Tous
les ans, les clubs impriment leurs discours, l’on a ainsi des aperçus de
questions fort intéressantes, en coupe transversale, depuis celles qui
touchent d’une façon pratique aux eaux et forêts jusqu’à celles se
rapportant aux fabriques de monnaie appartenant à l’État--le tout exposé
par des experts.
N’étant pas un expert, l’expérience me parut fort pénible. Jusqu’alors
j’avais cru que faire des discours était une espèce de whist, à
conversation, c’est-à-dire que n’importe qui pouvait y prendre part à
l’improviste. Je me rends compte maintenant que c’est un Art de
convention très éloigné de tout ce qui sort d’un encrier, et qu’il est
difficile d’exercer un contrôle sur les couleurs qu’on emploie. Les
Canadiens, apparemment, aiment les discours, et bien que ce ne soit en
aucune façon un vice national ils font de la bonne rhétorique de temps à
autre. Vous n’êtes pas sans connaître la vieille superstition qui veut
que le blanc qui se trouve sur des terres de peaux-rouges, de nègres ou
de métis, reprenne les manières et les instincts des types qui y
demeuraient primitivement? Ainsi, un discours fait dans la langue des
Taal devrait être accompagné du roulement sonore, de l’appel direct au
ventre, des arguments réitérés, habiles, et des métaphores simples et
peu nombreuses de ce prince d’orateurs commerciaux, le Bantu. On dit que
l’habitant de la Nouvelle Zélande parle du fond du diaphragme, tient les
mains serrées aplaties contre ses flancs ainsi que le faisaient les
vieux Maoris. Tout ce que nous connaissons de l’éloquence de première
classe chez des Australiens témoigne de la même promptitude, du même vol
rapide, du même débit net que celui du boomerang qu’on lance. Je
m’attendais presque à retrouver dans les discours canadiens quelque
survivance des appels compliqués que les Peaux-Rouges adressent aux
Soleils, aux Lunes, aux Montagnes--indications légères de grandiloquence
rappelant les invocations de cérémonies. Mais rien de ce que j’entendis
ne pouvait rappeler quelque race primitive. Il y avait dans ces discours
une dignité, une retenue, et surtout une pondération qui étonne
lorsqu’on songe aux influences auxquelles la terre est soumise. Ce
n’était pas du Peau-Rouge, ce n’était pas du Français, c’était quelque
chose d’aussi distinct que l’étaient les orateurs eux-mêmes.
Il en est de même pour les gestes rares et l’allure du Canadien. Pendant
la guerre (des Boërs) on observait les contingents à tous les points de
vue et très probablement que l’on tirait de fausses inductions. Il m’a
paru, à ce moment-là, que le Canadien, même lorsqu’il est fatigué, se
relâche moins que les hommes des pays chauds. Lorsqu’il se repose il ne
se couche pas sur le dos ou sur le ventre, mais plutôt sur le flanc, la
jambe repliée sous lui, prêt à se lever d’un seul bond.
Maintenant que je regardais attentivement des assemblées
assises,--hommes logés à l’hôtel ou passants de la rue--il me semblait
qu’il gardait chez lui, parmi les siens, cette habitude de
demi-tension--pendant de sa figure immobile, de sa voix égale et basse.
Quand on regarde l’empreinte de ses pas sur le sol, elle paraît sous
forme de piste presque droite; il ne marche ni en dehors ni en dedans:
il pose le pied la pointe en avant, et la foulée est douce, rappelant le
pas furtif de l’Australien.
En parlant entre eux, ou en attendant des amis, ils ne tambourinaient
pas des doigts, ne grattaient pas des pieds, ne tripotaient pas les
poils de leur figure. Voilà des choses triviales sans doute, mais
lorsqu’une race est en voie de formation tout importe. Quelqu’un m’a dit
un jour,--mais je n’ai jamais essayé de vérifier son dire--que chacune
de nos Quatre Races allume et manie le feu d’une façon particulière.
Rien d’étonnant que nous soyons différents! Voici un peuple, sans peuple
derrière lui, menant la grande charrue qui gagne le pain du monde, plus
haut, toujours plus haut, par delà l’épaule de l’univers; n’est-ce pas
là vraiment une vision tirée, en quelque sorte, de quelque magnifique
Légende Norse. Au nord existe le froid durable de Niflheim; l’Aurore
Boréale au jaillissement subit, au crépitement vif, leur tient lieu de
Pont de Bifrost visité par Odin et l’Esir. Ce peuple se dirige, lui
aussi, vers le nord, année après année, et traîne derrière lui
d’audacieuses voies ferrées. Parfois il rencontre de bonnes terres à blé
ou des forêts, parfois des mines à trésors, et alors tout le Nord est
rempli de voix,--ainsi que le fut un jour l’Afrique du Sud,--annonçant
des découvertes et faisant des prophéties.
Lorsque vient l’hiver, dans la majeure partie de ce pays, exception
faite des villes, il faut rester tranquille, manger et boire, comme
faisait l’Esir. En été on fait tenir dans six mois le travail de douze,
parce qu’entre telle ou telle date certaines rivières lointaines seront
figées, et plus tard certaines autres, jusqu’au moment où même la Grande
Porte Orientale à Québec se ferme et qu’on est obligé de sortir et de
rentrer par les portes latérales de Halifax et de Saint-Jean. Ce sont là
des conditions qui tendent à vous rendre extrêmement hardi, mais non
vantard d’une façon déréglée.
Les érables disent quand il est temps de s’arrêter, et tout le travail
en train est réglé d’après leur signal d’avertissement. Certaines
besognes peuvent être terminées avant l’hiver, mais d’autres doivent
être abandonnées, prêtes à être menées rondement sans un instant de
retard dès qu’apparaît le printemps. Ainsi, depuis Québec jusqu’à
Calgary, un bruit, non pas de bousculade, mais de hâte et d’achèvement
pressé, bourdonne comme les batteuses à vapeur à travers l’air
tranquille d’automne.
Des chasseurs et des sportsmen rentraient du Nord; des explorateurs
également avec eux, la figure pleine de mystère, les poches remplies de
spécimens, comme il en va des explorateurs dans le monde entier. Ils
avaient déjà porté des manteaux de rakoons et de loups. Dans les grandes
villes qui travaillent toute l’année, les devantures des carrosseries
exhibaient, en guise d’indication, un ou deux traîneaux nickelés, car
ici le traîneau est «le char tout préparé de l’Amour». A la campagne,
les maisons de ferme étaient en train d’empiler leur bois à portée de
main près de l’entrée de la cuisine et d’enlever les écrans contre les
mouches. (On les laisse d’ordinaire jusqu’à ce que les doubles-fenêtres
aient été remontées de la cave, et il faut alors faire la chasse dans
toute la maison pour trouver les vis qui manquent).
Quelquefois il nous arrivait de voir dans une arrière-cour quelques
longueurs de tuyaux de poêle neufs et étincelants, et l’on prenait en
commisération le propriétaire. Il n’y a pas matière à facétie dans les
plaisanteries touchant les vieux tuyaux,--amères à force de vérité et
que l’on trouve dans les journaux comiques.
Mais les chemins de fer! oh! les merveilleux chemins de fer! ce sont eux
qui racontaient l’histoire de l’hiver mieux que tout le reste. Les
wagons à charbon de trente tonnes parcouraient trois mille kilomètres de
voie ferrée, geignaient en se heurtant les uns contre les autres dans
les garages, ou passaient, la nuit, avec leurs lourds cahots, se rendant
chez ces ménagères prévoyantes des villes de la prairie. L’accès n’était
pourtant pas aisé car le lard, le saindoux, les pommes, le beurre et le
fromage renfermés dans de belles barriques en bois blanc s’acheminaient
dans la direction de l’est, vers les bateaux à vapeur, de façon à
arriver avant que le blé ne vînt fondre sur eux. Cela, c’est le
cinquième acte de la Grande Pièce Annuelle en vue de laquelle la scène
doit être débarrassée. Sur des centaines de voies de garage
congestionnées gisaient d’énormes poutres en acier, des traverses en fer
roulé, des poutrelles et des boîtes d’écrous, jadis destinées à la
construction du pont de Québec, mais qui ne sont plus actuellement qu’un
embarras obstruant tout--les vivres pour s’y frayer un chemin étaient
contraints de se débrouiller, puis derrière les vivres arrivait le bois
de charpente, du bois tout neuf venu tout droit des montagnes, des
bûches, des planches, des douves, des lattes, qu’on nous fait payer des
prix exorbitants en Angleterre,--tout cela se portait vers la mer. Il y
avait sur toutes ces roues de quoi bâtir des maisons, des aliments, des
combustibles, pour des millions de gens, avant même qu’on eût seulement
déplacé un seul grain du stock que l’on était en train de battre sur
plus de cinq cents kilomètres, en tas hauts comme des villas de
cinquante livres sterling.
Ajoutez à cela que les chemins de fer travaillaient à leur
développement, doublant leurs voies, établissant des boucles, des
raccourcis, des lignes d’intérêts locaux, ainsi que des embranchements
et de vastes projets vers des régions encore vierges mais qui seraient
bientôt peuplées. De sorte que les trains qui amènent les matériaux de
construction, ceux du ballast, ceux du matériel, les machines de
renfort, tout aussi bien que les machines de secours avec leurs grues à
la silhouette railleuse en forme de chameaux,--c’est-à-dire tous les
accessoires d’une nouvelle civilisation--devaient trouver quelque part à
se caser dans le rassemblement général avant que la Nature ne criât
«Repos!»
Quelqu’un se souvient-il de la forte, la joyeuse confiance que l’on
éprouvait après la guerre lorsqu’il semblait, qu’enfin, l’Afrique du Sud
allait être développée--lorsque les gens créaient des chemins de fer, et
commandaient des locomotives, du matériel roulant neuf, de la
main-d’œuvre et croyaient avec enthousiasme à l’avenir. Il est certain
que plus tard cet espoir fut anéanti, mais--multipliez cette bonne heure
par mille et vous aurez une idée approximative de la sensation que l’on
éprouve à être au Canada, endroit que même un «Gouvernement impérial» ne
peut tuer. J’eus la chance d’être mis au courant de certaines choses
intimement, de pouvoir entendre parler en détails des travaux projetés,
et des travaux achevés. Par-dessus tout, je vis tout ce qui avait été en
fait accompli depuis ma dernière visite, quinze ans auparavant. Un des
avantages d’un pays neuf c’est qu’il vous donne la sensation d’être plus
vieux que le Temps. J’y trouvais des cités où il n’y avait jadis
rien,--littéralement rien, absolument rien sinon, comme dans les contes
de fées, «le cri des oiseaux et un peu d’herbe ondulant au vent». Des
villages et des hameaux étaient devenus de grandes villes, et les
grandes villes avaient triplé et quadruplé de dimension. Et les chemins
de fer, se frottant les mains, disaient tout comme les Afrites de jadis:
«Voulez-vous que nous fassions une ville là où il n’y en a point, ou que
nous rendions florissante une cité abandonnée?» Et c’est là ce qu’ils
font. Mais outre-mer les messieurs qui n’ont jamais été contraints de
souffrir un seul jour de gêne physique, se dressent soudain et
s’écrient:--Quel grossier matérialisme!
Parfois je me demande si tel éminent romancier, tel philosophe, tel
dramaturge, tel ecclésiastique de nos jours fournit la moitié seulement
de l’imagination, pour ne pas parler de la perspicacité, de l’endurance,
de la maîtrise de soi, toutes qualités qu’on accepte sans commentaire
lorsqu’il s’agit de ce qu’on est convenu d’appeler «l’exploitation
matérielle» d’un pays neuf. Prenez à titre d’exemple rien que la
création d’une nouvelle cité, à la jonction de deux voies--lorsque les
trois choses sont à l’état de projet seulement. Le drame à lui seul, le
jeu des vertus humaines que cela renferme, remplirait un volume. Et
quand le travail est fini, quand la ville existe, quand les nouvelles
voies embrassent une nouvelle région de fermes, quand la marée du blé
s’est avancée d’un degré de plus sur la carte que l’on était en droit
d’espérer, ceux qui ont accompli la besogne s’arrêtent, sans
félicitations, pour recommencer la plaisanterie ailleurs.
J’ai bavardé quelque peu avec un homme assez jeune dont le métier
consistait à contraindre les avalanches à dévaler bien en dehors de la
section de la voie qui lui était confiée. Le dieu Thor, dans le conte,
se rendit seulement une ou deux fois à Jotunheim et avait avec lui son
utile Marteau Miolnr. Ce Thor-ci demeurait dans Jotunheim au milieu des
pics Selkirks couronnés de glace verte,--endroit où les géants vous
remettront à votre place, vous et vos belles émotions si, en faisant du
bruit, vous les dérangez à de certaines saisons. De sorte que notre Thor
les surveille soit qu’ils resplendissent sous le soleil de mai ou
s’assombrissent et menacent doublement sous les pluies du printemps. Il
pare leurs coups au moyen de lattes de bois, de murailles de bûches
rivées ensemble, ou telles autres inventions que l’expérience
recommande. Il ne porte pas de rancune aux géants: eux font leur
travail, lui fait le sien. Ce qui l’ennuie tout de même un peu, c’est
que la violence de leurs coups arrache parfois les plus des versants
opposés et fait en quelque sorte sauter en une seule explosion toute une
vallée. Il croit pourtant qu’il peut s’arranger de façon telle que de
grandes avalanches soient obligées de se fondre en petites.
Le souvenir d’un autre, avec qui je ne bavardais pas, me reste dans la
mémoire. Il avait, depuis des années et des années, inspecté des trains
au sommet d’une montée rapide dans les montagnes, qui n’était pourtant
pas de moitié aussi raide que celle au-dessus du Hex[3], où l’on serre
tous les freins à fond, pendant que les convois glissent avec précaution
sur quinze kilomètres de parcours. Toute complication survenant aux
roues entraînerait de sérieux embarras, de sorte que, c’est à lui
qu’incombe, puisqu’il est la personne la plus compétente, la tâche la
plus dure--faite de monotonie et de responsabilité. Il me fit l’honneur
de manifester qu’il désirait me parler, mais d’abord il inspecta son
train à quatre pattes, au moyen d’un marteau. Lorsqu’enfin il se fut
rassuré au sujet des étayages, il était temps de partir pour l’un comme
pour l’autre, et tout ce que je reçus fut un signe amical de la main--le
signe du maître en son art, pour ainsi dire.
[3] Hex, rivière de l’Afrique du Sud.
Le Canada a l’air d’être plein de ce genre de matérialistes.
Ceci me rappelle que je vis la contrée elle-même sous la forme d’une
femme de haute taille, de vingt-cinq à vingt-six ans, qui attendait son
tramway au coin d’une rue. Elle avait des cheveux presque couleur de lin
doré, ondulés et séparés en grands bandeaux qui dépassaient sous une
toque d’astrakan noir maintenue par une épingle se terminant en forme de
feuille d’érable en émail rouge. C’était là la seule note de couleur
dans le costume avec le miroitement d’une boucle du soulier. La robe
tailleur sombre était dépourvue de bijou et de passementeries, mais
allait comme un gant. Elle resta pendant peut-être un instant sans faire
un seul mouvement, les deux mains,--la droite dégantée, la gauche
gantée,--pendant naturellement à ses côtés, même les doigts immobiles,
le poids du corps superbe portant, d’une pesée égale, sur les deux
pieds. Son profil, celui d’une Gudrun ou d’une Aslauga, se détachait sur
le fond d’une colonne de pierre sombre. Ce qui me frappa le plus, en
dehors de ces yeux graves et tranquilles, ce fut la régularité,
dépourvue de toute précipitation, la lenteur de sa respiration au milieu
de l’agitation environnante. Manifestement elle prenait régulièrement le
même tramway, car lorsque celui-ci s’arrêta elle sourit au conducteur;
la toute dernière vision que j’eus fut celle de la feuille d’érable
rouge dorée par le soleil, celle de la figure, tout entière illuminée de
ce sourire, des cheveux d’un or pâle se détachant sur la fourrure noir
mat. Ce qui demeurait c’était la puissance de la bouche, la sagesse du
front, l’humaine compréhension des yeux, la vitalité rayonnante de
l’être. Voilà comment je voudrais, _moi_, si j’étais Canadien, faire
représenter mon pays, puis dans la Chambre des Députés à Ottawa,
suspendre ce tableau pour décourager à tout jamais la race des
dénigreurs.