A tout prendre il n’y a que deux catégories d’humains sur la terre: ceux
qui restent chez eux et ceux qui voyagent. Les seconds sont les plus
intéressants. Un jour, quelqu’un aura l’idée d’écrire un livre sur cette
race, dans un volume intitulé: «Le livre du Club d’Outre-mer», car c’est
dans les cercles, d’Aden à Yokohama, qu’on se rend le mieux compte de la
vie et de la conversation de ce type migrateur. Il existe un grand air
de famille entre les bâtiments et les membres du Club, où règne une
hospitalité généreuse et insouciante. C’est toujours la même maison, à
la porte ouverte, au plafond haut, au plancher garni de nattes; la même
allée et venue de domestiques noirs; et la même assemblée d’hommes
parlant de chevaux ou d’affaires, dans des costumes qui scandaliseraient
fatalement un comité londonien, au milieu de liasses de journaux, vieux
de deux à cinq semaines. La vie de ces gens de l’Extérieur comprend
beaucoup de soleil et autant d’air qu’il s’en trouve. Au Cap, où les
maîtresses de maison hollandaises distillent et vendent le vanderhum,
liqueur très forte, et où les ridicules fiacres à deux roues, de
fabrication anglaise, montent et descendent en se dandinant au milieu de
la poussière jaune de la rue d’Adderley, les membres du Club
appartiennent aux grosses maisons d’importation et d’exportation, aux
agences maritimes et d’assurances. On y rencontre aussi des inspecteurs
de mines, des explorateurs de nouveaux territoires, et de temps en temps
un officier des Indes, égaré ici, venu acheter des mules pour le compte
du gouvernement, un aide de camp attaché à la Résidence du gouvernement,
un petit nombre d’officiers de la garnison, des capitaines de vaisseaux,
au teint bronzé, des Messageries Maritimes «_Union and Castle_» et des
marins de l’escadre de Simon’s town. Là, on parle des péchés de Cecil
Rhodes, de l’insolence du Natal, on approuve ou blâme le vote unanime
des Boërs, et commente les départs de paquebots. L’_argot_ est
hollandais et cafre et chacun sait fredonner l’hymne national qui
commence par: «Plie bagages et file, Jeannot aux jambes arquées.» Dans
le majestueux bâtiment du cercle de Hong-Kong, qui est à
l’Extrême-Orient ce que le Club de Bengale est aux Indes, on rencontre à
peu près les mêmes personnes, moins les spéculateurs de mines, remplacés
par des hommes qui parlent de thé, de soie, de stocks épuisés, et des
poneys de Shanghaï. C’est alors que la conversation devient un mélange
indescriptible d’anglo-chinois commercial et d’idiomes locaux, agrémenté
de portugais corrompu.
A Melbourne, sous une grande véranda donnant sur une pelouse où de gros
martins-pêcheurs rient d’un rire affreux, se tiennent les rois du
mouton, les principaux commerçants, et les éleveurs de chevaux à leur
manière. Les plus âgés rappellent les jours de «_l’Eureka Stockade_»
tandis que les plus jeunes parlent des «guerres de la tonte» dans le
Queensland du Nord, et que le voyageur se meut timidement au milieu
d’eux, se demandant ce que diable tout ce jargon peut bien vouloir dire.
A Wellington, donnant sur la rade, (tous les clubs intelligents
devraient avoir vue sur la mer), une autre catégorie d’hommes, qui
cependant rappelle les autres, s’entretient de moutons, de lapins, de
tribunaux locaux, et des anciennes hérésies de Sir Julius Vogel, dans
une langue qui, dans ses phrases les plus expressives, évoque le langage
des Maoris. Partout ailleurs, encore et toujours, parmi ces hommes de
l’Extérieur on retrouve le même mélange de tous les métiers, vocations
et professions sous le soleil; le même conflit d’intérêts opposés qui
concernent les quatre coins du globe; la même connaissance intime et
parfois effrayante des affaires du voisin et de ses points faibles; la
même hospitalité généreuse et le même intérêt manifesté par les plus
jeunes au sujet des jambes des chevaux. Décidément, c’est au Club
d’Outre-mer, dans le monde entier, qu’on arrive à connaître un peu la
vie de la colonie étrangère. Londres est égoïste; pour lui, le monde
s’arrête au bout des quatre milles qu’on parcourt en fiacre. Il n’existe
pas de provincialisme comme celui de Londres. Ce grand bassin, enduit
des alluvions et des résidus de la pensée d’un millier d’hommes, croit
qu’il est la pleine mer parce que les vagues de tous les océans viennent
se briser sur ses bords. Pour ceux qui vivent dans son sein, il est
terriblement imposant, mais ils oublient qu’il y a plus d’une façon d’en
imposer car, à une distance de 10.000 milles, à l’arrivée du courrier au
Club d’Outre-mer, il apparaît étonnamment petit. Les neuf dizièmes de
ses nouvelles, si importantes, si capitales là-bas, perdent ici leur
signification, et le reste ne compte pas plus qu’un bruissement de
fantômes dans un arrière-grenier.
Ici au Club de Yokohama, on reçoit deux courriers et quatre collections
de journaux, anglais, français, allemands et américains, pour satisfaire
à la variété des membres; et la véranda, près de la mer, où se trouve le
gros télescope, assiste à une perpétuelle fête de Pentecôte. La
population du Club change chaque fois qu’un paquebot entre en rade, car
les capitaines de vaisseaux y viennent, en se dandinant, accueillis par
un «Tiens, bonjour, d’où venez-vous», se mêlent aux groupes, passent
leur permission au bar et aux tables de billards, puis repartent en mer.
Les navires de guerre peints en blanc fournissent aussi leur contingent
de membres et enfin il y a des hommes merveilleux, véritables mines
d’aventures fort captivantes, qui s’intéressent aux brigantines faisant
la pêche du phoque aux îles Kurile, et qui, Dieu sait pourquoi,
s’attirent des ennuis avec les autorités russes. Les consuls et les
juges des Tribunaux Consulaires y rencontrent des collègues en congé,
venus des ports de la Chine ou peut-être de Manille; ils discutent avec
les résidents permanents, de thé, de soie, de spéculations financières,
et de change. D’après eux, les affaires ne vont jamais bien, et tout le
monde frise la ruine; c’est pourquoi, après avoir décidé que la vie ne
vaut plus la peine d’être vécue, ils descendent au jeu de quilles--pour
se suicider. Du dehors, quand un vent frais souffle parmi les journaux
et qu’on entend un bruit de glace cassée dans une salle à l’intérieur,
quand un tiers de l’assemblée parle des prochaines courses, cette vie
semble avoir des charmes. «Que faut-il donc de plus à un homme pour être
heureux?» se dit le passant. Un climat parfait, un pays charmant, la
société de gens agréables, et le peuple le plus poli qui soit. C’est
alors que le résident sourit et invite le passant à prolonger son séjour
jusqu’à la fin de juillet et d’août. De plus, il le prie d’entretenir
des relations commerciales avec le peuple le plus poli de la terre
pendant un certain nombre d’années. Là-dessus, le voyageur est convaincu
que le résident est prévenu contre le pays, par le fait même qu’il
l’habite et en conclut que le Japon est une contrée parfaite, que gâte
seulement la présence de la colonie étrangère. Cependant, si l’on
réfléchit un instant, on s’aperçoit que c’est grâce à cette colonie que
le voyageur peut aller et venir d’un hôtel à un autre, obtenir son
passeport pour voyager à l’intérieur du pays, télégraphier à ses amis
inquiets qu’il est arrivé sain et sauf, et généralement se distraire
beaucoup plus qu’il n’aurait pu le faire chez lui. On peut pénétrer dans
un pays soit par des accords entre gouvernements, soit avec l’aide de
chaloupes canonnières, mais ce sont les hommes du Club d’Outre-mer qui
en maintiennent l’accès ouvert, et ils en sont récompensés par l’air
affable et protecteur ou le mépris à peine dissimulé de ceux qui
profitent de leurs efforts. Il est inutile d’expliquer au voyageur
attiré par des flatteries et des simagrées dans une demi-douzaine de
boutiques, et reconduit, de même, après avoir été poliment volé, que le
Japonais est un Oriental et par conséquent est avare de vérité à un
degré fort gênant. «C’est sa façon d’être poli, dit le voyageur. Il ne
veut pas vous offenser. Aimez-le et traitez-le comme un frère, et il
changera.» Mais ce n’est pas facile de traiter sur une base fraternelle
une des races les plus renfermées de la terre; bien plus, une politesse
naturelle qui consiste à s’engager par un contrat dûment signé et
scellé, pour se dérober, s’esquiver dès qu’il ne rapporte plus assez,
est plus qu’embarrassante, je dirais même vexante. Le manque de
stabilité ou d’honneur commercial peut venir de quelque infirmité
naturelle de leur tempérament d’artiste, ou de l’influence du climat, ou
encore de la façon dont le souverain a gouverné cette race depuis des
siècles infinis.
Ceux qui connaissent réellement l’Orient, où le vol autorisé,--entendez
par là commission prélevée--est à la base de toutes les transactions de
la vie, depuis l’achat d’une place de groom jusqu’à celui des postes
plus élevés, où la femme marche derrière l’homme dans les rues, où le
paysan vous renseigne sur la distance à la ville voisine selon la
réponse que vous espérez, savent que tout cela doit être ainsi; ceux qui
l’ignorent en seront convaincus dès qu’ils y auront vécu. Les membres du
Club d’Outre-mer hochent collectivement la tête d’un air de doute et de
mépris en entendant parler du Japon Nouveau et Régénéré qui a surgi
depuis 1870. Ils ricanent, ô honte, quand on leur parle de la Diète
Impériale modelée sur le plan allemand, et d’un Code Napoléon à la
Japonaise. Ils sont si loin derrière l’Ère Nouvelle qu’ils en viennent à
douter qu’un pays oriental mené par l’étiquette la plus rigide et des
distinctions sociales presque aussi intransigeantes que celles de caste,
puisse être façonné à l’occidentale, au cours de l’existence d’un tout
jeune homme. Il faut bien d’ailleurs qu’ils soient prévenus, car ils
sont tous les jours et à toute heure en contact avec les Japonais, sauf
quand ils peuvent traiter avec les Chinois qu’ils préfèrent. Vit-on
jamais un Club plus ignoble?
En ce moment même, une crise, aussi complètement épanouie qu’un
chrysanthème, a pris naissance au sein de la Diète Impériale. Les deux
Chambres accusèrent le gouvernement d’intervention inopportune (en
japonais: beaucoup de coups de bâton, quelques billets de banque) aux
dernières élections. Puis elles votèrent une sorte de blâme au Ministère
et refusèrent d’agréer les mesures du gouvernement. Jusqu’ici, le
partisan le plus acharné du gouvernement représentatif n’aurait rien pu
désirer de mieux; mais les choses prirent une tournure décidément
orientale. Le Ministère refusa de démissionner et le Mikado prorogea la
Diète d’une semaine afin de délibérer. Les journaux japonais discutent
maintenant l’événement; certains disent qu’un gouvernement représentatif
implique un gouvernement de factions, tandis que d’autres jurent
amplement et que le Club d’Outre-mer s’écrie presque à l’unisson:
Bagatelles!
La situation ne manque pas de pittoresque et tient tout à la fois du
roman et de «_l’extravaganza_». Imaginez donc une cour perdue dans les
rêves, retranchée derrière une triple rangée de fossés où le lotus
fleurit en été; une cour dont la frange extérieure est incontestablement
européenne, mais dont le cœur est le Japon d’antan, où un Roi rêveur est
assis au milieu de ses femmes ou autres décors, qu’on amuse de temps en
temps par des séances de lanterne magique, et de puces savantes; un Roi
saint dont on invoque la sainteté et qui deux fois l’an donne des
garden-parties auxquelles on assiste en haut de forme et en redingote.
Autour de cette Cour, hésitant entre les splendeurs d’autrefois et les
attractions variées d’un Crystal Palace, placez dans un antagonisme
féroce, mais soigneusement voilé, les fragments des castes récemment
brisées, leurs excentricités orientales naturelles, dissimulées sous un
masque emprunté à l’Occident. Imaginez maintenant une bureaucratie
immense et avide, française par son exigence pétulante de la minutie, là
où les détails n’importent nullement, orientale dans sa foi en
l’étiquette et les formalités, recrutée dans une caste militaire
accoutumée depuis des siècles à mépriser également le fermier et le
commerçant. Cette caste, supposons-le, est plus ou moins bien dirigée
par un syndicat de trois clans qui fournissent leurs propres candidats
au ministère, hommes adroits, versatiles, sans scrupules, ne
s’embarrassant pas de préjugés occidentaux lorsqu’il faut mener à bien
une entreprise. Le saint monarque agit par leur intermédiaire et à leur
demande, et ce qu’il fait est merveilleux. Pour critiquer ces actions il
existe une presse féroce, qui court le risque d’être suspendue à tout
moment, d’une susceptibilité aussi morbide que l’est sa collègue
américaine à l’égard des critiques d’autrui, et d’une inexactitude
enfantine presque égale; à la croissance rapide et pour ainsi dire
spontanée et digne de pitié pour sa témérité insensée. Les partisans de
cette presse dans ses moments de folie, hommes sans lois, ignorants,
susceptibles et vains, représentent la classe des étudiants, pour la
plupart instruits aux frais du gouvernement, véritable épine au flanc de
l’État. Des juges sans expérience manient des lois sans précédents,
tandis que l’on fait et abroge de nouveaux décrets avec une légèreté
presque inconcevable. De l’agitation des classes et des intérêts qui ne
sont pas ceux du vulgaire, émane ce qu’on appelle la politique japonaise
qui a les proportions et la perspective d’une peinture japonaise.
La finalité et la stabilité sont absentes de ses conseils. Tel jour,
pour des raisons qu’on ne saurait expliquer, elle se déclare en faveur
des étrangers au point d’être servile; le lendemain, pour des motifs non
moins obscurs, le pendule oscillera dans le sens contraire et les
étudiants dans les rues lanceront de la boue sur eux. Vexatoire,
irresponsable, incohérente, et surtout mystérieuse à peu de frais, voilà
l’autorité qui s’exerce dans tout le pays où la loi est hébétée par les
intrigues et les contre-intrigues, agrémentée de réformes futiles
élaborées sur des bases européennes puis abandonnées d’un cœur léger;
criblée, comme l’est un bocage plein d’oiseaux semé de coquillages et de
cailloux luisants, de réformes copiées aux quatre coins du monde;
administration d’opérette, au sein de laquelle l’ombre du roi entouré de
ses femmes; des samuraïs; des docteurs qui ont étudié sous Pasteur; des
officiers de cavalerie de St-Cyr, gantés de peau; des juges diplômés de
l’Université; des prostituées jouant du violon; des correspondants de la
presse; des maîtres des anciennes cérémonies du pays; des membres
salariés de la Diète; des sociétés secrètes qui, à l’instar des
Irlandais, font usage du couteau et de la dynamite; des fils de Daïmios
dépossédés, revenus d’Europe et attendant les événements, et des
ministres du syndicat qui ont ravi au Japon le repos dont il jouissait
il y a vingt ans encore tournoient, s’agitent, se séparent et se
retrouvent, dans des rondes effrénées autour du résident étranger.
«L’extravaganza» est-elle complète?
Dans un coin, au fond de la scène, se trouvent les habitants du pays
dont une très faible proportion jouit des privilèges du gouvernement
représentatif. On se demande s’ils ont appris ou s’ils sont en train
d’apprendre ce que cela signifie, et s’ils ont la moindre intention de
s’en servir; on ne saurait dire. En attendant, le gouvernement mène la
ronde aussi joyeusement que s’il jouait aux quatre coins, d’autant plus
qu’une demi-douzaine d’hommes à peine savent qui le dirige et quelles
peuvent bien être ses intentions. Tokio abrite le cercle, au nombre
décroissant, d’Européens employés par l’Empereur comme ingénieurs,
spécialistes dans la construction de chemins de fer, professeurs de
collège, etc. Avant longtemps on les remerciera tous et le pays se
lancera seul au milieu des autres nations, sous sa propre
responsabilité.
Cinquante ans après, en comptant à partir du jour où l’Américain
importun troubla pour la première fois sa paix, le Japon fera
l’expérience de sa nouvelle vie et, réorganisé de la tête au pied,
jouera du «_samisen_» (guitare japonaise) dans la marche du progrès
moderne. C’est le grand avantage d’être venu au monde dans cette Ère
Nouvelle, alors que l’individu et le public en général peuvent obtenir
quelque chose en retour de rien: de l’argent sans travailler, de
l’instruction sans peine, la religion sans effort de la pensée et un
gouvernement libre sans lent et pénible labeur.
Le Club d’Outre-mer, comme on l’a dit, retarde sur l’esprit du siècle,
car il lui faut travailler pour obtenir ce qu’il désire, et n’obtient
pas toujours ce pour quoi il a peiné. De plus, ses membres ne peuvent
pas reprendre le bateau et retourner chez eux quand il leur plaît.
Imaginez un instant la satisfaction que fait naître dans l’esprit d’un
homme, la contemplation perpétuelle d’une rade aussi remplie de
paquebots qu’une station de fiacres à Piccadilly. Il fait chaud,
supposons, il n’est pas content de son travail aujourd’hui, ou bien ses
enfants n’ont pas très bonne mine. La vue de jolis chalets couverts de
tuiles, dans un berceau de roses et de glycines, ne le console pas, et
la voix du peuple le plus poli de la terre détonne désagréablement. Il
connaît tout le monde au Club, il a complètement épuisé tout sujet
intéressant de conversation et donnerait volontiers la moitié--oh! même
cinq ans de son salaire--pour remplir ses poumons d’air vivifiant, humer
l’odeur des foins, marcher seulement un demi-mille dans les rues
boueuses de Londres, ou entendre tinter dans le brouillard de quatre
heures la petite cloche annonçant les brioches chaudes. Puis voici le
gros paquebot qui va à travers l’azur obsédant, éclatant de la baie,
emmenant un tel ou un tel, tous les deux des amis à lui, et la semaine
prochaine tel ou tel autre partira par le courrier français. Il lui
semble alors qu’il est le seul à rester, et cependant cela paraît si
facile de partir--oui, pour tous sauf pour lui. La fumée du paquebot
meurt au bout de l’horizon et il reste, seul, avec le vent chaud et la
poussière blanche du Bund. Or, le Japon est un pays agréable, dans
lequel on a confiance et où l’on vit trente ans sans interruption. Il y
a des ports chinois à une semaine de voile, à l’ouest, où la vie est
réellement pénible, et où le spectacle des vaisseaux qui arrivent et
repartent sans cesse fait bien, bien mal. Touristes, oh! vous qui
parcourez le monde, soyez indulgents envers les hommes des Clubs
d’Outre-mer. Souvenez-vous que, contrairement à vous, ils ne sont point
venus ici pour leur santé et que le billet de retour que vous avez au
fond de votre valise peut fort bien influencer vos opinions sur le pays
qu’ils habitent. Peut-être ne serait-il pas très sage, se basant sur la
grande bonté manifestée par les fonctionnaires japonais, d’engager à ce
que ces gens, vos compatriotes, soient entièrement abandonnés à un
peuple qui commence à se livrer à des expériences sur des codes
fraîchement rédigés, à demi-transplantés, où il n’est pas question de
Jury, à un système qui n’envisage pas la liberté de la presse, à un
absolutisme soupçonneux et sans appel. L’idée pourrait être intéressante
mais, bien que commencée en farce, elle finirait sûrement de façon
tragique, laissant le peuple le plus poli de la terre incapable de
rejouer au gouvernement civilisé avant longtemps. Dans sa concession, où
il est une humble importation pas mal rudoyée, le résident étranger ne
fait pas de mal. Il ne poursuit pas toujours le Japonais qui lui doit de
l’argent. Mais si on lui donnait plus de liberté, s’il pouvait pénétrer
jusqu’au cœur du pays, des ennuis ne tarderaient pas à surgir quelque
part, et à la longue ce ne serait pas lui le plus malheureux. Avec un
peu d’imagination on peut concevoir les possibilités les plus
désagréables, depuis un envahissement général du Japon par les Chinois,
qui sont de beaucoup l’élément étranger le plus important, jusqu’au
bombardement de Tokio par une démocratie joyeuse et possédant une
mentalité de parvenu, avide de venger son honneur national et de savoir
comment fonctionne sa marine nouvellement construite.
Mais il y a mille et mille arguments qui réfuteraient et confondraient
ces pronostics quelque peu lugubres. Les statistiques du Japon, par
exemple, sont aussi bien soignées et fignolées que les boiseries de ses
maisons et, grâce à elles, on pourrait démontrer n’importe quoi.