TREMBLEMENTS DE TERRE

Un membre du parti radical du Parlement de Tokio vient de se mettre en

désaccord avec ses commettants qui lui ont adressé une lettre de

reproches sans pareille. Entre autres choses on lui fait remarquer qu’un

homme politique ne devrait pas être «un roseau qui se brandille de-ci

de-là au gré des flots», ni, «tel un fantôme sans jambes, se laisser

flotter au fil du vent.»--Votre conduite, disent-ils, tient à la fois du

roseau et du fantoche; nous nous proposons donc de vous donner bientôt

des preuves de notre véritable esprit japonais. Ce membre sera

probablement assailli dans son pousse-pousse par la populace et bourré

de coups d’épée, jusqu’à ce qu’il n’en puisse mais; car les électeurs

sont des personnes fort éclairées. Mais, comment diantre serait-il

possible de se conduire autrement qu’un roseau ou un fantoche, sous

pareils cieux? L’atmosphère veut ces allures de girouette indécise.

Un touriste courageux serait allé à Hakodate, aurait vu Ainos à Sapporo,

aurait traversé à cheval la partie septentrionale de l’île sous les

chardons géants, pêché le saumon, rendu une petite visite à Vladivostock

et fait mille choses pendant que certain flâneur indolent a perdu son

temps à regarder l’orge passer du vert au jaune doré, les fleurs

d’azalée s’épanouir et se consumer, et le printemps faire place aux

chaudes pluies d’été. Maintenant l’iris à son tour a pris les insignes

héraldiques de l’année, et le flot des touristes reflue vers l’ouest.

Les résidents permanents commencent à parler de départ à la montagne

pendant les chaleurs et retiennent tous les logements disponibles.

Bientôt aussi, ceux qui travaillent en Chine viendront passer ici leurs

vacances, mais en ce moment on est au plus fort de la récolte du thé et

il n’y a pas de temps à perdre en bagatelles. «L’emballage» du thé

excuse tout, depuis l’oubli d’un dîner ou le refus d’une partie de

tennis jusqu’à la mauvaise humeur des maris. Tout le long de la plage,

on respire une odeur pénétrante du plus beau foin fraîchement coupé,

tandis que les canaux sont remplis de bateaux se heurtant les uns contre

les autres, descendant vers la rade, bondés de boîtes. Au Club, on se

plaint, plus ou moins poliment, des retards du courrier. On n’a

d’ailleurs pas encore rencontré de bureau de poste qui n’ait pris

plaisir à gâcher le dimanche de quelqu’un. Dans les bureaux, une journée

raisonnable commence parfois à huit heures et finit à six ou, si le

courrier arrive, à minuit. On travaille, sans perdre son temps à parler

bêtement des huit heures réglementaires ou du temps fait en supplément.

Les navires sont dans la rade; voici le thé et là-bas au loin le marché

américain; le reste vous regarde.

Les rues étroites sont bloquées par les chariots qui amènent de

l’intérieur la feuille brute dans des caisses de toutes les formes et

dimensions. Il faut que quelqu’un prenne livraison de ces chargements,

trouve de la place dans les entrepôts encombrés et échantillonne la

marchandise avant qu’elle ne soit mélangée avec d’autres et desséchée au

feu.

La majorité de ces opérations compliquées sont du «travail perdu» en

tant qu’il s’agit de la qualité du thé; mais les marchés veulent une

feuille qui ait bonne apparence, qui soit lisse et roulée en spirale.

Les ordres du marché, en cela comme toujours, font loi. Les coolies dont

les pieds nus rendent glissant le parquet des manufactures, courent et

crient tandis que le thé, poussé, entraîné en tourbillons, subit ses

diverses transformations. Dans la clameur générale, un bruit singulier

domine--c’est le doux, le mystérieux bruissement des feuilles de thé

elles-mêmes qui s’affaissent: d’abord mises en tas, puis emportées dans

des corbeilles, pour être déversées au moyen de plans inclinés dans de

longs récipients où elles montent, descendent, tandis qu’on les polit

avant qu’elles ne disparaissent au sein des torréfacteurs, sans cesse

accompagnées de ce chuchotement persistant de feuilles, mortes, mais qui

bougent. Des cribles à vapeur les séparent ensuite en différentes

qualités avec des bruits discordants et des secousses qui font trembler

le plancher, tandis que le roulement étourdissant des engrenages se

poursuit et que le thé nullement intimidé continue à murmurer jusqu’à ce

qu’on le crible à nouveau et qu’on le verse dans de grandes caisses

garnies de feuilles d’étain où il repose en paix.

Cette industrie subit, il y a quelques jours, un arrêt soudain qui dura

deux minutes à peine, mais qui lui coûta la perte de plusieurs milliers

de francs de thé torréfié à la main. Voici à peu près comment se passa

l’affaire: on entendit brusquement dans l’atmosphère chaude et lourde

d’un matin paisible un bruit désagréable comme celui de batteries

d’artillerie arrivant au pas de charge dans toutes les rues à la fois

tandis que, réveillé en sursaut, je voyais mes souliers vides «en train

de jouer, d’un air majestueux, des exercices de virtuosité sur le

clavecin». C’était en réalité la table de toilette, mais l’effet était

effarant. Puis la pendule s’écrasa sur le sol, le mur fit entendre un

craquement sinistre, tandis que d’énormes mains empoignaient la maison

par la flèche du toit et la secouaient avec furie. C’est beau de pouvoir

conserver son équilibre mental quand les choses vont mal, mais celui qui

n’a pas tâtonné désespérément le long de jalousies verrouillées qui ne

veulent pas s’ouvrir, pendant que l’appartement tout entier est retourné

sens-dessus-dessous, ne sait pas comme il est difficile de conserver, je

ne dis pas quelque présence d’esprit?--non,--mais un esprit quel qu’il

soit. Le dénouement de la tragédie ne fut pas en rapport avec le

commencement. Je me précipitai dehors où l’air était lourd, immobile, et

je trouvai les domestiques dans le jardin en train de rire niaisement

(les Japonais sont capables de rire encore au jour du jugement dernier)

et j’appris que le tremblement de terre était terminé. Puis, on reçut la

nouvelle, venue rapidement des quartiers commerçants au pied de la

colline, que les coolies de certaines manufactures s’étaient enfuis en

hurlant, au premier choc, et que toutes les feuilles de thé dans les

torréfacteurs avaient été calcinées. Voilà qui vous consolait d’une

panique vraiment peu digne, tout en conservant l’espoir que quelques

hautes cheminées s’étaient écroulées dans Tokio. Mais il paraît qu’elles

avaient tenu bon, et les journaux locaux, habitués à ces diversions,

indiquèrent simplement que le choc avait été «sérieux». Les tremblements

de terre sont des catastrophes démoralisantes, qui font ressortir toutes

les faiblesses de la nature humaine. En premier lieu, on est franchement

épouvanté, c’est la sensation de: «Laissez-moi seulement sortir et je

promets d’amender ma vie!», puis vient le besoin instinctif d’envoyer

dans tous les coins du globe des dépêches annonçant «le choc le plus

effroyable des temps modernes». (Vos cheveux ne se sont-ils pas dressés

sur votre tête; n’en fut-il donc pas forcément de même pour tout le

monde?). Puis à mesure que la créature déchue retrouve ses moyens, la

mesquine petite âme humaine s’écrie: «Quoi! ce n’était que _cela_! je

n’ai pas eu un instant peur.»

C’est à la fois salutaire et fortifiant de se rendre compte de

l’impuissance de l’homme en présence de ces petits accidents. L’héritier

de tous les siècles, celui qui nie le temps et l’espace, qui doute

poliment de l’existence du Créateur, entend soudain les poutres du toit

qui craquent et cèdent au-dessus de sa tête, et le voilà qui se

précipite autour de la pièce, tel un lapin apeuré, cerné dans une

garenne. Si le choc dure vingt minutes, il lui faut camper à la belle

étoile et chercher ses morts dans les décombres. Au cas où une

convulsion violente se produit (une simple couche de terrain qui se

déplace, comme une pile de livres mal équilibrée s’écroule dans une

bibliothèque) voilà tout de suite l’héritier de tous les siècles qui se

transforme en fou, fou furieux, en véritable brute au milieu des

collines échevelées. Prenez une centaine d’esprits les plus grands de la

terre, des hommes aux principes inébranlables, aux idéals élevés,

persévérants, ayant beaucoup d’expérience et doués de la modestie

qu’engendrent ces attributs, et faites qu’ils aient à vivre une

catastrophe semblable à celle qui rasa entièrement Nagoya, en octobre

dernier; je parie qu’au bout de trois jours, ils seraient peu nombreux

ceux qui auraient pu conserver la maîtrise d’eux-mêmes.

Et voilà pour l’événement d’hier! Il s’en est produit un autre

aujourd’hui beaucoup plus conséquent. Il n’y eut rien de brisé, sinon

peut-être un pauvre cœur, ou deux--et les personnes avisées de la

colonie disent qu’elles l’avaient toujours prévu. Il mérite cependant

d’être noté.

C’était par un après-midi pluvieux; les rues étaient couvertes d’une

boue en grumeaux et les hommes d’affaires étaient à leurs bureaux

lorsque le choc se fit sentir. Un groupe de Chinois s’était arrêté pour

examiner soigneusement une porte close derrière laquelle on entendait un

bruit fort désagréable de verrous et de clefs qu’on tourne dans des

serrures, et sur cette porte était collée une pancarte plutôt

intéressante. On y lisait que le Directeur de la Nouvelle Banque

Orientale Anonyme (très certainement anonyme) se voyait, à son très

grand regret, par suite des ordres reçus de son pays télégraphiquement,

obligé de suspendre tout paiement. Chaque Chinois venu se heurter à la

porte, s’adressant à un autre dans un mélange anglo-japonais, disait:

«C’est fermé» et s’éloignait. Le bruit de verrous continuait, la pluie

tombait toujours et la pancarte continuait à dévisager la longue

enfilade de chaussée humide. Ce fut tout. Il est probable que pour deux

ou trois passants cette annonce signifiait la perte totale de leurs

épargnes, nouvelle très réconfortante pouvant servir de digestif après

le déjeuner. A Londres, naturellement, la faillite n’aurait pas autant

d’importance, car il y a beaucoup de banques dans la ville, et on dut

être prévenu du crack. Ici les banques sont rares, les gens dépendent

d’elles, et cette nouvelle arriva de la mer sans crier gare, annonçant

une calamité sans issue.

Quand un obus vient d’éclater, ceux qui peuvent se relèvent, enlèvent

d’un revers de main la boue de leur uniforme et s’efforcent de

plaisanter. L’un entortille un mouchoir autour de sa main, touchée par

un éclat, tel autre s’aperçoit que son front se couvre de sang, et

soudain on remarque un blessé, ignoré jusqu’alors et dans un état

désespéré, agonisant dans un coin. C’est alors que chacun comprend que

ce n’est pas le moment de rire et qu’on s’occupe des morts et des

blessés.

Il en fut de même au Club d’Outre-mer lorsque les hommes d’affaires,

sortis de leurs bureaux, et informés de la nouvelle par les courtiers,

entrèrent les uns après les autres, Anglais, Américains, Allemands et

Français et s’écrièrent en chœur:--En voilà du joli! Beaucoup étaient

mortellement atteints, mais en braves gens ils n’avouaient pas leur

perte.

--Ah! dit un petit employé de la Compagnie Péninsulaire et Orientale,

hochant la tête d’un air sagace (il avait perdu 1.000 dollars depuis

midi), _maintenant_, ça va bien. Ils essaient d’arranger ça, mais dans

trois ou quatre jours on en saura plus long. J’avais eu l’intention de

retirer mon argent juste avant de descendre la côte, puis... Chose

curieuse, tout le monde au Club racontait la même histoire, on avait

voulu retirer ses fonds, puis... personne ne l’avait fait. Le Directeur

d’une banque qui n’avait pas fait faillite expliquait comment, d’après

lui, le crack s’était produit; acte très humain, lui aussi, qui

cependant ne changeait en rien la situation. Ensuite vint un Américain

efflanqué qui, après avoir enlevé son imperméable tout dégouttant de

pluie, le visage calme et paisible, dit:--Garçon, un whisky soda.

--Combien âfez-fous pertu? lui demanda un Teuton à

brûle-pourpoint.--Huit cent cinquante, répondit d’un ton doux ce

descendant de George Washington.--Je ne vois pas en quoi cela

m’empêcherait de boire? C’est moi qui régale, mossieur. Et il se remit à

siffler l’air de: «Je dois dix dollars à O’Grady» (chose fort

vraisemblable) tandis que son visage restait empreint de sérénité. S’il

y a quelque chose qui fait aimer l’Américain c’est sa façon d’accepter

les coups du sort. Un Anglais qui avait perdu une grosse somme dans

l’affaire, se faisait railler par un Écossais, qui avait légèrement

dépassé son crédit à la succursale japonaise de la banque. Évidemment il

allait perdre en Angleterre, mais la pensée de ces quelques dollars

sauvés ici du désastre le mettait en gaieté.

D’autres entrèrent, s’asseyant aux tables ou restant debout par groupes,

ou encore se tenant à l’écart, méditant, les sourcils froncés, car il

s’agit de ne pas perdre de temps quand l’échéance de ses dettes est

proche. Les voix s’élevèrent peu à peu, sans être cette fois

interrompues par le roulement sourd du jeu de quilles. Chacun se connaît

au Club d’Outre-mer et sympathise. Un homme passa avec raideur et

quelqu’un se retourna d’un groupe pour lui demander, sur un ton

détaché:--Touché, mon vieux?--Salement, répondit-il en continuant de

mordre un cigare non allumé. Un autre racontait d’une voix lente et

quelque peu amère, qu’il avait compté faire venir ici un de ses enfants

dont il avait payé le voyage par une traite sur la Banque Orientale.

Mais maintenant... Eh bien! lecteurs, voilà où ça fait mal, cet arrêt de

paiement: c’est la destruction de projets, de jolis projets nourris avec

amour, attendus avec impatience, peut-être depuis des années;

l’effondrement d’agréables arrangements de famille, sans compter toute

la ruine matérielle qu’il entraîne. Fait surprenant, on ne critiquait

pas la banque car on faisait soi-même des affaires en Orient et l’on

comprenait la situation, tout en s’apitoyant sur le sort du Directeur de

Yokohama et des employés, désormais sur le pavé (car une banque qui a

fait faillite n’est pas une bonne recommandation dans la carrière d’un

jeune homme).

--Nous allons bien cette année, dit un plaisant d’un air renfrogné. Un

meurtre prémédité, un procès retentissant et une banqueroute. Ça nous

pose bien devant les touristes, hein?

--Saperlipopète! pensez donc à ceux qui sont en mer, portant sur eux des

lettres de crédit, eh? Ils vont arriver et retenir les meilleures

chambres dans les hôtels et puis ils s’apercevront qu’ils n’ont pas un

sou vaillant, dit un autre.

--Peu importe ces gens-là, reprit un troisième. Pensons à ceux qui sont

ici. En voilà un, deux, trois, qui sont âgés et que la catastrophe

laisse sans un centime. Pauvres diables!

--Ceci me fait penser à une autre victime, ajouta un voisin, et sa femme

est au pays; c’est terrible.

Et il se mit à siffler tristement. Les conversations allaient leur

train, et l’on se mit à discuter les chances d’un dividende.--Ils sont

allés à la Banque d’Angleterre, dit un Américain d’un ton traînant, et

la Banque d’Angleterre les a éconduits, disant que leurs garanties

n’étaient pas suffisantes.

--Nom d’une pipe! et un poing s’abattit sur la table pour souligner la

remarque. J’ai fait un jour la moitié de la traversée de la mer

Méditerranée avec un directeur de la Banque d’Angleterre; si j’avais su,

je l’aurais envoyé promener par-dessus le bastingage, et lui aurais

demandé des garanties avant de lui passer une chaloupe. Nous aurions

bien vu alors si les siennes étaient assez bonnes.

--Baring est fichu, oui, mais pas la Banque Orientale, répondit

l’Américain, en faisant sortir la fumée par son nez. Cette affaire m’a

bien l’air dé-ci-dé-ment prob-lé-ma-tique, hein?

--Oh! on remboursera entièrement les fonds; ne craignez rien, dit un

homme qui n’avait pas perdu d’argent et prodiguait des consolations.

--Je suis actionnaire, reprit l’Américain en continuant de fumer.

La pluie tombait toujours et les parapluies dégouttaient dans les

porte-parapluies, tandis que des gens mouillés entraient et sortaient,

s’accordant à dire tous que c’était une mauvaise affaire. Enfin le jour

baissant fit place à l’obscurité bruineuse (temps vraiment en harmonie

avec la situation). On avait la sensation réconfortante que tout le

monde fraternisait dans les malheurs qui venaient de s’abattre sur la

petite communauté qui ne voulait plus subir de pareils chocs. Tandis

qu’en Angleterre, les victimes emporteraient leur peine chez elles, pour

souffrir en silence, ici, tous les sinistrés se groupaient pour

affronter et supporter le désastre en commun. Il est probable que les

chrétiens d’antan devaient mieux lutter lorsqu’ils se trouvaient

cinquante à la fois en présence des lions.

Finalement, le Club se vida; les célibataires rentrèrent chez eux, pour

faire leurs comptes tout seuls (il est probable qu’il y aura de bons

poneys à vendre bientôt), et les hommes mariés pour réfléchir et

demander conseil. Que Dieu le garde, celui dont la femme ne le soutient

pas en ce moment critique! Mais les femmes des concessions d’outre-mer

sont aussi courageuses que les hommes. On pleurera sur les projets

détruits, on sera obligé de changer les petits d’école et la carrière

des aînés, d’écrire des lettres désagréables à la famille, et d’en

recevoir de plus déplaisantes encore de parents qui vous répondront

«qu’ils vous l’avaient toujours dit». Il faudra se restreindre,

supporter la gêne dont le monde extérieur ne s’apercevra pas, tandis que

les femmes se tireront de ce mauvais pas, le sourire aux lèvres.

Elles sont belles vraiment les opérations financières d’aujourd’hui,

surtout lorsqu’il arrive que le mécanisme ne fonctionne pas très bien.

Ce soir, on verra des visages soucieux, aux Indes, chez les planteurs de

Ceylan, chez les courtiers en chanvre de Calcutta, chez les courtiers en

coton de Bombay, sans compter les petits ménages qui ont des épargnes en

banque. A Hong-Kong, Singapour et Shanghaï, il y aura également des

répercussions profondes, et Dieu seul sait l’étendue du désastre qui

s’abattra sur Cheltenham, Bath, St-Leonards, Torquay et autres camps

d’officiers retraités. Ils sont heureux en Angleterre d’être au courant

des événements au moment où ils se produisent, mais ici on est à l’autre

bout du monde, et la situation n’est pas bonne. Tout ce qu’on sait,

c’est qu’il y a une affiche sur une porte fermée, exposée à la pluie, en

vertu de laquelle tout l’argent qui était à eux hier encore a disparu et

peut ne jamais revenir. Il faut donc recommencer tous les efforts qui

avaient permis de réaliser ces économies, bien que les victimes soient

déjà âgées ou plus souvent fatiguées, et que le découragement soit

général. Toute la petite colonie ira se coucher bien triste ce soir, et

il en est sans doute de même pour beaucoup par le monde entier. Qu’on me

permette de dire cependant que parmi ceux atteints ici, et certains sont

cruellement touchés, personne n’a geint, ni pleurniché, ni cédé au

désespoir. Il n’y avait pas d’espoir de lutte. C’était l’amère défaite,

il fallait l’accepter, et c’est ce qu’on fit, debout.

Lettres de voyage (1892-1913) · 第 11 / 37 题