LA LISIÈRE DE L’ORIENT

Le brouillard se dégageait peu à peu de la rade de Yokohama; une

centaine de jonques avaient hissé leurs voiles en vue de la brise

matinale, et l’horizon voilé était pointillé de carrés d’argent estompé.

Sur le fond de brume ouatée se détachait, blanc et bleu, un navire de

guerre anglais, tant l’aube était jeune, et la surface des eaux

s’étendait douce et lisse comme l’intérieur d’une coquille d’huître.

Deux enfants vêtus de bleu et de blanc, aux membres tannés, rosis par

l’air vif, maniaient, à la godille, une merveilleuse barque de bois

couleur citron qui, à travers l’immobilité complète et les étendues

plates teintées de nacre, fut notre embarcation féerique jusqu’à la

côte.

Il y a maintes et maintes façons d’entrer au Japon, mais la meilleure

est d’y descendre de l’Amérique par l’Océan Pacifique, du pays des

Barbares par la mer profonde. Lorsqu’on vient de l’Orient, la lumière

crue des Indes et la végétation tropicale, insolente, de Singapour

émoussent la vue, et la rendent insensible aux demi-tons et aux petites

nuances. C’est à Bombay que l’Odeur de toute l’Asie envahit le navire à

des milles de la côte, et s’empare des narines du voyageur jusqu’à ce

qu’il ait quitté l’Asie à nouveau. C’est une odeur violente et

provocante, susceptible de faire naître des préventions dans l’esprit de

l’étranger, mais qui est néanmoins de la même famille que la douce et

insinuante senteur qui flottait dans les légers souffles de l’aurore

lorsque la barque féerique toucha la côte--parfum de bois frais et très

propre, de bambou fendu, de fumée de bois, de terre humide, et de choses

que mangent ceux qui ne sont pas des blancs; odeur toute familiale et

réconfortante. Puis ce fut à terre le son d’une langue orientale qui

semble plus ou moins belle selon qu’on la comprend. Les races

occidentales s’expriment dans des langues très diverses, mais des voix

d’Européens entendues à travers des portes fermées ont le diapason et la

cadence de l’Occident. Il en est de même en Orient. Une rangée de

coolies traîneurs de pousses-pousses étaient accroupis au soleil,

bavardant entre eux et ils semblaient souhaiter la bienvenue dans une

langue qui pour ceux qui l’écoutaient devait être aussi familière que

l’anglais. Ils causaient, causaient sans arrêt, mais le spectre des mots

connus ne s’éclaircissait pas jusqu’à ce que soudain l’Odeur redescendît

par les larges rues, disant qu’ici c’était l’Orient, l’Orient où rien

n’importe et où des bagatelles vieilles comme la Tour de Babel importent

moins que rien, et que de vieilles connaissances vous attendaient à

chaque pas au delà de l’enceinte de la ville. Puissante est l’Odeur de

l’Orient! Ni chemins de fer, ni télégraphe, ni docks, ni chaloupes

canonnières ne sauraient la bannir, elle durera autant que les voies

ferrées. Celui qui n’a pas senti l’Odeur n’a jamais vécu.

Il y a trois ans les boutiques de Yokohama étaient suffisamment

européanisées pour satisfaire les goûts les plus mauvais et les plus

pervers; aujourd’hui c’est encore pis si l’on ne sort pas de la ville

proprement dite. Mais à dix pas au dehors, dans la campagne, toute la

civilisation s’arrête, comme elle cesse dans un autre pays situé à

quelques milliers de kilomètres plus à l’Ouest. Ceux qui parcourent le

globe, les millionnaires avides de dépenser, versant leur argent à

grands flots sur tout ce qui séduit leur fantaisie libertine, nous

avaient expliqué, à bord du paquebot, que suivant le conseil des

livrets-guides, ils s’étaient précipités au Japon craignant que le pays

ne se fût soudain civilisé entre deux services de bateaux. Et touchant

terre ils s’empressèrent de rendre visite aux marchands de bric-à-brac

pour leur acheter des articles qu’on prépare exprès pour eux, des objets

de couleur mauve, lie de vin ou bleu de vitriol. En ce moment ils

doivent avoir un guide «Murray» sous un bras et sous l’autre un morceau

de soie vert pomme où sont brodés un aigle bleu électrique, au bec

couperosé et un «e pluribus unum» en lettres jaunes.

Nous, qui sommes des sages, restons assis dans un jardin qui n’est pas

le nôtre mais qui appartient au Monsieur là-bas vêtu de soie couleur

d’ardoise. Ce Monsieur, uniquement par égard pour le décor, condescend à

faire le jardinier et, dans cet emploi, est occupé à balayer

délicatement dessous une azalée mourant d’envie d’éclater, un tas de

fleurs rouges tombées d’un cerisier en floraison. Des marches de pierre

abruptes, patinées comme la Nature les patine à travers de longs hivers,

conduisent à ce jardin en longeant des touffes d’herbe de bambou. Vous

voyez que l’Odeur avait raison en disant que vous retrouveriez de vieux

amis. Une demi-douzaine de pins inclinés et pour ainsi dire la main sur

la hanche, d’un noir bleuâtre, se détachent sur un ciel véritable: pas

de ces taches de brume, pas un de ces bancs de nuages, ni de ces

torchons gris enveloppant le soleil, mais un ciel pur et azuré. Un

cerisier, sur une pente au-dessous d’eux, lance en l’air une vague de

fleurs qui vient se briser à leur pied dans une écume d’un blanc

crémeux, tandis qu’un bouquet de saules laisse tomber en rideau ses

pousses d’émeraude très pâle. Le soleil envoie en ambassadeur à travers

les buissons d’azalée un papillon majestueux à la queue d’hirondelle,

accompagné de son écuyer qui rappelle les petits insectes bleus et

voltigeants des dunes anglaises. La chaleur de l’Orient qui pénètre et

n’effleure pas seulement le corps paresseux, s’ajoute à la lumière de

l’Orient, cette clarté splendide et généreuse qui rend la vue plus nette

sans jamais la troubler. Puis les premières feuilles printanières

clignotent comme de grosses émeraudes et les branches de cerisier

chargées de fleurs rouges deviennent transparentes et s’embrasent comme

une main placée devant une flamme. De petits soupirs tièdes montent de

la terre humide et chaude et les pétales tombés bougent sur le sol, se

retournent, puis se rendorment à nouveau. Au delà du feuillage, là où le

soleil repose sur les toits couleur d’ardoise, les rizières en terrasses

qu’on aperçoit au-dessus des toitures et les collines qui dominent au

loin, c’est tout le Japon, seulement tout le Japon; tandis que cet

endroit qu’on appelle l’ancienne Légation de France, c’est le paradis

terrestre qui tout naturellement est venu tomber ici après la Chute.

Comme premier aperçu des beautés qui se révéleront plus tard, il y a ce

toit là-bas, ce toit en étage du temple tout couvert de tuiles sombres

et cannelées, et comme par hasard jeté au delà de l’extrémité de la

falaise où s’étend le jardin. Toute autre courbe des larmiers ne se

serait pas harmonisée avec la courbe des pins; il fallait donc la créer

telle qu’elle nous frappe maintenant par sa perfection. Nos gens qui

parcourent le globe sont en ce moment à l’hôtel en train de se battre

pour avoir des guides, afin qu’on leur montre les beautés du Japon qui

ne forment qu’un seul spectacle. Il faut qu’ils aillent à Tokio, puis à

Nikko; qu’ils voient, sans manquer, tout ce qu’il y a à voir, pour

écrire ensuite à leurs familles barbares qu’ils finissent par

s’accoutumer à rencontrer des jambes nues et brunes. Mais, Dieu soit

loué, avant ce soir, ils se plaindront tous d’un violent mal de tête et

de brûlures aux yeux. Il est donc préférable de se reposer

tranquillement et d’entendre l’herbe pousser; de s’abreuver de chaleur,

des senteurs, des bruits et des vues qui viennent spontanément s’offrir

à vous.

Notre jardin surplombe la rade et en écartant une seule branche on

aperçoit un bateau de pêche à la poupe épaisse et la petite cabine dont

les nattes couleur d’or paille ont été écartées et découvrent

l’intérieur propre et bien tenu de la maisonnée. Le père qui est pêcheur

est accroupi à l’orientale, en train de tisonner un minuscule foyer

rempli de charbon de bois, tandis que la cendre blanche et légère vole

dans le visage d’une grosse poupée japonaise qu’on aurait pour trois

francs cinquante à Londres. Mais la poupée se réveille soudain, se

transforme en un bébé japonais, en quelque chose qu’on ne saurait

acheter à prix d’or, un poupon au crâne nu, aux jambes vagues et qui

s’approche en rampant de la boîte brune et vernissée, se fait ramasser

juste au moment où il allait avaler des charbons ardents, et déposer

derrière un banc de nage, où il joue du tambour sur un seau, s’adressant

de loin à la boîte à flammes. Une demi-douzaine de fleurs de cerisier

glissent d’une branche, tournoient tremblottantes et tombent à l’eau

près de la poupée japonaise qui, un instant de plus, aurait été

par-dessus bord à la poursuite de ces miracles. Mais cette fois le père

la happe par sa jambe rose, la fourre dans quelque coin où elle

disparaît au milieu des filets bruns ombrés et des cordages couleur

sépia, d’où son toupet seul émerge. Étant orientale, elle ne récrimine

pas, et le bateau s’enfuit rapide pour aller rejoindre la petite flotte

au large.

Puis deux marins d’un cuirassé passent le long de la mer, se penchent

au-dessus du canal au pied du jardin, crachent et repartent en se

dandinant. Le marin, au port, est le seul homme qui soit vraiment

supérieur. Pour lui, tout ce qui est rare et curieux se traduit par:

«ces trucs», ou «ces machins-là». Il ne se presse pas, ne cherche pas

d’épithètes différentes de celles que l’usage met sur ses lèvres et

qu’il sert à toutes les occasions; mais la beauté de la vie pénètre

insensiblement son être jusqu’au moment où, la boisson ayant eu raison

de lui, il s’attrape avec le sergent de ville de l’endroit, l’expédie

d’un coup de poing dans le canal le plus proche, et règle la question de

la revision du traité par un hoquet. N’empêche que Jack, à l’entendre, a

un grief contre le sergent de ville qui touche un dollar par chaque

marin vagabond qu’il amène devant les Tribunaux Consulaires, coupable

d’avoir allongé sa permission, ou que sais-je encore. Jack prétend aussi

que les petits sergents japonais font exprès de l’empêcher de retourner

à son navire pour le produire ensuite en justice, tout cela grâce à des

tours de lutteur exécutés avec toute la diablerie de l’art: «il y en a

environ une centaine de ces satanés tours et n’importe lequel suffit

pour vous ficher par terre». Sachez que lorsque Jack se trouve adouci

par la boisson il ne dit pas de mensonges; c’est là son grief, dit-il,

et l’on devrait les mettre au courant, ces N... de D... de consuls: «Ils

(il s’agit des sergents de ville) s’entendent tous pour vous emmener à

l’Hatoba.» Le visiteur, qui n’est ni marin ni ivre, ne saurait se porter

garant de cette déclaration et même de rien autre, car il se meut non

seulement au milieu de scènes enchanteresses et d’un peuple charmant

mais encore, ainsi qu’il s’en aperçoit certainement le premier jour de

son arrivée, au milieu de discussions orageuses. Il y a trois ans, il

fallait régler toutes les questions sur-le-champ dans une véritable

orgie de lampions. La Constitution était nouvelle alors; la couverture

en est gris pâle avec un chrysanthème au dos, et un Japonais me dit:

Maintenant nous avons une Constitution comme d’autres pays; ainsi tout

va bien. Maintenant nous sommes tout à fait civilisés à cause de notre

Constitution.

(Une histoire qui n’a aucun rapport avec ce qui précède me revient à la

mémoire en ce moment. Savez-vous qu’autrefois les habitants de l’île de

Madère se mirent en révolution juste assez longtemps pour permettre au

poète national de composer un hymne patriotique, puis que la révolte fut

réprimée. Tout ce qu’il en reste maintenant c’est le chant que vous

entendez jouer sur les «nachettes» (tout petits banjos) au son

nasillard, par les soirs de clair de lune sous les feuillages touffus

des bananiers derrière Funchal. Et le refrain qu’on chante du nez, sur

un diapason aigu, est le mot: «Consti-tuci-oun»!)

Depuis cet heureux événement, il semble que les discussions surgissent à

tout propos, dont la plus importante est celle de la Revision du Traité.

«Observez, dit le Gouvernement japonais, nos lois, nos lois nouvelles

que nous avons soigneusement composées avec toute la sagesse de

l’Occident, et vous pourrez parcourir le pays à votre guise et faire du

commerce où vous voudrez, au lieu de vivre claquemurés dans des

concessions et d’être soumis à la justice des consuls. Traitez-nous

comme vous traiteriez la France ou l’Allemagne, et nous vous traiterons

comme nos propres sujets.»

Ici, vous le savez, la question reste entre les 2.000 étrangers et les

40 millions de Japonais; aubaine merveilleuse pour les éditeurs de Tokio

et de Yokohama mais désespoir des voyageurs fraîchement débarqués, dont

le nez, souvenez-vous-en! est hanté par l’Odeur de l’Orient, Une,

Indivisible, Immémoriale, Éternelle, et par-dessus tout Instructive.

En vérité, il faut s’éloigner d’un demi-kilomètre au moins, pour

échapper aux indices provocants de la civilisation et arriver aux

rizières plantées derrière la ville. Là, des hommes, coiffés d’un turban

bleu et blanc, travaillent dans la boue noire et épaisse, jusqu’aux

genoux. Le champ le plus vaste atteint, parfois, presque la largeur de

deux nappes de table, tandis que le plus petit est, mettons, un atome de

terrain sous une minuscule falaise trop peu large pour qu’on y appuie

aisément un pousse-pousse, coin de terre arraché à la rive et où croît

une touffe d’orge à portée de l’embrun des vagues. Les sentiers des

rizières sont les bords piétinés des sillons d’irrigation et les grandes

routes sont aussi larges que deux voitures d’enfant placées l’une à côté

de l’autre. Depuis les plateaux--les beaux plateaux plantés de pins et

d’érables, juste aux bons endroits--le sol descend de terrasses en

terrasses de terre riche jusqu’aux plaines où l’on dirait que chaque

ferme au toit de chaume épais a été spécialement choisie pour

s’harmoniser avec le paysage environnant. En suivant attentivement les

gens qui vont à leur travail, on s’aperçoit qu’un domaine s’étend sur

des lots de terrain, séparés parfois les uns des autres par environ 400

mètres. Le cadastre d’un village montre que cet éparpillement est

apparemment voulu; on n’en donne pas les raisons. Ce ne doit pas

toujours être aisé d’établir le cadastre de ces lots de terre, genre de

travail qui serait susceptible de donner une occupation à un grand

nombre de petits fonctionnaires variés du Gouvernement, dont chacun, en

supposant qu’il ait une tournure d’esprit orientale, pourrait rendre la

vie du cultivateur intéressante. Je me rappelle maintenant (un lieu

qu’on revoit pour la deuxième fois évoque des faits qu’on croyait

oubliés à jamais) avoir vu, il y a trois ans, la pile de documents

officiels requis pour une seule ferme. Ils étaient nombreux,

systématiques, mais ce qui les rendait intéressants c’était la somme de

travail qu’ils avaient dû fournir à ceux qui n’étaient ni cultivateurs,

ni officiers du Trésor.

Si on connaissait la langue japonaise, on pourrait bavarder avec ce

Monsieur au chapeau de paille et à la ceinture bleue nouée autour des

reins, en train de sarcler à quelques millimètres de ses orteils nus

avec l’arrière-grand-père de tous les sarcloirs qui furent jamais. Son

exposé des impôts locaux manquerait peut-être d’exactitude mais

certainement pas de pittoresque. A défaut de son témoignage, qu’on

veuille bien accepter deux ou trois faits qui peuvent, ou ne peuvent

pas, c’est selon, être d’application générale, et qui diffèrent dans une

certaine mesure des déclarations qu’on trouve dans les livres. L’impôt

foncier actuel est nominalement de 2,5 pour cent, payable en espèces en

un règlement annuel effectué en trois ou, selon d’autres, en cinq fois.

Mais, au dire de certains fonctionnaires, il n’y a pas eu de règlement

depuis 1875. Les terres laissées en friche pendant une saison paient le

même impôt que les terres cultivées, à moins que leur improductivité ne

vienne de l’inondation ou autre fléau (lisez ici: tremblements de

terre). L’impôt gouvernemental est calculé d’après la valeur nominale de

la terre, prenant comme unité une mesure d’environ 11.000 pieds carrés,

soit un quart d’arpent.

Or, un des moyens de connaître la valeur nominale de la terre est de

savoir ce que les chemins de fer l’ont payée. Le terrain le plus

favorable à la culture du riz, en comptant le dollar japonais à 3

shillings, est d’environ 65 livres et 10 shillings par arpent. Les

terres non irriguées, pour la culture des légumes, dépassent parfois 9

livres 12 shillings et les forêts 2 livres 11 shillings. Étant donné que

ces prix sont les taux payés par les chemins de fer, ils peuvent

s’appliquer à de vastes superficies bien que, dans les ventes privées,

ces prix peuvent raisonnablement atteindre un chiffre plus élevé.

On doit se rappeler que certains des meilleurs terrains donnent deux

récoltes de riz par année, que la plupart des terres portent deux

récoltes, la première étant du millet, du colza, des légumes, etc.,

semée dans du sol sec et récoltée à la fin de mai. Puis on prépare

immédiatement la terre pour la récolte exigeant de l’humidité et qui

sera moissonnée en octobre environ. L’impôt foncier est payable en deux

versements: pour les rizières, entre le 1er novembre et le 15 décembre,

et entre le 1er janvier et le dernier jour de février; pour les autres

terres, entre juillet et août, et entre septembre et décembre. Voyons

donc quelle est la moyenne du rapport. Le monsieur au chapeau de soleil

et portant ceinture autour des reins pousserait des cris d’effroi en

voyant ces chiffres qui sont cependant approximativement exacts. Le riz

subit de grandes fluctuations, mais on peut l’évaluer en gros à 5

dollars japonais le _koku_ de 330 livres. Le froment et le maïs de la

récolte printanière valent environ 11 shillings le _koku_. La première

récolte rend presque 1 _koku_ 3/4 par «tan» (quart d’arpent, l’unité de

mesure précitée) ou 18 shillings par quart d’arpent, soit 3 livres 12

shillings par arpent. La récolte de riz donne 2 _koku_ soit 1 livre 10

shillings par quart d’arpent, ou 6 livres par arpent. Total 9 livres 12

shillings. Ce résultat n’est pas à dédaigner si l’on réfléchit que la

terre en question n’est pas la meilleure de toutes, mais de qualité nº

1, ordinaire, à 25 livres 16 shillings l’arpent, valeur nominale.

Le fils a le droit d’hériter des biens fonciers de son père avec la même

imposition, tant que dure le terme ou, si le terme est expiré, il a un

droit de priorité sur tout acquéreur. Une partie de ces recettes reste,

dit-on, au bureau de la préfecture de l’endroit comme fonds de réserves

contre les inondations. Cependant, et c’est là ce qui paraît assez

confus, il existe cinq ou sept autres impôts locaux, provinciaux et

municipaux, qui en tout bien et en tout honneur pourraient être employés

aux mêmes usages. Aucun ne dépasse la moitié de l’impôt foncier, sauf

celui de la préfecture, qui est de 2,5 %.

Autrefois, les habitants étaient imposés, ou disons plutôt pressurés, de

façon à payer la moitié environ du rendement de leurs terres. Il peut se

trouver des gens pour dire que le système actuel n’est pas aussi

avantageux qu’il en a l’air. En effet jadis les fermiers payaient de

lourds impôts, mais seulement sur leurs biens nominaux. Ils pouvaient

donc, et cela arrivait souvent, posséder plus de terres que ne

l’indiquait leur imposition; tandis qu’aujourd’hui une bureaucratie

sévère surveille chaque pouce de leurs fermes, et les oblige à payer. On

entend encore formuler des plaintes analogues par la modeste classe

campagnarde des Indes, car s’il est une chose que l’Oriental déteste

par-dessus tout, c’est ce vice maudit des Occidentaux: l’exactitude,

manie qui pousse à agir suivant des règles. Cependant, en regardant ces

champs en terrasses, où l’eau est amenée si adroitement de niveau en

niveau, on songe que le cultivateur japonais doit éprouver au moins une

émotion. Si les villages au-dessus de la vallée s’amusent à gaspiller

l’eau, ceux qui sont en bas ne manquent certainement pas de protester

énergiquement, d’où discussions, protestations, bagarres, etc. Le

romantisme n’a donc pas disparu à tout jamais de la terre...

Ce qui suit se passa sur la côte à vingt milles de Yokohama, au delà des

champs, à Kamakura, c’est-à-dire là où se trouve la statue en bronze du

grand Bouddha, assis face à la mer, pour entendre passer les siècles. On

l’a décrit maintes et maintes fois: son air majestueux et détaché, de

chacune de ses dimensions, le petit sanctuaire qu’il renferme, tout

rempli de vapeurs d’encens, non moins que la colline huppée qui sert

d’arrière-plan à son trône. Pour cette raison il reste, comme il est

resté depuis toujours, sans qu’on puisse jamais espérer arriver à le

dépeindre: dieu visible en quelque sorte, assis dans le jardin d’un

monde nouvellement créé. On vend des photographies, qui le représentent

avec des touristes juchés sur l’ongle de son pouce, et apparemment

n’importe quelle brute de n’importe quel sexe a le droit de griffonner

son ignoble nom à l’intérieur des plaques de bronze massif qui le

composent. Mais songez un instant à l’outrage et à l’insulte!

Représentez-vous les anciens jardins bien ordonnés avec leurs arbres

élagués, leurs gazons tondus, leurs étangs silencieux fumant dans la

brume que le soleil torride absorbe après la pluie, et l’image en bronze

vert du Prédicateur de la Loi vacillant, croirait-on, au milieu des

nuées d’encens. La terre tout entière ne forme qu’un seul encensoir,

tandis que des myriades de grenouilles font résonner l’air vaporeux. On

a trop chaud pour faire autre chose que de rester assis sur une pierre

et contempler ces yeux qui, ayant tout vu ne voient plus, ces yeux

baissés, cette tête penchée en avant et la simplicité colossale des plis

géants de la robe recouvrant les bras et les genoux. C’est ainsi, et pas

autrement, que Bouddha se tenait dans l’ancien temps lorsque Ananda lui

posa des questions et que le rêveur se mettait à rêver aux vies qui se

trouvaient derrière lui, avant que ne bougèrent ses lèvres, et que,

selon la Chronique: «Il dit une histoire.» Voici quelle serait sa façon

de commencer, car là-bas en Orient les rêveurs racontent aujourd’hui

encore des contes presque pareils: «Il y a bien longtemps, alors que

Devadatta était roi de Bénarès, vivaient un éléphant vertueux, un bœuf

dépravé et un roi dépourvu d’intelligence.» Et, après que la morale en

eut été tirée au profit d’Ananda, le conte se terminait: «Or, le bœuf

dépravé était un tel, le roi, tel autre, quant à l’éléphant vertueux,

c’était moi, en personne, Ananda.» C’était ainsi qu’il contait dans le

bosquet de bambous, et le bosquet de bambous existe encore aujourd’hui.

De petites silhouettes vêtues de robes bleues, grises et couleur

d’ardoise, passent sous son ombre, achètent deux ou trois bâtons

d’encens, pénètrent dans le sanctuaire, c’est-à-dire le corps du dieu,

ressortent en souriant et disparaissent à travers les arbrisseaux. Une

grosse carpe dans un étang happe une feuille tombée, avec le bruit d’un

petit baiser pervers et frivole. Puis la terre fume, fume en silence,

tandis qu’un papillon, mesurant au moins six pouces, aux teintes

éclatantes, les ailes étendues, fend le courant dans un zigzag de

couleurs et monte voletant jusqu’au front du dieu.

Et pourtant Bouddha veut que l’homme considère toute chose comme une

illusion,--même la lumière, même les couleurs--ce bronze usé par les

airs qui se détache sur le bleu vert des pins, sur la pâle émeraude des

bambous; cette ceinture citron de la jeune fille vêtue d’une robe nuance

cannelle, aux cheveux ornés d’épingles de corail, qui s’appuie contre un

bloc de pierre blanchie par les siècles, et, enfin, ce rameau de

l’azalée rouge-sang, qui se dresse sur les nattes d’or pâle de la maison

à thé au chaume couleur de miel. Dompter le désir et la convoitise des

richesses, souvent recherchées pour des motifs vils, voilà qui est

concevable, mais pourquoi l’homme doit-il renoncer aux délices des yeux,

à la couleur qui réjouit, à la lumière qui égaie, à la ligne qui

satisfait tout ce que le cœur renferme de plus profond? Ah! si le

Bouddha moralisateur avait seulement pu voir sa propre image!

Lettres de voyage (1892-1913) · 第 9 / 37 题