A TRAVERS UN CONTINENT

On ne se soustrait pas facilement à une grande ville. Nous avions encore

tout un continent à traverser et pour cette raison nous nous attardions

dans New-York, tant et si bien que nous avions des remords à l’idée de

quitter cette ville qui nous rappelait le foyer. Pourtant, plus on

l’étudiait, plus elle nous révélait ses grotesques tares: ses rues mal

pavées, ses rues elles-mêmes, sa mauvaise police municipale et des

conditions sanitaires qui, sans la mer charitable, seraient pires

encore. Personne, jusqu’ici, n’a abordé le problème de l’administration

de New-York dans l’esprit voulu; c’est-à-dire, en le considérant comme

le résultat d’une incapacité, d’un manque de civilisation barbare,

crasseux, et d’un gaspillage effréné. Personne non plus ne le fera, très

probablement, car toute réflexion qu’on oserait émettre sur cette auge

longue et étroite serait interprétée comme une attaque malveillante

dirigée contre l’esprit et la majesté de la Grande Nation Américaine et

se terminerait en comparaisons irritantes. Pourtant, même à supposer que

d’une façon permanente toutes les rues de Londres fussent sens dessus

dessous et tous les réverbères renversés, cela n’empêcherait pas les

rues de New-York, prises en bloc, de ressembler étonnamment à une plage

de Zanzibar ou aux abords d’un village zoulou. Des rigoles, des trous,

des ornières; des pavés pointus et tout de travers; des trottoirs mal

entretenus, aux bordures dépassant le niveau de deux à trois pouces; des

rails de tramways faisant saillie sur la chaussée; des matériaux de

construction éparpillés jusqu’au milieu de la rue; de la chaux, des

planches, des pierres taillées et des boîtes à ordures semées

généreusement partout; les voitures s’aventurant au hasard; de lourds

camions rencontrant des coupés aux croisements des rues; des poteaux

chancelants, grossièrement taillés et non peints; des becs de gaz

titubants et tordus; et, finalement, de la saleté en abondance et une

variété d’odeurs nauséabondes que le vent du nord ne saurait chasser,

voilà des choses que l’on peut considérer tout à fait indépendamment de

«_l’Esprit de Démocratie_», ou de «_l’Avenir de ce grand pays au

développement puissant_». Dans tout autre pays elles passeraient pour un

signe de négligence, de malpropreté et d’incapacité. Ici, on vous

explique et on vous répète, que c’est une preuve de la rapidité avec

laquelle la ville a grandi et de l’enviable indifférence de ses citoyens

pour les questions de détail.--Un de ces jours, me dit-on, on s’occupera

sérieusement de remédier à cet état de choses. Les dirigeants de la

ville, hommes corrompus, seront balayés par un cyclone, par un ouragan,

ou par quelque explosion grandiose et retentissante d’indignation

populaire; on élira alors à l’unanimité des hommes capables qui

toucheront, à juste titre, les appointements énormes actuellement

alloués à des étrangers incapables pour des balayages de rues, et tout

ira bien. C’est alors que la licence inculquée par les gouvernants chez

les gouvernés, pendant les trente, quarante, ou peut-être cinquante

années passées; l’insouciance brutale du public en ce qui touche les

devoirs des citoyens; l’endurcissement et l’élasticité de la morale

populaire et le dédain insensé de la vie humaine, engendrés par les lois

impuissantes et encouragés par la familiarité avec des accidents

évitables et une négligence criminelle, disparaîtront miraculeusement.

Si les lois de cause à effet qui gouvernent même le peuple le plus libre

de la terre affirment qu’il en est autrement, tant pis pour ces lois.

L’Amérique fait les siennes. Derrière elle se tient le fantôme de la

guerre la plus sanglante du siècle, suscitée dans ces pays paisibles à

force de s’accoutumer le mépris des lois, de laisser aller les choses,

par l’incapacité et le dédain aveugle pour tout sauf le besoin matériel

du moment présent, tant et si bien que l’heure depuis longtemps conçue

et oubliée se dressa toute armée et que les hommes s’écrièrent: «Voici

une crise imprévue!» et s’entretuèrent au nom de Dieu pendant quatre

années.

Dans une contrée païenne les trois choses qui passent pour être les

piliers d’un gouvernement passable, sont: le respect de la vie humaine,

la justice criminelle et civile, autant que l’homme est capable de

rendre la justice, et de bonnes routes. Dans cette cité chrétienne les

habitants attachent peu d’importance à la première (leurs journaux,

leurs conversations et leurs actes en font foi); ils achètent et vendent

la seconde à un certain prix fixe, ouvertement et sans honte, et

paraissent, semble-t-il, se passer aisément de la troisième. On

s’attendrait presque à ce que le sens de l’humour, inhérent à la race,

les empêche d’espérer rien que des louanges, épaisses, excessives et

serviles de la part de l’étranger en visite chez eux. Mais non; si on se

tait, ils forgent eux-mêmes des éloges qu’ils mettent dans votre bouche

sur leurs qualités et mérites, agissant par là, envers leur propre pays

qu’ils prétendent honorer, comme agit le charlatan qui fait la réclame

de ses pilules; s’il vous arrive d’exprimer votre opinion,--mais vous

verrez, par vous-même, les conséquences de votre franchise. Ils ne se

rendent pas compte qu’avec les mensonges et les invectives, c’est à eux

seuls qu’ils font du tort. Le blâme de toutes les imperfections de leur

ville ne retombe pas entièrement sur les hommes, généralement

d’extraction étrangère, qui gouvernent la cité; car ils trouvent un

peuple fait pour eux, gens sans lois, prêts à fermer les yeux sur une

infraction aux règlements commise par les voisins, à condition qu’ils

puissent eux-mêmes à leur tour en faire autant avec profit, et qui, dans

leurs rares loisirs, sont bien aises de sourire en entendant raconter

les détails d’un coup de fraude habilement mené. Mais, vous dit

l’Américain cultivé: «Donnez-nous le temps. Donnez-nous le temps et nous

arriverons à quelque chose!»--Tandis que l’autre type d’Américain, celui

qui est agressif, s’empresse de mettre sous le nez de l’étranger quelque

spécimen de travail bâclé, à moitié fini, en le présentant comme le

résultat d’un effort achevé. Je ne connais rien de plus agréable que

d’écouter pendant un temps strictement limité un enfant qui vous raconte

ses projets pour quand il sera grand; mais lorsque ce même enfant, à la

voix forte, devenu exigeant, impudiquement avide de louanges, aussi

susceptible que le plus maladif blanc-bec, vient vous barrer partout la

route et vous ennuyer avec la même histoire, dite sur le même ton, on

commence à soupirer après quelque chose de terminé--mettons l’Égypte et

une momie bien morte. Il n’est ni prudent, ni bienséant, d’insinuer que

le gouvernement de la plus grande ville des États-Unis n’est que le

despotisme de l’étranger, par l’étranger, pour l’étranger, tempéré, de

temps à autre, par des insurrections de gens convenables. Seul, le

Chinois lave le linge sale des autres peuples.

Saint-Paul, Minnesota.

Oui, c’est très bon de partir encore une fois et de reprendre

l’existence éternellement renouvelée du vagabond, flânant dans les cités

nouvelles, bien au courant des mœurs des chiens, des bébés et des

voitures d’enfants de la moitié du globe et suivant la trace des saisons

à la croissance des fleurs dans les jardins d’autrui. St-Paul, située à

la porte des greniers du Dakota et du Minnesota, réunit tous les

suffrages sauf ceux de Minneapolis, sise à dix-sept kilomètres d’ici,

qu’elle déteste et qui prend envers elle des airs de protection. Elle

s’intitule la capitale du Nord-Ouest, et ses habitants portent non

seulement le haut de forme de soie commercial, mais aussi le feutre

large et mou de l’Ouest. Elle parle une autre langue que celle des

New-Yorkais et, (signe évident que nous sommes loin à l’intérieur des

terres) ses journaux discutent avec ceux de San Francisco sur les

démêlés au sujet des tarifs et sur la concurrence des compagnies de

chemins de fer. St-Paul date déjà de plusieurs années, et si l’on

commettait l’imprudence d’aller dans les quartiers commerçants de la

ville on serait bien vite et amplement renseigné sur son histoire. Mais

il faut chercher dans les quartiers bourgeois toute la supériorité de

St-Paul qui, à l’instar d’autres cités, est entourée de vastes banlieues

qui rendent l’étranger jaloux et où l’on trouve ce que l’on ne rencontre

pas au centre de la ville, des rues bien pavées ou recouvertes

d’asphalte, plantées d’arbres, bordées de contre-allées bien entretenues

et parsemées de maisons possédant un cachet particulier que des

barrières rustiques ne séparent point les unes des autres; chacune

s’élève sur son carré de gazon soigneusement tondu et descendant

jusqu’au trottoir. Le matin c’est toujours dimanche dans ces rues. Les

tramways électriques ont emmené les hommes à leurs affaires en ville;

les enfants sont à l’école et les gros chiens, plus de trois pour chaque

bambin absent, sont étendus, le museau dans l’herbe tuée par l’hiver, se

demandant combien il faudra aux jeunes pousses avant qu’il soit possible

à un gentleman de prendre ses herbes médicinales au printemps.

L’après-midi, les enfants sur des tricycles montent et descendent les

rues en zigzaguant, accompagnés, devant et derrière, de la proportion

voulue de gros chiens; les tramways, remontant la côte, commencent à

déposer chaque voyageur chez lui, à la porte de la maison que pour

lui-même il s’est construite (bien que l’architecte l’ait poussé à

ajouter cette insignifiante petite tour en mansarde et cette loge

inutile), et, tout naturellement, le crépuscule amène les amoureux qui

se promènent deux par deux le long des chemins si paisibles. On peut

presque dire la date exacte de construction des maisons, qui remonte

soit au temps où l’on dansait la gigue, lorsqu’il incombait aux gens

respectables d’adopter les barreaux façonnés sans beauté et les pignons

ajourés; ou bien aux jours de l’engouement pour l’architecture

coloniale, c’est-à-dire, maisons peintes en blanc, garnies de colonnes

cannelées; ou bien encore à l’ère plus récente de l’architecture

domestique, mélange fort agréable de toits peints, de lucarnes

encapuchonnées, de curieuses marquises et de portes en forme de niches.

En présence de tout cela, on commence à comprendre pourquoi les

Américains, visitant l’Angleterre, sont frappés par ce qui est ancien et

non par ce qui est moderne. L’Américain n’a guère plus de cent ans

d’avance sur l’Anglais en ce qui concerne le plan, le confort,

l’installation économique de maisons et, chose fort importante, l’emploi

d’appareils destinés à supprimer la main d’œuvre. De Newport à San

Diego, vous serez amené à faire les mêmes remarques.

Avant de quitter St-Paul je tiens à lui rendre un dernier hommage de

respect et d’admiration. Une petite maison brune, seule de son espèce,

sise à l’extrémité d’une avenue, semble dormir avec tous ses volets

clos. Cependant le phaéton d’un docteur est arrêté devant la porte où se

trouve accrochée une grande pancarte bleue et blanche portant ces mots:

«Fièvre scarlatine»--Oh! très admirable municipalité de St-Paul! Ce sont

ces petits détails et non point les cris et le tapage sur les places

publiques qui font la grandeur, l’indépendance et le respect d’une

nation. Ce soir, dans les tramways, on parlera de blé, tout en envoyant

des pointes à l’adresse de Minneapolis et Duluth qui réclame vingt pieds

d’eau la réunissant à l’Atlantique--tout cela sans grande importance, à

côté de ces rues et de cette pancarte.

Le lendemain.

--Il y a cinq jours on ne voyait pas un pouce de terre, car la neige

recouvrait tout, dit le contrôleur debout dans le wagon de queue du

Great Northern. Il parle comme si la neige avait caché un trésor

inestimable, et cependant voici tout le spectacle qui nous est offert:

voie ferrée unique, rangée de poteaux télégraphiques chancelants, se

terminant en un point, et un estompage à l’horizon; à gauche et à

droite, large houle, comme en pleine mer, seule et immense plaine

couverte de champs de blé, qui attend le printemps, parsemée de loin en

loin de fermes construites en bois, de moissonneuses et de lieuses

brevetées presque aussi grosses que les maisons, de meules qui restent

en surplus de l’abondante récolte de l’an dernier, et marbrée çà et là

de veines noires indiquant que les précoces travaux de labour ont déjà

commencé. La neige s’étend en quelques dernières traînées que le vent

fait tourbillonner le long de la voie; d’une extrémité à l’autre de

l’horizon, tout n’est que marne argileuse et sombre, couverte d’herbe

endormie par le froid, que le soleil d’une seule année, semble-t-il, ne

pourra jamais réveiller. C’est là le grenier du pays, pays où le fermier

qui supporte les charges de l’État, et qui, par conséquent, impute à

l’influence directe de la loi Mac Kinley la récolte extraordinaire de

l’an passé, a aussi à endurer la monotonie lugubre de la terre et du

ciel. Il ne perd pas la tête car il est très occupé, mais sa femme

devient folle parfois, comme ses compatriotes dans l’État de Vermont. La

nature n’a pas mis une grande variété dans cette immense terre

productrice de blé. On dit que le vent faisant courir des ombres dans

les blés en épis, sur des kilomètres et des kilomètres d’étendue,

engendre comme le vertige chez ceux qui sont forcés de regarder sans

pouvoir détourner les yeux. Et l’on raconte une histoire, véritable

cauchemar, d’un couple qui avait vécu quatorze ans dans un poste

militaire, dans une région semblable à celle-ci, avant d’être transféré

à West Point, au milieu des collines, de l’autre côté de l’Hudson. La

femme vint à New-York, mais hantée de plus en plus par la terreur que

lui inspiraient les maisons géantes, elle fut soudain atteinte de

méningite et, dans son délire, sa grande frayeur était que les monstres,

en s’écroulant, ne vinssent s’écraser sur elle. C’est une histoire

véridique.

Ici, on prépare la moisson avec des charrues à vapeur. Comment, en

effet, pourrait-on suffire aux sillons infinis à l’aide de chevaux

seulement? On attaque la terre avec des machines munies de dents, de

crans et de longues pointes, qui exposées dans des magasins paraîtraient

monstrueuses, mais qui ne sont ici que des taches sur l’herbe jaune.

Même la locomotive est intimidée en leur présence. Un train de

marchandises suit une ligne qui sort de l’horizon bleu pour rencontrer à

nouveau l’azur du ciel. Ailleurs le train démarrerait avec un

rugissement joyeux et vibrant, mais ici il glisse furtivement le long

des poteaux télégraphiques, dans un murmure plein de crainte, glisse et

s’enfonce dans le sol.

Puis voici une ville disparaissant dans la boue noire, une ville aux

maisons éparses, construites en planches épaisses d’un pouce, qui

possède des entrepôts de grains d’un rouge terne. Mais la campagne

refusant d’être domptée, même sur quelques centaines de mètres, toutes

les rues de la ville débouchent dans l’infini; c’est comme si, à son

tour, celui-ci tout entier, arrivant du dehors sans asile, se

précipitait à fond de train à travers elles. Vers le soir, sous un ciel

gris, passe rapide devant mes yeux un tableau sans cadre de morne

désolation. Au premier plan, un chariot de ferme embourbé presque

jusqu’aux essieux, la boue dégouttant des roues aux mouvements lents,

tandis que le charretier fouette ses chevaux. Derrière lui, sur un

tertre d’herbe détrempée et marécageuse, séparé du reste du paysage par

des barrières nues, se trouve un cimetière où reposent aujourd’hui dans

une indifférence absolue, sous des pierres tombales ornées de croix en

bois couvertes d’entailles et usées par les intempéries, des citoyens

qui, dans leur temps, ont eux aussi fouetté des chevaux et semé du

blé.--Et je songe que, pour l’âme récemment libérée du corps, semblable

sépulture doit être plus affreuse encore que les profondeurs de l’Océan.

A mesure que nous avançons vers le nord, la neige augmente et la Nature

travaille ferme à briser le sol pour le printemps. Le dégel a inondé

toutes les dépressions de terrain dans un déluge maussade d’un gris

noir, et les surfaces plates en perspectives illimitées disparaissent

sous six pouces d’eau. Les petits aqueducs sont pleins jusqu’au bord,

tandis que les bancs de glace flottante viennent se heurter contre les

piles en bois des ponts, faisant entendre un tic-tac sonore. Mais

soudain résonne quelque part dans cette étendue, près des wagons, un

joyeux cliquetis d’éperons, et un homme de la police montée canadienne

passe en se pavanant, coiffé d’un bonnet à poil noir, orné d’un pompon

jaune retombant sur le côté, tiré à quatre épingles et se redressant de

toute sa hauteur. On a envie de lui serrer la main, parce qu’il a l’air

propre, qu’il ne rentre pas les épaules, ni ne crache, que ses cheveux

sont bien brossés et qu’il marche comme un homme. Puis un employé de la

douane surgit et se montre bien trop curieux au sujet de cigares, de

whisky, et de l’eau de toilette de la Floride. Heureusement que Sa

Majesté la Reine d’Angleterre et Impératrice des Indes nous a sous sa

garde. Rien n’a changé dans le paysage et Winnipeg, qui est pour ainsi

dire un centre de distribution pour émigrants, baigne jusqu’aux genoux

dans l’eau du dégel. L’année a changé pour tout de bon et voici déjà

quelqu’un qui parle de la première «poussée de glace» à Montréal, 1.300

ou 1.400 milles à l’Est.

Les trains ne marchent pas le dimanche à Montréal, et c’est aujourd’hui

mercredi; conséquemment le Canadien Pacifique forme, à Winnipeg même, un

train pour la direction de Vancouver. Détail utile à se rappeler, car

peu de personnes empruntent ce train et l’on évite ainsi la ruée de

touristes qui filent à l’ouest prendre le bateau pour Yokohama. On peut

alors disposer du wagon et des services du contrôleur. Ce jour-là, le

nôtre, profitant de cette morte-saison, se divertit en jouant de la

guitare, ajoutant au voyage une note gaie et presque triomphale bien

qu’en désaccord ridicule avec le paysage. Durant vingt-huit heures

interminables la locomotive traîna son ennui à travers des étendues

plates, velues, poudrées, côtelées et tachetées de petits flocons que le

vent balaie comme des grains de poussière; nous traversions

l’Assiniboia. De temps en temps et sans aucune raison apparente on

croisait une ville; puis des districts ruraux; à un endroit nous

aperçûmes des traces de buffle sur le sol où jadis il se pavanait dans

son orgueil, et un peu plus loin un monticule d’ossements blancs, qu’on

croit être ceux du dit buffle, et ce fut à nouveau le désert et la

solitude. Certaines parties de terre paraissaient fertiles, mais en

général on aurait dit que l’oubli régnait sur cette immensité,

engendrant tout alentour un ennui éternel.

Au crépuscule--sorte de crépuscule surnaturel--un autre spectacle

singulier nous attendait: une ville construite en bois, encaissée au

milieu de terres basses ondulées et sans arbres, où une rivière bruyante

coulait invisible entre des rives escarpées; la caserne d’un détachement

de police montée; un petit cimetière où reposaient d’anciens soldats de

cavalerie; un jardin public d’une symétrie guindée et attristante avec

des allées de gravier, et des sapins d’un pied de haut; quelques

constructions attachées à la gare; des femmes blanches allant et venant,

tête nue dans l’air glacial; des Indiens, drapés dans des couvertures

rouges, en train de vendre des cornes de buffles et marchant d’un pas

traînant le long du quai; puis, à dix mètres à peine de la voie, un ours

d’un brun rougeâtre et un jeune ourson dans des cages, dressés sur leurs

pattes de derrière et mendiant de la nourriture. C’était un spectacle

plus étrange que ne saurait l’évoquer cette description banale, c’était

comme si l’on ouvrait une porte sur un monde inconnu. Le seul détail

rebattu était le nom de l’endroit: _Medicine Hat_, qui m’avait frappé

immédiatement comme étant la seule appellation en harmonie avec ce

lieu,--qui devint une ville plus tard. J’y étais venu trois ans

auparavant, lorsqu’elle n’avait pas encore atteint ce développement et

je me rappelle que j’avais voyagé sans billet dans un fourgon.

Le lendemain matin nous nous trouvâmes sur la ligne du Canadien

Pacifique, telle que les livres la décrivent. D’ailleurs la plume

d’aucun écrivain ne pourrait rendre justice au paysage d’alentour. Les

guides s’efforcent, mais sans y parvenir, d’en donner des descriptions,

destinées à être lues en été, parlant de cascades impétueuses, de

rochers couverts de lichen, de pins ondulant sous la brise et de

montagnes à la crête neigeuse; mais en avril il n’existe rien de tout

cela. Le lieu est figé, mort comme un cadavre glacé; le torrent de la

montagne est transformé en une émeraude de glace du vert le plus pâle se

détachant sur la blancheur éclatante de la neige; les tronçons de pins

sont coiffés d’un capuchon blanc en forme de champignon énorme; les

rochers disparaissent sous cinq pieds de neige; et avec les roches, les

arbres abattus, les lichens, tandis que blanches et muettes les lèvres

qui bordent la voie pratiquée dans le flanc de la montagne découvrent

dans une grimace leurs crocs de glaçons géants. A l’arrêt du train on

cherche vainement à percevoir parmi les collines le moindre signe de vie

ou d’énergie. La neige a étouffé les rivières tandis que les immenses

viaducs s’en vont escaladant ce qui à l’œil paraît être de la mousse de

savon dans quelque baquet énorme. Les couches de neige anciennes,

proches de la voie, sont noircies et tachées par la fumée des

locomotives, mais les yeux aveuglés par ailleurs aiment à s’y reposer.

Cependant ceux qui habitent le long de la voie ne prêtent aucune

attention aux détails du paysage. A une halte, sise dans une gorge

gigantesque, murée par les neiges, un homme sort en titubant d’un

minuscule cabaret, et s’avance jusqu’au milieu de la voie où une

demi-douzaine de chiens sont en train de chasser un porc égaré sur les

rails. Il est ivre, d’une ivresse parfaite et éloquente; il chante,

agite les mains et voici qu’il s’effondre derrière une locomotive,

tandis que d’en haut le contemplent les quatre plus beaux pics du monde,

chefs-d’œuvre du Créateur. L’éboulement de terre qui aurait dû mettre ce

cabaret en miettes, manquant son but, est venu s’effondrer quelques

milles plus bas sur la ligne. Le flanc d’un coteau, en rêvant au

printemps, bougea et vint heurter un train de marchandises qui passait.

Voilà pourquoi notre convoi descend avec précaution, dans un grincement

de freins, car la locomotive du train sinistré nous précédait de peu, et

l’on voit la défunte gisant maintenant, la tête en bas, dans la terre

molle, à trente ou à quarante pieds au-dessous, et disparaissant presque

sous deux longs wagons chargés de bardeaux négligemment plantés sur

elle. Tout cela ressemble tellement à un train-jouet qu’un enfant aurait

jeté de côté, qu’on n’en saisit le sens que lorsqu’une voix s’écrie:

«Personne de tué?» et qu’une autre répond: «Non, tout le monde a

sauté»--et l’on ressent comme une insulte personnelle cette incurie de

la montagne qui aurait pu endommager votre propre vie sacrée. Dans ce

cas... Mais le train traverse maintenant un pont sur chevalets, puis un

tunnel, puis un autre pont. C’est à cet endroit, paraît-il, que tout le

monde commença à désespérer de pouvoir construire la ligne, car on ne

voyait pas d’issue possible. Mais un homme vint, comme cela arrive

toujours, et on fit une pente par ici, une courbe par là, un viaduc plus

loin, et... la ligne continua son chemin! C’est ici d’ailleurs qu’on

nous raconta l’histoire du Canadien Pacifique, racontée comme on redit

un conte répété maintes fois, avec des exagérations et des omissions,

mais histoire malgré tout impressionnante. Au début, lorsqu’on désirait

créer la Confédération du Canada, la Colombie Britannique soulevait des

objections et refusait son adhésion, mais le Premier Ministre de ce

temps-là lui promit un pot-de-vin, un cordon d’acier réunissant les deux

côtes et qui ne devait jamais se rompre. Puis tout le monde se mit à

rire, chose nécessaire, paraît-il, à la santé de la majorité des vastes

entreprises, et tandis qu’on riait, on travaillait toujours. On accorda

au Canadien Pacifique un morceau de ligne par ci, un autre par là, et

presque autant de terrain qu’il fallait, et l’on riait encore lorsque le

dernier rivet fut posé entre l’est et l’ouest, à l’endroit même où

l’ivrogne s’était étalé derrière la locomotive. La ceinture de fer

s’étendait désormais d’une marée à l’autre ainsi que l’avait annoncé le

Premier Ministre tandis que les Anglais s’écriaient: «Que c’est

intéressant!» puis se mirent à parler de «l’exagération commise dans

l’estimation des contingents militaires». Incidemment, l’homme qui nous

renseignait (il n’était pas en relations avec le Canadien Pacifique)

nous expliqua les bénéfices réalisés par la ligne en encourageant

l’immigration. Il nous raconta l’arrivée à Winnipeg, un certain

dimanche, d’un train complet de paysans écossais. Ces gens voulaient à

toute force s’arrêter à l’instant même pour fêter le dimanche, eux et le

petit troupeau qu’ils avaient emmené avec eux. Ce fut l’agent de

Winnipeg qui dut aller les trouver et leur expliquer, (il était Écossais

lui aussi, de sorte qu’ils ne comprirent pas très bien ses raisons)

l’inconvenance qu’il y avait à disloquer la circulation de toute la

Compagnie. Leur propre ministre fit donc un service dans la gare;

ensuite, l’agent leur fit servir un bon repas, les encouragea en

dialecte écossais, sur quoi ils se mirent à verser des larmes, puis

poursuivirent leur route pour s’installer à Moosomin où, comme dans les

contes de fées, ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours. Ce

fut avec respect, presque avec vénération, que notre compagnon parla du

directeur, chef de la ligne de Montréal à Vancouver. Ce directeur

habitait une demeure princière à Montréal, mais de temps à autre il

partait dans son train spécial, parcourait ses 3.000 milles à une allure

de 50 à l’heure. La vitesse réglementaire est de 22, mais c’est un

«casse-cou» et peu de mécaniciens tenaient à l’honneur de conduire son

train. C’était un homme mystérieux qui «portait gravé dans la tête le

plan de la ligne entière» et, qui plus est, connaissait intimement les

possibilités offertes par des régions éloignées qu’il n’avait jamais

vues ni traversées. On trouve toujours sur chaque grande ligne un homme

de cette trempe, et des mécaniciens du grand Ouest en Angleterre ou des

chefs de gare européens--asiatiques sur le grand Nord-Ouest aux

Indes--peuvent vous raconter des histoires semblables. Ensuite un de nos

compagnons de voyage se mit à parler, comme l’avaient fait beaucoup

d’autres, d’une union possible entre le Canada et les États-Unis; son

langage n’avait rien de commun avec celui de Mr. Goldwin Smith; il était

brutal, par endroits, et se résumait en un refus catégorique à traiter,

en quoi que ce soit, avec un pays qui était pourri avant que d’être mûr,

un pays qui comptait sept millions de nègres qui n’étaient pas encore

amalgamés à la population, et où le type de la race était resté

stationnaire, n’ayant encore que des notions primitives sur le meurtre,

le mariage et l’honnêteté.--Nous avons adopté leurs façons de faire en

matière politique, dit-il sur un ton triste, à force de vivre à côté

d’eux, mais je ne crois pas que nous désirions nous associer à leurs

autres gâchis. Ils disent qu’ils n’ont pas besoin de nous; ils le

répètent même sur tous les tons, mais il y a certainement là-dessous

quelque motif caché, sans quoi ils ne mentiraient pas à ce point.

--Mais s’en suit-il nécessairement qu’ils ne disent pas la vérité?

--Bien sûr, j’ai vécu au milieu d’eux. Il n’y a pas plus faux que ces

gens-là. Il doit y avoir quelque satanée tricherie derrière tout cela.

Sa conviction était inébranlable; il avait vécu parmi «ces gens-là,»

peut-être avait-il été roulé en affaires.--Qu’ils restent chez eux, avec

leurs mœurs et leurs coutumes, ajouta-t-il.

Cela n’est point gai et vous glace. Cependant on parlait bien

différemment à New-York, où l’on représentait le Canada comme une prune

mûre prête à tomber dans la bouche de l’Oncle Sam au moment opportun. Le

Canadien n’éprouve pas une tendresse spéciale pour l’Angleterre, car la

mère des colonies a un talent merveilleux pour éloigner d’elle, par

négligence, les membres de sa propre maison; peut-être aime-t-il son

pays?

Nous sortîmes de la neige en traversant des kilomètres garnis d’abris

contre la neige, étayés de poteaux de trente centimètres d’épaisseur,

recouverts de planches épaisses de deux pouces. A un certain endroit,

une avalanche était venue heurter l’angle d’un de ces abris et l’avait

entamé comme un couteau entame un fromage. Au haut des collines, des

hommes avaient élevé des barrières pour détourner les bancs de neige,

mais la rafale blanche avait tout balayé et la neige s’étendait en

couches épaisses de cinq pieds sur le toit des abris. Au réveil, nous

nous trouvâmes aux bords du Fraser, rivière boueuse, où le printemps se

hâtait de venir à notre rencontre. La neige avait disparu: les fleurs

carminées du groseillier sauvage étaient écloses; les aunes

bourgeonnants, habillés de vert brumeux, se détachaient sur le noir bleu

des pins; les ronces sur les tronçons d’arbres brûlés, ouvraient leurs

toutes jeunes feuilles, tandis que chaque mousse sur chaque pierre était

nouvelle de l’année et toute fraîche éclose des mains du Créateur.

Partout le sol se déployait en champs défrichés à terre molle et noire.

Dans l’une des gares une poule ayant pondu un œuf, faisait part au monde

entier de son chef-d’œuvre, et le monde entier répondait par une bouffée

de véritable printemps, de printemps qui inonda le wagon à l’atmosphère

lourde, nous attira sur le quai pour humer l’air, chanter, nous réjouir,

cueillir des iris des marais mous et verts, les jeter aux poulains, et

pousser des clameurs à l’adresse des canards sauvages qui s’élevaient

d’un petit lac vert comme un joyau. Que Dieu soit béni, lui qui permet

que dans les voyages on puisse suivre les saisons. Ce printemps, mon

printemps, que j’avais perdu en novembre dernier en Nouvelle-Zélande, je

vais maintenant le conserver précieusement au Japon et durant l’été pour

le retrouver encore en Nouvelle-Zélande.

Et voici maintenant les eaux du Pacifique, et voici Vancouver, cette

ville, complètement dépourvue de défenses convenables, qui s’est

développée de façon extraordinaire durant ces trois dernières années. A

l’embarcadère du chemin de fer, où pas un seul canon ne veille sur elle,

repose «_l’Impératrice des Indes_», qui fait le service entre l’Amérique

et le Japon, et quel nom de meilleur augure pourrait-on désirer

rencontrer au dernier chaînon d’une des puissantes chaînes de l’Empire?

Lettres de voyage (1892-1913) · 第 8 / 37 题