J'attendis deux jours, puis j'envoyai Marguerite chez lui. On lui
répondit qu'il était parti et qu'il serait absent au moins une
semaine.
Comme si Léonce eût deviné l'attrayante proposition d'une promenade
au bord de la mer qu'Albert m'avait faite, il m'écrivit qu'il
devançait son arrivée et il m'offrait d'aller visiter ensemble les
beaux châteaux de la Renaissance au bord de la Loire, les vestiges de
Chantilly et cette ombreuse solitude de Rosny, où une princesse a
passé les seuls jours tranquilles et riants de sa vie.
Je fus toute bouleversée par cette idée; elle me séduisait et
m'attirait comme une tentation de bonheur et aussi de délassement.
Depuis longtemps toute distraction était retranchée de la vie austère
que je menais; quelques jours de voyage et de liberté insoucieuse
avaient pour moi le même attrait qu'un premier bal pour une jeune
fille; goûter cette halte dans ma vie de labeur avec celui que j'avais
tant aimé, que j'aimais encore et qui m'aimait enfin, puisqu'il avait
conçu ce doux projet; oh! c'était une fête de l'âme bien difficile
à refuser! Je n'éprouvais pas avec Léonce la même hésitation
qu'avec Albert. J'avais appartenu à Léonce, je lui appartenais encore,
et malgré quelques doutes et quelques déchirements, mon amour n'était
point brisé. Il suffisait d'une espérance, d'une illusion pour le
réédifier dans mon cœur.
À mesure que l'heure qui devait me réunir à Léonce approchait,
quelque chose d'enflammé et de vertigineux s'emparait de tout mon
être.
Les libertins prétendent que la possession détache; mais pour ceux qui
se sont aimés par l'âme, le contraire se produit; l'union des sens qui
n'a été que la confirmation de l'union morale, semble les lier
éternellement. C'est ce qui fait la pureté et la beauté du mariage,
lorsqu'il consacre l'amour vrai.
Comment oublier les délices, et j'oserai même dire les familiarités
intimes? Est-ce que l'enfant est impudique, parce qu'il se souvient avec
bonheur de s'être endormi sur le sein de sa nourrice?
À quoi sert-il qu'une morale artificielle essaye, comme la fausse mère
de Salomon, de partager en deux l'être humain? l'âme et le corps se
complètent l'un l'autre, et il est certain qu'ils répercutent tour à
tour leurs émotions diverses; car de même que le souvenir d'une
trahison ou d'un chagrin remplit les yeux de larmes, que celui d'une
joie épanouit le sourire, et que celui d'une noble action fait rayonner
le front; de même l'image, soudain rappelée d'une chute périlleuse ou
des angoisses de l'enfantement, attriste et terrifie l'esprit; tandis
que l'image riante d'une caresse délectable ou du tressaillement de la
volupté le ranime et l'égaye, et lui communique pour ainsi dire le
contrecoup enivrant de ce que le corps seul semblait avoir ressenti!
Ne séparons donc pas ce que la nature et Dieu ont si étroitement
confondu. Les casuistes qui ont fait de la chasteté absolue une vertu,
ne sont arrivés qu'à produire des apparences menteuses dans une
société hypocrite. Il serait temps d'oser glorifier l'harmonie sacrée
de l'indivisible lien des émotions de l'âme et du corps!
J'avais compris tout cela d'instinct avant de m'en convaincre par la
réflexion. Un amour sincère et complet en apprend plus sur ce sujet
que tous les raisonnements philosophiques.
Rien qu'à la pensée de revoir Léonce, je sentis le réveil de
tout ce que je lui avais dû de félicité; c'était une évocation
involontaire; une influence, pour ainsi dire, magnétique; son approche
me dominait; il était loin encore et déjà son souffle m'entourait et
courait autour de moi.
Cependant je ne lui avais point écrit le ravissement que j'éprouvais
de ce projet de voyage; je ne savais pas même si je m'y déciderai à;
mais j'en savourais longuement le désir; il était devenu le rêve de
mes nuits et la rêverie de mes jours. Si bien qu'un matin des vers qui
exprimaient tous les détails de ce songe d'amour et de liberté
s'échappèrent tout à coup de mon cœur. Ainsi un oiseau jette un
chant en s'ébattant à l'air et au soleil: