Je compris à la joie d'Albert l'imprudence que j'avais faite; il arriva
chez moi le lendemain, et me dit, radieux:
--Oh! chère Stéphanie, quels vers charmants!
--Ne les louez pas trop, lui dis-je en souriant, et n'allez pas faire ce
que font les pères en parlant de leurs enfants difformes. Sans vous,
Albert, je n'aurais jamais fait un vers de ma vie; ils procèdent donc
de vous, mes deux pauvres sonnets, mais ils n'en sont pas dignes.
--Laissez-moi être heureux du moins du sentiment qu'ils révèlent et
qui vient bien de vous!
--Je savais par René que vous alliez partir, et j'ai voulu,
répliquai-je, vous faire ainsi un adieu un peu tendre.
--Je veux croire qu'il était senti, poursuivit-il; un poëte a dit
quelque part:
L'adieu fait aimer le retour.
Oh! comme je vais revenir joyeux de mon court voyage!
--Mais où allez-vous donc? repris-je.
--Présider à l'érection de deux statues. C'est une idée bouffonne
qui a passé par la tête ou plutôt par les cent têtes d'un corps
savant, de m'envoyer, moi, le caprice et l'ironie en personne, prononcer
des discours et entendre des congratulations officielles. Il est vrai
qu'on m'a adjoint Amelot, à qui je laisserai toute la partie grave ou
plutôt comique de la cérémonie.
Ce qu'il y a pour moi de sérieux dans tout ceci, c'est l'honneur public
qu'on va rendre à Bernardin de Saint-Pierre en plaçant sa statue en
face de cet Océan tourmenté qu'il a si admirablement décrit. Vous
savez, marquise, que je n'ai pas l'orgueil de mes œuvres, mais j'ai
l'orgueil de mes aspirations; elles ont toujours tendu au beau et à
l'idéal dans l'art et m'ont fait goûter avec délices les créations
du génie. C'est ainsi que tout enfant je me suis passionné pour
l'idylle exquise de _Paul et Virginie_. Mon culte pour l'auteur
m'imposait de ne pas refuser la mission dont on m'a chargé quoiqu'elle
répugne à toutes mes habitudes. Quant à l'autre statue elle sera
inaugurée par Amelot, par le successeur naturel du talent négatif de
celui à qui l'on décerne un hommage égal à l'hommage qu'a mérité
le génie. Je vois d'ici les regards étonnés que se jetteront
éternellement sur le rivage solitaire de la mer la figure du vrai
poëte et celle du rimailleur qu'on a proclamé le représentant de la
_Poésie bourgeoise_; association criante de deux mots qui se repoussent
et qui équivaudraient è dire: _l'Idéal matériel!_ Mais ce bon Amelot
n'entend pas raillerie sur la gloire d'un de ses pères en métromanie,
et il est bien le représentant le plus convaincu de cette littérature
puérile, solennelle et banale du bon sens qui prétend faire une école
renouvelée, non pas des Grecs, lui dis-je un jour, mais des Pradon.
--Vous allez vous combattre et peut-être vous battre en route,
répondis-je à Albert.
--Non, non, rassurez-vous, me dit-il, la poésie est chose trop haute
pour que je consente jamais à en disserter avec Amelot. C'est un bon
vivant et un fin gourmet avec qui je n'ai jamais parlé que cuisine.
Mais, marquise, en venant chez vous je faisais un projet délicieux.
--Lequel? cher Albert.
--Vous partiez avec nous sous prétexte d'assister à la fête
d'inauguration des deux statues et en réalité pour vous trouver
quelques jours seule avec moi sur cette belle plage de l'Océan où nous
nous aimerions si bien.
--Ne me tentez pas dans ma solitude et ma pauvreté, lui dis-je;
jusqu'au jour où mon procès sera gagné, j'ai fait vœu de vivre en
recluse.
--Oh! si vous m'aimiez un peu tendrement, ce vœu ne tiendrait pas
contre le vœu de mon cœur. Mais je vous parle comme une romance de
Dorat; décidez donc bien vite, tyrannique marquise, ce que vous voulez
faire de moi. Si je pars sans vous je vais m'ennuyer, si je reste, et
j'en suis bien tenté, m'aimerez-vous?
--Partez, lui dis-je gaiement, nous verrons plus tard.
--Vous êtes un sphinx impénétrable, j'emporte du moins vos sonnets et
je les interrogerai.
--Reviendrez-vous vite? lui dis-je.
--Oui certes, si je pars, et j'accourrai vous surprendre au retour;
ainsi, veillez sur vous!
Il s'éloigna, la figure riante, et je restai dans le doute s'il allait
vraiment quitter Paris.