Avec leurs longues avenues,
Leurs silencieuses statues
Se mirant dans les bassins ronds,
Leurs grands parcs ombreux et profonds,
Leurs serres de fleurs des tropiques
Et leurs fossés aux ponts rustiques,
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
Bras enlacés, âmes rêveuses,
Promenons nos heures heureuses
Sous les tonnelles des jardins,
Dans les bois où passent les daims;
Traversons les courants d'eau vive
Sur l'esquif qui dort à la rive.
Ils sont pour nous, ces vieux palais.
Ils sont pour nous: habitons-les!
Allons voir, dans les vastes salles,
Les portraits aux cadres ovales,
Morts radieux toujours vivants,
Grandes dames aux seins mouvants,
Cavaliers aux tailles cambrées,
Exhalant des senteurs ambrées.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
Sur le banc des orangeries,
Dans l'étable des métairies
Où les reines buvaient du lait,
Dans le kiosque et le chalet,
Aux terrasses des galeries,
Allons asseoir nos causeries.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
Sous le fronton de jaspe rose,
Où l'amour sourit et repose,
Cherchons le bain mystérieux,
Le bain antique aimé des dieux:
Diane et ses nymphes surprises
Courent sur le marbre des frises.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
Lisons dans les forêts discrètes
Les gais conteurs et les poëtes:
Le murmure des rameaux verts
S'harmonie à celui des vers,
Et les amoureuses paroles
S'épanchent en notes plus molles.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
Dans les ravins aux pentes douces,
Sur les pervenches, sur les mousses,
Doux lit où se voile le jour,
À la lèvre monte l'amour;
L'ombre enivre, l'air a des flammes,
En une âme Dieu fond deux âmes.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
L'horizon déroule à la rue
Le lac à la calme étendue,
Où par couples harmonieux
Les cygnes fendent les flots bleus;
Plages, collines et vallées
Sous nos regards sont étalées.
Ils sont pour nous, ces vieux palais.
Ils sont pour nous: habitons-les!
Chantilly dort sous ses grands chênes,
Rosny, Chambord, n'ont plus de reines
Leurs maîtres, ce sont les amants
Savourant leurs enchantements;
Où les royautés disparaissent,
Les riantes amours renaissent.
Ils sont pour nous, ces vieux palais,
Ils sont pour nous: habitons-les!
Je n'oserais pas dire que quelque chose de l'âme et du souvenir
d'Albert n'eût pénétré dans ce chant! Sans lui l'aurais-je fait?
Non; car sans lui je n'aurais jamais connu cette langue des vers que son
génie m'avait enseignée. Léonce l'ignorait, et je doute même que sa
nature, dépourvue d'inspiration et de flexibilité, fût propre à en
pénétrer les délicatesses raffinées et l'exquise sensibilité.
Ces strophes faites, je les répétais sans cesse, et je les fredonnais
même sur un vieil air qui me revenait.
Enfin, je reçus un soir une lettre de Léonce, qui m'annonçait son
arrivée pour le lendemain. J'envoyai mon fils chez un de ses oncles qui
demeurait à la campagne près de Paris. L'enfant partit joyeux. Toute
distraction nouvelle le charmait. Je savais qu'il n'aimait pas Léonce,
et j'eus souffert de troubler son cœur naïf et d'y voir poindre une
idée de lutte.
Le lendemain arriva; dès le matin j'ornai de fleurs mon pauvre logis,
je me parai des couleurs que Léonce aimait, et je mis tout en fête
comme chaque fois qu'il devait venir.
Je l'attendais à l'heure du dîner. J'éprouvais une telle agitation
que je ne pouvais rien faire; les heures me paraissaient tantôt trop
lentes et tantôt trop accélérées. Je prenais un livre, et j'essayais
de lire sans y parvenir. Je relus seulement mes vers, où respirait
comme un sentiment avant-coureur du bonheur; puis je les rejetai sur la
table où je me tenais accoudée. Je regardais la pendule; je me disais:
«Bientôt il sera là!» et malgré moi l'image d'Albert se mêlait à
la sienne. «Il s'assiéra, pensais-je, sur ce fauteuil où Albert s'est
assis, sur ce coussin où il a pleuré, où il m'a dit son amour.» Et
cela me paraissait sacrilège et impie. Je pâlissais et frissonnais au
moindre bruit; il me semblait que j'allais être surprise, condamnée
par quelqu'un qui avait des droits sur ma vie. Il me venait l'idée de
m'enfuir, comme si un redoutable péril ou une grande douleur m'eût
menacée. Puis je souriais de cette terreur puérile; je songeais au
bonheur qui allait renaître, je le recomposais dans toute sa splendeur
et je repoussais le fantôme qui venait l'assombrir.
Cinq heures sonnèrent à ma pendule, je me dis: «Dans une heure il
sera près de moi.» Je me regardai dans la glace et fus heureuse
d'être en beauté. Un coup de sonnette retentit; je pensai: «C'est
lui! il a voulu me surprendre en arrivant une heure plus tôt.»
J'étais accourue et je me trouvais là lorsque. Marguerite ouvrit la
porte; je laissai échapper un cri de surprise, presque d'effroi: ce fut
Albert qui m'apparut!
Il crut sans doute que j'avais poussé un cri de joie, car son visage ne
perdit rien de son expression heureuse. Il paraissait moins souffrant,
son teint était animé et ses beaux yeux lançaient des flammes; il
tenait d'une main une petite cage dorée où était renfermé un joli
couple de ces perruches mignonnes qu'on appelle des _inséparables_, et
dans l'autre main il avait une seconde cage à treillis d'argent dans
laquelle voltigeaient deux colibris.
--Où donc est votre cher enfant? me dit-il, qu'il me débarrasse bien
vite de ces oiseaux qui l'amuseront, et que j'aie les mains libres pour
presser la vôtre et vous embrasser.
--Ce cher petit a voulu aller à la campagne, répondis-je en
rougissant.
--Mais vous-même, reprit-il? vous allez donc sortir que vous voilà si
parée?
--Oui, balbutiai-je, je dîne en ville.
Tout en prononçant ces mots nous traversions la salle à manger. Il
posa sur le buffet les deux cages charmantes où les oiseaux des
tropiques s'ébattaient, et me tendant aussitôt les bras, il me dit:
--Je n'y tenais plus, chère âme; il m'a fallu revenir pour vous voir
et pour vous entendre.--Allons, parlez-moi! qu'avez-vous fait pendant
mon absence? Pourquoi sortez-vous et ne me gardez-vous pas tout
aujourd'hui comme je m'y attendais?
Il baisait mes mains et mon front et ne pouvait détacher ses regards de
moi.
--Je ne vous ai jamais vu un visage si expressif et où éclatât tant
d'âme, poursuivit-il, lorsque nous nous fûmes assis dans mon cabinet.
Est-ce mon retour qui vous rend si belle? Ne m'avez-vous pas oublié,
m'aimez-vous un peu? Et il se plaça dans une pose câline à mes pieds
sur le coussin où si souvent il s'était assis.
Je restais interdite et muette. Comment avoir la dureté de le
détromper? Comment lui dire qui j'attendais? Il fallait donc me
résoudre à mentir!
--Pourquoi donc ne me parlez-vous pas, chère Stéphanie, reprit-il en
me considérant toujours avec bonté.
--Je suis encore toute émue, lui dis-je, de cette douce surprise et
bien désolée, croyez-le, de ne pouvoir fêter votre retour; mais on
m'attend, c'est un dîner de famille, il faut que je sorte, à demain,
cher Albert.
Je prononçai ces mots rapidement et d'une voix saccadée: l'aiguille de
la pendule marchait toujours et je frissonnais pour ainsi dire de son
mouvement; Léonce allait arriver.
--Chez quels rentiers du Marais dînez-vous donc, repartit Albert en
riant, pour partir à cinq heures un quart de chez vous? Ne me quittez
pas si tôt et causons un peu, ou je vais m'imaginer que vous me
trompez. Est-ce bien vrai, poursuivit-il tendrement que vous vous êtes
fait si belle pour de vieux parents? Non, je veux que ce soit pour moi;
allons, soyez bonne comme vous l'avez été déjà, écrivez pour vous
dégager et laissez-moi finir cette journée avec vous. Vous ne vous
ennuierez pas, je vous le jure: Amelot m'a fourni de quoi vous divertir!
Dès que nous avons été en wagon, le massif Amelot m'a dit: «Je me
sens en verve; mon esprit monte, il court, il court...--Eh bien! mon
cher, ai-je répliqué, laissez-le courir; je ne me charge pas de
l'attraper.» Et tenez, marquise; j'ai envie de commencer de suite le
récit de nos aventures et de vous tenir enchaînée par la curiosité
comme le sultan des _Mille et une Nuits_. J'ai aussi des vers à vous
lire, car j'en ai _rêvé_ pour vous sur le bord de la mer; et vous,
chère, n'avez-vous pas fait pour moi encore un de ces sonnets que vous
faites si bien?
En parlant ainsi, sa main touchait aux papiers qui étaient sur la
table; il aperçut mes strophes sur les _Résidences royales_ et s'en
empara.
Je voulus l'empêcher de les lire, mais il les serra fortement dans sa
main en s'écriant gaiement:
--Oh! par exemple, est-ce que l'écolier ose déjà se soustraire au
maître, et mépriser ses critiques?
Je ne tentai plus aucun effort pour rien conjurer. Je ne savais que
répondre et que faire; je n'osais pas même le regarder pendant qu'il
lisait.
--J'aime ces vers, me dit-il vivement quand il eut achevé de les
parcourir, je suis fier que vous ayez pu les faire; mais, Stéphanie,
sont-ils bien pour moi?
--Sans vous je ne les aurais jamais faits, répondis-je en tremblant et
honteuse de ce subterfuge jésuitique.
--Sont-ils pour moi? sont-ils pour moi? répéta-t-il d'un air de doute.
Oh! Stéphanie, si ces vers sont pour un autre, savez-vous que vous
êtes comme l'enfant qui assassine son père avec les armes dont
celui-ci l'a appris à se servir!--Vous ne voudriez point me tromper,
vous qui n'avez jamais menti; voyons, parlez, pour qui sont ces vers?
Je me levai, pâle et égarée comme si j'avais commis un crime, et
saisissant sa main, je lui dis:
--Cher Albert, ne m'interrogez pas jusqu'à demain; demain j'aurai la
certitude de ce que veut mon cœur et je vous le dirai, mais aujourd'hui
il faut que je vous quitte, que je parte à l'instant même, adieu.
Il ne me répondit pas une parole; ses yeux s'étaient arrêtés sur les
gros bouquets de fleurs qui embaumaient la cheminée, et il les
regardait en souriant d'un air ironique. Il me salua sans prendre ma
main; puis il partit. Je l'accompagnai en lui disant: «À demain!»
Quand nous traversâmes la salle à manger, par une de ces fatalités
des petites choses qui heurtent et blessent presque toujours nos
sentiments et nos douleurs, Marguerite commençait à mettre le couvert
et venait de déposer sur le buffet une tarte aux cerises entre les deux
jolies cages d'oiseaux d'Amérique. Albert avait tout vu, et il comprit
que j'attendais quelqu'un à dîner.
--Adieu donc! me dit-il sur le seuil de la porte extérieure.