Ces alternatives de joie et de peine, de passion et de travail, de
veilles excessives et de courses immodérées, de désirs contenus et de
transports subits; cette vie sans calme et sans bonheur certain
m'abattit rapidement. Je sentais mes forces décroître et mon cerveau
vaciller. Il me semblait que ma jeunesse m'échappait et que mon
intelligence allait mourir.
Un jour, par un chaud soleil d'automne, comme nous parcourions l'île de
Torcello, mes jambes défaillirent; un frisson courut dans tous mes
membres et je dus pour me ranimer me coucher sur la plage et me couvrir
du sable tiède que soulevait le sirocco.
Mes tempes battaient avec force; je sentais sur mes yeux clignotants un
cercle de feu; mes cheveux, que le vent agitait me semblaient d'un poids
énorme; mes pieds et mes jambes enfoncés dans les monticules de sable
chaud, étaient froids comme si la glace les eût recouverts. Tout mon
sang refluait à la tête; mes joues devenaient de plus en plus
pourpres, et, vaincu par une fièvre ardente, je fus contraint d'avouer
à Antonia que je souffrais. Elle me fit porter dans la gondole,
m'étendit sur les coussins des banquettes et soutint jusqu'à Venise ma
tête sur son bras ployé.
--Ma pauvre Antonia, lui dis-je, je crois que tes instincts de sœur de
charité vont trouver à s'exercer; je suis bien malade et si je n'en
meurs pas je serai pour toi un long souci.
--Quelle funèbre idée, répliqua-t-elle, mourir! y penses-tu! à
présent que nous pouvions passer de si beaux jours à nous aimer!
La voix de mon cœur lui criait: «Il fallait penser plus tôt à cette
tendresse tardive! ton bras, qui me soutient défaillant, il fallait
l'étendre pour me préserver.»
Mais tout reproche expirait sur mes lèvres, je la remerciais de ses
soins et je m'y abandonnais.
La traversée redoubla ma fièvre, et quand nous arrivâmes, Antonia
s'effraya en voyant que je ne pouvais plus me tenir debout. Elle me mit
au lit puis se hâta d'écrire au consul de France pour lui demander un
médecin. Le consul accourut.
Ce n'est qu'un peu de fatigue, me dit-il; l'irritant sirocco, maudit par
Byron, me causa, il y a un an, le même malaise; une saignée me
soulagea, mais je ne voulus pas qu'elle fût faite par le médecin en
renom à Venise. C'est un vieillard qui a la main tremblante et qui un
jour a presque coupé l'artère à une belle comtesse. Je m'adressai à
un jeune docteur nouvellement arrivé de Padoue. Sa main est sûre, il
n'a pas de grandes prétentions à la science; il ne discute jamais,
comme les vieux _dottissimi_, mais, ce qui vaut mieux, il pratique avec
assez de bonheur. Je suis certain qu'avant trois jours il vous tirera
d'affaire.
Antonia remercia le consul avec effusion et le pria de se hâter de nous
envoyer le médecin.
--Comment va Stella, dis-je au consul prêt à sortir. Veuillez
m'excuser auprès d'elle et de son ami, vous voyez que désormais je
suis forcément impoli.
--Ils viendront vous voir et vous distrairont, quand vous irez mieux,
par le récit de plusieurs aventures.
--Et lesquelles, dites-les-moi vite en deux mots.
--Zéphira est en prison, elle y tient compagnie au comte Luigi.
--Quoi, répliquai-je, tous deux punis pour ces robes de moine et de
nonne?
--L'autorité autrichienne n'entend pas raillerie à ce sujet, répondit
le consul. Mais une autre aventure, dont tout le monde parle, c'est le
départ de la petite Négra, le lendemain même de son triomphe à la
Fénice.
Je tressaillis malgré moi.
--Et sait-on pourquoi? murmurai-je.
--On se perd en conjectures; elle a rompu son engagement et forcé le
gros Arabe qui l'aimait à quitter Venise.
Antonia se mit à rire et reconduisit le consul qui sortait.
L'obéissance aveugle de l'Africaine à ma volonté aurait dû me
toucher; mais quand l'amour, suivant l'expression de Champfort, n'a
été que le contact de deux épidermes, il ne laisse qu'une trace
passagère; parfois même qu'un souvenir irritant qui nous humilie. Le
contraire se produit lorsque l'âme est en jeu; alors ce lien de l'amour
devient si fort et nous tient tellement de toutes parts qu'il ne se
brise qu'avec la vie.
Ma fièvre augmentait si vite que lorsque le docteur arriva, je n'avais
plus la perception de ce qui se passait autour de moi. Un délire encore
muet faisait tourbillonner dans ma tête mille images confuses. Je
croyais voir la pauvre Négra pleurant sur le pont d'un navire: ses
larmes coulaient avec tant d'abondance que bientôt elles la couvrirent
tout entière, comme auraient fait des vagues; puis je la voyais ainsi
submergée, se confondre à la mer et s'y engloutir.
Le jeune docteur me fit adroitement une saignée qui dégagea
instantanément mon cerveau et me rendit à moi-même; j'ouvris les yeux
et je vis celui qu'Antonia remerciait et qu'elle appelait mon sauveur;
c'était un grand jeune homme, d'une beauté parfaite quoique assez
commune en Italie, où suivant la pittoresque expression d'Alfieri: _la
plante homme pousse plus belle et plus robuste que sur aucune autre
terre._ Il faut avoir vu les lazzaroni de Naples couchés au soleil, ou
les matelots de Venise liant des cordages aux vergues des vaisseaux,
pour comprendre la beauté native de cette race favorisée.
Même en haillons:
Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.
Le jeune docteur était grand, d'une taille bien prise et vigoureuse qui
trahissait son élégance sous une redingote mal faite. Sa tête aux
traits réguliers était couronnée d'épais cheveux bruns soyeux et
bouclés; son front était bas comme celui de l'Apollon, ses beaux yeux
noirs lançaient une flamme toujours égale; le nez aquilin avait des
narines mouvantes; sa bouche était souriante et charnue, et ses dents
blanches embellissaient son sourire. C'était comme la personnification
de la santé, de l'enjouement et de l'insouciance de la vie. Il me tâta
le pouls de sa main un peu forte. Antonia l'interrogeait d'un regard
anxieux.
--La fièvre persiste, dit-il en hochant la tête, la nuit peut être
mauvaise, ne le quittez pas.
Il prescrivit je ne sais quelle potion, puis sortit en promettant de
revenir le lendemain matin.
Antonia s'assit au pied de mon lit, je la voyais pâle dans sa robe de
chambre de velours noir; de temps en temps elle se levait et me faisait
boire en me soutenant la tête. Bientôt il me sembla que tout tournait
autour de moi et que la veilleuse s'éteignait; un cercle de feu serrait
de nouveau mon crâne; je ne voyais plus; je n'entendais plus et je
finis par ne plus comprendre où je me trouvais. J'eus toute la nuit un
délire effrayant que suivit une fièvre sans trêve. Je n'avais plus
conscience de moi-même et je fus durant huit jours en danger de mort.
C'est par une froide matinée, sombre comme nos plus tristes jours
d'automne parisien, que je recouvrai la sensation de la vie. J'entendis
siffler le vent dans les corridors du vieux palais que nous habitions,
et il me semblait que les vagues lointaines de l'Adriatique battaient
les murs avec furie et montaient jusqu'à ma fenêtre; c'était l'effet
de la rafale qui s'engouffrait bruyamment dans le Grand Canal.
Quand j'ouvris les yeux, je vis Antonia au pied de mon lit assise sur un
fauteuil; elle cousait un gilet de flanelle qui m'était destiné: je
suivais le mouvement de ses mains charmantes et de ses yeux qui ne se
levaient pas sur moi; il y avait dans sa physionomie quelque chose de si
pensif et de si absorbé qu'on devinait que son âme était ailleurs.
Je fis un grand effort pour parler et je parvins à lui dire:
--Oh! chère bien-aimée, je ne souffre plus.
Elle se leva, me fit avaler quelques cuillerées d'un cordial, puis
posant ses doigts sur mes lèvres, elle m'interdit de parler. Je voulus
faire un mouvement pour me soulever et l'embrasser, mais je retombai
sans force sur mes oreillers. Pourquoi ne se courba-t-elle pas vers moi?
En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et un jeune homme entra.
Je reconnus le docteur qui m'avait saigné; deux changements s'étaient
opérés en lui: sa mise était plus recherchée et l'expression de son
visage me parut plus sérieuse. Je percevais tout cela avec lucidité,
quoique pour ainsi dire matériellement, car ma pensée était encore
indécise et sans réflexion comme celle d'un enfant.
Antonia me dit:
--Voilà le docteur Tiberio Piacentini qui vous a sauvé.
Ce nom terrible de Tibère me fit sourire, car on lisait sur les traits
du docteur la douceur et l'aménité.
Il me tâta le pouls, déclara que j'étais en voie de convalescence,
mais qu'il ne fallait pas faire d'imprudence.
--Vous entendez, me dit Antonia, en me recommandant de nouveau le
silence.
Le docteur s'assit en face d'elle, lui remit quelques livres et quelques
journaux, puis il lui apprit les nouvelles de Venise: on parlait
beaucoup d'un chanteur célèbre qui venait de débuter à la Fénice et
qui attirait la foule.
--J'irai l'entendre quand notre malade ira mieux, répondit Antonia.
--Dès aujourd'hui vous pourriez aller respirer l'air en gondole,
répliqua le docteur, voilà dix jours que vous passez sans dormir.
--Dix jours, murmurai-je, oh! ma pauvre amie, que de mal je vous ai
donné.
--Ne parlez pas! me dirent-ils tous les deux à la fois.
--Qu'elle pense à elle! qu'elle se repose! ajoutai-je avec tristesse,
en m'apercevant qu'elle avait pâli et maigri.
--Voulez-vous venir, lui dit le docteur, vous ferez un tour sur le Grand
Canal.
--Non, reprit-elle, un autre jour, quand il pourra se lever.
Le docteur partit, en disant:
--À ce soir.
Antonia le reconduisit, et je les entendis causer quelques instants dans
le couloir; elle se rassit en rentrant près de mon lit et reprit son
ouvrage.
Je la considérai d'un regard attendri, puis je m'assoupis et finis par
m'endormir jusqu'à la nuit.
À mon réveil, la servante me fit boire un peu de bouillon; je lui
demandai où était Antonia.
--Madame se peigne et change de vêtements, me dit-elle, elle va venir.
Elle reparut quelques moments après; ses beaux cheveux noirs étaient
lissés sur son front inspiré; elle portait une robe en damas violet à
corsage collant; elle me sembla rajeunie et charmante.
--Vas-tu sortir? lui dis-je.
--Non, pas avant quelques jours, répliqua-t-elle.
--Comment te remercier et te bénir?
--En guérissant, me répondit-elle avec un bon sourire.
Puis me faisant signe de reposer, elle se plaça auprès d'une lampe
voilée par un abat-jour vert et ouvrit un livre. Je fermais à demi les
yeux, mais je ne perdais pas un de ses mouvements. Ses doigts ne
tournaient pas les feuillets et je compris qu'elle ne lisait point; à
quoi rêvait-elle? Ma faiblesse était encore trop grande pour me
permettre aucun effort de parole ou de gestes, mais mes sensations
s'éveillaient et mes idées commençaient à s'enchaîner.
Elle restait toujours pensive tenant son livre ouvert. Tout à coup elle
tressaillit et se leva; elle s'approcha d'abord de mon lit, mais comme
j'étais immobile et les yeux fermés elle s'imagina que je dormais. Ma
respiration pénible et encore sifflante dans ma poitrine ajoutait à
cette apparence de sommeil. J'entendis marcher dans le couloir; elle
alla vers la porte, l'ouvrit et introduisit le docteur.
--Parlons bas, dit-elle, il dort.
--C'est d'un bon augure répondit le docteur, il est sauvé.
Ils s'assirent alors tous les deux auprès de la table où était la
lampe et ils se mirent à regarder des livres d'estampes; ils en prirent
un plus grand que les autres qu'ils feuilletèrent ensemble: quand leurs
doigts s'allongeaient sous la page, je m'imaginais qu'ils se touchaient
et parfois je croyais voir une pression fugitive. Comme ils ne prenaient
pas garde à moi je tenais les yeux grands ouverts et je les dévorais
tous deux de mon attention.
Antonia me tournait le dos; je ne l'apercevais qu'en profil; mais
j'avais en face le beau visage de Tiberio sur lequel semblait se jouer
comme une flamme intérieure; un moment il arrêta sur elle ses yeux
brillants et pleins de tendresse.
--_Carissima_, lui dit-il bien bas, il faut absolument vous ménager,
puisqu'il dort avec tant de calme, venez dormir aussi.
On connaît la pénétration de l'ouïe des malades, je ne perdais pas
un seul de leur murmure.
--Je veux bien, dit-elle d'une voix presque insaisissable.
Mon lit faisait face un peu obliquement à la cheminée surmontée d'une
grande glace de Venise penchée en avant et où se reflétait la porte
de la chambre d'Antonia; depuis que j'étais malade cette porte restait
toujours ouverte. On en avait même enlevé les battants pour m'éviter
le bruit des gonds et de la serrure.
Antonia se leva la première: elle alluma doucement une veilleuse
placée sous ma cheminée; elle prit ensuite la lampe couverte de
l'abat-jour vert et se dirigea vers sa chambre. Tiberio la suivit:
Je ne sais quel soupçon me traversa l'esprit comme un glaive, mais par
un élan de cette volonté énergique qui fait qu'un homme frappé à
mort dans une bataille peut rester debout quelques secondes avant de
tomber, je me roidis, moi inerte et incapable tantôt de lever un bras,
je saisis d'une main convulsive le bois de mon lit et je me dressai sur
mes pieds chancelants. Ils m'apparurent alors réfléchis par la glace
inclinée. Ils étaient encore sur le seuil de la porte mais un peu
enfoncés dans l'autre chambre; Antonia tenait toujours la lampe d'une
de ses mains, Tiberio s'empara de l'autre; ils étaient tous deux
livides à la lueur de la clarté verte, leurs visages se penchèrent
l'un vers l'autre et je vis leurs lèvres se toucher. Je poussai un cri
d'épouvante et je retombai sur mon lit comme un corps mort.
Antonia accourut seule.
--Mais qu'est-ce donc? me dit-elle avec cette impassibilité qui a fait
la force et l'invulnérabilité de sa nature. Et comme je frissonnais
convulsivement agitant mes couvertures et mordant mon drap, elle crut ou
feignit de croire qu'un accès de délire me reprenait; elle appela la
servante:
--Allez vite, lui cria-t-elle, et tâchez de rappeler le docteur.
Ma voix s'étranglait dans ma gorge, je ne pouvais prononcer un seul mot
et je retombai bientôt dans un tel anéantissement que c'est à peine
si je compris la servante quand elle revint lui dire qu'elle n'avait pu
se faire entendre du docteur qui était déjà remonté en gondole. Lui
sans doute avait deviné la signification de mon cri et n'avait pas
été tenté de se montrer à moi.
Cependant Antonia relevait ma tête sur les oreillers, remettait mes
bras sous la couverture et passait sa main légère sur mon front
brûlant. La servante lui offrit de veiller près de moi pour la
remplacer, elle refusa.
--Je souffrais trop, dit-elle, pour qu'elle pût me quitter un seul
instant. Elle resta courbée auprès de mon lit jusqu'à ce que voyant
mon souffle plus régulier et plus calme elle s'imagina de nouveau que
je m'endormais. Elle s'assit alors sur le fauteuil où bientôt je la
vis reposer la tête renversée. Son visage avait dans le sommeil une
expression de force et de sérénité qui me faisait douter de ce que
j'avais vu. L'abandon n'est pas à ce point dévoué; la trahison n'est
pas à ce point radieuse.
Pauvre cerveau malade, n'avais-je pas rêvé? pouvais-je avoir la
certitude de ce que j'éprouvais, quand je n'avais pas la certitude de
moi-même? Ce doute affreux et humiliant m'inspira une volonté
vigoureuse qui domina mon abattement et en triompha; je résolus de
renaître, de revivre, de n'être plus un enfant ni un fou qu'on pouvait
contraindre et tromper; j'exerçai dès lors sur moi-même une sorte
d'empire raisonné; je m'imposai un régime dont je ne voulus pas
démordre. Je me prescrivis de dormir et je dormis. Au réveil je
demandai impérieusement à manger; Antonia voulait attendre pour me
satisfaire l'arrivée du docteur, mais elle dut m'obéir. Mes idées se
raffermissaient par degré; je commençais à me rendre compte de ma
situation. M'étant trouvé seul un moment avec la servante, je lui
ordonnai de m'apporter un petit miroir qui me servait à faire ma barbe.
Je m'y regardai et je tressaillis d'effroi; c'était mon spectre qui
m'apparaissait. La mort m'avait touché de si près qu'elle m'avait
laissé son empreinte. Malgré ma force ou plutôt ma volonté
renaissante, l'effort que je fis pour me lever fut impuissant, mais du
moins j'avais la faculté de voir et de penser. Le souvenir me revenait
comme remonte peu à peu à la surface un objet longtemps englouti. Je
songeai à la France, à ma famille que j'avais laissée dans l'angoisse
et qui devait se mourir d'inquiétude de mon long silence. Je songeai à
mes amis qui attendaient surpris et railleurs l'apparition d'un de mes
ouvrages. Qu'était devenu mon esprit? créerais-je plus jamais un
livre, une page? Je me sentais triste et humilié comme une femme
stérile. Qu'était-il resté de moi, mon Dieu! dans cette crise de
l'amour qui m'avait pris corps et âme?
J'en revins à aimer et à désirer mon pays, mes parents, la gloire,
tout ce qui m'avait paru inutile à ma vie quelques mois auparavant. Ces
idées renaissantes me causaient une agitation extrême; je voulais tout
ressaisir et tout m'échappait encore. Si je l'avais pu j'aurais quitté
à l'instant Venise en emmenant Antonia, car la possibilité de jamais
m'en séparer ne se présentait pas à mon cœur; elle était attentive,
douce, glacée, impénétrable; je me torturais l'esprit à deviner le
secret de ce sphinx qui glissait autour de moi comme un supplice vivant.
Elle me soignait ainsi qu'une mère, supportait mes irritations, ne
répondait rien à mes colères subites; mais jamais une caresse ni un
mot qui fondit nos cœurs ne lui échappait. Comment la reconquérir?
Tiberio était revenu; sans doute elle lui avait persuadé que je ne
soupçonnais rien, car ses manières simples et amicales envers moi ne
trahissaient aucun embarras. Il me soignait avec un zèle toujours
égal. Cette tranquillité bienveillante me déroutait. La scène du
baiser sans cesse présente à ma pensée, pouvait bien n'être qu'un
effet de mon délire, et d'ailleurs si elle était vraie qu'y
pouvais-je? hélas! il était jeune, plein de vie et d'une beauté
irrésistible qui contrastait avec mon être chétif et flétri. Sa
calme bonté devait plaire à Antonia, après les agitations de notre
amour. Lasse du cœur tourmenté d'un poëte, elle essayait de cette
nature placide; puis sans doute elle était vindicative et m'en voulait
d'avoir blessé son orgueil? Avait-elle ignoré mon attrait fugitif pour
Négra? N'était-ce pas elle qui, sous le domino, un flambeau à la
main, nous avait surpris dans le cabinet moresque? Elle se croyait le
droit, et peut-être l'avait-elle, de se ressaisir d'elle-même et d'en
disposer. En la retrouvant après la fête du comte Luigi; j'avais
animé ce marbre, je lui avais donné toutes les ivresses de la chair.
La vibration durait encore lorsque la vie m'échappa tout à coup.
Tiberio, lui, était apparu dans sa beauté, sa nouveauté et sa
jeunesse, comment m'étonner qu'il eût été aimé?--Ils s'aimaient
donc! et une sorte de certitude s'emparait de mon cœur et le serrait
comme un écrou.
Il y aura toujours entre deux êtres qui vivent dans l'intimité un
horrible doute, même dans l'enivrante et suprême étreinte; c'est
qu'aucun des deux ne peut voir à nu la pensée mystérieuse de l'autre.
De là le divorce secret dans l'union apparente.
Je passais mes jours et mes nuits à analyser et à décomposer Antonia.
Je l'épiais dans toutes ses actions; quand Tiberio était là, je
feignais toujours de dormir ou d'être distrait, pour découvrir quelque
indice. Mais ce fut en vain; je ne surpris plus rien qui pût me
convaincre.
Un jour Antonia m'annonça l'arrivée d'un de mes amis de France.
--Qu'il vienne! m'écriai-je, comme en tendant les bras à la patrie. Je
vis entrer Albert Nattier; je poussai une exclamation de bonheur,
c'était ma jeunesse insoucieuse qui m'apparaissait.
Ma propre émotion m'empêcha de m'apercevoir de la sienne, qui fut
douloureuse mais contenue; il refoula quelques larmes en voyant la
maigreur et la lividité de mon visage. Malgré sa vie de dissipation,
Albert Nattier avait un excellent cœur.
--Tu as donc été bien mal, mon pauvre ami, me dit-il en me serrant la
main; mais enfin te voilà hors de danger.
--Oui, sauvé par elle, répliquai-je en lui présentant Antonia.
Antonia répondit que le docteur seul m'avait guéri par l'habileté et
la prudence de ses prescriptions. Tiberio, qui venait d'entrer, dit à
son tour avec simplicité, que la nature, secondée par l'affection
d'Antonia, avait tout fait.
Antonia fit alors un éloge excessif du savoir de Tiberio. Celui-ci,
embarrassé, se mit à parler à Albert Nattier de Venise, et lui offrit
d'être son cicérone.
Mon ami accepta avec empressement, disant qu'il serait enchanté de se
trouver dans la compagnie d'un homme à qui je devais la vie, et dont il
se regardait désormais comme l'obligé.
J'engageai Antonia à les accompagner, mais elle refusa, ajoutant avec
bonté qu'elle préférait rester avec moi. Sitôt que nous fûmes
seuls, je la remerciai tendrement, et je voulus l'embrasser; elle se
recula en me disant.
--Ne vous agitez donc pas, Albert; et, prenant un ouvrage de broderie,
elle alla s'asseoir près de la fenêtre.
Je la considérais avec désespoir; il était bien évident qu'elle ne
m'aimait plus.
Lorsque Albert Nattier rentra de sa promenade avec le docteur, je lui
trouvai le visage bouleversé; il profita d'un moment où nous étions
seuls pour me supplier de rentrer de suite en France, soit en partant le
lendemain avec lui si je m'en sentais la force, soit en le rejoignant
dans quelques jours à Milan, d'où nous gagnerions ensemble le mont
Cenis.
Je m'étonnai de son insistance.
--Mais Antonia? lui dis-je.
--Songe à ta famille, répliqua-t-il; toute agitation t'empêchera de
guérir; l'atmosphère de Venise ne te vaut rien, il te faut l'air
natal. Il consulta Tiberio qui survint en ce moment; celui-ci fut de son
avis, mais un départ immédiat lui sembla impossible; j'étais encore
trop faible pour supporter les fatigues de la route.
Albert Nattier partit le lendemain; nous pleurâmes en nous séparant,
ce qui nous surprit un peu, car la raillerie et une sorte de scepticisme
contenait ordinairement notre amitié. Il me semblait, en le quittant,
que je ne le reverrais jamais, que la mort allait me frapper dans cette
ville étrangère, loin de tous ceux dont il venait de ranimer en moi le
souvenir. Hélas! c'est mon cœur qui devait mourir; c'est sa cendre que
Venise a gardée.
Les jours suivants, je pus me lever. On me porta, sur un large fauteuil,
près de la fenêtre de notre salon qui s'ouvrait sur le Grand Canal.
Tout mouvement m'était encore interdit; je ressemblais à une vieillard
paralytique. Je regardais tristement à travers les vitres les gondoles
noires défiler. On eût dit autant de tombes flottantes; le ciel était
gris, le froid de l'hiver se faisait sentir, j'étais transi comme un
moribond. Je demandai qu'on fît un grand feu dans ma chambre et je ne
voulus plus quitter le coin de ma cheminée. J'avais mille fantaisies de
convalescent; j'exigeai des mets français difficiles à préparer, des
vins rares qui me ranimaient, des fleurs qui plaisaient à ma vue, des
fourrures qui me réchauffaient; Antonia satisfaisait à tous mes
caprices avec la sollicitude d'une mère. Intelligente et active malgré
le temps que lui prenaient les soins qu'elle me donnait, elle trouvait
encore le loisir d'écrire, de se parer et de sortir chaque jour.
Tantôt elle partait seule, tantôt avec Tiberio à qui elle demandait
devant moi de l'accompagner pour faire une promenade. Quand ils
s'éloignaient ensemble avec cette apparence de bonne foi qui rassurait
mon cœur, je souffrais moins que lorsque je la voyais me quitter
furtivement sous quelque prétexte d'emplette ou d'étude. Alors je me
disais: À coup sûr il l'attend! elle va le rejoindre, je suis
indignement trompé, et je ne peux m'assurer de leur trahison!
Que de fois, sitôt qu'elle avait disparu, j'essayai de me lever de mon
fauteuil, de marcher dans ma chambre, puis de m'élancer sur ses pas.
Mais mes jambes fléchissaient, et mon extrême faiblesse me donnait le
vertige; je me rasseyais alors, plein de rage et maudissant la vie qui
ne revenait pas. Dans cet état d'impuissance, mon tourment redoublait
d'intensité. Lorsqu'elle rentrait, riante et fraîche, j'étais
brusque, parfois injurieux ou tellement taciturne, qu'elle ne pouvait
m'arracher une parole.
Depuis une semaine elle avait cessé de veiller la nuit près de mon
lit, et sitôt que j'étais couché, elle allait elle-même se reposer
et dormir. Pauvre femme, elle avait passé quinze nuits à mon chevet,
comme une sœur de charité héroïque! Je sentais bien que j'étais
ingrat envers sa bonté; mais pouvais-je être reconnaissant en voyant
que son amour m'échappait? Quand je n'entendais plus de bruit dans sa
chambre et que sa lumière s'éteignait, je me figurais qu'elle était
sortie; je me levais alors avec précaution et me glissais jusqu'à son
lit: tantôt je la trouvais endormie, tantôt se soulevant à mon
approche, elle me disait:
--Qu'as-tu donc? si tu souffres, il fallait m'appeler.
J'étais honteux de mon espionnage; mais l'amour a de ces crises
désespérées qui ravalent le cœur et lui font perdre toute dignité.
Comme je me plaignais toujours du froid, elle me dit un jour qu'elle
allait faire remettre les battants de la porte qui communiquait entre
nos deux chambres.
--Non, répliquai-je, un rideau suffira, je ne veux pas m'exposer à me
trouver mal la nuit sans que tu l'entendes!
Elle céda, mais avec un sourire qui me fit comprendre qu'elle avait
deviné ma méfiance.
Toutes ces inquiétudes retardaient ma guérison et mes forces
revenaient lentement. Je désirais ardemment partir et séparer Antonia
de Tiberio. Venise et tout ce qui s'y rattachait m'était devenu odieux.
J'avais refusé de recevoir l'amant de Stella, et chaque fois que le
consul venait s'informer de mes nouvelles, je défendais qu'on le
laissât entrer; je ne voulais être un objet de pitié pour personne,
et je me sentais si changé et si malheureux, que je comprenais bien
qu'on n'aurait pu me revoir sans me plaindre.
Un matin, le calme Tiberio s'étant trouvé seul avec moi, je lui
déclarai que j'étais résolu à retourner en France. Il tressaillit
légèrement et me répondit que je pourrais partir sans danger. Antonia
survint, je lui fis part de l'opinion du docteur, et lui déclarai que
nous partirions les jours suivants:
--Cela ne se peut, repartit-elle en rougissant; à mon tour j'ai
commencé des études sur Venise que je veux terminer, et un mois de
séjour ici m'est encore nécessaire.
--Eh bien! ma chère, répondis-je, vous finirez ces études de
souvenir, car je suis parfaitement décidé à partir à la fin de la
semaine.
--Nous verrons bien, répliqua-t-elle en riant d'une façon singulière,
et elle me quitta pour aller travailler.
À l'heure du souper elle reparut, et je fus très-surpris de la voir en
toilette de soirée. Elle avait une robe en satin noir brodée de jais,
et sur la tête une mantille espagnole en dentelle, fixée aux cheveux
par une branche de roses rouges.
--Où comptez-vous donc aller si parée? lui dis-je.
--À l'Opéra, répliqua-t-elle, entendre ce fameux ténor dont tout
Venise parle.
--Sans doute avec le beau Tiberio, repris-je, ne me contenant plus.
--Vous vous trompez, fit-elle dédaigneusement, je pensais tout
bonnement aller en compagnie de la maîtresse de la maison.
Pourquoi ne fit-elle pas alors acte de volonté libre et franche?
--Vous n'irez pas, lui dis-je, me doutant qu'elle mentait.
--Vous êtes absurde et tyrannique, s'écria-t-elle, il ne vous manquait
plus que de vous faire mon geôlier pour me récompenser de mes soins;
je cède, ne voulant pas de querelle, mais je vous déclare que je me
crois parfaitement maîtresse de suivre ma fantaisie.
--Essayez! lui répondis-je, de plus en plus irrité.
Elle se tut et prit un livre; je la regardai, furieux d'abord, puis
calmé peu à peu et séduit par le charme de toute sa personne;
j'aurais voulu l'attirer à moi, la caresser et la presser sur mon
cœur, comme au temps où elle m'appartenait.
Le docteur entra pour me faire sa visite du soir. Antonia le salua de la
tête sans lui parler. Il s'approcha de moi et me tâta le pouls, comme
pour se donner une contenance.
--Vous êtes glacé, me dit-il.
--Oui, j'ai grand froid! et, en effet, mes dents claquaient comme dans
un accès de fièvre.
Antonia posa son livre et se leva.
--Voulez-vous m'éclairer, docteur, dit-elle, j'irai chercher du bois,
notre servante est sortie.
--Non, répliquai-je, j'ai assez de feu, restez, je vous prie, je trouve
cette chambre brûlante.
J'avais compris qu'elle voulait avertir Tiberio qu'elle ne pourrait se
rendre au théâtre, et je résolus de les empêcher de se parler en
secret. Mordu par une poignante jalousie, j'étais bien décidé à ce
qu'ils ne se revissent jamais seuls.
Elle se rassit en levant les épaules; Tiberio, décontenancé, nous
quitta bientôt.
À peine fut-il parti, qu'elle se retira dans sa chambre, en fermant sur
elle l'épais rideau qui remplaçait la porte.
Je l'entendis se mettre au lit, je me couchai moi-même, mais je ne pus
dormir. Après une heure d'insomnie silencieuse, je crus comprendre
qu'elle écrivait. Je me levai sans bruit et j'apparus devant elle.
--Que fais-tu? lui dis-je.
--Je travaille, fit-elle.
--Tu n'as pas de cahier sur ton lit, répondis-je, et si tu as écrit,
c'était une lettre que tu viens de cacher.
J'avais cru entendre le froissement d'une feuille de papier sous son
drap.
--Va-t'en, méchant fou, répliqua-t-elle irritée, et elle souffla sa
bougie.
Je regagnai mon lit chancelant et désolé. Je rougissais de moi-même,
je rougissais d'elle; mon Dieu! qu'avions-nous fait de l'amour!
J'essayai en vain de me calmer et de m'endormir; j'étouffais mes pleurs
sous mes couvertures, je sentais une angoisse indéfinissable. Que lui
dire? comment lui arracher la vérité?
Comme elle n'entendait plus que ma respiration oppressée, elle
s'imagina sans doute que je m'étais rendormi. Je vis un léger filet de
lumière filtrer à travers le rideau, et je crus ouïr le grincement
d'une plume qui court sur le papier.
Cette fois-ci je me précipitai.
Elle n'eut que le temps de froisser sa lettre et de la mettre dans sa
bouche en y portant son mouchoir. Je restai surpris et incertain comme
devant le tour d'un escamoteur.
--Je veux voir ce papier, lui dis-je impérieusement, sans bien savoir
où elle l'avait mis.
Elle ne me répondit pas, s'élança de son lit et s'approchant d'une
cuvette où était encore l'eau de sa toilette du soir, elle feignit
d'être prise d'un vomissement.
Je n'invente pas, ceci est le procès-verbal exact de ce qui s'est
passé.
Elle ouvrit ensuite d'une main rapide la fenêtre qui donnait sur
l'impasse et jeta le contenu de la cuvette.
Je savais bien que c'était sa lettre froissée qu'elle me dérobait de
la sorte; mais que lui dire? En face de tant d'audace et de
dissimulation, il fallait des preuves; à quoi m'auraient servi les
paroles?
Je me retirai muet et décomposé comme un spectre, et jusqu'à l'aube
je restai immobile dans mon fauteuil. À la première lueur du jour, je
m'enveloppai de ma robe de chambre, et me glissant dans le couloir je
descendis dans l'impasse.
Il faisait encore très-obscur dans l'étroite et basse ruelle; à peine
si je distinguais çà et là sur le pavé noirâtre comme des taches
blanches, je me courbai et je ramassai vivement des morceaux de papier
froissés; tandis que j'étais dans cette attitude, ma tête se heurta
contre quelque chose de vivant, remuant dans les ténèbres. C'était
Antonia qui, poussée par la même pensée que moi, avait quitté son
lit, voulant me dérober ce que je venais chercher; mais il était trop
tard. Je tenais dans ma main crispée le papier accusateur.
Je n'avais encore rien lu, mais sa présence même me donnait la
certitude de sa trahison.
--À genoux, lui dis-je avec violence, la saisissant par le bras,
demande-moi grâce à genoux! je veux te tuer! je veux en finir avec ta
duplicité.
J'étais si désespéré que j'oubliais combien j'étais ridicule, elle
se dressa sous ma main frémissante et me dit:
--De quel droit me parlez-vous ainsi, vous qui m'avez préféré toutes
les impures _ragazze_ de Venise?
--Eh! tu sais bien que tu mens, m'écriai-je, et que si tu l'avais voulu
jamais le souffle d'une autre femme ne m'aurait effleuré.
Elle continua faisant semblant de ne pas m'entendre:
--Moi, du moins, j'ai pu aimer Tiberio sans honte, il est beau comme
l'idéal et tellement bon que sa bonté vaut mieux que le génie.
--Tu avoues donc que tu l'aimes, lui dis-je d'une voix étranglée par
le désespoir.
--Oui, je l'aime, s'écria-t-elle sans hésiter, mais d'un amour si pur
que je puis en parler à la face du ciel. Vous autres, hommes grossiers,
vous n'entendrez jamais rien à nos entraînements et à retenues. Le
mystère en est trop divin pour que vous le pénétriez.
En me tenant ce mystique langage, elle rentrait dans la maison; je la
suivais plein de colère et d'hésitation; d'accusateur, j'étais devenu
accusé.
Cependant, à peine dans ma chambre, j'avais allumé une bougie et je
lus le fragment de lettre que je serrais dans ma main.
Elle s'était assise en face de moi et croisait les bras dans l'attitude
du calme et du dédain.
Je parvins à déchiffrer ce qui suit: «Ne m'attends pas ce soir, mon
cher Tiberio, ce méchant fou m'empêche de sortir, mais demain je te
rejoindrai au...» Le reste des mots était lacéré ou manquait.
--Mais convenez donc, m'écriai-je que vous appartenez à cet homme, ce
tutoiement le prouve assez.
--Belle preuve, vraiment! fit-elle avec ironie, vous oubliez mes
habitudes de camaraderie; est-ce qu'à Paris je ne tutoyais pas tous mes
amis devant vous? Et d'ailleurs, qui me forcerait à mentir? ne suis-je
pas libre de mes actions et dégagée envers vous? Irritée hier soir
par vos tyrannies, j'ai écrit cette lettre au seul être qui m'aime
dans cette ville étrangère. Voilà mon crime.
--Mais tu es à lui, m'écriais-je, je le sais, j'en suis sûr, un soir
j'ai vu ses lèvres sur les tiennes.
--Je vous ai dit que je l'aimais, répliqua-t-elle; mais par pitié pour
vous, j'ai lutté, j'ai résisté...
--Je ne veux pas de ta pitié, répondis-je; dès aujourd'hui je pars et
te laisse à ton nouvel amour.
Il me semblait en prononçant ces mots que les murs de ma chambre
vacillaient autour de moi; je m'affaissai sur mon fauteuil et mes larmes
coulèrent silencieusement sur mes joues, comme si elles avaient été
le sang de la blessure qu'elle me faisait.
Je ne lui parlais plus, je ne la voyais plus, tout disparaissait autour
de moi; je ne sentais que ma douleur inguérissable. Il se passa alors
quelque chose d'inouï: elle s'agenouilla devant moi, attira ma tête
sur son sein et but les pleurs que je répandais.
--Tu souffres, cher Albert, me dit-elle avec douceur, eh bien! dis un
mot, et je te sacrifie l'attrait que j'éprouve pour Tiberio.
Je la repoussa.
--Je ne veux pas de sacrifice, je ne veux plus de toi, lui dis-je, en
mentant à l'amour, car je l'aimais encore de toute la puissance de mon
être.
Elle s'était levée:
--Tu as tort de me parler de la sorte, poursuivit-elle d'une voix
caressante; j'aurai la raison et la tendresse que tu n'as plus. Je
comprends maintenant qu'il faut nous séparer et soumettre nos cœurs à
la terrible épreuve de l'absence: nous nous retrouverons un jour plus
affectueux et moins exigeants.
--Que veux-tu dire, répliquai-je, parle sans phrases?
--Je crois qu'il est bon que tu partes; ta famille t'attend; l'air de la
France t'est nécessaire; nos cœurs se sont aigris l'un l'autre dans un
perpétuel contact. Peut-être ce que j'éprouve pour Tiberio n'est
qu'une illusion. Quand tu ne seras plus là, peut-être c'est toi que
j'aimerai; alors tu me reverras, non plus troublée et incertaine, mais
ravie comme au premier jour où tu m'aimas; oui, cher Albert, quelque
chose me le dit, je te reviendrai, mais laisse-moi mon libre arbitre,
quittons-nous pour mieux nous réunir un jour.
Je la laissai parler sans l'interrompre; dans tout ce qu'elle me disait,
je sentais le mensonge se heurter contre la vérité.
--Eh bien! que décides-tu, fit-elle après un assez long silence qui
l'embarrassait.
--Je partirai ce soir même.
Le peu de force qui m'était revenu succomba dans cette crise suprême.
Je m'affaissai sur mon lit et je fus repris par la fièvre.
Antonia ne me quitta pas et recommença ses soins de mère. Vers le
soir, me sentant mieux, je lui dis que j'étais déterminé à quitter
Venise le lendemain. Elle me conjura de retarder d'un jour mon départ;
j'étais trop faible, objecta-t-elle pour me mettre en route; elle
exigeait cette dernière preuve d'affection; elle m'accompagnerait
jusqu'à Padoue et ne me quitterait que rassurée sur ma santé.
Je l'écoutais stupéfait. Quel mélange inexplicable de sollicitude et
de cruauté! Peut-on être à ce point ange secourable et bourreau? Il
n'y a que les femmes capables de cette dualité.
Je ne combattis plus son désir; je n'avais plus qu'une volonté
arrêtée, celle de m'éloigner et d'échapper au tourment incessant de
cet être inexplicable.
Il fut convenu que je partirais le surlendemain. Elle m'épargna
l'angoisse et l'humiliation de revoir Tiberio; je lui en sus gré.
Durant ces deux jours d'attente, elle ne s'occupa que de moi; elle me
prodiguait ces empressements excessifs qu'on prodigue durant leur agonie
à ceux qui vont mourir. C'est elle-même qui fit ma malle; elle la
remplit de mille gâteries maternelles. Je me souviens qu'en arrivant en
France j'y trouvai des bijoux charmants qu'elle avait achetés pour moi;
elle mit dans ma bourse la moitié de l'argent que lui avait envoyé son
éditeur, me fit faire un manteau bien chaud et m'accabla de
recommandations dévouées sur ce que je devais faire en route. Lorsque
l'heure de partir arriva, elle s'embarqua avec moi.
--Tu vois bien que je ne te quitte point, disait-elle; il faut que ces
lagunes, que nous avons saluées ensemble à l'arrivée, nous voient
réunis au départ.
Tandis qu'elle parlait, je regardai fuir Venise, couverte d'un voile de
brume, lugubre et triste comme une ville du Nord. Ce n'était plus la
cité riante qui nous était apparue, couronnée de soleil, quelques
mois auparavant; on eût dit qu'émue et sombre, elle prenait le deuil
du poëte.
Antonia me conduisit jusqu'à Padoue; là, nous nous séparâmes. Je
n'avais plus le courage ni de pleurer ni de me plaindre.
Elle me dit d'une voix ferme et avec un accent qui me parut sincère:
--Je t'écrirai la vérité: si je succombe, nous ne nous reverrons
jamais; si je me garde à toi, avant un mois je te rejoindrai.
Je ne l'écoutais plus: déjà la séparation était accomplie, et mon
cœur s'était brisé à jamais.
Ce qu'Antonia avait de plus beau, c'était le regard: ceux qui ont été
caressés ou maudits par ces yeux tour à tour si tendres et si
terribles, y penseront jusque dans la mort.
Je me souviens qu'en passant le mont Cenis, à l'aspect des Alpes dans
leur calme éternel, je m'écriai: «Quel spectacle pourra donc me faire
oublier et ôter de devant moi ces yeux que je vois toujours?» J'avais
à mes pieds l'abîme, l'avalanche au-dessus; un aigle noir planait sur
la cime des bois immobiles. J'avançais pensif, apercevant sans cesse,
comme deux flammes qui me devançaient, ces yeux maîtres de mon cœur.
Ainsi, dans le moyen âge, la superstition croyait voir des feux
inextinguibles précéder la marche des damnés. Les sombres sapins
semblaient me faire cortège: les uns étaient debout comme des
fantômes; les autres couchés comme des cadavres. En passant sous leur
ombre, je me souvenais du mot dit par Byron dans le même lieu: «Ces
arbres ont un air de cimetière qui b me fait songer à mes amis.» Ô
Byron! quand tu traversais ce désert immense et que les rameaux morts
de ces troncs foudroyés craquaient sous tes pieds, ton cœur, j'en suis
sûr, entendait leur silence! Ils en savent peut-être plus que nous,
ces vieux êtres muets attachés à la terre.